L’autre développement

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L’autre développement

L’égalité des sexes dans la science et la technologie

Groupe sur l’égalité des sexes, Commission des sciences et de la technique au service du développement

CENTRE DE RECHERCHES POUR LE DÉVELOPPEMENT INTERNATIONAL
Ottawa • Dakar • Johannesburg • Le Caire • Montevideo • Nairobi
New Delhi • Singapour

Table des matières

PréfaceOscar Serrate

vii

  

Avant-proposGeoffrey Oldham

ix

  

Remerciements

xiii

  

Chapitre premier
MOYENS D’ACTION

1

Conclusions et recommandations du Groupe sur l’égalité des sexes

  

Chapitre 2
LES GRANDES VOIES POUR L’UTILISATION DE LA SCIENCE ET DE LA TECHNOLOGIE

27

Vers un développement durable et équitable de l’environnement
Bonnie Kettel

  

Chapitre 3
RECONNAÎTRE LE SAVOIR INDIGÈNE ET LE METTRE À PROFIT

55

Helen Appleton, Maria E. Fernandez, Catherine L.M. Hill et Consuelo Quiroz

  

Chapitre 4
LA FEMME AU CŒUR DE LA SÉCURITÉ ALIMENTAIRE

83

Science et technologie : un atout?
Shimwaayi Muntemba etRuvimbo Chimedza

  

Chapitre 5
CRISE D’ÉNERGIE, CRISE DE POUVOIR

109

La planification énergétique au service du développement
Judi Wangalwa Wakhungu et Elizabeth Cecelski

  

Chapitre 6
LA SANTÉ DU POINT DE VUE DES FEMMES

133

Soon-Young Yoon

  

Chapitre 7
FAIRE CE QU’IL FAUT, ET PAS SEULEMENT COMME IL FAUT

169

Cadre décisionnel en matière de technologie
Arminée Kazanjian

  

Chapitre 8
POURQUOI L’ÉDUCATION?

191

Possibilités d’éducation et perspectives de carrière des femmes dans la science, la technologie et le génie
Eva M. Rathgeber

  

Chapitre 9
L’ACCÈS À L’ÉDUCATION POUR TOUS

213

Une priorité pour l’habilitation des femmes
Pamela Fraser-Abder et Jayshree A. Mehta

  

Chapitre 10
LES CONSÉQUENCES DES NOUVELLES TECHNOLOGIES SUR LES HOMMES ET LES FEMMES

233

Swasti Mitter

  

Chapitre 11
LE « DOUBLE OBSTACLE »

259

Les femmes dans les petites et moyennes entreprises
Gillian M. Marcelle et Merle Jacob

  

Chapitre 12
L’INFORMATION, OUTIL DE TRANSFORMATION

285

La dimension sexuelle
Groupe de travail du CRDI sur le genre et l’information

  

Chapitre 13
L’INCLUSION DES FEMMES : UNE PANACÉE?

315

Sandra Harding

  

Annexe A
GROUPE SUR L’ÉGALITÉ DES SEXES

331

Commission des sciences et de la technique au service du développement

  

Annexe B
RECOMMANDATIONS ANTÉRIEURES

335

Deux décennies de recherche

  

Annexe C
SIGLES ET ACRONYMES

365

  

Bibliographie

369

Préface

Depuis Galilée, nous sommes bien conscients des liens étroits qui unissent la science et la liberté. À l’aube du troisième millénaire, force nous est de reconnaître à quel point la technologie contribue au bien-être de l’humanité et à l’essor de la liberté dans le monde.

La science nous a donné des muscles pour faire fonctionner des machines et des télescopes pour observer les origines de l’univers, en plus de prolonger notre brève existence. Elle a enrichi la vie humaine et nous a ouvert les yeux et les oreilles à différentes cultures. Surtout, la science nous a donné les moyens de libérer les esclaves et les colonies et, pour la première fois dans l’histoire, a fait de l’égalité mondiale un objectif réalisable.

Certains diront que des impulsions électroniques nous relient peut-être les uns aux autres. En réalité, c’est un destin commun qui nous unit. La vie qui foisonne autour de nous recèle des connaissances qui pourraient améliorer notre vie ; la souffrance d’une personne est ressentie par chacun de nous. Nous partageons le même milieu, et nous faisons face à des défis de plus en plus nombreux. La science nous donne une perspective et des outils efficaces pour relever ces défis et bâtir un monde meilleur pour aujourd’hui et pour demain.

Après des siècles d’initiatives, de recherches et de développement, le fossé entre la science et la liberté est presque comblé. Cependant, qu’en est-il du fossé entre la science et la justice? Que dire de l’égalité des chances et de l’accès au savoir, qui représente maintenant notre ressource la plus précieuse? Il faudra déployer des efforts considérables pour combler ces lacunes.

C’est pourquoi l’Organisation des Nations Unies, grâce à la sagesse de ses membres, a constitué la Commission des sciences et de la technique au service du développement. Son mode de travail novateur, établi au cours de sa première séance, fait appel à la pleine participation des membres, des gouvernements et des organismes partenaires. Peu à peu, les divergences sociales, géographiques et sexuelles ont été mises de côté pour parvenir à une synthèse d’idées et de travaux qui a abouti à la rédaction du rapport final de la Commission et du présent ouvrage.

Lecteurs et lectrices, c’est maintenant à vous d’agir. En lisant ce document, vous aussi contribuez à combler l’écart qui sépare la justice de la science. La situation est claire, et les solutions sont à notre portée. Il faut maintenant agir.

Oscar Serrate
Président, Commission des sciences et de la technique au service du développement

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Avant-propos

En avril 1993, la nouvelle Commission des sciences et de la technique au service du développement s’est réunie pour la première fois à New York. Cette réunion a porté sur les critères de sélection des sujets sur lesquels la Commission se pencherait au cours des deux années suivantes. On a notamment suggéré d’étudier la dimension scientifique et technologique des grandes conférences des Nations Unies qui seraient tenues en 1995, année où la Commission devait remettre son rapport : le Sommet mondial pour le développement social de Copenhague et la Quatrième Conférence mondiale sur les femmes et le développement de Beijing.

Lorsque je travaillais à l’unité de recherche sur les politiques scientifiques de l’Université de Sussex, j’ai appris l’existence d’importantes questions relatives aux politiques scientifiques et technologiques concernant les effets des changements techniques sur la vie des femmes, notamment dans le domaine de l’emploi. J’ai donc officiellement proposé que la Commission se penche sur les sexes, la science, la technologie et le développement. La réaction de mes collègues délégués m’a pris par surprise. Certains ont appuyé ma proposition, mais bien d’autres étaient d’avis que la question des sexes n’avait rien à voir avec la science et la technologie. Il a fallu bien des débats avant de décider que cette question compterait parmi les trois sujets que la Commission étudierait au cours des deux années suivantes.

Huit délégués nationaux, provenant de l’Arabie saoudite, du Burundi, du Costa Rica, des Pays-Bas, de la République populaire de Chine, de la Roumanie, du Royaume-Uni et de la Tanzanie se sont portés volontaires pour constituer le Groupe sur l’égalité des sexes. Tous étaient des hommes, ce qui n’avait rien d’étonnant car sur les 52 gouvernements ayant envoyé des délégués à la Commission, 51 avaient désigné. . . des hommes. Dès sa première réunion, le Groupe s’est rendu à l’évidence : ses travaux et son rapport seraient rejetés par au moins la moitié de la population du monde, sans égard à leur pertinence. Notre première décision a donc été de demander à huit expertes du domaine de collaborer avec nous en tant que membres à part entière du Groupe. Nous avons ensuite entrepris la rédaction d’un rapport.

La première réunion du Groupe coïncidait avec une réunion d’experts sur la place des femmes en science et en technologie qui avait été organisée par le Fonds de développement des Nations Unies pour la femme ( UNIFEM ). À cette réunion, environ 50 spécialistes ont discuté de questions touchant les sexes, la science et la technologie en prévision de la Conférence de Beijing de 1995. Dans ce contexte, le Groupe a établi les neuf thèmes de son analyse et a nommé une directrice des recherches.

Le Groupe s’est réuni quatre fois, et tous les participants ( délégués, conseillers, experts et bénévoles ) peuvent témoigner du travail remarquable qui a été accompli. Au cours d’une période de 14 mois, les membres du Groupe ont cherché à comprendre leurs différents points

de vue et à relever les situations qui devaient être modifiées et portées à l’attention des gouvernements, de la communauté scientifique, des organisations non gouvernementales ( ONG ) et des particuliers. Les délégués ont beaucoup appris sur la différenciation sexuelle dans le développement ; les conseillers, de leur côté, ont pris conscience des réalités politiques. Ce fut sans doute l’une des périodes d’apprentissage les plus intenses de ma vie.

Il s’est développé au sein du Groupe un esprit de collaboration, en dépit des divergences d’opinions et des tensions. Ces désaccords portaient surtout sur des questions comme celles-ci : quelles indications recueillir avant de pouvoir prouver une hypothèse en vue de proposer des politiques? ; est-il important d’étendre le domaine en définissant un nouveau programme de recherche? ; quelles pressions seront nécessaires pour faire modifier les politiques? Les uns, voulant insister sur l’effet libérateur de la science et de la technologie, s’opposaient aux autres pour qui le développement humain durable serait plus facile à réaliser si l’on tenait compte du savoir local que détiennent les femmes des régions rurales. Enfin, certains membres préconisaient une approche pragmatique et progressive pour la recommandation de changements aux politiques, alors que d’autres favorisaient une approche plus radicale.

Ce qui a été la plus grande surprise pour moi et, sans doute, pour la plupart des autres commissaires, c’est à quel point la différenciation sexuelle est importante dans le contexte du développement. J’ai passé une bonne partie de ma vie à étudier les problèmes des pays en développement et à tenter de les résoudre. Pourtant, comme la plupart des autres commissaires, je ne m’étais jamais rendu compte du fait que les projets et programmes scientifiques et technologiques auxquels je participais étaient susceptibles d’avoir des effets différents sur les hommes et les femmes. Les indications démontrant l’existence d’effets différentiels nous ont convaincus de la nécessité de mettre en œuvre des programmes scientifiques et technologiques qui en tiennent compte.

Nous avons envisagé une autre dimension : l’éducation et les obstacles au perfectionnement auxquels font face les femmes en science et en génie. Ces questions n’étaient pas nouvelles ; de nombreux autres groupes les avaient déjà étudiées et nous avons pu nous fonder sur ces travaux. À ce sujet, les différences entre les pays et les cultures sont nombreuses, hormis un aspect : les femmes sont absentes des principaux postes décisionnels. Il s’agit là d’une lacune particulièrement grave quand on se rend compte de l’importance de la différenciation sexuelle dans le développement. Il en résulte que les besoins et les aspirations des femmes reçoivent rarement l’attention qu’ils méritent au sein des organes de décision.

Le Groupe sur l’égalité des sexes s’est préoccupé avant tout de la mise en œuvre de l’égalité des sexes parce que ses membres croyaient en l’importance des droits de la personne et qu’à leur avis, cette égalité permettrait de parvenir plus rapidement au développement durable. Certains chercheurs soutiennent que s’il y avait plus de femmes de science,

la science serait différente ; qu’un nombre accru de femmes parmi les directeurs de recherche ferait intervenir de nouveaux modes de gestion ; qu’en ayant plus de femmes scientifiques à des postes de décision, on serait témoin d’une réorientation des priorités de recherche et de l’élaboration de formes différentes de technologies. De ces hypothèses, le Groupe a retenu uniquement la dernière ; pour bien des membres, les deux autres devaient faire l’objet d’études approfondies.

La Conférence de Beijing de 1995 avait notamment pour objectif de déterminer comment habiliter les femmes. Or, l’un des outils les plus efficaces à cet égard est le savoir. Le Groupe sur l’égalité des sexes a donc tenté de déterminer des moyens précis d’habiliter les femmes en leur donnant accès à des connaissances scientifiques et technologiques.

Le présent ouvrage se compose essentiellement de monographies rédigées par des chercheuses et des expertes renommées appartenant au Groupe sur l’égalité des sexes. Chacune a été appelée à étudier les questions reliées à la science, à la technologie et aux sexes dans son domaine de spécialité. En particulier, elles ont été invitées à donner des exemples de cas où l’évolution technologique avait eu des conséquences différentes pour les femmes et les hommes. Les sujets choisis par le Groupe reflètent l’orientation adoptée d’entrée de jeu, à savoir qu’il fallait se concentrer sur les besoins fondamentaux des habitants des régions rurales du monde en développement. Cependant, quelques études explorent également l’effet global des nouvelles technologies sur la vie des femmes des régions urbaines et rurales ainsi que le lien entre les sexes et la science dans les pays industrialisés.

Il est entendu que, dans les régions rurales du Sud, la science et la technologie ont davantage favorisé les hommes que les femmes. Il y a une première raison à cela : la place prédominante des hommes au sein des organes décisionnels du développement.

Il existe de nombreux maillons dans la chaîne du développement, depuis les établissements scientifiques et technologiques qui génèrent les techniques jusqu’aux autres établissements intermédiaires qui diffusent les résultats de la recherche, en passant par les organisations sociales qui les utilisent. Des maillons de la chaîne ne peuvent jouer leur rôle : femmes de science, entrepreneures et politiciennes qui, toutes, peuvent mieux refléter les besoins et les aspirations des femmes. Plus tôt ces maillons absents seront fonctionnels, plus tôt la science et la technologie seront au service de tous les membres de la société. Plus forte aussi sera la chaîne du développement.

Le Groupe sur l’égalité des sexes s’est fondé sur la véritable mine de renseignements et d’idées que représentent ces monographies pour établir un ensemble de thèmes communs. Pour chacun de ces thèmes, il a proposé des mesures dont la mise en œuvre éventuelle devrait améliorer l’égalité des sexes dans les activités scientifiques et technologiques pour le développement durable.

Le rapport final du Groupe est présenté ( sous une forme modifiée ) au chapitre premier. Le rapport initial a été communiqué à la

deuxième session de la Commission des sciences et de la technique au service du développement en mai 1995 ; toutes les recommandations ont été entérinées ( avec quelques modifications légères ) avant d’être déposées devant le Conseil économique et social de l’ONU. De plus, les principales résolutions ont été transmises à cinq des réunions du comité préparatoire de la Quatrième Conférence mondiale sur les femmes et le développement tenue à Beijing, en septembre 1995.

De nombreux universitaires ont contribué à la rédaction du présent ouvrage. Toutefois, le Groupe n’avait pas pour objectif d’exposer des idées nouvelles ou de préparer un ouvrage universitaire, mais bien de persuader les gouvernements, les Nations Unies, la communauté scientifique, les donateurs et les ONG de l’importance du changement. De toute évidence, il faut mener d’autres recherches afin de mieux comprendre les liens entre les sexes, la science, la technologie et le développement humain durable. Cependant, on en sait déjà assez pour agir. J’espère que le présent ouvrage ouvre la voie à des mesures et à des recherches qui donneront naissance à un monde égalitaire.

Geoffrey Oldham
Président, Groupe sur l’égalité des sexes,
Commission des sciences et de la technique au service du développement

Remerciements

Le présent ouvrage, fruit du travail acharné de nombreux particuliers et d’organismes, s’est échelonné sur deux ans. Nous remercions tous ceux qui, par leur expertise et leur dévouement, y ont contribué, notamment les membres du Groupe sur l’égalité des sexes ( voir l’annexe A ). Nous sommes particulièrement reconnaissants à Shirley Malcolm, Farkhonda Hassan, Sonia Correa et Marilyn Carr d’avoir joué le rôle de comité de rédaction, et à nos collaborateurs qui ont bien voulu consacrer du temps aux travaux de la Commission des sciences et de la technique au service du développement.

La publication du présent ouvrage a été rendue possible grâce au généreux apport financier des organismes suivants : ministère néer-landais des Affaires étrangères, Centre de recherches pour le développement international ( CRDI, Canada ), Agence des États-Unis pour le développement international ( USAID ), Agence suédoise de coopération en recherche avec les pays en développement ( SAREC ), Fonds de développement des Nations Unies pour la femme ( UNIFEM ), Carnegie Corporation ( États-Unis ), World Women’s Veterinary Association, sans oublier Monsieur William Hewlett. En outre, les organisations qui suivent ont donné de leur temps, et leur aide a été beaucoup appréciée : Programme sur les sexes, la science et le développement de la Fédération internationale des instituts de hautes études, Board on Science and Technology for International Development ( National Academy of Sciences, États-Unis ), Third World Organization of Women in Science. Nous remercions également le gouvernement des Pays-Bas, le gouvernement du Costa Rica et l’Institut interaméricain de coopération pour l’agriculture qui ont été les hôtes des réunions du Groupe.

L’examen du système des Nations Unies a été mené par UNIFEM qui a répondu de façon positive et enthousiaste à la demande de la Commission de faire office d’« organisme directeur » aux fins de cette enquête. L’apport d’UNIFEM, tant en ce qui concerne l’examen que son aide à titre d’hôte et d’organisateur de la première réunion du Groupe sur l’égalité des sexes, a été beaucoup apprécié.

Enfin, j’aimerais souligner le travail accompli par le Secrétariat qui a appuyé toutes les activités du Groupe. Je remercie particulièrement Elizabeth McGregor, directrice des recherches, de son soutien et de son encouragement tout au long de ces deux années.

Geoffrey Oldham
Président, Groupe sur l’égalité des sexes,
Commission des sciences et de la technique au service du développement

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Chapitre premier
Moyens d’action

Conclusions et recommandations du Groupe sur l’égalité des sexes1

Introduction

Le chevauchement de la science et de la technologie, du développement humain durable et de la différenciation sexuelle dans un secteur d’activité humaine n’avait jamais fait l’objet d’études approfondies jusqu’à maintenant. D’entrée de jeu, il faut se demander quels sont les éléments essentiels de chacun de ces trois domaines. Ce faisant, le lecteur sera plus à même de déterminer les points de vue communs à tous les membres du Groupe sur l’égalité des sexes et de comprendre le fondement de l’analyse, du diagnostic et des correctifs présentés dans le présent ouvrage.

Science et technologie

Le Groupe sur l’égalité des sexes a établi une distinction entre, d’une part, la conception, la diffusion et l’utilisation des technologies modernes fondées sur la science et, d’autre part, l’évolution du savoir local et des technologies traditionnelles qui s’est faite dans les collectivités après de nombreuses années de tâtonnements. Bien que ces deux systèmes de connaissances soient importants pour le développement humain durable, le développement des pays les plus industrialisés s’est davantage appuyé sur les technologies modernes au cours du dernier siècle. De surcroît, les pays en développement qui ont investi dans leurs propres ressources scientifiques et technologiques ont pu s’engager dans un processus d’industrialisation. Plusieurs pays de l’Asie de l’Est connaissent des taux de croissance économique remarquables depuis une vingtaine d’années grâce à cette stratégie.


1 Le présent chapitre constitue une version modifiée du rapport final du Groupe sur l’égalité des sexes présenté à la Commission des sciences et de la technique au service du développement et intitulé La science et la technique au service du développement humain durable : La place faite aux femmes ( Groupe sur l’égalité des sexes, février 1995 ).

En revanche, les pays en développement qui n’ont pas pu faire d’investissements comparables ne connaissent pas les mêmes succès, et les tendances actuelles à la « mondialisation » les marginalisent de plus en plus. À l’heure actuelle, il existe un large éventail de pays en développement, allant de ceux qui ont peu de ressources scientifiques et technologiques qui sont tous à peu près exclus de l’économie mondiale, à ceux qui, grâce à des ressources avancées, connaissent un taux de croissance économique supérieur à celui des vieux pays industrialisés.

En plus de permettre la croissance économique et l’enrichissement, les nouvelles technologies ont transformé radicalement les pratiques agricoles. Qui plus est, la science moderne a contribué à l’éradication de certaines maladies et à l’amélioration des traitements et des soins de santé à l’échelle mondiale.

Cependant, les effets de la science et de la technologie sur la société ne sont pas bénéfiques partout et ce ne sont pas tous les membres de la société qui en profitent. En outre, la création d’armes de destruction massive ainsi que la pollution et la dégradation de l’environnement témoignent des conséquences négatives des changements technologiques tout comme certains problèmes sociaux tels que l’isolement, le chômage et l’augmentation de la criminalité.

Les changements technologiques, positifs ou négatifs, ne procèdent pas nécessairement de la recherche scientifique, mais plutôt d’un nombre incalculable de décisions prises par des scientifiques, des ingénieurs, des entreprises et des gouvernements qui, ensemble, régissent l’emprise de la science et de la technologie sur notre vie. Les politiques scientifiques et technologiques doivent avoir pour objet de maximiser les avantages éventuels des progrès scientifiques et technologiques et de minimiser leurs effets néfastes, pour tous les membres de la société. C’est ce principe qui a guidé l’approche adoptée par le Groupe sur l’égalité des sexes dans son examen de la place des femmes en science et en technologie.

Développement humain durable

Le développement humain durable met l’accent sur les personnes plutôt que sur la croissance économique en soi. Il vise à améliorer la qualité de vie actuelle des gens sans entraver les perspectives d’avenir des générations futures. Les responsables du Programme des Nations Unies pour le développement ( PNUD ) ont approfondi ce concept dans leur document annuel, le Rapport mondial sur le développement humain, et c’est le genre de développement auquel souscrit le Groupe sur l’égalité des sexes. Comme le faisait remarquer James Gustave Speth, l’administrateur du PNUD, dans l’allocution qu’il a prononcée à la Conférence mondiale sur

le développement durable des petits États insulaires en développement, tenue en avril 1994 :

Le développement humain durable relie le concept de développement durable tel qu’envisagé au Sommet de la Terre et le concept de développement humain qui devrait se dégager des conférences du Caire, de Copenhague et de Beijing [  . . . ]. Il désigne une toute nouvelle forme de développement : un développement qui, en plus de stimuler la croissance économique, en répartit les avantages équitablement ; qui favorise la régénération de l’environnement plutôt que sa destruction ; qui habilite les gens, leur donne plus de choix et d’occasions, et leur permet de participer à la prise de décisions qui les touchent au lieu de les marginaliser. [  . . . ] C’est un développement qui se fait à l’avantage des pauvres, de la nature, des femmes et des emplois. Certes, il met l’accent sur la croissance, mais sur une croissance assortie d’équité. ( traduction libre )

Différenciation sexuelle

La différenciation sexuelle désigne les rôles distincts que les hommes et les femmes jouent dans la société. Par conséquent, les hommes et les femmes assument des responsabilités et des tâches définies socialement et culturellement tant au foyer que dans l’ensemble de la collectivité. Eu égard aux connaissances et à l’expérience acquises par l’exécution de ces tâches, ainsi qu’aux exigences de celles-ci, les hommes et les femmes ont des aspirations et des besoins différents. Ce concept de différenciation sexuelle laisse supposer que la science et la technologie au service du développement doivent systématiquement et délibérément reconnaître que le développement touche différemment les hommes et les femmes et réagir aux préoccupations, aux besoins et aux aspirations des femmes et des hommes de façon appropriée et équitable.

Le Groupe sur l’égalité des sexes a accepté les conclusions d’études antérieures qui ont démontré que le développement en soi touche différemment les hommes et les femmes. Au demeurant, toutes les études mettent en relief le fait que les femmes comptent parmi les plus pauvres et sont particulièrement défavorisées. Comme en fait état le Rapport mondial sur le développement humain de 1993 ( PNUD, 1993, p. 16–17 ) :

Dans les pays industrialisés, la discrimination fondée sur le sexe se fait surtout au plan de l’emploi et des salaires, les femmes bénéficiant souvent de moins des deux tiers des occasions d’emploi et touchant environ la moitié des revenus que gagnent les hommes. Dans les pays en développement, les principales disparités, outre celles que présente le marché du travail, se retrouvent dans les

secteurs de la santé, du soutien nutritionnel et de l’éducation. Par exemple, les femmes représentent les deux tiers de la population analphabète. En Asie du Sud et de l’Est, malgré la norme biologique selon laquelle les femmes vivent plus longtemps que les hommes, on retrouve plus d’hommes que de femmes. Ce phénomène s’explique par le taux élevé de mortalité maternelle et d’infanticide ainsi que par la négligence de l’alimentation des fillettes. ( traduction libre )

Mandat du Groupe : le chevauchement

Dans le secteur défini par l’intersection de ces trois domaines, on a demandé au Groupe sur l’égalité des sexes :

Le Groupe a eu quelque difficulté à s’acquitter de son mandat à cause de la rareté des données2. Cependant, les données dont nous disposons donnent à penser que, dans le domaine qui nous préoccupe, les femmes sont plus défavorisées que les hommes.

Nous avions accordé une attention particulière au rôle différent des femmes et des hommes dans le secteur de la science et de la technologie pour combler les besoins fondamentaux dans les pays en développement. On espérait que cette approche compléterait les recommandations du Groupe sur les besoins fondamentaux de la Commission des sciences et de la technique au service du développement ( CSTD ). Cependant, il devint évident que les questions de base étaient communes à tous les pays et que seuls variaient le plus souvent le contexte, l’ampleur et la portée. Ainsi, même si le présent rapport porte avant tout sur les changements à mettre en œuvre dans les pays en développement, il invite tous les gouvernements à signer une « déclaration d’intention » prévoyant la réalisation de différents objectifs qui devraient sous-tendre l’approche adoptée par chaque pays en ce qui a trait à la différenciation sexuelle dans le domaine de la science et de la technologie au service du développement.


2 Dans l’avenir, il faudra s’efforcer de recueillir plus de données sur « le taux de participation des femmes aux activités scientifiques et aux organismes décisionnels connexes » ainsi que sur « les effets différentiels des changements techniques » sur la vie des hommes et des femmes. Il est intéressant de constater qu’il existe beaucoup plus de données sur les effets de la science et de la technologie sur la vie des femmes pauvres que des hommes pauvres.

Le diagnostic

À l’aube du XXIe siècle, les femmes vivant dans les régions rurales des pays en développement éprouvent encore beaucoup de difficulté à satisfaire leurs besoins fondamentaux et ceux de leur famille. Les interventions scientifiques et technologiques ont contribué à améliorer beaucoup d’aspects de leur vie, favorisant une baisse marquée des taux de mortalité maternelle et infantile. Cependant, depuis trois décennies, les femmes des pays en développement s’appauvrissent de façon disproportionnée par rapport aux hommes de leurs propres collectivités.

Plusieurs rapports récents des Nations Unies, qui témoignent de la plus haute expertise, montrent que cette différence entre les hommes et les femmes quant à la pauvreté est un important phénomène qui doit faire l’objet de politiques et d’interventions. On ne peut saisir cette différence, qui est très nette et présente dans le monde entier, sans tenir compte du fait que le développement et l’apport de la science et de la technologie touchent différemment les hommes et les femmes.

Le présent ouvrage s’intéresse avant tout aux besoins fondamentaux des hommes et des femmes vivant en milieu rural dans les pays en développement, là où la plupart des personnes les plus pauvres vivent et où, selon des données recueillies au cours des deux dernières décennies, les hommes et les femmes ne jouent pas le même rôle dans le développement. Dans les centres urbains des pays en développement et des pays industrialisés, il existe également des problèmes reliés à la différenciation sexuelle, à la science et à la technologie. Le présent ouvrage en fait parfois mention, mais il ne les analyse pas de façon aussi circonstanciée que la question des besoins fondamentaux en milieu rural.

Le Groupe sur l’égalité des sexes a commandé à des spécialistes des études visant à déterminer en quoi la science et la technologie touchent différemment la vie des hommes et des femmes dans différents secteurs clés, à savoir l’environnement, la santé, l’agriculture, l’énergie, l’information, l’éducation, l’emploi, les petites et moyennes entreprises et le savoir indigène. À partir de ces études, qui sont présentées dans les pages qui suivent, le Groupe de travail a fait deux grandes observations.

1. Inégalité sexuelle en éducation et dans les professions scientifiques et technologiques

Dans la plupart des pays en développement, il est très difficile pour les filles et les femmes d’obtenir une éducation en science et en technologie ou de faire carrière dans ces domaines. Des obstacles semblables existent également dans les pays industrialisés, particulièrement pour ce qui concerne l’éducation et la formation supérieures en science et en technologie. Ces obstacles, qui transcendent ceux que rencontrent les garçons et les hommes, empêchent les femmes de contribuer pleinement aux

progrès scientifiques et technologiques, y compris ceux qui pourraient le mieux satisfaire leurs besoins fondamentaux et soutenir leurs espoirs et leurs aspirations pour l’avenir.

Plus de filles que de garçons sont marginalisées dans le système d’éducation. Les filles ne jouissent pas d’un accès égal au réseau d’enseignement structuré. À l’extérieur du réseau d’éducation, cette disparité entre les femmes et les hommes pour ce qui est de l’alphabétisation et de l’accès à la formation en science et en technologie est prononcée. Parmi les filles qui ont accès à l’école, peu étudient en science et peu se rendent aux niveaux supérieurs en science et en technologie, où les femmes sont nettement sous-représentées. Les filles et les femmes sont défavorisées par rapport aux garçons et aux hommes pour ce qui est de l’accès à l’éducation et à la formation en science et en technologie et aux carrières scientifiques et technologiques. Cette conclusion n’est pas nouvelle.

Récemment, différents groupes d’étude gouvernementaux, des ateliers sur la place des femmes en science et en technologie et des études internationales ont analysé les données et sont parvenus aux mêmes conclusions ( p. ex. Ellis, 1990 ; APPROTECH Asie, 1992 ; AAAS, 1993 ; Logue et Talapessy, 1993 ; CCNST, 1993 ; Baringa, 1994 ; Bureau de la science et de la technique, 1994 ). Bon nombre des observations faites au sujet de l’éducation et des carrières s’appliquent à tous les pays, bien que certains aspects soient propres à une culture ou à un pays. Tous s’entendent pour dire que, dans les pays en développement :

Dans de nombreuses régions du monde, la proportion d’étudiantes de troisième cycle en science et en technologie a sensiblement augmenté, sauf en Afrique, où elle est demeurée stable à environ 10 % au cours des deux dernières décennies, et en Europe de l’Est, où elle a diminué au cours des dix dernières années ( APPROTECH Asie, 1992 ).

Il est essentiel de mettre en place des politiques et des institutions qui favorisent l’égalité des sexes en éducation et dans les professions scientifiques et technologiques ainsi qu’au chapitre des processus

décisionnels touchant la science et la technologie. Outre la question morale d’équité, il faut que les pays prennent leur place sur le marché mondial. Les gouvernements des pays industrialisés tout comme ceux des pays en développement reconnaissent la nécessité d’exploiter au maximum la créativité et l’ingéniosité de leurs ressources humaines. Il est donc illogique de marginaliser la moitié des ressources d’un pays.

Le Groupe sur l’égalité des sexes s’est penché sur les raisons pour lesquelles la sous-représentation des filles dans les cours techniques et des femmes dans les professions scientifiques est si prononcée. En dépit des différences importantes entre les pays et les cultures et malgré les améliorations qu’ont connues certains pays au cours des deux dernières décennies, un ensemble de caractéristiques communes semble contribuer à la sous-représentation persistante des femmes en science.

Le Groupe a relevé un ensemble de facteurs qui empêchent les jeunes filles d’avoir accès au système scolaire et de poursuivre leurs études et une carrière en science et en technologie :

Quant à la sous-représentation des femmes dans les carrières scientifiques, elle s’explique notamment par les facteurs suivants :

2. La nature différentielle des changements techniques

Les changements techniques qui devraient profiter aux personnes vivant en milieu rural dans les pays en développement semblent, dans les faits, profiter davantage aux hommes qu’aux femmes, parce que les programmes scientifiques et technologiques ne reconnaissent pas explicitement que le développement touche différemment les hommes et les femmes. Par conséquent, les changements techniques mis à la disposition des femmes sont mal conçus et mal formulés. En outre, même si les femmes vivant en milieu rural dans les pays en développement éprouvent les plus grandes difficultés à satisfaire leurs besoins fondamentaux, dans les centres urbains, les femmes sont également plus pauvres que les hommes et sont touchées différemment par les changements techniques.

L’effet des changements techniques en milieu rural

Les conclusions concernant l’effet des changements techniques en milieu rural comptent un certain nombre de composantes. Bien que certains membres du Groupe sur l’égalité des sexes considèrent qu’il s’agit de conclusions fermes, d’autres les voient plutôt comme des hypothèses qui doivent être évaluées davantage.

L’effet des changements techniques en milieu urbain

La production de revenus et l’emploi ont été les seuls aspects du développement durable examinés dans les centres urbains. Dans ces régions, on a surtout étudié les effets sur l’emploi des nouvelles technologies et notamment des technologies de l’information. La principale conclusion qui se dégage de l’étude est la suivante :

La plupart des études portant sur les besoins et les aspirations des femmes identifient la production de revenus comme un besoin fondamental, ce qui a eu pour effet d’accroître l’intérêt porté au rôle des femmes entrepreneurs dans les petites et moyennes entreprises de l’économie officielle et dans les micro-entreprises du secteur parallèle. De nombreuses initiatives sont en cours pour favoriser la participation des femmes à ces entreprises. La plupart des facteurs qui facilitent cette participation ne sont pas fondés sur la science et la technologie, mais concernent davantage l’accès au crédit et à d’autres ressources nécessaires. Cependant, l’enseignement technique et la formation en gestion ainsi que l’accès aux technologies locales et aux nouvelles technologies — notamment la formation en commercialisation et en gestion de l’information et de la technologie — constituent des facteurs importants qui influent sur la réussite de ces entreprises.

Les effets des changements technologiques sur la vie des hommes et des femmes sont différents. Tantôt ce sont les hommes qui profitent des changements, tantôt ce sont les femmes. Il en ressort qu’une étude d’évaluation de la nature des effets selon le sexe devrait accompagner le développement de toutes les nouvelles technologies. Cette mesure permettrait la mise en place de politiques de soutien qui atténueraient les effets négatifs sur les parties défavorisées.

Si les politiques scientifiques et technologiques ont pour objectif de maximiser les avantages que procurent la science et la technologie pour tous les membres de la société, les questions d’ordre moral doivent donc faire partie intégrante du processus d’élaboration des politiques. C’est notamment le cas pour ce qui est des questions liées à la différenciation sexuelle, lesquelles se répercutent souvent dans les milieux ruraux et urbains et dans les pays industrialisés et en développement. Dans le secteur de la santé, par exemple, on relève l’utilisation de l’amniocentèse et de l’échographie pour déterminer le sexe du fœtus et l’avorter s’il est de sexe féminin. Citons également comme exemples les tests de dépistage de la consommation de drogues chez les femmes des pays en développement sans leur consentement éclairé. Ces exemples soulignent la nécessité pour la communauté scientifique et les gouvernements d’élaborer un code d’éthique concernant la recherche et l’application des résultats, en mettant l’accent sur la différenciation sexuelle.

Mesures de changement

On a demandé à chaque collaboratrice au présent ouvrage de recommander des changements à apporter dans son domaine d’étude. Des dizaines d’idées et de recommandations sont présentées dans les pages qui suivent. À partir de ces recommandations, le Groupe sur l’égalité des sexes a soulevé sept questions qu’il jugeait essentielles et recommandé

des mesures de changement qui étaient à la fois nécessaires et réalisables.

Ces questions sont présentées dans les pages qui suivent. Chaque section énonce la question et souligne les politiques et les programmes dont les gouvernements nationaux et les organismes scientifiques et technologiques devraient envisager la mise en œuvre éventuelle. Il a été impossible d’évaluer le coût de la mise en œuvre de ces mesures. Certaines seront faciles et peu coûteuses, tandis que d’autres demanderont du temps et de l’argent. Il faudra que chaque pays détermine ses propres priorités et applique les mesures qu’il pourra, compte tenu de sa situation financière.

Première question : Égalité des sexes dans l’enseignement des sciences et de la technologie

Moins de filles que de garçons reçoivent un enseignement structuré et lorsqu’elles y arrivent, une plus faible proportion d’entre elles ont accès à une formation en science et en technologie. Cela limite les possibilités offertes aux filles et aux femmes de satisfaire leurs besoins fondamentaux et d’améliorer leur qualité de vie et celle de leur famille, d’avoir accès aux emplois, de créer des entreprises, ou d’acquérir les compétences nécessaires à la citoyenneté. Cela prive également les pays de l’apport de citoyens très talentueux. Les obstacles supplémentaires que doivent surmonter les filles qui veulent recevoir une formation en science et en technologie doivent être éliminés. Les changements suivants sont recommandés :

Équité d’accès
Égalité des chances au sein des écoles
Possibilités de télé-enseignement et de réinsertion scolaire

Deuxième question : Éliminer les obstacles qui empêchent les femmes de poursuivre une carrière en science et en technologie

Dans beaucoup de pays, peu de femmes poursuivent une carrière en science et en technologie. Outre les aspects liés à l’équité, aucun pays ne peut se permettre de perdre la moitié de son bassin de ressources humaines créatives et innovatrices. Les obstacles qui empêchent les femmes de s’engager davantage dans des professions scientifiques et technologiques doivent être examinés et supprimés. Les changements suivants sont recommandés :

Mesures précises visant tous les employeurs

De récents rapports et groupes d’étude nationaux ont examiné les mesures qui pourraient être mises en œuvre pour éliminer les obstacles qui empêchent les femmes de poursuivre des carrières en science et en technologie ( p. ex. : Ellis, 1990 ; APPROTECH Asie, 1992 ; AAAS, 1993 ; Logue et Talapessy, 1993 ; CCNST, 1993 ; Baringa, 1994 ; Bureau de la science et de la technique, 1994 ). Il s’agit notamment de lignes de conduite générales et de politiques permettant de répondre aux besoins professionnels, personnels et familiaux de tous les travailleurs et de s’assurer que ces derniers sont à même d’établir un équilibre entre leurs

responsabilités familiales, leurs obligations professionnelles et leur perfectionnement professionnel. Par exemple :

Politiques gouvernementales
Initiatives concernant les universités et le réseau d’enseignement

Troisième question : La science au service de la société

La plupart des professionnels du domaine de la science et de la technologie connaissent mal les besoins de la société dans laquelle ils vivent et les effets de leur travail sur ces besoins. De même, les citoyens sont mal informés de la possibilité de combler ces besoins grâce à la science et à la technologie. La nature différentielle des besoins des hommes et des femmes et des effets de la science et de la technologie sur leur vie

est insuffisamment reconnue par les professionnels de la science et de la technologie et les citoyens. Les changements suivants sont recommandés :

Quatrième question : Rendre le processus décisionnel en matière de science et de technologie plus sensible à la différenciation sexuelle

Les structures et les processus décisionnels en place concernant la science et la technologie au service du développement ne prennent pas systématiquement en compte les besoins et les aspirations spécifiques des hommes et des femmes. Les besoins et les intérêts des femmes sont relativement négligés. Les changements suivants sont recommandés :

Cinquième question : Liens plus étroits avec le savoir local

La science et la technologie modernes tiennent insuffisamment compte du potentiel du savoir local, particulièrement celui des femmes, dans la conception et l’application des programmes de développement. Il faut trouver de nouvelles méthodes d’interaction entre les deux systèmes pour que chacun puisse profiter de ce que l’autre a à offrir. Le savoir local est rarement consigné et risque de se perdre. Les changements suivants sont recommandés :

Sixième question : Questions morales en science et en technologie

Les questions morales associées à la recherche scientifique et à l’application des résultats comportent habituellement un aspect lié à la différenciation sexuelle qui n’a pas été suffisamment abordé ou reconnu.

Les changements suivants sont recommandés :

Septième question : Amélioration de la collecte de données ventilées selon le sexe à l’intention des décideurs

Peu de données sont disponibles à l’échelle internationale ou nationale sur la présence des hommes et des femmes en éducation et dans les professions scientifiques et technologiques. Il n’existe toujours pas de

méthode systématique ou coordonnée permettant d’assurer une collecte systématique de données ventilées selon le sexe sur la science et la technologie. Qui plus est, peu de données sur les effets des changements techniques sur la vie des hommes et des femmes sont disponibles. Les changements suivants sont recommandés :

Rendement du réseau des Nations Unies

On a demandé au Groupe sur l’égalité des sexes d’examiner le rendement des organismes des Nations Unies au regard de la différenciation sexuelle, de la science et de la technologie. Cette tâche devait comprendre une évaluation de la coordination entre les organismes.

À la demande du Groupe, le Fonds de développement des Nations Unies pour les femmes ( UNIFEM ) a entrepris un examen de 24 organismes multilatéraux situés à Bangkok, Genève, New York, Paris,

Rome, Vienne et Washington au début de 19943. Il s’est dégagé de cette étude des renseignements détaillés concernant les politiques, la structure, la dotation en personnel, les programmes et les activités d’évaluation des organismes concernés ainsi que des renseignements sur la coordination entre les organismes et leurs relations avec les ONG. Un rapport oral et écrit résumant le travail d’UNIFEM a été présenté au Groupe sur l’égalité des sexes en avril 1994.

S’appuyant sur ce rapport et les discussions qui ont suivi, le Groupe a tiré les conclusions suivantes :


3 Les 24 organismes concernés étaient : le PNUD, l’Unesco, UNIFEM, le Groupe consultatif pour la recherche agricole internationale ( CGIAR ), la Commission économique et sociale pour l’Asie et le Pacifique ( CESAP ), l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture ( FAO ), la Banque interaméricaine de développement ( BID ), l’Agence internationale de l’énergie atomique ( AIEA ), le Bureau international du travail ( BIT ), l’Institut international de recherche et de formation pour la promotion de la femme ( INSTRAW ), le Centre de commerce international ( ITC ), le Fonds des Nations Unies pour l’enfance ( UNICEF ), la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement ( CNUCD ), le Programme des Nations Unies pour l’environnement ( PNUE, Bureau de l’Europe, Genève ), le Fonds des Nations Unies pour les activités en matière de population ( FNUAP ), le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés ( HRC ), l’Organisation des Nations Unies pour le développement industriel ( ONUDI ), l’Institut de recherche des Nations Unies pour le développement social, le Secrétariat des Nations Unies, les Volontaires des Nations Unies ( VNU ), la Banque mondiale, le Programme alimentaire mondial ( PAM ), l’Organisation mondiale de la Santé ( OMS ) et l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle ( OMPI ).

structurel ou financier ou encore à cause d’un manque de personnel. Il en résulte que les points de vue sur la situation des femmes ne sont pas intégrés efficacement dans les activités liées à la science et à la technologie de l’ONU.

Le Groupe sur l’égalité des sexes a également demandé à des consultants indépendants de faire un examen de suivi. Compte tenu des limites budgétaires, certains organismes4 ont été visités en mai 1994 et un rapport préliminaire a été présenté au Groupe en juillet. Une matrice a été élaborée pour comparer les politiques entre les organismes.

S’appuyant sur ce rapport, le Groupe a tiré les conclusions suivantes :


4 AIEA, BIT, CNUCD, Unesco, HCR, Institut de recherche des Nations Unies pour le développement social, ONUDI, OMS et UNIFEM.

suite de résolutions adoptées par les conseils d’administration, les organismes devraient être tenus de rendre compte régulièrement des progrès réalisés au chapitre du recrutement et de la promotion des professionnelles.

Eu égard à ces nombreuses conclusions, le Groupe sur l’égalité des sexes fait les recommandations suivantes à l’ONU.

Première recommandation

L’ONU devrait être tenue de revoir sa politique générale pour s’assurer que les questions de différenciation sexuelle, de science et de technologie y soient officiellement intégrées. Pour mettre en œuvre une telle politique, des spécialistes de la situation des femmes, de la science et de la technologie de chaque organisme devraient être tenus de préparer des études de cas et des documents de formation. Les divisions chargées du contrôle, de l’évaluation et de la statistique au sein de chaque organisme devraient établir un processus de collecte systématique de données ventilées selon le sexe. Les organismes devraient collaborer à la mise en place de méthodes communes, les progrès étant évalués de façon continue et un organisme spécialisé étant chargé d’aider les organismes de l’ONU dans cette tâche ; le secrétariat de la CSTD serait responsable de voir au lancement du projet et au contrôle des progrès.

Échéance : L’examen des politiques et l’amorce des mesures de mise en œuvre devraient être terminés d’ici septembre 1996.

Recommandation 2

Les organismes des Nations Unies devraient s’employer à donner suite aux politiques exigeant le recrutement de professionnelles en établissant des cibles et des délais précis pour le recrutement de femmes à des postes de professionnels de haut niveau ayant une importance stratégique pour la science et la technologie. À cette fin, des programmes proactifs de recrutement, de maintien en poste et de réinsertion assortis de politiques de soutien devraient être mis en œuvre. Les organismes

devraient être tenus de rendre compte régulièrement à leurs conseils d’administration des progrès réalisés et des contraintes particulières qu’ils ont rencontrées. Ils devraient examiner certaines expériences réussies, telles que celles du CGIAR et de l’OMS.

Échéance : Un compte rendu des progrès devrait être soumis par l’entremise du secrétariat de la CSTD d’ici septembre 1996.

Recommandation 3

Les organismes des Nations Unies devraient se fonder sur des directives accessibles et pratiques pour intégrer l’analyse et l’évaluation selon le sexe dans la conception des politiques, des programmes et des projets de science et de technologie. Bien que chaque organisme ait un mandat distinct et que l’approche et les directives visant les programmes devront tenir compte de la spécificité de chaque organisme, un ensemble de directives générales pouvant être adaptées aux circonstances pourrait être utile. Les directives élaborées par UNIFEM pourraient servir de point de départ à cette fin.

Échéance : Des directives spécifiques devraient être établies d’ici septembre 1996 et des séances d’information organisées à l’intention du personnel pertinent sur la mise en œuvre des politiques. Un compte rendu des progrès devrait être soumis chaque année par l’entremise du secrétariat de la CSTD.

Recommandation 4

L’ONU devrait instaurer des procédures visant la recherche, la documentation, le contrôle et l’évaluation des effets de ses programmes de science et de technologie sur les hommes et les femmes et rendre compte régulièrement des résultats et des leçons apprises à ses conseils d’administration. Les expériences d’organismes tels que le BIT, l’ONUDI et UNIFEM pourraient servir de point de départ à l’élaboration de directives générales que d’autres organismes pourraient adapter à leur situation. Les spécialistes de la situation des femmes, de la science et de la technologie de chaque organisme devraient collaborer avec les unités de contrôle et d’évaluation à la mise en œuvre de ce processus.

Échéance : Des directives spécifiques devraient être établies d’ici septembre 1996 et intégrées dans au moins un document de projet. Un compte rendu des progrès devrait être soumis régulièrement par l’entremise du secrétariat de la CSTD.

Recommandation 5

L’ONU devrait accorder son plein appui au maintien et au renforcement des méthodes non officielles de réseautage entre les organismes pour ce qui est des questions liées à la différenciation sexuelle, à la science et à la technologie. La CSTD devrait collaborer de façon continue avec ce réseau pour s’assurer que la question de la différenciation sexuelle reste sur la table et qu’on apporte un soutien mutuel à la réalisation des objectifs. L’ONU devrait s’employer à trouver d’autres méthodes d’accroître à ce sujet la communication entre les organismes, notamment en établissant une liaison par réseau sur la différenciation sexuelle, la science et la technologie. Ce réseau pourrait être relié aux réseaux existants des ONG. Le processus pourrait être engagé par UNIFEM et l’ONUDI de concert avec le secrétariat de la CSTD.

Échéance : Un compte rendu des progrès sur le rôle du secrétariat de la CSTD relativement à cette mesure de collaboration devrait être présenté à la troisième session de la Commission ( mai 1997 ).

Recommandation 6

Les organismes des Nations Unies, en particulier ceux qui, selon l’examen du Groupe sur l’égalité des sexes de la CSTD, comportent un élément de science et de technologie, devraient intégrer une analyse selon le sexe dans tous leurs programmes courants et, par une réaffectation des priorités en matière de financement, augmenter les fonds alloués aux services qui s’occupent des questions liées à la situation des femmes. Les organismes à vocation technique devraient compter parmi leurs effectifs un nombre suffisant de spécialistes de la situation des femmes et exiger une formation de tout leur personnel en matière d’analyse selon le sexe afin d’assurer une intégration complète des questions liées à la différenciation sexuelle dans tous leurs programmes ordinaires.

Échéance : Un compte rendu des progrès accomplis devrait être soumis par l’entremise du secrétariat de la CSTD d’ici septembre 1996.

Recommandation 7

Reconnaissant la valeur de la collaboration avec les ONG, l’ONU devrait collaborer davantage avec ces organismes et leur offrir plus de soutien en les aidant à mettre en œuvre des projets sur le terrain et en leur donnant des conseils stratégiques sur la conception, l’implantation et l’évaluation de programmes de coopération technique faisant intervenir des questions liées à la différenciation sexuelle. Des partenariats devraient être instaurés avec les plus de 650 ONG qui s’occupent de questions liées à la différenciation sexuelle, à la science et à la technologie. Des modèles tels

que ceux élaborés par le HCR pourraient être explorés et des approches qui conviendraient à chaque organisme pourraient être déterminées.

Le soutien continu des Nations Unies au consortium des ONG chargées de science et de technologie — le réseau Once and Future Action — serait utile à cet égard. Le personnel des Nations Unies chargé des questions liées à la différenciation sexuelle, à la science et à la technologie devrait être encouragé à participer aux activités continues de ce consortium d’ONG.

Échéance : Les organismes devraient examiner les solutions possibles et avoir commencé à mettre en œuvre des plans visant à améliorer la collaboration avec les ONG et le soutien à celles-ci d’ici septembre 1996. Un compte rendu des progrès accomplis devrait être soumis par l’entremise du secrétariat de la CSTD. Jusqu’à dix des organismes les plus pertinents devraient participer activement aux activités du consortium d’ONG d’ici septembre 1996.

Recommandation 8

Le Groupe sur l’égalité des sexes recommande l’établissement au sein de la CSTD d’un comité consultatif sur la place des femmes pour une période de quatre ans, afin de veiller à ce que les questions touchant la différenciation sexuelle soient abordées adéquatement dans toutes les délibérations futures de la Commission. Le comité consultatif devrait se composer de sept spécialistes internationaux des questions liées à la différenciation sexuelle, nommés par le Secrétaire général. Parmi ses premières responsabilités, le comité consultatif aura pour tâche de surveiller la mise en œuvre des recommandations précitées. Le secrétariat de la CSTD soutiendrait le comité consultatif dans ses activités.

Échéance : Le comité consultatif devrait être constitué pendant la deuxième session de la CSTD ( mai 1995 ).

Conclusion : Déclaration d’intention

Les recommandations et les conclusions présentées dans le présent document pourraient constituer le fondement d’une réforme du réseau actuel de science et de technologie de façon que les produits de ce réseau servent à favoriser un développement humain durable qui profite aussi bien aux hommes qu’aux femmes. Les mesures spécifiques qu’adoptera chaque gouvernement seront nécessairement tributaires du contexte national. C’est pourquoi les changements proposés constituent une liste de mesures que chaque pays peut adopter selon sa situation.

Cependant, deux recommandations s’appliquent à tous les pays et une troisième est orientée vers les gouvernements contributaires.

Déclaration d’intention sur la différenciation sexuelle, la science et la technologie au service du développement humain durable

Tous les gouvernements conviennent de travailler activement à la réalisation des objectifs suivants :

  1. Assurer à tous un enseignement de base, notamment l’enseignement des connaissances scientifiques et technologiques fondamentales, pour que toutes les femmes et tous les hommes puissent utiliser efficacement la science et la technologie pour satisfaire leurs besoins fondamentaux.
  2. Faire en sorte que les hommes et les femmes aient des chances égales d’acquérir une formation avancée en science et en technologie et de poursuivre des carrières de technologues, de scientifiques et d’ingénieurs.
  3. Parvenir à l’égalité des sexes dans les établissements scientifiques et technologiques, y compris les organismes décisionnaires.
  4. S’assurer que les besoins et les aspirations des femmes et des hommes soient pris en compte dans l’établissement des priorités de recherche et dans la conception, le transfert et l’utilisation de nouvelles technologies.
  5. Faire en sorte que tous les hommes et toutes les femmes aient un accès égal aux renseignements et aux connaissances dont ils ont besoin pour améliorer leur niveau et leur qualité de vie, et notamment aux connaissances scientifiques et technologiques.
  6. Reconnaître que le savoir local, le cas échéant, compte tenu des différences entre le savoir des hommes et celui des femmes, peut constituer une source de connaissances complémentaires à la science et à la technologie modernes ainsi qu’un apport valable au développement humain durable.

La première concerne l’adoption par tous les gouvernements d’une déclaration d’intention sur la différenciation sexuelle, la science et la technologie au service du développement durable. Cette déclaration comprend des objectifs importants que chaque pays doit s’employer à atteindre.

Le Groupe sur l’égalité des sexes n’a pas pour mandat de suggérer des mesures précises que chaque pays devrait adopter pour concrétiser cette déclaration d’intention. Par conséquent, la deuxième recommandation concerne l’établissement par chaque pays d’un comité spécial chargé de recommander à son propre gouvernement des mesures à prendre pour mettre en œuvre les objectifs précis de la déclaration d’intention compte tenu de la situation du pays en question. Le Groupe sur l’égalité des sexes reconnaît que, pour mettre en pratique les recommandations de son comité spécial, chaque gouvernement devra adopter des lois appropriées et établir des cadres de réglementation.

La troisième recommandation est destinée aux organismes et aux pays donateurs. Les organismes concernés peuvent aider chaque comité national spécial sur les femmes, la science et la technologie à obtenir accès aux renseignements pertinents et pourraient diriger leur soutien financier vers les projets qui permettent aux pays destinataires de mettre en œuvre les recommandations de leur propre comité spécial.

Les stratégies que les gouvernements adopteront pour atteindre ces objectifs dépendront de la situation nationale. Il est donc recommandé :

Enfin, il est recommandé :

Chapitre 2
Les grandes voies pour l’utilisation de la science et de la technologie

Vers un développement durable et équitable de l’environnement

Bonnie Kettel

Dans de nombreuses collectivités urbaines et rurales des pays en développement, les besoins et les intérêts des femmes et des hommes au regard de l’environnement naturel ne sont pas les mêmes ( Dankelman et Davidson, 1988 ). Ils reposent sur les traditions culturelles, les expériences vécues sous le régime colonial, les effets particuliers de la mondialisation économique et d’autres facteurs locaux pertinents, comme les conditions climatiques ( Stamp, 1989 ). Ces besoins et intérêts sont reflétés par la division des tâches fondée sur le sexe ; par les droits et responsabilités des femmes et des hommes concernant l’utilisation et la possession des terres, des arbres, des animaux, des plantes et de l’eau ; par les connaissances différentes que possèdent les femmes et les hommes sur la gestion durable de certaines ressources naturelles et zones écologiques. À cause de ces facteurs, la perception de l’environnement, les intérêts et les droits environnementaux ainsi que les connaissances connexes sont parfois très différents chez les femmes et chez les hommes, et peuvent varier à l’intérieur d’un même pays selon le contexte culturel ou écologique.

L’« analyse des rôles sexuels et de l’environnement » est un nouveau champ d’étude qui transforme la recherche et la formulation de politiques sur « les femmes, l’environnement et le développement » ( Kettel, 1995 ; voir également Braidotti et al., 1994 ; Harcourt, 1994 ). Ce nouveau cadre conceptuel souligne que les femmes et les hommes, du fait de leurs particularités sexuelles, perçoivent différemment l’environnement et ont des connaissances différentes sur la gestion et la conservation de l’environnement. Par le fait même, il accentue les effets négatifs sur les femmes, leurs familles et l’environnement des interventions scientifiques et technologiques orientées exclusivement ou fondamentalement vers les besoins et les intérêts des hommes.

En général, l’analyse des rôles sexuels et de l’environnement porte sur la promotion de modes de vie durables, la protection de l’environnement et la participation des femmes, à la fois équitable et fondée sur leur habilitation conceptuelle, au processus décisionnel en matière d’environnement ( Kettel, 1995 ). Il ne s’agit pas d’exclure les hommes, mais bien de comprendre comment les droits et les responsabilités des hommes et des femmes par rapport à leur milieu naturel façonnent leurs objectifs et leurs intérêts envers l’environnement et, partant, envers l’utilisation de la science et de la technologie pour le développement. Se fondant sur l’approche des rôles sexuels et de l’environnement, le présent document met en relief l’intersection de l’égalité sexuelle, de la durabilité de l’environnement ainsi que de la science et de la technologie au service du développement, et expose une nouvelle approche à l’utilisation de la science et de la technologie dans les politiques et les mesures de développement au sein des pays en développement qui tienne compte de la différenciation sexuelle.

En soulevant la participation des femmes des pays en développement à la prise de décisions sur l’environnement et leur habilitation conceptuelle en la matière, nous ne cherchons pas à préconiser le maintien des méthodes actuelles de gestion des ressources naturelles ni des inégalités qui empêchent les femmes d’accéder aux nombreux avantages de la science et de la technologie dont bénéficient les habitants des pays industrialisés. Nous voulons plutôt souligner à quel point il est essentiel, tant pour les femmes que pour les hommes, de faire des choix éclairés au palier local en se fondant sur leurs connaissances personnelles et collectives des avantages, des coûts et des risques pour l’environnement que représentent les interventions scientifiques et technologiques dans le processus de développement.

Les termes « science » et « technologie » couvrent un champ sémantique étendu. En effet, ils s’appliquent tant à l’idéal occidental, c’est-à-dire à l’ensemble de connaissances exactes érigées en système et à leur application technologique, qu’aux connaissances et au savoir-faire non occidentaux d’origine culturelle qui, souvent, sont détenus surtout par les femmes vivant dans les collectivités des pays en développement. Nous ne saurions attribuer plus d’importance à l’une ou l’autre de ces sources de savoir, qui sont très différentes. Nous aimerions plutôt commencer par déterminer les effets de l’utilisation et de l’imposition de ces ensembles de savoir sur la vie des femmes et de leurs familles et sur l’environnement afin d’asseoir une nouvelle approche à l’utilisation de la science et de la technologie dans le développement durable, qui tienne compte de la différenciation sexuelle. Nous énumérons cinq grands domaines dans lesquels la recherche et la formulation de politiques qui respectent la différenciation sexuelle peuvent ouvrir la voie à des interventions scientifiques et technologiques qui conduiront au développement durable. Ces domaines sont l’hygiène du milieu, la réduction de la pauvreté, l’emploi et l’esprit d’entreprise, l’acquisition de connaissances

de base sur l’environnement, et la participation des femmes à la formulation des politiques et au processus décisionnel en matière d’environnement au palier national.

L’ « invisibilité » des femmes dans le processus de développement

Le processus de « développement technologique moderne » décrit dans le Programme d’action de Vienne ( ONU, 1979b ), qui est orienté vers l’implantation de connaissances scientifiques et technologiques occidentales dans les pays en développement, est également fondé en grande partie sur les aspirations culturelles du monde industrialisé et sur ses idéologies quant aux rôles sexuels, notamment l’idéal que constitue l’homme soutien de famille et l’épouse ménagère. Par conséquent, les interventions scientifiques et technologiques pour le développement au palier local visent d’abord à assurer aux hommes les ressources dont ils ont besoin à titre de soutiens de famille. Partout, l’accès des femmes au revenu et leur apport direct à la subsistance de leur famille par la production alimentaire et la collecte d’eau et de bois de chauffage sont considérés comme des questions secondaires et insignifiantes, quand ils ne sont pas complètement négligés.

Le sexisme dans l’utilisation de la science et de la technologie au service du développement est bien documenté ( Mies, 1986 ; Sen et Grown, 1987 ; Moser, 1993 ). Comme l’affirme Jacobson ( 1992, p. 12 ) :

Les programmes de développement sont fondés sur l’hypothèse selon laquelle ce qui convient aux hommes convient à la famille. Cependant, sous bien des aspects, c’est faux, car ce sont les femmes qui répondent à la plupart des besoins fondamentaux de la famille. ( traduction libre )

Malgré les différences entre les cultures, les régions et les localités, les besoins et les intérêts des femmes présentent des traits communs sur lesquels on peut se fonder pour faire en sorte que le développement scientifique et technologique tienne compte de la différenciation sexuelle et des facteurs culturels. Vingt ans de recherches sur l’apport des femmes au développement montrent que dans les pays en développement, les femmes jouent un rôle vital dans la production d’aliments, l’obtention d’énergie et d’eau, les soins de santé et la production de revenu ( Dankelman et Davidson, 1988 ). Elles produisent au moins 80 % des cultures vivrières en Afrique subsaharienne, 70 à 80 % en Asie du Sud et 50 % en Amérique latine et dans les Antilles ( Jacobson, 1992 ). Elles font au moins la moitié du travail nécessaire pour la production de cultures commerciales, et contribuent de façon importante à l’élevage. Ce sont habituellement les femmes qui trouvent l’eau dont

leur famille et leur bétail ont besoin, de même que les biocombustibles et le fourrage d’usage domestique ( Muntemba, 1989b ). Elles contribuent également beaucoup à la collecte et à la transformation de plantes médicinales, d’huiles et de résines ( Jacobson, 1992 ). En outre, pour gagner un revenu, les femmes doivent souvent accéder aux ressources naturelles, surtout dans l’économie parallèle.

En tant que productrices d’aliments, d’énergie, de fourrage, d’eau, de remèdes et de revenu, les femmes comptent sur les terres labourables, les animaux, les arbres et les ressources qu’offrent les forêts, les terrains de parcours, les cours d’eau et les lacs. Même les femmes vivant en milieu urbain font parfois appel aux ressources naturelles qui se trouvent dans la ville ( agriculture urbaine ) et à la campagne ( bois de chauffage et charbon ) pour répondre aux besoins fondamentaux de leur famille ( Lee-Smith et Trujillo, 1992 ). Les femmes jouent le rôle de gestionnaires de l’environnement et de décideurs, et elles s’intéressent particulièrement aux stratégies de conservation et de protection de l’environnement, qu’elles connaissent souvent très bien ( Kettel, 1995 ). Cependant, jusqu’en 1987, année de publication de Notre avenir à tous ( CMED, 1987 ), les besoins et les intérêts des femmes en ce qui a trait à l’utilisation et à la gestion de l’environnement étaient tout à fait « invisibles » dans le contexte des recherches universitaires, de la planification du développement et de l’élaboration des politiques connexes1.

Cette « invisibilité » n’est pas étonnante compte tenu du fait que, souvent, les femmes ne peuvent faire reconnaître l’importance de leur travail dans leur propre famille. Jacobson cite une étude de Joke Schrijvers du Mahaweli River Development Scheme à Sri Lanka ; d’après cette étude, les femmes avaient tout autant de tâches agricoles que les hommes, beaucoup plus de tâches ménagères et travaillaient plus d’heures par jour, mais les hommes étaient persuadés que les femmes travaillaient moins fort au point où la réalité leur échappait ( Jacobson, 1992, p. 17 ). La plupart des responsables de la planification du développement et des analystes des politiques partagent ce point de vue erroné sur l’ampleur et l’importance du travail des femmes, et notamment de leur utilisation des ressources naturelles.

L’accès des femmes à l’environnement, et particulièrement aux ressources qu’elles utilisent pour obtenir des aliments, un abri, des services de santé et un revenu, est menacé par de nombreuses interventions scientifiques et technologiques. Le bien-être de leur mari et de leurs enfants, qui tirent profit des activités environnementales des femmes et de leur valeur monétaire, est donc en cause. En outre, le fait que les femmes n’aient pas accès à la planification ni à la formulation de politiques concernant le développement s’est répercuté sur la gestion et la


1 La seule exception significative à cette règle a été les travaux de pionnier sur l’utilisation du bois de chauffage et d’autres ressources forestières par les femmes ( Fortmann et Rocheleau, 1985 ; voir aussi Ubochi, 1988 ).

protection efficaces à long terme de l’environnement et la promotion du développement durable ( Dankelman et Davidson, 1988 ).

Après la publication de Notre avenir à tous ( CMED, 1987 ) ont été lancées certaines stratégies communautaires importantes visant la gestion de l’environnement et la prise de décisions en la matière, comme l’« évaluation rurale participative ». ( Kenya, 1990 ; Kabutha et al., 1991 ). Cependant, on reconnaît rarement la légitimité et la nécessité de la participation des femmes à ces activités communautaires ( Ford et Lelo, 1991 ).

Au début des années 1980, un projet intégré de développement rural, le Plan Sierra, a été mis en œuvre en République dominicaine ( Fortmann et Rocheleau, 1985 ). Ce projet, qui avait pour but de corriger le déboisement généralisé et la détérioration du sol dans la région, comportait plusieurs interventions scientifiques et technologiques axées sur l’agroforesterie et le reboisement. La composante d’agroforesterie ciblait la production de café, à laquelle les hommes et les femmes ont participé, mais le programme de reboisement n’a pas cherché à déterminer si les besoins des femmes étaient différents de ceux des hommes pour ce qui est des ressources forestières. On a planté des pins indigènes et exotiques pour assurer la gestion du bassin versant et la production de bois. Des centaines d’hommes ont été embauchés pour construire des pépinières et participer à des séances de formation et de vulgarisation et à des activités de construction concernant la conservation du sol et la foresterie. Au début, des femmes ont été engagées comme économistes domestiques, secrétaires, cuisinières et femmes de ménage. Plus tard, cependant, certaines femmes ont été affectées à l’ébourgeonnage et à la greffe aux fins de la propagation des plantes, car on jugeait qu’elles étaient plus patientes et plus efficaces.

On recherchait aussi activement des travailleuses bénévoles, mais ce fut le projet, et non pas les femmes, qui en ont profité. Les femmes n’ont pas été consultées sur les aspects du plan touchant l’agroforesterie et le reboisement avant la tenue d’une évaluation d’étape. Elles avaient alors demandé de l’aide pour l’exploitation de sources de bois de chauffage, l’aménagement de petits jardins et la création d’industries artisanales, activités qui faisaient toutes intervenir l’agroforesterie. La rareté du bois de chauffage avait des répercussions importantes, notamment sur les familles pauvres, et forçait certaines femmes à fermer leurs installations de fabrication de pain de manioc. Cependant, comme le bois de chauffage ne comptait pas parmi les priorités du projet, le personnel technique n’avait pas les compétences nécessaires pour faire face à ce problème. Par conséquent, on n’a pu tirer profit d’une chance unique d’aider les femmes et de les faire participer à l’agroforesterie et au reboisement ( Fortmann et Rocheleau, 1985, p. 259–260 ).

Comme l’illustre cet exemple, les besoins et les intérêts des femmes à l’égard de l’environnement doivent être pris en compte dans les interventions scientifiques et technologiques visant le

développement durable, à défaut de quoi les femmes seront moins en mesure d’obtenir des aliments et un revenu et de répondre à leurs besoins et à ceux de leur famille, d’utiliser et de gérer l’environnement de façon durable et de jouer le rôle de décideurs en matière d’environnement dans leur collectivité. Malheureusement, le sexisme du Plan Sierra n’est pas un cas isolé. On en relève des foules d’exemples dans toutes les régions du monde en développement ( Dankelman et Davidson, 1988 ).

Découvrir les femmes et l’environnement

Après la publication de Notre avenir à tous ( CMED, 1987 ), les femmes, l’environnement et le développement sont soudain devenus des sujets essentiels de la recherche universitaire et de l’analyse des politiques de développement. Cet intérêt a poussé le Programme des Nations Unies pour l’environnement ( PNUE ) à constituer un groupe consultatif de femmes de haut niveau sur le développement durable ( SWAG ). Ce groupe a organisé quatre assemblées régionales sur les femmes et l’environnement à Harare, Tunis, Bangkok et Quito, puis l’Assemblée mondiale sur les femmes et l’environnement en 1991 ( PNUE et WorldWIDE, 1991 ).

À cette époque, des institutions donatrices comme la Banque mondiale ( Stone et Molnar, 1986 ), l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture ( FAO, 1987 ) et l’Agence canadienne de développement international ( Thompson, 1987 ) ont commencé à élaborer des perspectives et des programmes sur les femmes et l’environnement. Ces premières initiatives des Nations Unies et des organismes donateurs en matière de politiques se limitaient à assurer la « participation » des femmes ( et même leur « gestion » ) en tant que « ressources humaines » pour le développement durable, au lieu de les reconnaître comme des décideurs légitimes et nécessaires en matière d’environnement. En outre, ces initiatives étaient fondées exclusivement sur la conception occidentale du rôle que la science et la technologie doivent jouer dans la gestion de l’environnement et ne tenaient pas compte des connaissances et du savoir-faire scientifiques et technologiques des femmes en tant que gestionnaires locaux de l’environnement.

Les dilemmes qui découlent de cette approche « participative » étaient évidents à l’Assemblée des femmes africaines sur le développement durable tenue à Harare en 1989. C’est le SWAG qui a été l’instigateur et l’organisateur de cet événement, avec la collaboration d’un organisme international sur les femmes et l’environnement appelé World WIDE et du personnel de l’Union mondiale pour la nature ( UICN ) et du ministère des Ressources naturelles du Zimbabwe. Cette approche descendante visait l’habilitation des femmes africaines, et particulièrement celles des régions rurales, en vue de parvenir au développement durable.

L’assemblée ayant des origines institutionnelles, les délibérations furent orientées vers un point de vue occidental du développement durable axé sur la « gestion des ressources », et non vers la perspective des femmes qui exploitent l’environnement pour survivre et en tirer un revenu. Les ateliers étaient fondés exclusivement sur des zones ou secteurs de ressources : forêts et terrains boisés, déserts et terres arides, cours d’eau et bassins lacustres, océans ( Loudiyi et al., 1989 ). Il en est résulté une marginalisation et une distorsion des questions touchant les activités d’exploitation et de gestion de l’environnement naturel propres aux femmes et le savoir des femmes sur la conservation et la protection de l’environnement. Cette situation a obscurci la structure de l’assemblée, les discussions lors des ateliers et le résultat final des délibérations.

Malgré des lacunes sur le plan de l’organisation, les quatre assemblées régionales et l’assemblée mondiale ont joué un rôle vital dans l’émergence et la formulation d’une nouvelle perspective non sexiste sur la participation des femmes au développement durable ( Ofusu-Amaah et Philleo, 1993 ). L’assemblée mondiale a recommandé que les besoins et opinions des femmes soient pris en compte dans l’établissement des priorités aux fins de la gestion des ressources humaines et naturelles, et que les femmes participent également à l’établissement des priorités ( WorldWIDE, 1991, p. 5–6 ).

Ces événements ont également souligné que les objectifs et les priorités que les femmes sont susceptibles d’adopter dans le cadre de leur participation aux initiatives de développement durable pourraient s’écarter considérablement de ceux qu’ont formulés les institutions donatrices et les gouvernements nationaux. En effet, du moins au début, les femmes des pays en développement pourraient être d’avis que les cadres stratégiques favorisant l’utilisation de la science et de la technologie occidentales dans le processus de développement vont à l’encontre de leurs besoins et de leurs intérêts en matière d’environnement ( Shiva, 1988 ). À l’Assemblée des femmes africaines, des participants provenant des régions rurales du Zimbabwe ont dit croire que leurs problèmes environnementaux découlent directement du fait qu’on a négligé leurs intérêts et leurs connaissances en matière d’environnement et qu’on leur a imposé des technologies et des systèmes de gestion de l’environnement inadéquats provenant des pays occidentaux. Selon le rapport national du Zimbabwe ( Zimbabwe, 1989 ) :

L’un des paradoxes étranges et déplorables de la vie rurale réside dans le fait que l’implantation des technologies et des techniques de gestion occidentales se soit accompagnée d’une baisse des excédents alimentaires dans les régions rurales qui a abouti à une famine soutenue. On ne saura jamais ce que les agriculteurs ruraux ( des femmes ) peuvent faire si on ne reconnaît pas leur importance. ( traduction libre )

Le prix de la suffisance et du sexisme2

La science et la technologie occidentales peuvent jouer un rôle très positif dans le processus de développement, mais elles peuvent également causer des bouleversements humains profonds et de lourds dommages à l’environnement, surtout lorsqu’elles sont mises en œuvre de façon sexiste, sans tenir compte du contexte culturel. Malheureusement, ce sont souvent les populations les plus vulnérables et démunies, et celles qui ont le moins de pouvoir politique, qui sont susceptibles de subir ces conséquences négatives.

Dans l’est de l’Afrique, l’élevage indigène était fondé avant tout sur la production de lait, principal élément du régime alimentaire local. Les hommes et les femmes avaient des responsabilités différentes dans le processus de production laitière : les hommes géraient le troupeau, alors que les femmes s’occupaient de l’approvisionnement en lait ( Dahl, 1987 ). Dans les années 1970, on a entrepris la production commerciale de viande pour les marchés urbains et étrangers afin de protéger les terrains de parcours contre le surpâturage et d’accroître le revenu des hommes dans les collectivités nomades. Cette nouvelle approche fondée sur des connaissances scientifiques approfondies s’inspirait du modèle américain de l’élevage bovin en liberté.

Cette transformation, qui s’est échelonnée sur plusieurs années, a rapidement poussé les populations nomades à s’établir dans les villages des régions rurales, le bétail se trouvant dans des camps éloignés. D’un point de vue écologique, la production de viande a été désastreuse. Selon Timberlake ( 1985, p. 93 ), l’Afrique regorge d’exemples de tentatives arrogantes et ratées pour rationaliser l’élevage, qui ont souvent causé la désertification et des conflits sanglants. L’échec a été presque complet. Rien ne semble être efficace ; la production de lait et de viande n’a pas augmenté, les terres continuent de se détériorer et des millions de dollars ont été gaspillés ( Goldschmidt, 1981, p. 116 ).

En général, la détérioration de l’environnement est causée par l’effritement des systèmes communautaires de gestion des ressources ( dans lesquels les femmes jouaient un rôle important ), la constitution de stocks excessifs et le regroupement d’animaux autour de trous forés, qui représentent une cause importante de désertification locale. Ce résultat lamentable est notamment attribuable à l’exclusion des bergers de la conception du projet. La participation des bergers à l’élaboration, à la mise en œuvre et à l’évaluation des projets dans le secteur de l’élevage était minime ; les femmes, quant à elles, en étaient tout à fait absentes ( Horowitz, 1981 ). Les intérêts et les droits des femmes à l’égard de la production laitière étaient presque totalement négligés.


2 Certains éléments de cette section ont été reproduits avec l’autorisation d’Apex Publishing Corporation.

Aujourd’hui, seule une faible proportion du revenu que les hommes tirent de la vente d’animaux est confiée aux femmes. En raison du remplacement du lait par les céréales dans le régime alimentaire, les femmes doivent passer beaucoup plus de temps à puiser de l’eau, à recueillir du bois de chauffage et à préparer les repas. L’adoption d’un mode de vie sédentaire et l’ajout du maïs à l’alimentation quotidienne ont forcé les femmes à accroître de 1 300 % la quantité de bois de chauffage à recueillir ( Ensminger, 1987 ). Comme les hommes âgés ont tendance à protéger leur revenu, les jeunes hommes n’ont plus accès au bétail ( ou à l’argent ) dont ils ont besoin pour fonder un foyer. Bon nombre de jeunes hommes et femmes quittent les terrains de parcours, mais pour les anciens nomades, les possibilités d’emploi sont minces dans les centres urbains, et de nombreuses jeunes femmes en sont réduites à la collecte de bois de chauffage pour la vente, à l’artisanat, aux travaux domestiques, au concubinage rémunéré, à la prostitution ou à la mendicité ( Dahl, 1987, p. 272 ).

Des recherches plus récentes ont démontré que dans ce contexte, la production laitière a de meilleures chances d’être durable que la production de viande. À l’échelle mondiale, les systèmes de production laitière peuvent alimenter 2,5 fois plus de personnes par hectare que la production de viande. Lorsqu’ils ne sont pas regroupés autour de trous forés, les troupeaux de vaches laitières peuvent même favoriser l’exploitation durable des terrains de parcours en assurant la préservation d’une couverture végétale utilisable ( Bates et Conant, 1981, p. 90–92 ). Se fondant sur cette observation, Kerven ( 1987, p. 33 ) juge que les bergers pourraient tirer un revenu de la vente parallèle et saisonnière de lait. Or, ce sont traditionnellement les femmes qui gagnent de l’argent par cette activité.

Dans ce cas, une intervention scientifique et technologique bien intentionnée a très mal tourné pour deux raisons. Premièrement, les principes scientifiques sous-jacents étaient inadéquats et mal adaptés au contexte culturel. Les systèmes de gestion des parcours qui conviennent aux conditions environnementales et sociales du sud-ouest des États-Unis ne peuvent être appliqués tels quels dans une zone écologique et culturelle différente. Une compréhension approfondie de la nature et de l’importance des systèmes de gestion communautaire des ressources est essentielle au succès des interventions scientifiques et technologiques. Deuxièmement, le programme était entaché de sexisme. On avait complètement négligé le rôle important des femmes dans la production laitière, rôle qui leur permettait de répondre aux besoins alimentaires de leurs familles et de vendre leurs excédents. Sauf pour quelques hommes âgés et riches, cette intervention bien intentionnée a coûté très cher à la population.

Élaboration d’un programme de développement durable et équitable qui favorise l’égalité des sexes

Les femmes des pays en développement sont bien conscientes des conséquences désastreuses des interventions scientifiques et technologiques sexistes et mal adaptées au contexte culturel. Au palier communautaire, le meilleur exemple de réaction est le « mouvement Chipko ». Ce mouvement a été lancé en 1972–1973, au moment où des habitants du district de Chamoli, en Inde, ont protesté contre la vente d’arbres à un fabricant de produits sportifs, alors qu’une coopérative locale s’était vu refuser l’autorisation d’abattre quelques arbres pour fabriquer des outils agricoles d’usage local ( Agarwal, 1992a ). Des femmes comme des hommes participent au mouvement Chipko pour s’opposer à l’exploitation des forêts par des intérêts commerciaux extérieurs et à des hommes de la région, qui étaient disposés à abattre des arbres contre rémunération. La participation des femmes au mouvement Chipko reflète une vision globale de l’environnement et des arbres ( Agarwal, 1992a, p. 148 ).

En Afrique, les recherches approfondies menées par le Women, Environment and Development Network ( WEDNET ) ont également permis de constater que les connaissances environnementales techniques des femmes s’insèrent dans le contexte général des systèmes de savoir indigène. Outre leurs composantes culturelles et religieuses, ces systèmes comportent beaucoup de renseignements précis et utiles en matière de science et de technologie qui, depuis des siècles, sont au cœur d’une gestion efficace de l’environnement ( Kettel, 1995 ). Le savoir indigène est essentiel à la compréhension qu’ont les femmes de leur rôle social, de leur participation à la production d’aliments, de logements, d’énergie, de remèdes et de revenu, et de leurs intérêts dans la conservation et la protection de l’environnement.

Paradoxalement, dans les pays en développement, le point de vue des hommes indigènes sur l’environnement et leur rôle traditionnel dans la protection environnementale sont essentiellement négligés, sauf dans le cadre de l’« évaluation rurale participative » introduite récemment. On tente plutôt de leur donner de l’argent pour les pousser à accepter les interventions scientifiques et technologiques occidentales. Comme l’illustre l’historique du projet des terrains de parcours de l’Afrique de l’Est, les hommes des pays en développement finissent parfois par payer le prix de ces interventions. Par exemple, les volets des systèmes de savoir indigène traditionnellement attribués aux hommes sont supprimés. Les connaissances des femmes en matière de gestion de l’environnement sont marginalisées par l’eurocentrisme et le sexisme de la science et de la technologie, mais souvent, les connaissances traditionnelles des hommes sur l’environnement sont complètement éliminées.

Dans de nombreuses collectivités des pays en développement, les femmes sont les principales détentrices des connaissances et du savoir-faire indigènes sur l’utilisation durable et la gestion de l’environnement.

Dans la localité de Kathama, au Kenya, plus du tiers des chefs de famille sont des femmes ; un autre tiers des ménages sont gérés par des femmes au nom de leurs maris qui se sont établis en ville ( Rocheleau, 1992 ). En 1981, le Conseil international pour la recherche en agroforesterie ( CIRAF ) et l’Université Wageningen ont entrepris un projet de recherche en agroforesterie dans la région. Une évaluation rurale rapide ( non participative ) a permis de relever deux problèmes relatifs à l’agriculture locale : une pénurie de fourrage pendant la saison sèche et la faiblesse de la production.

Des essais agricoles axés sur la « culture en bandes » ont été menés dans dix exploitations agricoles. Dans neuf d’entre elles, l’homme était chef de famille ( malgré la prévalence de ménages dirigés par des femmes ) et dans l’autre, les deux conjoints étaient les chefs de famille. Ces essais ont été menés en 1983 par une équipe de spécialistes en sciences sociales et en écologie, qui ont relevé deux problèmes. Premièrement, certaines hommes comptaient intensifier la culture en bandes, mais ils ne réussissaient pas à cultiver leurs propres semis parce qu’ils n’avaient pas assez d’eau. Les femmes, qui avaient pour tâche de recueillir de l’eau, n’avaient pas été suffisamment consultées avant que soit prise la décision de cultiver des semis pour le ménage. Deuxièmement, si la culture en bandes visait à fournir aux femmes le bois de chauffage dont elles avaient besoin, elle ne produisait pas suffisamment de biomasse. Comme on n’a pas tenu compte du fait que les hommes avaient besoin de bois pour la construction et la fabrication de poteaux, ceux-ci prenaient des arbres qui aurait dû servir de bois de chauffage.

À la période des semis subséquente, les femmes ont demandé à l’équipe de recherche de les aider à créer des pépinières collectives. Tant pour les femmes que pour la science et la technologie, ces pépinières ont été un succès. Pendant leur création, les femmes ont élaboré des solutions de rechange aux systèmes en place et aux technologies agroforestières toutes faites en évaluant ceux-ci et en modifiant certaines de leurs composantes en fonction de leurs besoins et intérêts. Elles ont également intégré des pratiques locales et des innovations grâce auxquelles il serait plus facile d’améliorer la fécondité du sol. Les femmes ont clairement démontré qu’elles tenaient à faire des expériences afin de parvenir aux meilleurs résultats possibles et de participer à des activités qui étaient traditionnellement réservées aux hommes, comme la plantation d’arbres sur les terres familiales.

En 1984, Kathama s’est trouvée aux prises avec la sécheresse, et les résidents ont commencé à subir des pénuries graves d’aliments, d’eau et de fourrage. Des familles élargies ont commencé à parcourir les terrains boisés, broussailles, vaines clôtures et berges pour y trouver des espèces sauvages utiles. Tous les éléments de connaissance de tous les

habitants, hommes et femmes, jeunes et vieux, ont été mis à contribution pour assurer leur survie et celle de leur bétail. Témoins de la mesure dans laquelle les résidents recouraient à des espèces sauvages, les membres de l’équipe de recherche ont suggéré aux groupes locaux de femmes de protéger, de gérer et même de domestiquer ces espèces par l’agroforesterie en plein champ. Après s’être montrées étonnées de ce retour proposé à des « méthodes primitives », les femmes ont réagi avec enthousiasme. Elles ont également réclamé l’inclusion de plantes médicinales utilisées couramment par celles d’entre elles qui étaient spécialisées dans les remèdes à base d’herbes.

Ensemble, les femmes et les hommes de Kathama ont répertorié 118 espèces pouvant servir à la fabrication de remèdes et 45 espèces pouvant être utilisées pour la production alimentaire. Les femmes et les hommes semblaient connaître et utiliser des espèces différentes, et préparer des produits différents à partir des mêmes espèces. En outre, des hommes en connaissaient beaucoup sur les utilisations particulières de certaines plantes. Cependant, les connaissances générales et spécialisées étaient dispersées et fragmentées parmi les hommes de la collectivité. En outre, les jeunes hommes connaissaient bien peu de choses. Par contre, le savoir était largement partagé parmi les femmes, et le fossé entre les générations était moins prononcé. Par conséquent, pendant cette sécheresse, la survie de la collectivité dépendait des femmes. La famine leur a inspiré du scepticisme au sujet de l’importance de l’argent. Conformément à la coutume traditionnelle, les femmes ont donné un nom à la famine : « Je mourrai avec de l’argent dans la main. »

Principaux thèmes des politiques et recherches futures suggérées

En 1984, le Comité spécial sur la science, la technologie et les femmes ( ONU, 1984, par. 6 ) a déclaré ce qui suit :

Concernant les principes généraux, il y avait un consensus remarquable parmi les membres [ . . . ]. Ainsi, ils voulaient que les hommes et les femmes collaborent pour que la science et la technologie au service du développement [  . . . ] les aident au lieu de leur nuire. [  . . . ] Les membres étaient d’avis que [  . . . ] les questions importantes pour les femmes et leurs familles n’avaient jamais été considérées comme l’emportant sur les sujets jugés plus « généraux » ou, du moins, « plus quantifiables », terme qui, cependant, ne voulait pas dire « plus importants ». ( traduction libre )

Muntemba ( 1989a ) fait un commentaire révélateur sur une façon d’utiliser la science et la technologie au service de la gestion de l’environnement et du développement qui permettrait aux femmes et aux hommes de collaborer et qui les aiderait au lieu de leur nuire.

La question de l’identité des responsables de la conceptualisation et de la conception des méthodes de gestion [  . . . ] est essentielle en gestion. En tant que principaux utilisateurs et gestionnaires de ressources, obtiendrions-nous un meilleur succès à long terme si l’on accordait plus d’importance aux femmes? La réponse est un oui retentissant. ( traduction libre )

Cela ne veut pas dire pour autant que les femmes savent mieux que les hommes comment préserver l’environnement ou que les femmes des pays en développement devraient se voir refuser l’accès aux avantages des méthodes scientifiques et technologiques occidentales de gestion de l’environnement. Cependant, les femmes ont été exclues de la conceptualisation et de la conception de méthodes d’utilisation et de gestion de l’environnement qui leur conviennent. Par conséquent, les besoins et intérêts environnementaux des femmes, de même que leur savoir indigène en matière de science et de technologie, ont été minés ( Kettel, 1995 ).

Certes, il est important, pour les recherches et les politiques futures, de reconnaître l’importance de l’habilitation des femmes en matière de conceptualisation et de leur participation équitable à la prise de décisions au palier communautaire sur les interventions scientifiques et technologiques concernant la gestion de l’environnement. Cependant, dans cinq domaines, la formulation de politiques scientifiques et technologiques, de même que de nouvelles recherches, peuvent contribuer à créer des possibilités de développement durable utiles plutôt que nuisibles. Ces cinq domaines ( santé de l’environnement et des femmes ; réduction de la pauvreté chez les femmes ; femmes, technologie et esprit d’entreprise ; acquisition de connaissances de base et accès à l’information sur l’environnement ; participation et prise de décisions au palier national ) sont décrits en détail ci-dessous.

Santé de l’environnement et des femmes3

La santé des femmes et la santé de l’environnement sont étroitement liées. Ce lien découle des activités des femmes en tant qu’utilisatrices et gestionnaires de l’environnement ainsi que de leur rôle de gestionnaires de la santé et de pourvoyeurs de soins. Tant dans les pays en développement


3 Les extraits figurant dans cette section sont reproduits avec l’autorisation du Secrétariat du Commonwealth.

que dans les pays industrialisés, les femmes protègent leur santé et celle de leur famille par le nettoyage, le balayage, la collecte d’eau, la lessive, le lavage des enfants et la préparation des repas. En outre, les femmes des pays en développement préparent une foule de remèdes pour différentes affections, notamment des toniques, des extraits, des onguents et des huiles ( MacCormack, 1988 ). Bon nombre de ces remèdes se trouvent dans l’environnement, et les femmes disposent également de connaissances approfondies sur l’usage sain de cet environnement. Par conséquent, en tant que gestionnaires du milieu naturel, elles sont d’importantes agentes de lutte contre la maladie.

Jusqu’à récemment, les risques pour la santé des interventions scientifiques et technologiques dans l’utilisation et la gestion de l’environnement ont été presque totalement négligés, tant dans la recherche médicale que dans la formulation des politiques de développement ( Kettel, 1993 ). Pour parvenir au développement durable, il faut accorder une plus grande attention à la santé environnementale, et particulièrement à celle des femmes, dans toutes les interventions scientifiques et technologiques orientées vers le développement.

Il est étonnant de constater que, même dans les pays industrialisés, on sait peu de choses sur la santé des femmes en regard de celle des hommes ( Payne, 1991 ; Lewis et Kieffer, 1994 ). À cet égard, l’une des lacunes les plus étonnantes concerne les recherches et la formulation de politiques relatives à la santé menstruelle. Celle-ci peut influer sur des facteurs tels que le rétablissement à la suite d’un cancer du sein, la santé cardiovasculaire et le risque d’ostéoporose. Pourtant, on dispose de renseignements insuffisants sur les différences dans les caractéristiques menstruelles d’un quartier ou d’une région à l’autre, ou sur la mesure dans laquelle ces variations influent sur le risque à long terme de cancer, de maladies cardiaques ou d’autres maladies ( Koblinsky et al., 1993, p. 50 et 55 ).

Comme celui de toutes les espèces végétales et animales, l’organisme des femmes est perméable. Les toxines et les polluants présents dans l’air et l’eau s’infiltrent dans leur corps et y persistent parfois pendant toute leur vie. Cependant, selon de nouvelles recherches, la production hormonale des femmes prolonge la période de séjour de ces polluants, qui est bien supérieure à celle que l’on constate chez les hommes. Le risque de maladies comme le cancer et les maladies cardiaques est donc accru chez les femmes ( Koblinsky et al., 1993 ). Pour cette raison, la santé environnementale des femmes est un indicateur essentiel de la santé de l’environnement local et des effets des interventions scientifiques et technologiques lorsque celles-ci comportent des changements dans l’utilisation et la gestion de l’environnement.

En utilisant l’environnement, les femmes s’exposent à des risques pour la santé, notamment des maladies respiratoires comme la bronchite et la pneumonie, des maladies comme la diarrhée, la typhoïde, la malaria et la schistosomiase, et peut-être des formes dangereuses de

cancer, comme le cancer du sein et des ovaires ( Clorfene-Casten, 1993 ). La modification de l’environnement local des femmes découlant de l’implantation de systèmes d’irrigation, de barrages hydroélectriques, de la monoculture et de différents types de production domestique ou en usine ainsi que de l’utilisation de pesticides et d’herbicides, par exemple, peut déséquilibrer l’environnement et constituer des « milieux malsains » ( Akhtar, 1987 ) qui posent un danger certain pour la santé des femmes. Ces maladies environnementales sont nouvelles, aggravées ou réintroduites par le bouleversement de l’équilibre environnemental ( Forget, 1992 ).

On ne dispose de presque aucune indication sur l’incidence des maladies environnementales chez les femmes et les hommes dans les pays en développement ( Raikes, 1989 ). Dans les pays industrialisés, à cause de l’absence de recherches sur le cycle menstruel et la susceptibilité des femmes à l’environnement, il est difficile de déterminer les facteurs environnementaux qui menacent leur bien-être. En outre, on sait peu de choses sur la santé et la sécurité au travail des travailleuses à domicile, des membres de micro-entreprises ou des travailleuses d’usine ( voir Packard, 1989 ). Par conséquent, il est essentiel, tant à l’échelle internationale qu’au palier national, de mener de nouvelles recherches scientifiques et technologiques et de formuler des politiques concernant la santé environnementale des femmes.

Cette question est d’autant plus cruciale que la science et la technologie occidentales ont causé des bouleversements et des torts énormes à l’environnement. Pour garantir l’utilisation de la science et de la technologie en vue du développement durable et équitable, il faut commencer par déterminer l’opportunité de toutes les interventions scientifiques et technologiques comprenant l’utilisation de l’environnement, en se fondant sur la santé environnementale des femmes.

Réduction de la pauvreté chez les femmes

À l’aube du XXIe siècle, il apparaît de plus en plus évident que, pour être efficace, le cadre de développement durable devra tenir compte d’un fait qui semble particulièrement insignifiant dans la formulation des politiques internationales : partout dans le monde, quelle que soit la classe sociale, il y a plus de femmes que d’hommes qui vivent dans la pauvreté. Ce n’est pas par hasard que la féminisation de la pauvreté est devenue un phénomène mondial. L’appauvrissement des femmes résulte directement du sexisme et de l’inadaptation culturelle des recherches et des politiques sur l’utilisation de la science et de la technologie au service du développement dont nous avons déjà parlé.

Plusieurs facteurs expliquent la pauvreté des femmes : place dans l’économie mondiale et nationale, race et origine ethnique, éducation et alphabétisation, âge. Les trois quarts des femmes du monde vivent

dans des pays où le produit intérieur brut par personne a baissé ou n’a augmenté que légèrement pendant les années 1980. Les femmes chefs de famille, qui dirigent maintenant du quart au tiers des ménages, sont particulièrement vulnérables à cet appauvrissement différentiel ( Jacobson, 1993, p. 4 et 7 ).

Cinq grands rapports internationaux, notamment le Rapport mondial sur le développement humain 1990 ( PNUD, 1990 ), montrent que, partout, être une femme c’est être plus pauvre qu’un homme ( Ahooja-Patel, 1992 ). Ces rapports d’experts ont ceci d’intéressant : malgré des approches, des méthodologies et des idéologies fort différentes, leurs conclusions se rejoignent ( Ahooja-Patel, 1992, p. 32 ). Cependant, bien que la féminisation mondiale de la pauvreté suscite de plus en plus d’attention, l’appauvrissement disproportionné des femmes n’a pas fait l’objet de politiques notables jusqu’à maintenant.

Non seulement les femmes sont plus pauvres que les hommes, particulièrement dans les pays en développement, mais elles sont plus susceptibles que les hommes de subir les conséquences personnelles et les répercussions quotidiennes de la détérioration de l’environnement local. Cette différence découle notamment du fait que les femmes possèdent rarement autant de terres que les hommes, même si elles exploitent l’environnement naturel pour assurer leur subsistance et celle de leur famille. Les femmes ont subi une discrimination particulièrement aiguë dans le cadre de la privatisation élargie des terres et d’autres ressources collectives qui s’est produite au cours des trente dernières années. Cette privatisation a souvent été le prélude à des interventions scientifiques et technologiques dans la gestion de l’environnement soutenues par des institutions donatrices bilatérales et des organismes multilatéraux tels que la Banque mondiale. Aujourd’hui, la discrimination à l’égard des agricultrices sur le plan de l’accès aux terres est quasi universelle ; dans bien des pays en développement, les femmes ne peuvent obtenir des terres que par l’entremise de leurs parents de sexe masculin ( Jacobson, 1992, p. 27 ). La capacité des femmes de contribuer à la gestion environnementale durable des terres privées et des terres collectives qui restent est gravement menacée par ces bouleversements qui touchent la propriété des ressources.

Par suite de la détérioration constante de l’environnement, les femmes des pays en développement doivent consacrer beaucoup plus de temps à leurs tâches quotidiennes. La destruction de l’environnement local qui résulte du déboisement et de la désertification force souvent les femmes à parcourir à pied de longues distances pour aller chercher de l’eau et du bois de chauffage, ce qui nécessite jusqu’à 17 heures par semaine. Comme il est plus fastidieux d’obtenir des aliments, de l’eau et de l’énergie, les femmes réduisent souvent la quantité d’eau fraîche et d’aliments cuits qu’elles servent à leur famille. Des recherches menées récemment par WEDNET en Afrique montrent que les femmes aux prises avec la destruction de l’environnement ont parfois tendance à exploiter

l’environnement d’une façon de moins en moins durable, allant ainsi à l’encontre de leurs propres connaissances et intérêts, dans le seul but d’assurer leur survie et celle de leur famille ( Kettel, 1995 ).

Malgré ces difficultés, et peut-être à cause d’elles, la science et la technologie pourraient contribuer à soulager la pauvreté des femmes et la détérioration de l’environnement, et améliorer leur apport possible au développement durable. Au palier international, il faut non pas faire des recherches, mais plutôt élaborer des politiques, car on connaît maintenant les paramètres généraux de la pauvreté disproportionnée des femmes et de leur exposition à la détérioration de l’environnement. Cependant, il faut mener des recherches participatives aux paliers national et communautaire pour permettre aux femmes de définir leurs perceptions, besoins et intérêts à l’égard de l’environnement et de déterminer comment répondre à ces besoins, ainsi qu’à leurs besoins financiers, par des moyens scientifiques et technologiques non sexistes. En outre, les gouvernements nationaux doivent protéger l’accès des femmes aux ressources naturelles, et notamment aux terres, aux forêts, aux sources d’eau, aux animaux domestiqués et sauvages ainsi qu’aux plantes médicinales par l’adoption de lois appropriées et l’établissement de mécanismes de planification et d’intervention non sexistes.

Dans le domaine de la remise en état des terres incultes, par exemple, plusieurs projets menés en Inde ont été financés par l’Organisation internationale du travail ( OIT ). Au Rajasthan, la population était aux prises avec la sécheresse et une pénurie de bois de chauffage ( OIT, 1991a, p. 5–6 et 41–42 ). En 1987, plus de 3 000 femmes se sont réunies pour discuter des problèmes sociaux et environnementaux des femmes ; celles de trois villages ont demandé de l’aide pour reboiser les terres collectives qui restaient dans la région, et qui étaient pour la plupart incultes. Au début, cette proposition de remise en état s’est heurtée à l’hostilité considérable des hommes, non seulement de la région mais aussi de la People’s Environment and Development Organization ( PEDO ), une ONG engagée dans le projet. Cependant, un atelier tenu par la PEDO a permis d’atténuer cette hostilité. Lors d’un atelier technique national organisé par l’OIT en 1991, des représentants de l’ONG ont relevé deux autres problèmes à envisager concernant la remise en état des terres incultes : les répercussions juridiques de l’utilisation de terres collectives, et particulièrement la nécessité de protéger l’accès des femmes à ces terres après leur remise en état, et l’étude approfondie des problèmes techniques connexes.

Ce projet illustre le rôle important des ONG en tant qu’intermédiaires entre les femmes des localités et la communauté scientifique et technologique. Auparavant, la PEDO avait formé des femmes de l’endroit à la construction et à la réparation de fourneaux ( OIT, 1991a, p. 41–42 ). Dans le cadre de l’initiative de remise en état des terres incultes et de l’atelier de l’OIT, l’ONG a décrit l’expertise scientifique et technologique nécessaire et favorisé la participation des femmes à la remise en état et,

plus généralement, au processus décisionnel en matière d’environnement. À l’atelier de l’OIT, des représentants de la PEDO ont déclaré que, dans les cas où ses propres travailleuses avaient eu peu d’occasions de participer ou de faire valoir leur point de vue, la participation des villageoises au processus décisionnel était également demeurée faible. Les femmes n’ont commencé à participer vraiment au projet qu’après avoir acquis de la confiance en elles par un éventail d’autres activités. Cependant, après avoir franchi un certain seuil qui les éloignait de leurs rôles traditionnels, ces femmes étaient beaucoup plus engagées que les hommes ( OIT, 1991a, p. 42 ).

La deuxième voie vers le développement durable et équitable consiste à utiliser la science et la technologie de façon non sexiste afin de soulager la pauvreté des femmes, par des recherches et des politiques tenant compte de leurs perceptions, besoins et intérêts quant à l’environnement.

Femmes, technologie et esprit d’entreprise

L’importance de l’accès des femmes à des « technologies appropriées » est bien connue ( Carr, 1985 ). Outre leurs intérêts dans la gestion de l’environnement, les femmes ont de nombreux intérêts scientifiques et technologiques au foyer et dans les micro-entreprises de l’économie parallèle. On a consacré beaucoup d’efforts à l’amélioration des fourneaux dans le but de réduire la consommation de combustible dans les ménages, mais peu de recherches ont été faites et peu de politiques ont été élaborées sur un éventail d’activités de micro-entreprises dans le secteur de l’environnement, comme la vente de plantes médicinales, de bois de chauffage et de charbon, la récupération de l’eau et le recyclage des déchets. Parmi les domaines qui méritent davantage de recherche et d’analyse de politiques, on relève les suivants : utilisation de matériaux renouvelables et recyclables ; stratégies de gestion des déchets ménagers et communautaires en vue de réduire la charge de travail ; débouchés pour les micro-entreprises axées sur des technologies novatrices ; possibilités de production à grande échelle et de développement de l’esprit d’entreprise, particulièrement au sein des groupes locaux de femmes.

La localité de Jhilimili, dans le district de Bankura du Bengale occidental, témoigne des avantages possibles d’une méthode non sexiste de création de micro-entreprises environnementales ( OIT, 1991b ). La région a déjà été très boisée, mais les terres ont été progressivement privatisées. Les habitants pauvres de la région ont peu à peu perdu l’accès aux forêts qui constituaient leur principale source de subsistance. Par conséquent, ils dépendaient de plus en plus du travail rémunéré des femmes à des exploitations agricoles privées de la région. En 1980, le ministre de la Réforme agraire a rencontré un groupe d’agricultrices. Les fonctionnaires ont laissé entendre que les femmes pourraient gagner

leur vie par l’apiculture ou la couture, mais les femmes ont précisé qu’elles voulaient des terres et des arbres qui pourraient leur fournir du fourrage, des fruits et du bois de chauffage, plutôt que le « bois mort » des nouvelles plantations d’eucalyptus.

Avec l’appui d’un centre de recherches de Delhi, des femmes de Jhilimili et de deux autres villages ont formé des « sociétés d’avancement » locales et vendu des feuilles et des graines à une coopérative locale. À peu près au même moment, des pauvres des trois villages ont décidé de donner leurs petites parcelles de terre à ces sociétés pour la culture d’espèces indigènes qui leur permettrait d’élever des vers à soie. Après avoir connu le succès, les sociétés d’avancement se sont mises à la recherche d’autres possibilités de revenus. Les femmes ont commencé à fabriquer des nappes traditionnelles comportant une doublure en polythène. Plus tard, elles ont produit de la ficelle, troqué des graines et, à titre personnel, acheté du paddy qu’elles ont décortiqué. Grâce à ces activités diverses, les femmes ont considérablement amélioré leur situation financière, acquis des compétences et développé leur confiance en soi ; elles ont également remis en état 100 ha de terres.

La réalisation des objectifs de revenu des femmes par l’utilisation appropriée de la science et de la technologie peut produire des résultats impressionnants, tant pour les femmes que pour l’environnement. Elle présente une bonne occasion, lorsqu’elle est appuyée par l’apport éclairé du gouvernement, d’ONG et d’organismes de recherche, de faire un grand pas en vue de soulager la pauvreté disproportionnée des femmes dans les pays en développement. Par conséquent, le soutien des micro-entreprises de femmes par des innovations scientifiques et technologiques pertinentes et respectueuses de l’environnement représente la troisième voie vers le développement durable.

Connaissances de base et accès à l’information sur l’environnement

Quel que soit le pays, il est essentiel, pour parvenir au développement durable, que les femmes et les hommes acquièrent des connaissances de base sur l’environnement. Ces connaissances de base comprennent trois composantes : connaissances et expériences locales pertinentes, y compris les connaissances environnementales indigènes ; accès à des connaissances scientifiques et technologiques appropriées par l’éducation structurée et informelle ; libre communication et accès à l’information sur tous les risques et avantages possibles d’interventions scientifiques et technologiques particulières. Compte tenu du rôle vital des femmes dans l’utilisation et la gestion de l’environnement dans les pays en développement et du fait qu’elles ont moins accès que les hommes à l’éducation structurée et à l’expertise scientifique et technologique occidentale, il est

particulièrement important d’améliorer l’accès des femmes aux connaissances et à l’information environnementales.

La pertinence des connaissances environnementales indigènes des femmes dans le processus de développement a été reconnue ( Thomas-Slayter et al., 1991 ; Kettel, 1995 ). Une nouvelle intervention notable, l’évaluation rurale participative ( ERP ), a découlé d’un examen de conscience des responsables du développement en réponse à une série de projets ratés qui ont provoqué une détérioration de l’environnement, particulièrement en Afrique, au cours des trente dernières années ( Kabutha et al., 1991 ). L’ERP est fondée sur le fait que la participation populaire est fondamentale à la planification d’un projet et que les institutions et technologies locales ainsi qu’un apport économique, politique et écologique durables sont essentiels pour renverser le déclin de l’Afrique ( Kabutha et al., 1991, p. 6 ).

L’enquête technique est un aspect essentiel du processus d’ERP. Elle est menée par des membres spécialement formés de l’équipe de recherche, qui déterminent les différentes possibilités environnementales et agricoles de la région. Dans une étude de cas menée à Mbusyani, au Kenya, les habitants en savaient beaucoup sur leur environnement et étaient effectivement sensibilisés à plusieurs questions environnementales importantes, mais l’information dont ils disposaient était quelque peu lacunaire ( Kabutha et al., 1991 ). En général, ils n’étaient pas conscients des types de données quantifiables nécessaires pour documenter leurs préoccupations, telles que le taux d’érosion du sol sur les parcelles cultivées. En outre, ils ne pouvaient évaluer avec précision la faisabilité économique et technique probable de certaines solutions qu’ils proposaient ( p. 24 ) :

Après plusieurs ERP, il est apparu ( a ) que les données techniques comptent parmi les données les plus importantes pour compléter les capacités socio-économiques et institutionnelles des villages ; ( b ) les villageois, en collaboration avec les conseillers techniques et les agents de l’ONG, sont les principaux responsables de la mise en œuvre ; ( c ) les interventions techniques les plus efficaces sont celles que les dirigeants communautaires peuvent comprendre et gérer avec très peu d’aide externe. ( traduction libre )

Sous sa forme initiale, l’ERP n’était pas explicitement non sexiste, et les femmes y étaient habituellement sous-représentées ( Kenya, 1990 ). À Mbusanyi, l’équipe d’ERP a élaboré plusieurs stratégies précises pour obtenir la participation des femmes et intégrer les priorités des groupes de femmes dans les plans d’action des villages ( Ford et Lelo, 1991, p. 12 ). Une étude de suivi a été menée pour déterminer si les plans élaborés au palier communautaire avaient été mis en œuvre. Plusieurs initiatives avaient été entreprises, mais les groupes locaux de femmes

avaient joué un rôle central dans la plupart des projets les plus importants. Ainsi, ces femmes ont nettoyé un réservoir infesté de bilharzies, interrompu l’érosion accélérée d’une colline abrupte et remis en état son sommet pour la production agricole ( en suivant des conseils techniques du ministère de l’Agriculture ) et obtenu du financement pour un moulin à maïs. Cependant, il reste encore beaucoup à faire pour assurer la participation des éléments sous-représentés de la société rurale, y compris des femmes, dans l’avenir des ERP ( Ford et Lelo, 1991, p. 13 ).

Bien que l’ERP non sexiste ait commencé à assurer la participation des femmes, du moins de façon modeste, à la formulation de plans d’action communautaires en matière d’environnement, celles-ci éprouvent toujours de la difficulté à accéder aux différents services techniques nationaux et aux renseignements scientifiques nécessaires pour les appuyer dans le cadre de leurs activités. Ces problèmes d’accès sont aggravés par l’analphabétisme disproportionné des femmes ( Jacobson, 1993 ), par le fait que les conseillers agricoles et d’autres experts techniques ne prennent pas au sérieux les intérêts et les besoins des femmes en matière d’environnement ( Staudt, 1978 ), et par le fait que les centres nationaux et internationaux de recherches ne font pas face adéquatement aux problèmes scientifiques et technologiques qui touchent particulièrement les perceptions, besoins et intérêts des femmes à l’égard de l’environnement au palier local ( Feldstein et Poats, 1990 ). La quatrième voie vers le développement durable et équitable consiste donc à permettre aux femmes d’acquérir des connaissances de base en environnement en leur réservant un meilleur accès à l’éducation structurée et informelle dans ce domaine ainsi qu’à de l’expertise et à des renseignements scientifiques et technologiques pertinents pour favoriser leur participation accrue au processus décisionnel communautaire.

Participation et prise de décisions au palier national

Dans la plupart des pays en développement, les politiques et les plans majeurs visant l’utilisation de la science et de la technologie pour le développement sont formulés au palier national. Ainsi, il est essentiel d’accroître la participation des femmes à ce palier. En 1980, l’UICN, le PNUE et le Fonds mondial pour la nature ( FMN ) ont publié un rapport conjoint jetant un nouveau regard cohérent sur la Stratégie mondiale de la conservation ( UICN et al., 1980 ). Depuis, plus de cinquante pays ont élaboré des stratégies de conservation nationales et infranationales.

Le nouveau rapport, intitulé Sauver la planète — Stratégie pour l’avenir de la vie ( UICN et al., 1991 ), établit neuf principes accompagnés d’objectifs pertinents dont plusieurs ont trait à l’utilisation de la science et de la technologie pour le développement et l’égalité des sexes, à la fois pour assurer une vie durable et le développement durable. Cette stratégie énumère également douze étapes pour aider les femmes à améliorer leur

situation pour être mieux satisfaites d’elles-mêmes et mieux contribuer à la vie de la collectivité. L’une de ces étapes consiste à entamer des réformes pour donner aux femmes l’accès véritable à la prise de décisions politiques, administratives et économiques à tous les paliers ( UICN et al., 1991, p. 23 ).

Cette recommandation est tout à fait valable, mais comme on l’a constaté dans plusieurs pays, elle est difficile à mettre en œuvre. En 1991–1993, un plan de mise en œuvre de la stratégie nationale de conservation du Pakistan a été élaboré avec du financement de l’Agence canadienne de développement international ( ACDI ). Dans le rapport sur le processus de mise en œuvre, le rôle des femmes reçoit une attention spéciale. Ce sujet a été soulevé dans tous les ateliers, et les participants se sont tous entendus pour dire qu’au Pakistan, tous les efforts doivent être axés sur le respect du travail des femmes et le soutien accru de leur formation et de leur éducation ( Schwass et al., 1992, p. 42 ).

Cependant, cette question n’entrait pas dans le cadre du mandat de la stratégie nationale de conservation, qui était fondée sur le rapport de 1980. Ainsi, bien que le rapport sur la mise en œuvre fasse état de 68 tâches essentielles pour la mise en œuvre de la stratégie, seulement 12 nécessitent la participation des femmes au développement, et ce n’est qu’au sein de deux tâches que leur participation est jugée essentielle : la préparation d’aliments économe d’énergie ainsi que la création et l’implantation d’appareils à biogaz ( Schwass et al., 1992 ). La participation des femmes a été jugée importante, mais non vitale, pour la mise en œuvre d’un programme démographique intensif dans les régions vulnérables présentant un taux de fécondité élevé ; pourtant, même dans ces régions, ce sont bien les femmes qui ont des enfants! Comment peut-on prétendre que leur participation à un tel programme et à la gestion générale de l’environnement n’est pas vitale?

Bien que la nouvelle stratégie pour l’avenir de la vie ( UICN et al., 1991 ) mette l’accent sur l’importance de l’égalité des sexes comme fondement du développement durable, les décideurs du palier national, engagés dans la formulation de programmes d’utilisation de la science et de la technologie pour la gestion de l’environnement, doivent également être sensibilisés à l’importance de la participation des femmes à ces tribunes. Il existe des renseignements variés sur la formation en matière d’égalité des sexes pour les analystes des politiques et les décideurs de palier national et pour le personnel des grandes institutions donatrices bilatérales et multilatérales ( Aklilu, 1991 ). Cependant, cette documentation, à l’exception d’un ouvrage récent du Secrétariat du Commonwealth ( 1992b ), néglige généralement les questions environnementales ( voir également Commonwealth of Learning, 1994 ).

Les travaux récents de Moser ( 1993 ) sur la « planification de l’égalité des sexes » place la formation sur ce sujet dans le contexte beaucoup plus large et plus important de l’habilitation politique des femmes. La planification de l’égalité des sexes n’est pas une fin en soi mais un

moyen par lequel les femmes peuvent s’émanciper par un processus d’habilitation. Cette habilitation se produit idéalement par un débat négocié sur la redistribution du pouvoir et des ressources au sein du ménage, de la société civile et de l’État ( Moser, 1993, p. 190 ). Dans le contexte de ce débat, les ONG, y compris les ONG de femmes, jouent le rôle vital d’intermédiaires entre les femmes au palier local et les institutions d’État nationales. On a démontré l’importance d’une participation efficace des ONG pour accroître la participation des femmes au processus décisionnel au palier local, surtout dans le cadre de l’initiative de remise en état des terres incultes. Des centres de recherches non gouvernementaux et des équipes de recherche engagées dans des activités concrètes au sein des collectivités pourraient également jouer un rôle efficace. Autrefois, les ONG étaient pour la plupart très spécialisées et présentes surtout au palier local, mais aujourd’hui, on relève une foule de réseaux, de conseils et de fédérations nationaux et internationaux d’ONG ( Moser, 1993, p. 193 ). Ces nouveaux réseaux et coalitions ont un rôle vital à jouer dans l’augmentation de la participation des femmes à la prise de décisions nationales et internationales sur la science et la technologie au service du développement.

La science et la technologie et leurs spécialistes peuvent-ils appuyer ces organismes et ces réseaux nationaux et internationaux de femmes dans le cadre de ce processus de débat négocié au palier national? Dans l’affirmative, comment? Notamment par l’adoption de nouvelles approches plus sensibles à la différenciation sexuelle pour l’élaboration de nouvelles technologies de l’information. Les technologies de la communication, comme le courrier électronique et la téléconférence, rendent déjà possible les liens entre ONG. En outre, il faut absolument élaborer des réseaux de communication réalisables et peu coûteux entre les ONG nationales et les responsables des politiques et des recherches sur la science et la technologie, ainsi qu’entre ces ONG et les femmes et groupes de femmes au palier local.

Il est vital de disposer de nouveaux liens de communication pour faire appel à des sources d’information telles que les systèmes d’information géographique ( SIG ), systèmes informatisés de collecte, de manipulation et d’analyse de données environnementales. Les bases de données des SIG contiennent habituellement des données recueillies à distance par satellite et par des analyses atmosphériques et terrestres ( Christopherson, 1990, p. 49–51 ). Les logiciels et bases de données des SIG, dont les applications sont quasi illimitées, sont très utiles pour la gestion de l’environnement national et local et l’acquisition de connaissances environnementales.

Les SIG permettent de créer des modèles simulés de gestion environnementale et de déterminer comment une légère modification d’une composante de l’environnement peut se répercuter de façon notable ailleurs ; cependant, personne n’a tenté ( pour autant que nous le sachions ) d’élaborer un logiciel qui permettrait de tenir compte de la

différenciation sexuelle dans la modélisation environnementale. Comme les besoins et intérêts environnementaux des femmes et des hommes varient considérablement dans bien des pays en développement, il s’agit là d’une grave lacune. Cela signifie qu’il est peu probable que des sources d’information comme les SIG soient employées d’une façon adaptée aux perceptions, aux intérêts et aux besoins environnementaux des femmes au palier communautaire ou de manière à favoriser l’habilitation des femmes dans le processus décisionnel en matière d’environnement au palier local ou national. Les contributions scientifiques et technologiques de ce genre, qui pourraient améliorer la vie des femmes, pourraient plutôt devenir une autre source de bouleversements et se révéler particulièrement néfastes. La cinquième voie vers le développement durable et équitable consiste à appuyer la participation des femmes au processus décisionnel national en matière d’environnement par la création de technologies de l’information et de méthodes de gestion de l’environnement non sexistes.

Le rôle des Nations Unies

Un certain nombre de conventions des Nations Unies sont pertinentes dans la recherche d’une méthode non sexiste d’utilisation de la science et de la technologie pour le développement équitable qui soit adaptée au contexte culturel. La Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes ( ONU, 1979a ), que moins de 100 pays ont signée, contient certaines directives fondamentales : accès égal à l’éducation structurée et informelle ainsi qu’à la formation technique ; droit à la santé et à la sécurité au travail ; droit des femmes des régions rurales de participer à l’élaboration et à la mise en œuvre des programmes de développement à tous les paliers ; droit à des conditions de vie adéquates, notamment en ce qui concerne le logement, l’hygiène, l’électricité, l’approvisionnement en eau, les transports et les communications.

Le Programme d’action de Vienne pour la science et la technique au service du développement ( ONU, 1979b ) contient un certain nombre de directives pertinentes : dispositions institutionnelles pour garantir la pleine participation des femmes au processus de développement scientifique et technologique ; utilisation intégrée des ressources humaines et naturelles et des autres ressources nationales, en tenant compte de la nécessité de protéger les ressources de la biosphère ; restrictions éventuelles à la recherche sur les chimiostérilisants et les pesticides dans les pays en développement ; recours éventuel aux évaluations environnementales dans le cadre des projets financés par des organismes donateurs. Ces deux dernières directives reposent toutefois sur les décisions prises et les normes environnementales adoptées par le pays en développement concerné.

Les Stratégies prospectives d’action de Nairobi pour la promotion de la femme ( ONU, 1985b ), signées par 157 pays, envisagent les questions environnementales d’une façon plutôt limitée. Cependant, elles contiennent une directive sur la participation des femmes à la gestion de l’écosystème national et à la lutte à la détérioration de l’environnement, ainsi qu’une directive prévoyant que les femmes devraient participer à l’élaboration des politiques concernant les projets d’approvisionnement en eau ainsi qu’à la mise en œuvre et à l’administration de ces projets, et recevoir la formation nécessaire pour assumer la gestion de l’infrastructure hydraulique et de l’équipement employé pour son entretien.

Action 21 ( ONU, 1992a ) est un document remarquable du fait qu’un chapitre entier ( chapitre 24 ) est consacré aux femmes en tant que « groupe particulier » en ce qui concerne l’environnement. S’il est mis en œuvre, bon nombre de ses recommandations seront bénéfiques pour les femmes et l’environnement. Cependant, les objectifs qui s’y trouvent ne sont que des « propositions » à l’intention des gouvernements ; il s’agit de mesures à prendre ou de conventions dont on encourage la signature. Bon nombre de recommandations sont donc plutôt timides, comme l’objectif « proposé » aux gouvernements de chercher à éliminer d’ici l’an 2000 tous les obstacles constitutionnels, juridiques, administratifs, culturels, comportementaux, sociaux et économiques que doivent franchir les femmes pour participer pleinement au développement durable.

Outre ces conventions des Nations Unies, les ONG ont rédigé un document important émanant de l’assemblée des femmes à la tribune des ONG à l’occasion de la Conférence des Nations Unies sur l’environnement et le développement ( CNUED ) et du World Women’s Congress for a Healthy Planet ( WEDO, 1992 ). Selon ce document, les 1 500 participants au World Women’s Congress s’engagent à habiliter les femmes, car elles constituent un élément vital et dynamique en vue de réaliser l’égalité des peuples de la Terre et de parvenir à un équilibre entre l’humanité et l’environnement qui assure sa survie ( WEDO, 1992, p. 16 ).

Sous la direction de la Women’s Environment and Development Organization, l’assemblée des femmes a eu une grande influence sur le processus de formulation des politiques à la CNUED. Des mesures semblables ont été prises concernant les questions touchant les femmes à la Conférence des Nations Unies sur les droits de la personne qui a eu lieu récemment à Vienne, de même qu’à la Quatrième Conférence mondiale sur les femmes de Beijing. Par suite de ces activités, les ONG et les réseaux de femmes de palier international savent beaucoup mieux comment influer sur le processus de formulation des politiques internationales. Parmi les autres grandes ONG internationales engagées dans les recherches et l’élaboration de politiques scientifiques et technologiques pour le développement durable et équitable, on relève le Centre de la tribune internationale de la femme ( CTIF ), l’Intermediate Technology Development Group ( ITDG ), la Third World Organisation of Women in

Science and Technology ( TWOWS ), la World Women’s Veterinary Association et le programme sur les femmes, la science et le développement de la Fédération internationale des instituts de hautes études ( IFIAS ). Bon nombre de ces organismes internationaux ont participé à la planification du pavillon Once and Future — érigé à l’occasion de la Conférence de Beijing — sur la situation passée et future de la femme. L’objectif était de démontrer l’importance de la participation féminine aux politiques, aux recherches et aux applications scientifiques et technologiques. La science et la technologie non sexistes au service du développement durable et équitable demeureront une question d’intérêt dans les discussions internationales et la formulation des politiques pendant un certain temps.

Les cinq voies vers le développement durable

Le présent document expose cinq voies par lesquelles les recherches et la formulation de politiques scientifiques et technologiques peuvent favoriser les perceptions, les besoins et les intérêts environnementaux des femmes. Elles sont conformes aux objectifs généraux du chapitre 24 d’Action 21 et de Women’s Action Agenda 21 dans le contexte spécifique de la science et de la technologie pour la gestion de l’environnement et le développement ; elles sont axées sur l’importance de la participation équitable des femmes aux décisions concernant l’utilisation de la science et de la technologie au service du développement durable et équitable ainsi que leur habilitation conceptuelle à cet égard. Ces cinq voies sont les suivantes :

La mise en œuvre de ces recommandations reposera sur l’aboutissement des débats entre les intéressés et sur la volonté politique des organes de recherche et de formulation des politiques scientifiques et technologiques, qui sont représentés au palier international par la Commission des Nations Unies pour la science et la technique au service du développement. Dans le cadre de ce débat international sur l’utilisation de la science et de la technologie pour le développement, il faudra répondre à la question suivante : Les perceptions, besoins et intérêts des femmes envers l’environnement sont-ils vitaux pour notre avenir commun, notre vie, la vie des hommes et des enfants et l’avenir de l’environnement mondial? De toute évidence, on ne peut répondre à cette question que par l’affirmative.

Pour conclure, voici deux portraits de la province du Karamoja, en Ouganda. Trente ans les séparent, trente ans d’utilisation de la science et de la technologie au service de la guerre comme de la paix. Qu’en est-il de Karamoja aujourd’hui? ( IIED, 1992, p. 17 ) :

Les résidents du district souffrent de l’absence d’infrastructure de même que d’une pauvreté et d’une famine persistantes. Malgré la création de l’agence de développement du Karamoja et les quelques initiatives de missions locales et d’ONG, on a fait peu de progrès en vue du développement durable, et peu d’idées ont été formulées sur l’amélioration des conditions de vie dans le district. ( traduction libre )

Par contre, il y a trente ans, la vie sociale, fondée sur le travail des femmes dans la production alimentaire et la gestion de l’environnement, était de toute évidence bien différente ( Marshall-Thomas, 1965, p.15 ):

Plus tard dans la journée, les femmes du ménage s’en allaient aux champs, faisant cliqueter leurs nombreuses boucles d’oreille métalliques. Elles cultivaient de nombreux produits agricoles sur plusieurs acres de terre. Ainsi, elles plantaient une espèce de maïs qui s’élève à dix ou quinze pieds et donne d’énormes épis. Elles cultivaient du mil rouge, qui produit du petit grain tendre, et du millet à chandelle. Il y avait aussi du sorgho, aux tiges sucrées et juteuses qui se mangent comme de la canne à sucre, et dont la tête forme de grandes grappes de graines rondes de couleur rouge, orange, mauve et blanche que l’on peut moudre pour en faire de la farine. Au milieu des céréales

poussaient des citrouilles, des potirons et de nombreuses espèces de haricots et de courges. ( traduction libre )

Dans cette collectivité, comme dans bien d’autres des pays en développement, tant rurales qu’urbaines, le chemin qui mènera à ce portrait d’abondance tracé par les femmes sera bien long. Par contre, les cinq voies exposées dans le présent document représentent, pour les femmes et les hommes des pays en développement et des pays industrialisés, le meilleur moyen de préparer à un avenir durable et équitable.

Chapitre 3
Reconnaître le savoir indigène et le mettre à profit



Helen Appleton, Maria E. Fernandez, Catherine L.M. Hill et Consuelo Quiroz

Les collectivités génèrent petit à petit le savoir dont elles ont besoin pour comprendre leur milieu agro-écologique et socio-économique et composer avec lui ( Brouwers, 1993 ). Ce savoir, appelé « local », « indigène » ou « traditionnel », peut être considéré comme une science puisqu’il est généré et transformé par un processus systématique d’observation, d’expérimentation et d’adaptation.

Le savoir local a pour objet de faciliter l’adaptation à la diversité, aussi bien celle du milieu naturel que celle de l’organisation sociale, et il évolue continuellement. À l’instar d’autres systèmes scientifiques, le savoir local permet de concevoir des technologies et des pratiques de gestion qui améliorent la qualité de vie. Cependant, il diffère fondamentalement des systèmes fondés sur la science et la technologie modernes en ce qu’il est global et géré par ses utilisateurs. Bien que les ensembles de connaissances traditionnels et modernes soient organisés selon des systèmes de classification, des ensembles d’observations empiriques sur les milieux locaux et des systèmes d’autogestion qui régissent l’exploitation des ressources ( Johnson, 1992 ), ils n’ont pas la même utilité pour faire face aux problèmes locaux et ne sont pas accessibles, au même degré, aux membres du groupe social chargé de la production et de la gestion des ressources.

Comme le principal facteur de différenciation sociale des membres adultes, économiquement actifs, d’une collectivité est le sexe, certaines sphères d’activité deviennent l’apanage des membres d’un des sexes à mesure qu’augmentent leurs connaissances et leurs compétences. Par conséquent, les connaissances et les compétences locales détenues par les femmes diffèrent souvent de celles que possèdent les hommes. Par exemple, dans certaines régions des Andes, les femmes connaissent beaucoup mieux les pratiques de gestion du bétail que les hommes, tandis que ceux-ci en savent beaucoup plus au sujet de la classification des sols que les femmes. Cette spécialisation est reconnue au

sein de la population : on consulte les femmes sur des questions de santé et des stratégies d’élevage, et les hommes pour déterminer si un champ convient à une certaine culture ( Fernandez, 1992 ). Les rapports entre les hommes et les femmes dans une culture donnée influent sur la hiérarchie de l’accès, de l’utilisation et du contrôle ce qui, en retour, donne lieu à des perceptions et à des priorités différentes en ce qui concerne l’innovation et l’utilisation de la technologie ( Appleton, 1993a, b ).

La prise en compte du savoir local est essentielle au développement durable et équitable. Jusqu’à tout récemment, le savoir local était jugé « rétrograde », « statique » et « nuisible » à la modernisation. Cette perception négative est alimentée par la tradition scientifique occidentale, qui a permis le développement des disciplines hautement spécialisées que l’on connaît aujourd’hui, notamment la biologie cellulaire, la biologie moléculaire et l’épidémiologie ( Hill, 1994 ). Il est stimulant de croire que les scientifiques et technologues du monde entier travaillent de concert à la recherche de solutions aux problèmes du monde mais, en réalité, de nombreux groupes différents sont en concurrence pour atteindre des buts qui sont définis surtout par les bénéfices qu’ils sont susceptibles de rapporter ( Appelton, 1993b ).

Le point de vue selon lequel la science moderne peut résoudre le problème du « sous-développement » déprécie également le savoir local et indigène. En outre, l’importance accordée à l’objectivité, à la rigueur, au contrôle et aux essais a contribué à créer l’idée selon laquelle la science et la technologie sont objectives et qu’elles opèrent à l’extérieur du cadre social. Malheureusement, à cause de l’énorme influence de la science et de la technologie, ce point de vue entrave l’innovation fondée sur le savoir local et abaisse le statut des innovateurs eux-mêmes, particulièrement les femmes, dont l’apport au développement technologique a toujours été sous-évalué.

Dans une étude portant sur les régions semi-arides de l’ouest de l’Inde, des chercheurs ont évalué les connaissances des scientifiques au sujet des pratiques des agriculteurs et mis en relief l’importance de comprendre les hypothèses des scientifiques au sujet du savoir local ( Gupta, 1989 ). Les scientifiques, qui avaient différents antécédents, travaillaient pour le projet All-India Coordinated Research Project on Dryland Agriculture ( AICRPDA ), de l’Université agricole Haryana, à Hissar, et à la Dryland Research Station de l’Université à Bawal. L’étude conclut ( Gupta, 1989 ) :

Ces scientifiques ont rarement étudié la raison d’être des pratiques qu’ils mentionnent. Les éléments scientifiques qui sous-tendent les pratiques rationnelles et les mythes sous-jacents aux pratiques peu scientifiques n’ont donc pas été compris. Nous déclarons sans équivoque que la simple documentation des pratiques paysannes ne suffit pas. Il faut découvrir le fondement scientifique de ces pratiques et l’associer à leur rationalité. ( traduction libre )

Gupta ( 1989 ) a également tenté de mettre à l’épreuve la validité des hypothèses des biologistes au sujet du jardin de la propriété familiale tenu par des femmes. Lors d’une réunion, les scientifiques ont révélé que, selon eux, les paysannes utilisaient l’espace de façon non efficace, que la végétation était plantée au hasard et qu’on ne cultivait les arbres que pour leurs fruits ou pour obtenir du combustible. La validité de ces hypothèses a été mise à l’épreuve par une équipe de femmes scientifiques qui ont étudié la carte des propriétés familiales avec des femmes de la région. Elles ont découvert un système complexe de planification, qui témoignait d’un certain ordre dans le désordre apparent. Il est également ressorti de cette évaluation que les responsabilités relatives aux propriétés étaient réparties entre les hommes et les femmes et n’incombaient pas uniquement aux femmes comme on l’avait d’abord supposé.

Les scientifiques ont conclu qu’il fallait davantage mettre l’accent sur les connaissances et les pratiques des femmes, déclarant que le rôle des femmes dans les propriétés familiales devait être interprété en regard de leurs propres connaissances spécialisées et qu’il ne fallait pas considérer ces femmes comme des travailleuses exploitées qui contribuent aux corvées d’après-récolte ( Gupta, 1989 ).

S’il existe, parallèlement au développement durable, une structure productive fondée sur la satisfaction des besoins humains fondamentaux et sur la consommation collective plutôt qu’individuelle, les importations de technologies doivent être remplacées par une demande locale accrue d’innovation scientifique et technologique. Cependant, le développement de capacités internes en science et en technologie ne se ferait pas nécessairement de la même façon que dans les pays industrialisés occidentaux ( Sagasti, 1979 ). Selon le point de vue de Sagasti concernant les ressources, les systèmes scientifiques et technologiques mettent surtout l’accent sur le contrôle et l’utilisation, tandis que le savoir local porte sur l’usufruit et la gestion. La production scientifique et technologique est directement liée au contrôle centralisé de la diffusion de l’information ; l’information qui compose le savoir local appartient à l’ensemble des groupes sociaux intégrés.

Un nouveau modèle de développement peut être fondé sur la reconnaissance et le renforcement du savoir local. Ce dernier étant multidisciplinaire et, partant, synergique, le système qu’il forme commence à témoigner d’une efficacité, d’une capacité d’adaptation et d’une durabilité supérieures à celles de nombreuses technologies conventionnelles. Cependant, pour continuer à contribuer au développement durable, le savoir local doit être respecté pour ce qu’il est.

À l’heure actuelle, le programme de l’Organisation des Nations Unies ( ONU ) comprend deux questions interreliées qui portent sur les liens entre le sexe, la science et la technologie, et le respect et la reconnaissance du savoir local pour ce qu’il représente :

Ces questions influent directement sur le droit des femmes et des hommes de gérer les ressources qui sont essentielles à leur capacité d’innover et, partant, à leur capacité de contribuer au développement durable dont pourront profiter les générations futures.

Sexe, biodiversité et nouvelles technologies agricoles

Bien que les femmes soient depuis longtemps les principaux producteurs d’aliments et les « gestionnaires » de leur milieu, et qu’elles jouent un rôle central dans l’utilisation durable des ressources biologiques et des systèmes de subsistance, particulièrement en ce qui a trait à la sauvegarde et à l’amélioration des ressources génétiques, leur travail passe pratiquement inaperçu auprès des chercheurs et des travailleurs en développement ( Shiva et Dankelman, 1992, p. 44 ). À Dehra Dun, en Inde, par exemple, où des femmes ont recensé pas moins de 145 essences d’arbres et leur usage, les « spécialistes » en foresterie n’en connaissaient que 25 ( Shiva et Dankelman, 1992 ). La stabilité et la durabilité des éléments indissolublement liés de l’écosystème que sont la forêt, les cultures et le bétail sont tributaires des pratiques et du savoir des femmes locales. Le ramassage du fourrage, du bois de chauffage et d’autres matières forestières par les femmes est essentiel à la circulation des ressources qui assure la durabilité de l’économie locale ( Shiva et Dankelman, 1992, p. 46 ).

L’avènement de nouvelles technologies agricoles fait en sorte que les femmes perdent progressivement le contrôle considérable qu’elles exerçaient dans certains domaines. En Inde, par exemple, le passage de l’agriculture de subsistance à l’agriculture commerciale a contribué à atténuer la sphère d’influence des femmes. Celles-ci dépendent de plus en plus des hommes pour ce qui est des services de vulgarisation, de l’achat de graines, du maniement des outils et de la gestion financière ( Indian Institute of Management, 1992, p. 47 ). Ces problèmes sont exacerbés par le fait que des « spécialistes » de l’extérieur ont tendance à s’adresser aux hommes des communautés rurales. Les femmes qui, souvent, ne sont pas directement représentées dans les organes décisionnels locaux, sont de plus en plus défavorisées parce qu’elles perdent à la fois leur savoir et le statut qui découlait du contrôle qu’elles exerçaient sur les ressources et les connaissances. Comme le soutiennent Shiva et Dankelman ( 1992 ), cette situation détruit le sentiment de dignité des

femmes, leur respect de soi et leur détermination. Les auteurs soulignent également le risque immédiat que les connaissances écologiques des femmes deviennent un produit de consommation qui sera obtenu puis vendu sur le marché des idées de la communauté scientifique, sans que les femmes n’en tirent aucun avantage ( Shiva et Dankelman, 1992 ).

Le savoir des femmes est généralement global et multidimensionnel. L’avènement des technologies agricoles se traduit habituellement par une fragmentation des ressources qui mine la position des femmes. La circulation des ressources de la biomasse, à savoir les déchets animaux et les matières végétales servant à l’alimentation, au fourrage et au chauffage, traditionnellement gérées par les femmes, est perturbée ; les différents liens entre l’agriculture, la forêt et le bétail disparaissent ( Shiva et Dankelman, 1992, p. 48 ). En outre, les intrants et les extrants deviennent complètement tributaires des marchés externes. Dans ce contexte, les femmes deviennent peu à peu des ouvrières à mesure qu’elles cessent d’exercer un contrôle sur la production et l’accès aux ressources ( Shiva et Dankelman, 1992, p. 47 ).

Sexe et droits de propriété intellectuelle

Les droits de propriété intellectuelle désignent principalement des mécanismes juridiques, nationaux et internationaux visant à protéger les intérêts des entreprises et des particuliers au sein d’un système scientifique et technologique motivé par les profits. Cette terminologie n’est pas appropriée lorsqu’il s’agit du savoir local puisqu’elle ne reconnaît pas le fait que celui-ci est une responsabilité collective et n’est pas un « bien » privé.

Depuis des milliers d’années, les collectivités locales, puis les colons et, plus tard, les botanistes, les phytogénéticiens et les biotechnologistes recueillent du matériel génétique. Depuis une vingtaine d’années, du germoplasme est systématiquement recueilli et entreposé dans des « banques génétiques ». La propriété de ces prélèvements est controversée, tout comme d’ailleurs leur sécurité, l’élaboration de lois nationales limitant l’accessibilité du germoplasme et les droits de propriété intellectuelle afférents aux nouvelles variétés.

À cause des pratiques récentes de « prospection aux fins de la biodiversité », les droits de propriété intellectuelle sont invoqués de façon exagérée pour protéger les connaissances d’entreprises ou de particuliers dans le domaine des produits biologiques, exposant ainsi toute une gamme de connaissances culturelles ou communautaires à l’exploitation. Les ressources génétiques sont souvent qualifiées, à tort, de « matières premières » de la biotechnologie alors que, en réalité, elles représentent l’aboutissement de contributions intellectuelles, culturelles et environnementales d’innovateurs locaux, hommes et femmes. Le fait de

qualifier ces ressources de matières premières permet aux systèmes scientifiques et technologiques dominants d’exploiter non seulement la matière, mais également les gens, puisque ces ressources sont considérées comme n’appartenant à personne en particulier.

Il en résulte une asymétrie dans l’exploitation. Par exemple, les scientifiques considèrent les renseignements recueillis auprès des paysannes andines ou des autochtones de l’Amazone comme le « patrimoine commun » de l’humanité, un bien public pour lequel aucun paiement n’est approprié ou justifié. Cependant, lorsque les renseignements sont traités et transformés dans les laboratoires ou les usines des pays soi-disant « développés », leur valeur est protégée par des mécanismes juridiques et politiques.

À l’ère de la biotechnologie, tous les « produits » et procédés biologiques seraient susceptibles d’être brevetés, et des pays comme les États-Unis pourraient prendre des mesures contre tout autre pays qui n’offre pas d’occasions exclusives à leurs entreprises protégées par leurs lois nationales. Comme le fait remarquer Greaves ( 1994, p. ix ) :

Aujourd’hui plus que jamais auparavant, le savoir local est à la merci de ceux qui pourraient se l’approprier, le dépouiller de toute signification, le convertir en produit et le vendre. Chaque fois que cela se produit, c’est le patrimoine qui disparaît encore un peu plus et, avec lui, le peuple qui l’a constitué. ( traduction libre )

Ceux qui achètent le savoir local disposent du pouvoir, de la technologie, de renseignements « privilégiés » et de systèmes économiques complexes qui leur permettent de profiter indûment de ceux qui ont créé le savoir, en particulier les femmes, qui ont moins facilement accès aux structures du pouvoir.

À l’heure actuelle, peu de textes législatifs protègent le savoir local contre l’exploitation extérieure. L’application des lois actuelles en matière de brevets et de droits d’auteur est non seulement impossible, mais également irréaliste pour de nombreuses raisons : les inventeurs ne peuvent être identifiés ; toute la culture traditionnelle fait déjà partie du domaine public ; au mieux, la protection ne durerait qu’un nombre limité d’années. En outre, les dispositions actuelles sur les brevets et la protection des droits d’auteur ont pour objet de permettre à un petit groupe de réaliser des profits, non de soutenir une collectivité et l’environnement en tant que système vivant.

Un nouvel instrument juridique est requis pour rendre la propriété et le contrôle des connaissances locales aux personnes qui les créent, les développent et les mettent au point et pour reconnaître l’accès différent des femmes et des hommes aux structures décisionnelles politiques. Cet instrument comprendrait la propriété et le contrôle des connaissances qui ne sont pas individuelles mais collectives. Un

instrument de ce genre ne peut être élaboré sans la participation des femmes et des hommes qui possèdent ces connaissances.

Gouvernements, universités, ONG et groupes locaux

Peu de programmes s’intéressent de manière spécifique aux connaissances scientifiques et technologiques des femmes. Pour obtenir des renseignements dans ce domaine, il faut examiner tout un éventail de programmes et de recherches qui entrent dans trois grandes catégories : programmes de science et de technologie destinés aux femmes, programmes généraux destinés aux femmes et programmes axés sur le savoir indigène. Cependant, ces catégories n’ajoutent pas à la connaissance des capacités actuelles des femmes en science et en technologie. En outre, les renseignements tirés d’une approche axée sur une activité spécifique incitent à mettre l’accent sur des domaines de travail particuliers plutôt que sur les grandes questions qui concernent le savoir technique indigène des femmes. On a peu analysé la façon dont l’information contribue à une meilleure compréhension des enjeux ni qu’elles sont, sur le plan stratégique, les répercussions de cette information sur la conception des politiques et des stratégies.

Les programmes de science et de technologie mettent généralement l’accent sur l’intégration des femmes dans les activités scientifiques et technologiques. Les femmes sont généralement considérées comme réceptrices et non comme créatrices de savoir, si bien que l’accent est mis sur le transfert des technologies vers les femmes par la « formation » et l’acquisition des « compétences nécessaires ». Cet accent mis sur le transfert vers les femmes des occasions, des technologies et des compétences de gestion relègue au second plan l’examen des capacités existantes.

Les programmes destinés aux femmes ont généralement pour but d’améliorer leur situation et leur accès aux ressources, à l’éducation, à la formation, aux processus décisionnels, ainsi qu’à leur donner plus de pouvoirs par rapport aux hommes. On s’est peu attardé à faire une analyse critique de la valeur du savoir des femmes face à certains problèmes et à certaines ressources disponibles dans le milieu ou une analyse de l’intégrité du savoir des femmes comme sphère de connaissances à part entière. Le fait de considérer les femmes comme un groupe « défavorisé » entrave encore plus la reconnaissance de leurs points forts, tout comme le fait de considérer la science et la technologie comme un secteur d’expertise « masculin ».

L’approche des programmes de savoir indigène n’est pas toujours claire, que le savoir indigène soit considéré comme un système ou comme étant fondé sur le sexe. Pour Chambers et al. ( 1989 ), les

chercheurs doivent décider s’ils veulent régulariser la situation du savoir indigène uniquement aux yeux de la communauté scientifique, en prenant ici et là des renseignements pratiques ou s’ils veulent renforcer et sauvegarder son intégrité culturelle. Le savoir est évalué selon sa conformité à la pensée scientifique et technologique traditionnelle plutôt que par rapport au système de croyances sur lequel il est fondé ( Last et Chavunduka, 1986 ). Même lorsqu’on examine le système dans son ensemble, on fait abstraction des différences que présentent le genre, la situation et la classification des connaissances des hommes et des femmes, qui sont essentielles pour comprendre l’apport et les priorités des membres des deux sexes dans un système.

Dans les sections qui suivent, nous donnons des exemples de recherches et de projets se rapportant au savoir des femmes en science et en technologie. La plupart des renseignements dont on dispose sont fondés sur des travaux en agriculture ou en transformation des aliments, où l’apport majeur des femmes est finalement reconnu ; les activités et les programmes dans la technologie « de pointe » sont moins connus.

Des initiatives pour améliorer les compétences indigènes des femmes sont souvent mises en œuvre par des équipes composées d’ONG, d’instituts de recherche, de groupes locaux et d’universités locales, nationales et internationales. Elles reflètent deux principaux secteurs d’intérêt : la collecte de renseignements sur le savoir local, c’est-à-dire sur son contenu, sa validité et son intégrité ; l’examen et l’élaboration de techniques de recherche participative pour améliorer la compréhension des systèmes de savoir local et les échanges avec ces systèmes. Certaines universités et certains réseaux universitaires ont également tenté de créer des liens entre la R-D officielle et l’expérimentation locale ( voir, par exemple, Chambers et al., 1989, p. 165 ).

Sexe et savoir local

De 1990 à 1993, les bureaux de l’Intermediate Technology Development Group ( ITDG ) en Asie, en Afrique, en Amérique centrale, en Amérique du Sud et au Royaume-Uni ont mené une recherche portant sur les femmes en tant qu’innovatrices ainsi que productrices et utilisatrices de technologies. Ce projet ( CTIF, s.d. ), intitulé Do It Herself, reposait sur l’hypothèse selon laquelle les capacités technologiques des femmes sont moins visibles que celles des hommes et nécessitent donc une méthode de recherche différente. Pour ce faire, on a fait appel à des chercheurs ( surtout des femmes ) provenant d’organismes qui avaient établi des liens avec les femmes utilisatrices de technologies au palier communautaire. Comme la plupart des chercheurs étaient relativement peu expérimentés, on leur a enseigné les méthodes de recherche et d’analyse nécessaires lors d’ateliers.

Ce programme visait à mieux comprendre l’existence de connaissances techniques chez les femmes et de contraintes qui s’opposent à leur reconnaissance, par l’entremise de communications avec des groupes régionaux d’ONG, d’employés gouvernementaux et de réseaux universitaires. Après une analyse de 22 cas portant sur différents secteurs techniques, les chercheurs ont conclu que le manque de visibilité des connaissances technologiques des femmes procède, d’une part, de la nature domestique de leur travail ( qui en cache le contenu technique ) et, d’autre part, du fait que les techniques employées par les femmes mettent généralement l’accent sur les procédés et l’organisation de la production plutôt que sur le « matériel » et que, partant, elles sont généralement moins prestigieuses. Cependant, au palier communautaire, il était évident que les compétences techniques des femmes s’avéraient essentielles pour assurer une intervention d’urgence dans les situations de crise et pour résoudre les problèmes, et que les filets de sécurité que créent ces interventions risquent de disparaître à cause de politiques insensibles et mal avisées. Au lieu de miser sur l’apport possible des compétences et des connaissances existantes à la résolution des problèmes, on en fait abstraction.

Au Soudan, une soixantaine de produits alimentaires fermentés préparés par des femmes constituent une partie importante du régime alimentaire de la population ( Dirar, 1991 ). Le plus complexe de ces produits, une bière claire appelée assaliya, représente l’aboutissement d’un procédé de 40 étapes qui a pour origine le sorgho germé et demande trois jours de préparation.

La fermentation est un processus chimique complexe qui est encore mal compris. Les écarts de température et la durée des différentes étapes influent sur la qualité du produit final. En outre, la fermentation ajoute de la valeur nutritive aux aliments. Grâce à ce processus, les femmes peuvent produire des aliments nutritifs à partir de matières comme des os, des feuilles, des chenilles et de l’urine de vache.

Comme la fermentation augmente la valeur nutritive et les qualités de conservation, ce processus a joué un rôle important en permettant aux gens de faire face, par le passé, aux pénuries d’aliments et aux famines. Malheureusement, les initiatives internationales d’aide aux victimes des famines et des sécheresses consistent à fournir des aliments importés plutôt qu’à aider les populations à améliorer leur capacité de produire des aliments locaux. Cette capacité diminue, car des femmes âgées meurent sans transmettre leur savoir.

Les renseignements tirés de l’étude Do It Herself ont été communiqués aux décideurs des ONG et des gouvernements aux paliers national et international. Or, un élément important de la recherche consistait à donner à son sujet des renseignements aux personnes qui détiennent le savoir. Le programme comprend donc la reformulation des renseignements à l’intention des femmes utilisatrices de technologies pour qu’elles puissent améliorer leurs propres connaissances et leur

compréhension des compétences et des techniques qu’elles utilisent ( voir Appleton, 1993a, b ).

Chambers et al. ( 1989 ) documente abondamment les connaissances, l’innovation et les activités scientifiques et technologiques d’agriculteurs du Sud. L’ouvrage fait état de « processus de recherche souples » pour faciliter l’interaction entre les agriculteurs et les scientifiques et pour adapter les méthodes et les technologies existantes ou en élaborer de nouvelles. Les rédacteurs préconisent une « relation complémentaire » entre les connaissances que possèdent les scientifiques et les spécialistes techniques d’une part, et le savoir scientifique et technologique indigène des agriculteurs d’autre part. Bien que cette idée ne soit pas nouvelle, l’approche préconisée est particulièrement utile pour pallier le manque de documentation théorique et abstraite en fournissant des renseignements fondés sur des cas réels ; à partir de ces cas, des méthodes pratiques peuvent être élaborées.

Les rédacteurs insistent sur le rôle des agricultrices qui, en tant que groupe, possèdent toute une gamme de connaissances souvent négligées. Prenons par exemple le projet On-Farm Seed Project ( OSFP ), un programme mené conjointement par le Corps des volontaires de la paix du Sénégal, l’African Food Systems Initiative, un agronome sénégalais spécialiste du riz et un phytogénéticien de l’Institut sénégalais de recherches agricoles, ainsi que par des rizicultrices de la région de la Casamance ( Sénégal méridional ). Or, des entrevues individuelles ont révélé que les rizicultrices connaissent bien les variétés de riz qu’elles cultivent et qu’elles utilisent les méthodes les mieux adaptées aux conditions locales. Ces projets de riziculture ont permis de constater qu’il était impossible d’améliorer la technologie indigène kajando ( Chambers et al., 1989, p. 15 ).

Femmes et promotion de la diversité

Plusieurs programmes ont souligné l’importance de reconnaître les questions spécifiques aux sexes pour maintenir la diversité. Femmes et hommes ont des rôles et des savoirs différents en ce qui concerne, par exemple, la sélection des graines. En outre, les femmes sont tributaires de la diversité du milieu pour assurer la survie du foyer et de la communauté en période de crise.

Gardiennes de la diversité : Quelques-unes des agricultrices âgées des communautés quechua des Andes possèdent une rare connaissance de la sélection des plantes en vue de leur amélioration, qui leur a probablement été léguée par l’ancienne civilisation inca ( Ojeda, 1994 ). Les pommes de terre se multiplient normalement par reproduction asexuée, c’est-à-dire en plantant des quartiers de pomme de terre ou la pomme de terre entière. Les plantes qui en résultent sont donc des clones génétiquement identiques à la plante initiale. Cependant, ces vieilles femmes

recueillent les graines du fruit de la pomme de terre, un procédé qui a été pratiquement abandonné.

Comme les pommes de terre ont été cultivées d’abord dans les Andes, il en existe de multiples variétés et les gens font un usage différent de chaque type. Le ramassage des graines permet aux femmes de cultiver de nouvelles variétés possédant les caractéristiques qu’elles préfèrent. Pour ce faire, les femmes recueillent le fruit qu’elles gardent à l’extérieur jusqu’à la saison suivante pour favoriser la production des éléments chimiques qui activeront les graines inactives. Elles plantent ensuite les graines juste avant les pluies, récoltent les minuscules tubercules qu’elles cachent jusqu’à l’année suivante puis qu’elles plantent pour produire la première génération de tubercules. Les produits récoltés alors, les « petits-enfants » des graines originales, sont triés selon leur forme, leur couleur et d’autres caractéristiques. Les différents types sont ensuite distribués aux enfants des femmes, qui les plantent à leur tour pour la culture vivrière. Jusqu’à maintenant, les jeunes générations n’ont pas assumé ce rôle de « gardiennes de la diversité ».

Créatrices d’une nouvelle culture : En 1957, les peuplades tongha du nord-ouest du Zimbabwe ont été déplacées dans le Matabeleland parce que leur vallée devait être inondée dans le cadre du projet hydroélectrique de Kariba ( Mpande et Mpofu, 1991 ). Les conditions du sol au nouveau site étaient pauvres, la pluie peu abondante et la chasse interdite. Les gens ne pouvaient produire assez d’aliments pour nourrir leur famille et sont devenus tributaires de l’aide gouvernementale. Pour survivre, les femmes tongha ont inventé et adapté des techniques de production et de transformation alimentaires et ont identifié de nouvelles sources d’aliments : 47 plantes indigènes dont les feuilles sont utilisées pour la fabrication de condiments et plus de 100 essences d’arbres comportant des parties comestibles.

L’une de ces plantes est le tamarin, Tamarindus indica. Bien que le tamarin soit grandement utilisé partout dans le monde à différentes fins, notamment comme médicament et pour la conservation du poisson, il est relativement inconnu au Zimbabwe sauf parmi la population asiatique. Les femmes entreposent le fruit pendant une période pouvant aller jusqu’à 12 mois. Il a une certaine valeur nutritive et ne pourrit pas, ce qui le rend particulièrement utile en période de famine. Le tamarin est transformé et utilisé :

Les femmes ont commencé à se rendre compte du potentiel commercial du tamarin et d’autres fruits sauvages, et elles troquent les fruits frais contre des vêtements vendus par des représentants venant d’autres régions. Bien que conscientes du marché, les femmes n’ont pas encore élaboré de stratégies. Elles craignent que la commercialisation à grande échelle leur fasse perdre le contrôle qu’elles exercent sur la source des fruits et que ceux-ci disparaissent comme culture de subsistance.

Avantage comparatif du savoir indigène

On a commencé à remettre en question l’hypothèse selon laquelle la technologie qui vient de l’extérieur est plus rentable ou plus productive. Différentes études mettent en lumière la nécessité d’évaluer les technologies indigènes et de comprendre parfaitement les conditions et les priorités locales, avant d’en lancer de nouvelles. D’autres travaux démontrent la façon dont les interventions peuvent s’inspirer des avantages comparatifs des systèmes existants pour établir un lien entre le savoir local et le savoir externe.

Procédés traditionnels ou mécanisation : Une étude ( Luery et al., 1992 ) avait pour objet d’analyser les effets de l’innovation sur les femmes vivant en milieu rural, en mettant un accent particulier sur la production de gari dans la région d’Ibaden au sud-ouest du Nigéria. Le manioc transformé en gari constitue l’un des aliments de base les plus importants dans la majeure partie du Nigéria. On a d’abord obtenu des estimations des coûts, des bénéfices et de la quantité de travail nécessaire à la transformation auprès de 105 femmes. On a demandé aux participantes de suggérer des solutions aux problèmes qu’elles avaient identifiés, et les procédés de production traditionnels ont été comparés à ceux utilisés par la coopérative « mécanisée » et une usine située à proximité. La constatation la plus significative a été le fait que le système traditionnel de production du gari est plus efficace que les systèmes mécanisés sur le plan des coûts, des bénéfices et de la pertinence par rapport aux besoins de l’économie du village.

Gouvernements utilisant la médecine indigène : En Chine, la médecine traditionnelle qui se pratique depuis environ 3 000 ans a donné naissance à un système complexe de thérapies, notamment l’acupuncture, la phytothérapie, la moxibustion, le massage et les exercices de respiration profonde. La médecine chinoise est peu coûteuse et accessible. Depuis le début des années 1950, l’intégration de la médecine chinoise et de la médecine occidentale est encouragée, leur pratique étant officiellement reconnue dans la constitution chinoise de 1982. De nos jours, les hôpitaux et les instituts de recherche utilisent les deux systèmes. Les résultats sont impressionnants : d’importantes percées ont été faites dans la mise au point de médicaments pour le traitement de certains types de cancer, de l’hépatite B, du lupus érythémateux, de la leucémie, des fractures, de maladies abdominales aiguës et d’insuffisance coronarienne. Parmi les médecins qui pratiquent la médecine intégrée, 26 % sont des femmes, par rapport à 22 % des médecins qui pratiquent la médecine chinoise et à 46 % de ceux qui pratiquent la médecine occidentale.

Dans son plan de développement, le gouvernement du Ghana a déterminé comme priorité nationale la nécessité

d’examiner en profondeur les techniques et les procédés utilisés dans les activités économiques traditionnelles les plus importantes dans les domaines de l’agriculture, de la transformation des produits agricoles [  . . . ]. Cette mesure devrait faciliter le développement de technologies appropriées qui peuvent aider à créer des communautés relativement autosuffisantes qui jouiront peu à peu d’un meilleur niveau de vie. ( traduction libre )

Avec l’aide financière du gouvernement hollandais, un projet a été lancé, sous les auspices de l’Organisation internationale du travail, pour améliorer la situation, l’éducation, la formation et l’emploi des femmes et, par ricochet, leurs conditions de vie et de travail. Ce projet avait pour objectifs précis l’utilisation de technologies appropriées par les femmes en milieu rural ; l’organisation de la fabrication locale et indigène des outils et de l’équipement nécessaires ; le renforcement des capacités technologiques des établissements indigènes de R-D ( Ewusi, 1987 ).

Prenons un exemple. La fabrication du savon ( alata et amonkye ) était une activité traditionnelle chez les femmes du Ghana bien avant l’avènement du pain de savon ( Ewusi, 1987 ). Les femmes utilisent notamment l’alata à cause de sa douceur et de ses propriétés cosmétiques. Cependant, la valeur commerciale du pain de savon de couleur pâle a incité de nombreuses femmes à en produire au lieu des savons traditionnels, malgré les problèmes associés à sa fabrication : impossibilité de produire assez de savon pour rendre l’entreprise commercialement viable ; formation de mousse qui constitue un danger pour

la santé au stade de la cuisson ; nécessité d’importer de la soude caustique.

À Essam, les femmes combinent les procédés traditionnels de fabrication du savon et la technologie mise au point par le Technical Consultancy Centre ( TCC ) pour surmonter ces problèmes. Elles ont également réussi à combiner la transformation de l’huile de palmier et la production de savon. L’huile de palmier peut servir soit à la consommation domestique, soit à la fabrication du savon. Le travail est effectué par une coopérative dont les membres participent aux différentes étapes de fabrication selon leur niveau d’expertise. À mesure qu’une femme prend de l’expérience, elle assume d’autres responsabilités ; ainsi, les compétences sont partagées entre les membres de la coopérative.

Dans l’ensemble, l’initiative a permis d’établir une relation valable entre les coopératives de femmes, les établissements de R-D, en particulier le TCC, et les fabricants locaux. Les femmes ont pu déterminer et faire connaître leurs préoccupations au sujet de la technologie et souligner les lacunes en matière de sécurité et de ressources ainsi que les contraintes socioculturelles. À cause de leur expérience, elles ont pu soumettre des idées qui ont amélioré le procédé. Lorsque la technologie se révélait inadéquate ou qu’elle n’était pas appropriée, elles étaient en mesure d’y suppléer avec les méthodes traditionnelles. Les compétences que les femmes possédaient déjà ont permis d’implanter avec succès la technologie. Les femmes ont également pu suggérer des améliorations, telles que l’ajout de parfums et d’autres huiles, pour augmenter la valeur commerciale du savon.

Le rôle des ONG et des réseaux

Le savoir indigène se transmet souvent de bouche à oreille d’une génération à l’autre. La capacité des gens d’avoir accès à l’information ou de la transmettre varie selon, entre autres choses, le temps disponible, le taux d’alphabétisation, l’accès aux documents écrits, la capacité de se déplacer et le contrôle exercé sur les médias comme la télévision et la radio.

L’information scientifique et technologique officielle se transmet par l’entremise de tribunes prestigieuses, très en vue, comme les revues universitaires et les conférences nationales ou internationales. Les réseaux de communication sont donc fondés sur l’hypothèse selon laquelle cette information a une pertinence mondiale et peut être appliquée à l’échelle de la planète. Il existe un langage et des conventions internationalement acceptés et, même si les scientifiques peuvent contester les hypothèses ou les conclusions d’un travail, ils ne remettent pas en question le système de connaissances qui l’a produit.

Les réseaux qui se spécialisent dans le savoir indigène ont des défis différents à relever. Premièrement, l’information provient de différents systèmes qui ne sont pas toujours comparables. Deuxièmement,

elle peut être limitée géographiquement, c’est-à-dire qu’on ne peut pas supposer qu’elle pourra être appliquée dans d’autres conditions. Troisièmement, les connaissances, les compétences et les renseignements indigènes sont fondés dans une grande mesure sur le sexe. Quatrièmement, les réseaux qui se spécialisent dans le savoir indigène sont intéressés à transmettre les connaissances à l’extérieur du système d’où provient le savoir, à reformuler l’information pour que les personnes partageant un système de savoir puissent l’utiliser, et à faciliter l’échange de renseignements entre les personnes qui forment un même système de savoir.

Indigenous Peoples’ Biodiversity Network ( IPBN ) : L’IPBN est un réseau mondial en pleine croissance composé d’organismes de peuples autochtones qui s’occupent de questions liées à la biodiversité et à la protection du savoir local et du matériel génétique. Il a été établi par les peuples autochtones qui étaient observateurs à la première réunion du Comité intergouvernemental chargé de l’application de la Convention de la biodiversité ( CIACB ), qui a eu lieu à Genève en octobre 1993, afin de donner à ces groupes de l’influence sur l’élaboration des politiques et l’accès aux renseignements sur la biodiversité et les questions liées aux droits de propriété intellectuelle.

L’IPBN compte un groupe de travail sur les femmes et la biodiversité, qui reconnaît que les femmes ont une connaissance spéciale de la biodiversité et un rôle essentiel à jouer dans son maintien. Constatant que les besoins et les perspectives des femmes ne sont pas abordés dans les accords et les mesures touchant la biodiversité, l’IPBN entend examiner les effets sur les femmes de la Convention de la diversité biologique et le rôle qu’elles pourraient jouer dans l’élaboration des politiques dans ce domaine.

Conseil mondial des peuples indigènes ( CMPI ) : Le CMPI facilite les communications entre les communautés, participe à des ateliers, colloques et conférences sur des sujets qui intéressent les peuples autochtones et encourage l’adoption de textes législatifs qui reconnaissent la réalité des peuples autochtones dans différents pays. En 1992, le Conseil a mis sur pied une commission sur les femmes autochtones et s’est également occupé de questions environnementales touchant les peuples autochtones, notamment la biodiversité. Le CMPI s’intéresse au savoir local et indigène, en particulier en ce qui concerne les différences sexuelles. Il a récemment souscrit à un projet visant à explorer le savoir indigène et local dans les systèmes de production animale et de santé vétérinaire du point de vue du sexe.

Indigenous Knowledge and Development Monitor : Cette publication est produite par le Centre for International Research and Advisory Networks ( CIRAN ), avec la collaboration du Centre for Indigenous Knowledge for Agriculture and Rural Development ( CIKARD ), du Leiden Ethnosystems and Development Programme ( LEAD ) et des centres de ressources nationaux et régionaux de savoir indigène. Le Monitor est

publié trois fois par année et s’adresse à la communauté internationale des personnes intéressées au savoir indigène. Reconnaissant que les connaissances scientifiques et technologiques officielles sont transmises par une variété de réseaux bien établis, le Monitor est une voie pour la transmission des connaissances moins officielles. On prévoit d’ailleurs publier un numéro sur le savoir indigène des femmes.

Fédération internationale des instituts de hautes études ( IFIAS ) : L’IFIAS est une association d’établissements de recherche qui travaillent de concert à l’examen de questions mondiales à long terme. En 1991, elle lançait un programme portant sur le sexe, les sciences et le développement pour améliorer le bien-être des femmes et leur apport au processus de changements scientifiques et technologiques pour un développement équitable. L’IFIAS, qui a tendance à s’adresser aux femmes scientifiques qui ont reçu une formation officielle, a tenté d’élargir sa mission pour y inclure les connaissances et les compétences de la base en se joignant à d’autres organismes pour former le consortium appelé Once and Future. Les activités de l’IFIAS comprennent la publication d’une série de documents de travail portant notamment sur l’énergie, la santé, le commerce et l’environnement ; l’organisation d’ateliers sur la science au service des femmes ; un symposium sur l’intégration des femmes dans la science et la technologie.

Third World Organisation of Women in Science and Technology ( TWOWS ) : L’objectif global de la TWOWS est de promouvoir le rôle des femmes dans le développement de la science et de la technologie dans le Sud. Elle mène des enquêtes statistiques pour analyser la situation des femmes et les possibilités qui s’offrent à elles en science et en technologie, améliorer l’accès à la formation et à l’éducation et augmenter la productivité scientifique des femmes scientifiques dans le Sud. La TWOWS publie un bulletin et tient une base de données répertoriant les femmes de sciences du Sud.

Centre de la tribune internationale de la femme ( CTIF ) : Situé à New York, le CTIF travaille avec des groupes de femmes et des groupes communautaires dans les domaines du développement économique communautaire, de l’organisation des femmes, de la science et de la technologie, et du réseautage. Son bulletin, Tribune, qui est rédigé en langage simple et bien illustré et comprend les noms et les adresses de personnes ressources, est publié en anglais, en français et en espagnol trois fois par année. Le CTIF était un intervenant clé dans la préparation de la conférence de Beijing de 1995 en publiant un bulletin régulier sur cet événement.

Center for Indigenous Knowledge for Agricultural and Rural Development : Le CIKARD et plusieurs autres centres de savoir indigène du monde soutiennent les efforts de R-D dans les systèmes de savoir local. Le CIKARD effectue depuis longtemps des recherches sur ce savoir local, en particulier pour ce qui concerne l’agriculture, l’agroforesterie et d’autres sujets connexes. Il est basé à l’Université de l’État de l’Iowa et a

des bureaux partout en Afrique, en Asie et en Amérique latine. Ce réseau international est bien placé pour mener d’autres recherches sur le sexe, le savoir local et la science et la technologie.

Le travail de l’ONU et de ses organismes

En général, les recommandations de politiques et les applications techniques concernant les sexes, la science et la technologie pour le développement et le savoir indigène sont rares aux Nations Unies. Le savoir indigène ou traditionnel en tant que science n’est que marginal, mais des accords comme le Projet de déclaration sur les droits des peuples autochtones et d’autres tribunes des Nations Unies laissent entrevoir des possibilités de changement ( Posey et Goeldi, 1994, p. 240 ). Les questions touchant le sexe et le savoir local des femmes demeurent absentes des accords sur les peuples indigènes.

Accords de science et de technologie

Dans la majeure partie des documents qui suivent, un thème commun revient, soulignant l’accès des femmes à la technologie, à l’éducation, à la vulgarisation et au crédit venant de l’Occident et leurs effets sur les femmes. De manière plus précise, ces résolutions sont souvent prises en regard des principaux sujets de préoccupation des hommes. Même si l’on réclame la protection des sciences traditionnelles, il est remarquable de constater l’absence de résolutions et de recommandations demandant le renforcement, l’exploration et le soutien des technologies, des initiatives et des inventions locales des femmes dans tous les secteurs.

Le Programme d’action de Vienne pour la science et la technique au service du développement ( ONU, 1979b ) reconnaît que les femmes et les hommes peuvent contribuer de manière constructive au secteur de la science et de la technologie pour l’amélioration du développement ( ONU, 1979b, p. 1 ). Parmi les recommandations particulièrement pertinentes, on trouve : la stimulation de la demande de recherches et de technologies indigènes ( par. 21.g ) ; la protection des fondements traditionnels de science et de technologie et l’amélioration des connaissances nécessaires à leur pleine utilisation ( par. 21.m ) ; la nécessité d’assurer l’entière participation des femmes au processus de développement de la science et de la technologie ( par. 23.g ).

Le Report of the Ad Hoc Panel of Experts on Science and Technology and Women ( ONU, 1984 ) met en relief le secteur de la R-D endogène. Il recommande que les gouvernements nationaux et les communautés scientifiques tiennent compte des besoins exprimés par l’utilisatrice moyenne dans l’établissement des priorités de R-D ( recommandation 33 ),

ce qui laisse entrevoir l’échange de l’expertise indigène locale et de l’expertise soi-disant scientifique. De même, la recommandation 58 favorise des projets technologiques conjoints entre les groupes scientifiques et les femmes vivant en milieu urbain et en milieu rural pour l’élaboration de techniques et de documents d’éducation et de formation scientifiques.

Les femmes et les questions touchant les sexes

Les accords généraux sur les questions relatives aux sexes tendent eux aussi à faire abstraction des initiatives, des innovations, des inventions et des procédés locaux des femmes. Encore une fois, ces accords mettent l’accent sur l’amélioration de la situation des femmes et de leur accès à l’éducation, aux technologies et aux processus décisionnels « modernes » plutôt que sur la valeur, la promotion et le renforcement de leur savoir local.

Il faut appuyer le droit des femmes d’administrer des biens, de signer des contrats et de posséder des biens-fonds et d’autres facteurs de production pour que les femmes puissent contrôler et utiliser le savoir local. Cependant, on continue de mettre l’accent sur les droits individuels plutôt que sur l’ensemble des droits individuels et collectifs, ou communautaires.

Bien que la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes ( ONU, 1979a ) ne fasse pas expressément mention des femmes « autochtones » ni de leur savoir, elle recommande que les États signataires prennent en compte les problèmes particuliers que rencontrent les femmes qui vivent en milieu rural et le rôle important qu’elles jouent dans la survie économique de leurs familles, y compris leur travail dans les secteurs non monétaires de l’économie ( article 14.1 ). Elle recommande également que toutes les parties assurent le droit des femmes vivant en milieu rural d’accéder à tous les genres de formation et d’éducation, y compris à la technologie appropriée ( article 14.2 ). Surtout, l’article 15 recommande que les États signataires accordent aux femmes un droit égal d’administrer des biens et de conclure des contrats.

Les Stratégies prospectives d’action de Nairobi pour la promotion de la femme ( ONU, 1985b ) ont été le premier accord à contenir des recommandations précises visant les femmes autochtones. Le paragraphe 303 demande aux gouvernements de s’assurer que tous les droits et libertés fondamentaux enchâssés dans les conventions internationales soient garantis pour les femmes qui appartiennent aux groupes minoritaires et aux populations autochtones. En ce qui concerne la science et la technologie, il recommande que les gouvernements assurent le respect des droits économiques, sociaux et culturels de ces femmes et donnent à celles-ci l’accès à la formation professionnelle, technique et autre ainsi

qu’à tous les services connexes dans leur propre langue ( ONU, 1985b, par. 303 ).

Le paragraphe 26 laisse entendre qu’un nouvel ordre économique mondial doit prévoir l’autosuffisance individuelle et collective et la mise à contribution des ressources humaines et matérielles indigènes. Pour ce qui est du savoir indigène des femmes, il est important de noter qu’une directive visant les mesures de réforme agraire recommande que celles-ci garantissent aux femmes les droits constitutionnels et juridiques prévoyant l’accès à la terre et à d’autres facteurs de production et fassent en sorte que les femmes contrôlent les produits de leur travail et leur revenu ainsi que les avantages tirés des facteurs de production agricole, de la recherche, de la formation, des crédits et d’autres infrastructures ( ONU, 1985b ). Enfin, regroupant les deux systèmes, le document demande l’amélioration du savoir traditionnel et l’implantation de la technologie moderne pour la production alimentaire ( par. 179 ). Cette recommandation est particulièrement pertinente pour les femmes puisque celles-ci sont très actives dans ce domaine.

Action 21 ( ONU, 1992a ) parle des femmes dans tous ses chapitres. Le chapitre 24 est complètement consacré aux femmes et à leur rôle particulier dans l’environnement. Cependant, ce document ne renferme aucune recommandation portant sur les femmes autochtones ou au savoir indigène des femmes comme tel. Cette situation est probablement attribuable à la confusion qui continue de régner relativement au mot « indigène ».

Improvement of the Situation of Women in Rural Areas : Le rapport du secrétaire général ( 1993 ) sur les femmes en milieu rural réitère ce qui a déjà été dit dans des documents antérieurs des Nations Unies. Eu égard au climat qui règne depuis la conférence de Rio et l’Année internationale des populations autochtones, il est déplorable que ce document ne fasse pas état de certaines des questions soulevées relativement au savoir indigène des femmes et à la protection de ce savoir dans le contexte de la course à la biodiversité à laquelle les entreprises et les chercheurs du Nord se livrent pour l’exploitation des ressources naturelles du Sud. Cette tendance a de graves répercussions sur les femmes vivant en milieu rural, lesquelles sont les gardiennes d’une bonne partie du savoir lié à l’agriculture et à la santé.

Projet de plate-forme d’action ( ECOSOC, 1994 ), un document peu substantiel rédigé en préparation de la Quatrième Conférence mondiale sur les femmes, contient peu de recommandations ayant une grande portée. Il demande plutôt la ratification d’accords passés, vise l’égalité des femmes et des hommes et réitère que les femmes ne constituent pas une masse homogène. À l’instar des accords antérieurs, son approche pour ce qui est du sexe et de la science et de la technologie consiste à favoriser un accès accru des femmes à la technologie « moderne », au capital, à la terre, etc., ainsi qu’un plus grand contrôle des femmes sur ces facteurs ( par. 29 ). Un seul paragraphe ( par. 74 ) fait état de la

promotion du savoir indigène des femmes. Il suggère aux ONG d’offrir des services non officiels de consultation et d’éducation en matière de santé aux femmes et aux filles au palier de la communauté, en mettant un accent particulier sur les connaissances traditionnelles des femmes dans le domaine de la santé. Le document mentionne rarement les femmes vivant en milieu rural et encore moins le savoir ou les connaissances scientifiques des femmes autochtones. Les observations générales sur les principaux domaines de préoccupation et les mesures à prendre mentionnent les femmes autochtones en général ( par. 17 ) et réitèrent l’intérêt envers la promotion des soins de santé traditionnels ( par. 33 ).

Le plan d’action sur les femmes de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture ( FAO, 1990b ) met l’accent sur la nécessité d’engager les femmes dans de nouvelles pratiques et d’intégrer les techniques « modernes » à l’agriculture au lieu de promouvoir et de renforcer leurs techniques et les innovations locales et indigènes. Cependant, on retrouve des exemples des différences entre les sexes sur le plan du savoir local dans des secteurs tels que la foresterie et l’élevage d’animaux.

Le bureau de la médecine traditionnelle de l’Organisation mondiale de la santé ( OMS ), s’intéresse particulièrement aux accoucheurs traditionnels ; cependant, les autres questions liées au sexe, au savoir indigène et à la santé sont absentes ( OMS, 1991c ). Lors d’un atelier de l’Organisation panaméricaine de la santé ( OPS, 1993, p. 7 ) sur les peuples autochtones et la santé, plusieurs recommandations ont été déposées sur la situation des femmes autochtones dans la famille et leurs liens avec les secteurs dominants de la société locale et nationale. Parmi les préoccupations soulevées, mentionnons les problèmes liés à la reproduction et à la garde d’enfants, la santé mentale, les agressions sexuelles, les conditions de travail en agriculture et les écarts culturels entre les soins à domicile et ceux dispensés en milieu hospitalier.

Peuples autochtones, biodiversité et droits de propriété intellectuelle

Les travaux touchant les peuples autochtones, la biodiversité et les droits de propriété intellectuelle portent généralement sur les préoccupations des peuples autochtones comme tels, mais pas précisément sur le savoir indigène. De nombreuses personnes associent le terme « autochtone » à des peuples ethniques, culturels ou religieux précis ou à des populations qui occupent des terres ancestrales. Cependant, le savoir indigène englobe les communautés locales aussi bien que les communautés autochtones, leurs expériences, leur milieu et leurs procédés d’innovation. En outre, le savoir indigène ( ou local ) est de par sa nature même fondé sur le sexe, mais cela n’est pas reconnu dans les nombreux accords

sur les peuples autochtones qui admettent pourtant l’existence du caractère spécial de ce savoir.

Les différentes tribunes portant sur les peuples autochtones mettent en relief l’importance de reconnaître les particuliers et la collectivité. En soulignant l’incapacité des accords actuels régissant la propriété intellectuelle de prendre en compte les préoccupations des peuples autochtones, ces tribunes reconnaissent également la nécessité de lier le « contenu » et le « contexte ». En outre, les accords actuels régissant les droits de propriété intellectuelle ne reconnaissent que les nouvelles connaissances. Le savoir ancien, c’est-à-dire celui qui est habituellement généré dans les collectivités locales, ne peut pas être protégé par les accords internationaux actuels régissant les droits de propriété intellectuelle. En outre, aucune de ces tribunes n’aborde la question des différences entre les sexes.

En 1972, une sous-commission spéciale chargée d’examiner la discrimination à l’égard des peuples autochtones a été mise sur pied sous la gouverne de la Commission des droits de l’homme et autorisée par le Conseil économique et social. En 1982, était créé le Groupe de travail des populations autochtones qui est devenu le point de convergence des efforts entrepris par les peuples autochtones pour faire reconnaître juridiquement leurs droits humains à l’échelle internationale ( Suagee, 1994, p. 197 ). Les assemblées annuelles rassemblent des représentants des peuples autochtones, des ONG et des gouvernements. On y examine les mesures prises par les gouvernements nationaux et les sociétés transnationales pour voir dans quelle mesure elles vont à l’encontre des droits et des intérêts des peuples autochtones.

Plusieurs organismes de peuples autochtones remettent en question les valeurs et les approches des systèmes scientifiques dominants et luttent contre les effets de ces systèmes sur leurs propres communautés et leur milieu. Leurs points de vue sont exprimés dans le rapport du Groupe de travail des populations autochtones ( ECOSOC, 1993 ). Axé sur la protection de la propriété culturelle et intellectuelle, le rapport met en lumière l’importance de prendre en compte les préoccupations des peuples autochtones, en particulier pour ce qui concerne leurs connaissances scientifiques dans le contexte de l’intérêt renouvelé envers l’acquisition de l’art, de la culture et de la science des peuples autochtones ( ECOSOC, 1993, par. 19 ).

Une partie des enjeux essentiels touchant l’accès des femmes au savoir indigène, le contrôle exercé par elles sur ces connaissances et la rétribution possible de ces connaissances est née du débat touchant les droits de propriété intellectuelle. Comme il en a été question précédemment, les femmes ont longtemps été, et demeurent, les principaux intervenants dans la sélection des graines et des animaux. L’étude Protection de la propriété intellectuelle et des biens culturels des peuples autochtones ( ECOSOC, 1993, par. 99 ) souligne que, en principe, les lois régissant la propriété intellectuelle dans la plupart des pays ne protègent que les

« nouvelles » connaissances. Les connaissances « anciennes », desquelles procèdent, par exemple, les tisanes utilisées par les guérisseurs depuis des siècles, ne sont généralement pas jugées brevetables. Pourtant, comme le soutient l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle ( OMPI ), la majeure partie de la diversité de la planète n’est encore connue que des peuples locaux et mal comprise par les étrangers ( ECOSOC, 1993 ). À cause des mécanismes juridiques internationaux actuels et de la course effrénée aux ressources génétiques, motivée par les profits, à laquelle se livre le Nord, les femmes des collectivités locales et autochtones risquent de perdre encore plus le contrôle qu’elles exercent sur leur savoir et leur base de ressources.

La science soi-disant moderne a été longtemps tributaire des innovations des collectivités locales, bien qu’elle n’ait pas reconnu leur apport ni ne les ait rétribuées ( ECOSOC, 1991, par. 22 ).

Les systèmes alimentaires mondiaux, les industries du textile, la médecine et la pharmacologie dépendent encore beaucoup des variétés de plantes et d’animaux choisies et modifiées par les sociétés préindustrielles, y compris l’isolement, la modification et l’utilisation créative des micro-organismes. La fermentation et la production de bière, de vin, de pain et de fromage utilisent des souches spéciales de levures et de moisissures. Des aliments de base comme le maïs, la pomme de terre et le riz ont été beaucoup améliorés par la culture sélective bien avant la découverte et l’application commerciale de la chimie génétique. ( traduction libre )

Les accords internationaux actuels régissant les droits de propriété intellectuelle ne prévoient rien pour ce qui est du savoir et des connaissances scientifiques indigènes à cause surtout de la distinction artificielle entre la propriété culturelle et intellectuelle ( ECOSOC, 1993, par. 21 ).

Du point de vue des peuples autochtones, la distinction entre la propriété culturelle et intellectuelle est artificielle et relativement futile. Les sociétés industrialisées font généralement une distinction entre l’art et la science, ou entre l’inspiration créatrice et l’analyse logique. Pour les peuples autochtones, tous les produits issus de l’esprit et du cœur de l’homme sont interreliés et proviennent de la même source : les relations entre les peuples et la Terre, leurs rapports avec les autres créatures vivantes qui partagent la Terre et avec le monde spirituel. Comme la Terre même est la source ultime du savoir et de la créativité, toutes les manifestations artistiques et scientifiques d’un peuple témoignent des mêmes relations sous-jacentes et peuvent être considérées comme les manifestations du peuple dans son ensemble. ( traduction libre )

Il est plus approprié de parler du « patrimoine collectif » ( ECOSOC, 1993, par. 23 ) que de faire une distinction entre la propriété « culturelle » et « intellectuelle ». Le « patrimoine collectif » comprend la pensée et l’ingéniosité humaines, les chansons, les arts, les légendes et les connaissances scientifiques. Il n’est pas envisagé du point de vue de la « propriété », comme appartenant à une personne, mais est perçu comme une responsabilité communautaire et un ensemble de relations plutôt qu’un ensemble de droits économiques ( par. 26 ). Il n’est pas approprié de diviser le patrimoine des peuples autochtones en catégories juridiques telles que « culturel », « artistique » ou « intellectuel », ni en composantes distinctes comme les chansons, les légendes, la science ou les rites sacrés ( par. 31 ).

L’année 1993, déclarée Année internationale des populations autochtones, a donné lieu à la Décennie internationale des populations autochtones ( 1995–2005 ). Bien que ses travaux ne portent pas sur les différences entre les sexes, le Groupe de travail des populations autochtones a suggéré que l’année 1996 soit consacrée aux femmes autochtones et a laissé entendre que la promotion des connaissances scientifiques et technologiques des femmes autochtones pendant cette année suscitait beaucoup d’intérêt.

Le Groupe de travail a ébauché un projet de déclaration qui, s’il est approuvé par l’Assemblée générale, aura statut de simple déclaration de principes et ne sera donc ni exécutoire ni justiciable ( Suagee 1994, p. 198 ). Cependant, ce projet de déclaration est important parce qu’il contient des recommandations concernant le processus de reconnaissance des peuples et des connaissances autochtones comme légitimes et essentiels.

Bien que le document n’aborde pas les questions portant spécifiquement sur les différences sexuelles, l’article 41 prévoit que tous les droits et libertés contenus dans la déclaration sont garantis également aux hommes et aux femmes autochtones. L’article 22 mentionne que les femmes forment un sous-groupe auquel doit être accordée une attention particulière concernant la formation professionnelle. L’article 23 recommande que les peuples autochtones aient le droit de déterminer et d’élaborer tous les programmes sociaux et économiques et tous les programmes de santé et de logement nécessaires ainsi que de les administrer par l’entremise de leurs propres institutions. L’article 24 appuie également le droit des peuples autochtones aux thérapies et aux pratiques de santé traditionnelles, y compris le droit à la protection des plantes, animaux et minéraux médicinaux.

Cela pourrait signifier un soutien accru aux systèmes de soins de santé traditionnels des peuples autochtones, ce qui pourrait avoir une pertinence particulière pour les femmes autochtones qui, en maints endroits, sont les fournisseurs de soins et les accoucheurs traditionnels. L’article 24 touche également la protection de la propriété intellectuelle et culturelle dans leurs communautés. L’article 29, qui est particulièrement

pertinent pour ce qui est des questions centrales de la différence entre les sexes, du savoir indigène et de la science et de la technologie, prévoit en substance ce qui suit :

Les peuples autochtones ont le droit de se faire reconnaître l’entière propriété, le plein contrôle et la protection complète de leur patrimoine culturel et intellectuel. Ils ont droit à des mesures spéciales pour contrôler, élaborer et protéger leurs connaissances scientifiques et technologiques et leurs manifestations culturelles, y compris les ressources humaines et génétiques, les graines, les thérapies, la connaissance des propriétés de la faune et de la flore, les traditions orales, la littérature, le dessin, les arts visuels et les arts de la scène. ( traduction libre )

Action 21 ( ONU, 1992a ) reconnaît le rôle des communautés autochtones par rapport à l’environnement. Les femmes y sont mentionnées à quelques reprises. Par exemple, à la fin du chapitre 26, on demande qu’une attention particulière soit portée au renforcement du rôle des femmes autochtones. Parmi les activités suggérées, on propose que les organismes des Nations Unies et d’autres organismes internationaux de développement et de financement intègrent les valeurs, les points de vue et les connaissances des peuples autochtones, y compris l’apport unique des femmes autochtones, à la gestion des ressources et à d’autres politiques et programmes qui peuvent les toucher ( ONU, 1992a, par. 26.5 ).

Surtout, le chapitre 26 reconnaît, comme fondement d’intervention, les connaissances scientifiques ancestrales concernant la Terre, les ressources naturelles et l’environnement que possèdent de nombreux peuples autochtones ( par. 26.1 ). Cependant, on constate avec regret que ce chapitre ne contient aucune recommandation concrète et demeure malgré tout un document sans grande substance.

La Convention de la diversité biologique ( ONU, 1992b, p. 19 ), élaborée pour freiner la destruction des espèces biologiques, des habitats et des écosystèmes, a été signée par 157 pays. Pour entrer en vigueur, elle doit être ratifiée par au moins 30 pays, fort probablement par l’adoption de lois nationales. Bon nombre de peuples autochtones considèrent cette convention comme l’une des meilleures tribunes mises à leur disposition pour exprimer leurs préoccupations au sujet de leurs connaissances scientifiques, de leur savoir et des droits de propriété intellectuelle et culturelle, puisque la biodiversité est une préoccupation locale qui exige une participation locale ( Appleton, 1994 ). Cependant, beaucoup de peuples autochtones craignent que les lois nationales et internationales ne reconnaissent ni ne protègent adéquatement leur savoir, leur innovation et leurs pratiques ( Posey et Goeldi, 1994, p. 234 ). En tant que processus mondial continu, et compte tenu du rôle essentiel des peuples et des femmes autochtones dans la conservation et l’utilisation durable de la

diversité biologique, la convention constitue une première étape importante vers l’examen du savoir indigène, des problèmes touchant les sexes et des questions de la science et de la technologie.

L’article 8 sur la conservation in situ demande le respect, la sauvegarde et le maintien des connaissances, des innovations et des pratiques locales et indigènes dans la conservation et l’utilisation durable de la diversité biologique ainsi que l’application plus large de ces connaissances et de ces pratiques, avec l’approbation et la participation des détenteurs ; cependant, les femmes ne sont pas expressément mentionnées ( ONU, 1992b, art. 8.j ). L’article 17.2 demande l’échange de connaissances indigènes et traditionnelles avec les autres systèmes tandis que l’article 18.4 encourage des méthodes de coopération pour l’élaboration et l’utilisation des technologies, y compris les technologies indigènes et traditionnelles. Encore une fois, il est fait abstraction des femmes, de leurs moyens de communication et de leur rôle dans le développement des connaissances et des technologies.

Posey et Goeldi ( 1994, p. 227 ) font remarquer que l’OIT, a été le premier organisme des Nations Unies à s’ouvrir aux préoccupations des peuples autochtones, ayant établi les premières normes de protection des travailleurs autochtones en 1926. Elle a élaboré la Convention [ 107 ] concernant la protection et l’intégration des populations aborigènes et autres populations tribales et semi-tribales dans les pays indépendants ( OIT, 1957 ) qui est devenue en 1989, après révision, la Convention 169 ( OIT, 1989a ).

Il est important de noter que la Convention 169 reconnaît les aspects collectifs des cultures et des valeurs indigènes, ce qui est essentiel pour comprendre le savoir indigène des femmes et des hommes dans le contexte de la communauté globale dans lequel il est utilisé. Malheureusement, peu de pays l’ont ratifiée et ses dispositions ne s’appliquent pas aux non-signataires ( Chapman, 1994, p. 218 ).

Les Nations Unies et les accords et conventions qui s’y rattachent sont efficaces à l’intérieur des secteurs, plutôt qu’entre eux. Par conséquent, les questions touchant les sexes, le savoir local et la science et la technologie sont abordés comme des sphères distinctes plutôt que comme un tout, entraînant la marginalisation, l’escamotage ou l’assujettissement pur et simple de nombreux peuples autochtones du monde et de leur savoir.

La division des documents et des programmes concernant les femmes ou les sexes, d’une part, et les peuples autochtones, d’autre part, pose un problème particulier. En outre, à cause de la confusion qui règne autour du mot « autochtone », de l’interprétation qu’on en fait et de leur association à certains groupes de personnes, d’autres systèmes de savoir local sont négligés dans les documents de l’ONU. Le savoir local ne convient pas dans les documents sur les peuples indigènes, et les documents portant sur les femmes ont généralement tendance à favoriser la science et la technologie modernes. Les recommandations portent sur l’amélioration de l’accès des femmes aux technologies « modernes », à l’éducation

et au crédit en fonction des besoins prioritaires des hommes et par rapport à une expression moderne, souvent étrangère et peu appropriée, des besoins. Elles ont également tendance à mettre l’accent sur le « contenu » de la science plutôt que sur son « contexte ».

Certaines tribunes, dont le Groupe de travail des populations autochtones, le Projet de déclaration sur les droits des peuples autochtones et les processus continus mis en œuvre aux fins de la Convention de la diversité biologique donnent le ton à un examen ultérieur des questions liées aux sexes et au savoir indigène au sein de l’Organisation des Nations Unies et d’autres systèmes internationaux.

Recommandations et programmes futurs de recherche

Dans le présent document, nous avons examiné la nature du savoir indigène, son rôle éventuel dans le développement durable et équitable et les stratégies qu’il serait possible de mettre en œuvre pour créer des liens qui favorisent une interaction positive entre le savoir local d’une part, et la science et la technologie d’autre part. Le savoir local est né d’expériences continues menées pour résoudre des problèmes agricoles et environnementaux, des problèmes de santé et d’autres problèmes sociaux dans un contexte agro-écologique et socioculturel particulier. Ce n’est que récemment que les chercheurs ont reconnu que les femmes et les hommes peuvent avoir une connaissance différente du matériel, de leur milieu ou des processus, et des moyens différents d’organiser, de maintenir et de transférer leur savoir. Les systèmes occidentaux de science et de technologie stéréotypent les rôles des femmes et des hommes et les relations sociales, marginalisant du coup les femmes et leur savoir. Cependant, les études de cas démontrent que ce sont souvent les femmes locales, et non des scientifiques ou des « spécialistes » étrangers, qui ont l’« expertise » dans leur milieu.

Le savoir local des femmes est essentiel au maintien de la biodiversité. L’avènement de nouvelles biotechnologies et de la prospection aux fins de la biodiversité menace l’accès des femmes à ce dont elles ont besoin pour soutenir les systèmes et les milieux multidimensionnels du savoir dont elles dépendent pour leur vie et leur survie ainsi que le contrôle qu’elles exercent sur lui.

La plupart des recherches, des directives d’orientation et des programmes ont tendance à désincarner le savoir local. Au lieu de créer une interface, les initiatives de politiques et de recherche ont créé trois sphères distinctes : la science et la technologie visant les femmes, les études générales sur le sexe ou les femmes et les programmes et politiques sur le savoir indigène.

Il est particulièrement inquiétant de constater que le savoir est perçu comme la propriété d’un particulier ou d’une entreprise plutôt que comme un bien collectif qui relève de la communauté. Cette perspective, enracinée dans un contexte politique, social et économique motivé par les lois du marché, est généralement étrangère aux peuples qui voient leur savoir local comme une chose à partager avec les autres pour le bien de leur société et de leur milieu.

Pour contrer l’asymétrie exploitante actuelle entre les différents systèmes de savoir ( science et technologie d’une part, savoir local d’autre part ), les politiques et les programmes portant sur les droits de propriété intellectuelle devraient reconnaître et soutenir le savoir global, « ancien » et détenu par la communauté, au lieu d’accepter, comme cela se produit actuellement, le droit à la seule protection des connaissances « modernes » détenues par des particuliers et des entreprises.

Étant donné l’attitude actuelle des scientifiques envers le savoir local ou son exploitation pour le « bien » de « l’humanité », des efforts devraient être déployés sur le plan des politiques et dans les programmes de formation pour contrer ces attitudes et faire naître chez les scientifiques un respect du savoir local, comprenant des perspectives globales qui tiennent compte des différences sexuelles. À tous les niveaux d’enseignement, des efforts devraient être déployés, tout en respectant les facteurs culturels, pour inclure le savoir local dans les programmes de formation afin de s’assurer que ce savoir continue de se transmettre dans les communautés.

Les organismes nationaux et internationaux devraient élaborer des mécanismes pour favoriser le respect du savoir local et des procédés techniques communautaires.

À tous les paliers d’élaboration des politiques et des programmes, l’Organisation des Nations Unies devrait faire des efforts concrets pour créer des liens entre les questions liées à la science et à la technologie, aux femmes et aux sexes, et le savoir indigène. Les organismes de l’ONU devraient élaborer des mécanismes pour s’assurer que l’expertise propre aux sexes se trouve représentée dans tous les secteurs et dans toutes les divisions techniques et favoriser le dialogue.

Les gouvernements nationaux et internationaux devraient soutenir les efforts de recherche et d’intervention des ONG et des organismes autochtones qui s’emploient à sauvegarder leur système de savoir local ainsi que leurs sphères environnementales et sociales. Des organismes comme l’IPBN, qui ont un rôle central à jouer dans les conférences sur la Convention de la diversité biologique, devraient recevoir une aide financière et un soutien sur le plan de la recherche.

Les organismes internationaux devraient également tenir compte des préoccupations des organismes autochtones comme le CMPI et retenir leurs suggestions sur le sexe et les besoins et intérêts des femmes et des hommes autochtones, y compris leur savoir global.

L’ONU devrait déclarer une année, peut-être 1996, « Année internationale des femmes autochtones » pour mettre en lumière les préoccupations de celles-ci.

Tous les accords des Nations Unies et autres ententes internationales ainsi que les documents de travail et leurs modifications devraient comprendre des déclarations à l’appui de l’amélioration et de la protection du savoir indigène.

Un système de contrôle devrait être mis en œuvre pour examiner les liens entre le sexe, le savoir indigène et la science et la technologie au sein des Nations Unies.

Comme il en a été question précédemment, peu de recherches ont été entreprises sur la question des sexes et du savoir local. Plus de recherches devront être faites dans ce domaine pour évaluer les répercussions de la prospection aux fins de la biodiversité et de l’avènement de nouvelles technologies agricoles sur l’accès des peuples au savoir local et le contrôle qu’ils exercent sur ce savoir.

Les recherches devraient porter sur les effets sociaux, politiques, économiques et environnementaux précis des droits de propriété intellectuelle sur le savoir local et les conséquences de négliger le savoir « ancien ».

Tout devrait être mis en œuvre pour favoriser la recherche par les peuples autochtones et les collectivités locales et créer des occasions qui leur permettront de participer aux processus décisionnels, à l’élaboration des directives d’orientation et aux processus de mise en œuvre et d’évaluation aux paliers local, régional, national et international.

Chapitre 4
La femme au cœur de la sécurité alimentaire

Science et technologie : un atout?

Shimwaayi Muntemba et Ruvimbo Chimedza1

Depuis toujours, les femmes élaborent des systèmes de gestion des ressources et d’interaction avec celles-ci, ainsi que les technologies qui leur facilitent la tâche. Leur type de science et de technologie est donc limité à des usages locaux et confiné à un emplacement particulier. C’est dans leur bagage de connaissances que les femmes ont puisé divers moyens de combler leurs besoins en nourriture, et toute atteinte à ces connaissances menace la sécurité alimentaire du ménage. De plus, certains facteurs convergents mettent en péril la sécurité alimentaire des familles : les relations homme-femme au foyer, dans les institutions et dans l’organisation nationale ; les façons d’aborder la science et la technologie modernes ; la dépossession des propriétaires fonciers et les contraintes structurelles des collectivités dépourvues de ressources. Cependant, les changements observés au sein des organismes gouvernementaux, des ONG et des collectivités démunies laissent filtrer une lueur d’espoir.

Par sécurité alimentaire, nous entendons le maintien d’apports nutritionnels souhaitables ( qualité ) et la capacité de manger à sa faim ( quantité ). Bien que nous concentrions nos efforts sur le ménage, nous reconnaissons l’importance de maintenir des réserves suffisantes de nourriture à l’échelle nationale. La sécurité alimentaire implique des niveaux de consommation souhaitables non seulement dans les familles et les ménages, mais aussi chez les membres les plus vulnérables des collectivités : jeunes filles, personnes âgées et femmes. Dans un ménage, la sécurité alimentaire est assurée par la personne qui a accès à la nourriture. Cela signifie donc que l’égalité entre les sexes et les générations préside au maintien de la sécurité alimentaire.

La nourriture s’obtient de deux façons : la production ( accès physique ) et l’achat ( accès économique ). L’identité des personnes qui


1 Nous tenons à remercier de son aide Perpetua Kalala, du Centre de recherches pour le développement international ; elle a trouvé pour nous des renseignements essentiels que nous n’avons pu obtenir dans nos pays de résidence.

contrôlent les moyens de production se trouve au cœur même de l’accès physique. Les agriculteurs pauvres en ressources possèdent souvent des territoires limités, et la plupart des femmes ne possèdent pas de terres ou ne peuvent en récolter directement les fruits. La sécurité alimentaire repose sur des systèmes agricoles qui garantissent de bonnes récoltes et une productivité à long terme. La main-d’œuvre, d’une part, et la science et la technologie, d’autre part, sont cruciales au maintien de cette productivité, mais elles doivent aussi protéger et enrichir les ressources fondamentales. La sécurité alimentaire implique également une bonne connaissance de la terre et de la gestion des récoltes. L’accessibilité et le contrôle de ces facteurs sont déterminés par les relations entre les sexes et les membres du ménage, qui influent sur la disponibilité de la nourriture au sein d’un foyer. Dans la majorité des cas, les femmes ont un accès limité, mais n’exercent aucune forme de contrôle.

L’accès économique désigne la capacité d’acheter des aliments conservés dans les stocks nationaux ou auprès d’autres sources. Il repose sur la possibilité de gagner un revenu indépendamment de l’agriculture ou de toucher un salaire. Des facteurs comme l’accès au crédit, la mobilité et l’emplacement des marchés influent tous sur la capacité des familles rurales d’accroître leurs revenus. Par conséquent, l’accès économique s’inscrit dans le contexte plus vaste du développement rural.

Pour les pauvres des milieux urbains, il est essentiel d’avoir accès à des possibilités d’emploi officielles et non officielles, mais l’accès économique est quant à lui lié au sexe. Même si elles jouent un rôle central dans l’approvisionnement en nourriture, les femmes ont un accès réduit aux activités productrices de revenus, ce qui compromet la sécurité alimentaire de leur foyer. Dans une grande partie des pays du Sud, les politiques tendent à renforcer cette inégalité.

Dans les foyers qui vivent l’insécurité alimentaire, les facteurs suivants entrent en jeu :

Pourtant, on peut éviter les « mois de famine » si l’on atteint un niveau suffisant de productivité agricole. Les catastrophes naturelles ne feront pas autant de ravages si les pays maintiennent des réserves adéquates et si les foyers ont assez d’argent pour acheter de la nourriture.

Fait intéressant, toutefois, les manques à gagner et les désastres font ressortir le type de relations qu’entretiennent les hommes et les femmes au sein du foyer. L’égalité entre les sexes et les générations est affaiblie dans les foyers aux prises avec un déficit alimentaire. Les femmes étant plus portées à faire les changements qui s’imposent, ce sont elles et les filles qui renoncent les premières à leur apport nutritionnel. Même si diverses technologies ont été élaborées ou mises au point en réponse à des catastrophes répétées, elles ne tiennent pas compte des technologies déjà en place, ne font pas appel à la participation locale et ne s’adressent pas aux principaux « responsables » de la sécurité alimentaire, c’est-à-dire les femmes.

Comme les rangs des mal nourris ne cessent de croître, la sécurité alimentaire est devenue un droit fondamental. L’ONU concentre d’ailleurs ses efforts internationaux sur la sécurité alimentaire. À l’origine, les travaux d’organismes comme l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture ( FAO ) et les commissions des Nations Unies sur les femmes, l’égalité des sexes, la science et la technologie étaient disparates. À partir des années 1970, cependant, certaines questions ont commencé à se recouper et des liens sont apparus entre les questions liées aux sexes, la sécurité alimentaire durable, la science et la technologie, ainsi que la salubrité de l’environnement. Dans le présent document, nous examinons les modifications découlant des diverses déclarations de l’ONU dans les secteurs suivants : accessibilité et contrôle des moyens et facteurs de production ; politiques et attitudes ; habilitation des ménages et des groupes sociaux les plus vulnérables.

La sécurité alimentaire est étroitement liée aux problèmes écologiques et à la durabilité de l’environnement. Quelques pays ont réussi à atteindre la sécurité alimentaire à court terme en misant sur les importations, tandis que d’autres ont augmenté la production intérieure. Dans de nombreux pays, de petits exploitants peuvent combler la plus grande partie des besoins alimentaires nationaux en vendant leurs marchandises excédentaires. Malheureusement, les terres et l’eau, ressources dont dépend la production rurale, sont soumises à un stress croissant : désertification, déboisement, érosion et enfoncement des nappes d’eau. La sécurité alimentaire s’en trouve encore plus menacée.

Lien entre sécurité alimentaire et subsistance durable

La sécurité alimentaire à long terme se fonde sur la subsistance durable, terme défini comme suit ( Advisory Panel on Food Security, Agriculture, Forestry and Environment, 1987 ) :

Réserves suffisantes et circulation adéquate d’aliments et d’argent pour combler les besoins fondamentaux. La

subsistance implique la possession garantie et l’accessibilité des ressources et des activités productrices de revenus, y compris les réserves et éléments d’actifs destinés à couvrir les risques, à atténuer les pénuries et à parer à toute éventualité. La durabilité désigne le maintien ou l’accroissement à long terme de la productivité des ressources. Un ménage peut arriver à la subsistance durable de multiples façons : possession de terres, de bétail ou d’arbres ; droits de faire paître les animaux, de pêcher, de chasser ou de récolter ; emploi stable et bien rémunéré ; variété d’activités. ( traduction libre )

Pour parvenir à la sécurité alimentaire, il faut créer un environnement qui stimule la hausse de la productivité et du revenu des personnes pauvres en ressources. Pour sa part, la subsistance durable exige que nous renversions la tendance qui consiste à marginaliser les pauvres pour garantir la sécurité alimentaire.

Le concept de subsistance durable soulève inévitablement celui de la différenciation sexuelle, puisqu’il nous faut déterminer qui possède quoi et qui contrôle quoi. Différentes études réalisées en Asie, au Moyen-Orient, en Afrique et dans certaines parties de l’Amérique latine ( FAO, 1990a ) révèlent que les femmes constituent la majorité des travailleurs agricoles ( 70 % ) en Asie et de 30 à 90 % en Afrique ), des surveillants et gestionnaires de bétail ( au Moyen-Orient ) et des producteurs alimentaires ( 73 % en Afrique subsaharienne, en Colombie et dans les Antilles ). Partout, les femmes se chargent de couper le bois et d’approvisionner leur foyer en eau. Or, c’est justement cette quête de subsistance durable qui nous permet d’examiner les droits qu’ont les femmes de posséder et d’utiliser les moyens et facteurs de production et qui met les gouvernements au défi d’élaborer des politiques et des plans d’action qui feront de la sécurité alimentaire une réalité, tant en milieu rural qu’en contexte urbain.

À la source de la sécurité alimentaire

Agriculture

La sécurité alimentaire est étroitement liée à l’agriculture durable. Trois systèmes de production dominent actuellement l’agriculture dans le monde :

La différenciation sexuelle joue un rôle important dans la production agricole. C’est pourquoi l’étude de la sécurité alimentaire doit porter notamment sur les facteurs déterminés par le sexe : Qui jouit des droits de propriété? Qui exerce le contrôle? Qui a accès à quoi? Qui fait quel type de travail? Dans les systèmes agricoles pauvres en ressources, plus de 90 % des femmes ne possèdent aucune terre. En Asie, les personnes sans terre, qui représentent 70 % de la population, sont surtout des femmes. Dans certaines régions de l’Afrique et des Antilles, les femmes ont toujours eu des droits de propriété foncière ; cependant, elles les perdent progressivement au profit des hommes.

Dans de nombreux pays d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine, la privatisation des terres accélère la perte des droits de propriété foncière des femmes. Ainsi, les titres de propriété sont cédés à l’homme, présumé chef du ménage, même si l’on sait pertinemment que c’est la femme qui est à la tête de la famille. La perte ou le rejet des droits des femmes perturbe ou invalide irrémédiablement leurs connaissances, si cruciales à la science et la technologie ainsi qu’à la sécurité alimentaire ( Muntemba, 1988 ; Okuneyo et Nwosu, 1988 ).

La qualité des terres est tout aussi importante. Dans certains pays, les paysans ne peuvent obtenir que des terres de piètre qualité, car les bonnes terres sont réservées aux cultures commerciales. Les problèmes des paysans, pour la plupart des femmes, qui en sont réduits à cultiver des champs marginaux, sont exacerbés par la dégradation des terres et de l’eau causée surtout par l’érosion et le déboisement.

En outre, l’utilisation inadéquate d’engrais détériore les sols. Pour augmenter la production, en effet, on vend aux agriculteurs des engrais chimiques sans les informer des dommages que pourrait causer un abus, ni des façons de réduire les risques de dommages. En 1987, Muntemba a interrogé une paysanne dont les terres se situaient sur le plateau central de la Zambie. Cette femme, chef d’une famille de sept personnes, attribuait l’acidification de ses terres à l’abus d’engrais. Elle réclamait instamment des renseignements technologiques pour savoir

comment rétablir sa source de subsistance, et se disait prête à vendre du bétail pour ce faire.

Le contrôle des terres représente une condition fondamentale de la sécurité alimentaire, mais la productivité est également essentielle. Dans les systèmes agricoles pauvres en ressources, les producteurs doivent cependant composer non seulement avec la mauvaise qualité des terres, mais aussi avec la rareté des ressources. Depuis toujours, pour adapter l’offre de produits agricoles à leurs besoins alimentaires, ils mettent à l’essai des innovations qu’ils appliquent ensuite sans diminuer la productivité de leur base de ressources. Swaminathan ( 1981 ) a exposé brièvement cet aspect essentiel de la science et de la technologie : « L’agriculture ne progresse que lorsque des ensembles adéquats de technologie, de services et de politiques gouvernementales sont mis en œuvre de façon symbiotique. »

Pêches

Le poisson et les autres produits aquatiques procurent environ 6 % des protéines consommées par la population mondiale et représentent approximativement 17 % de l’ensemble des protéines animales. Dans certains pays, cependant, plus du tiers des protéines animales consommées proviennent du poisson ; dans certains pays africains, cette proportion s’élève à la moitié ou plus ( Advisory Panel on Food Security, Agriculture, Forestry and Environment, 1987 ). De plus, les pêches constituent une source d’emplois et de revenus essentielle à la sécurité alimentaire. Dans la plupart des cas, les hommes dominent le secteur de la pêche commerciale, tandis que les femmes prennent du poisson pour nourrir leur famille ( Muntemba, 1977 ). Cependant, les activités de conditionnement du poisson pour les marchés locaux et urbains représentent une source majeure de revenus pour les femmes de certains pays ( Steady, 1985 ).

La pisciculture, quant à elle, se révèle une source rentable de nourriture. Étant donné que les exploitations piscicoles sont relativement peu coûteuses à établir et faciles à gérer, elles peuvent être de petite taille. La pisciculture peut également permettre de restaurer des écosystèmes et d’exploiter des terres agricoles moins productives, ce qui pousse des agriculteurs et certains pays à convertir leurs terres incultes pour la production piscicole. Enfin, la pisciculture étant une activité engageant peu de frais, la différenciation sexuelle y est moins marquée.

Revenus des ménages

Le nombre de plus en plus grand de personnes sans terre en Asie et dans certaines parties de l’Afrique et de l’Amérique latine, combiné à l’urbanisation croissante, aggrave les problèmes d’accès économique à la

nourriture. Dans les années 1980, au paroxysme de la crise alimentaire en l’Afrique, les réserves mondiales de nourriture auraient suffi à nourrir la population de la planète, mais l’accès à ces réserves était restreint aux pays économiquement forts. Même dans les pays en crise, les riches n’ont jamais faim. Pendant les famines du Bengale en 1943, de l’Éthiopie en 1973 et du Bangladesh en 1974, la quantité de nourriture consommée par personne n’avait pas diminué par rapport aux années précédentes. Les personnes qui sont mortes n’ont simplement pas pu obtenir de nourriture ( Agarwal, 1992b ).

Lorsque les personnes sans terre trouvent un emploi salarié, la différenciation sexuelle entre de nouveau en jeu. Les femmes semblent générer moins de revenus que les hommes même si elles travaillent autant, sinon plus. Selon des études menées en Inde et au Kenya, le revenu familial des ménages ayant une femme à leur tête est de 50 % inférieur au revenu des ménages dont l’homme est chef de famille ( FAO, 1990a ). Au fur et à mesure que les possibilités d’emploi salarié disparaissent et que s’effritent les revenus, beaucoup de gens se tournent vers les secteurs non agricoles. Les femmes de l’Afrique de l’Ouest, par exemple, se rendent dans les capitales, loin de leur pays, pour y vendre divers articles et fournir des services, notamment des services alimentaires. Cette situation est possible grâce à la coopération régionale et aux lois libérales qui régissent les mouvements transfrontaliers. En tant qu’entrepreneurs, les femmes font preuve de plus en plus d’innovation en adoptant et en adaptant des outils susceptibles d’accroître leur production. Il suffit de visiter une capitale de l’Afrique de l’Ouest pour apprécier la variété des techniques de transformation des aliments.

Ressources fauniques

Pour les foyers pauvres en ressources, les terrains communaux constituent une bonne source de nourriture. En 1976, en Zambie, de nombreux agriculteurs affirmaient que leur cycle agricole ne comportait pas de « mois de famine », car ils exploitaient les ressources de la forêt pendant ces périodes ( Muntemba, 1977 ). Les plantes à tubercule leur apportaient l’amidon et les hydrates de carbone dont ils avaient besoin, les légumes sauvages et les feuilles servaient à faire des condiments, et des fruits étaient cueillis à même les plants. La saison des pluies leur procurait d’autres aliments sauvages riches en protéines, comme les termites, les chenilles et les sauterelles ( Chimedza, 1993 ). La nourriture sauvage demeure essentielle à la sécurité alimentaire de bien des foyers démunis. Pourtant, des tenants de la science et de la technologie modernes jugent que certaines de ces ressources sont nuisibles.

Ce sont les femmes qui se chargent de la collecte d’aliments sauvages pour leur famille. En effet, elles ont des connaissances spécifiques sur la biodiversité et la composition chimique des plantes locales

qui leur permettent d’éviter l’intoxication, et elles transmettent ces connaissances à leurs enfants de façon informelle mais systématique. Cette transmission de connaissances se trouve cependant menacée du fait que les agriculteurs pauvres et d’autres habitants des régions rurales sont forcés de s’installer dans des écosystèmes étrangers.

De nombreuses collectivités des pays en développement ont été déplacées, parfois à plusieurs reprises, pour faire place à des projets de développement, même pendant la période la plus productive du cycle agricole. Colson ( 1971 ) a étudié le sort d’une population qui a été forcée de quitter les abords du barrage Kariba, construit sur le fleuve Zambèze pour alimenter en électricité la Zambie et le Zimbabwe. Au cours des premières années de leur réinstallation, un grand nombre d’habitants ont perdu la vie et beaucoup d’autres ont subi diverses formes d’intoxication alimentaire parce qu’ils connaissaient mal leur nouvel écosystème.

Différenciation sexuelle et sécurité alimentaire

Les femmes ont un rôle de premier plan à jouer pour assurer la sécurité alimentaire de leurs familles et de leurs collectivités, mais leurs efforts se butent à des contraintes structurelles et sociétales. La présente section explore les processus qui minent le savoir des femmes et entravent leur participation aux systèmes scientifiques et technologiques modernes.

Les connaissances des femmes

Dans le cadre de leurs tâches quotidiennes, les femmes interagissent avec les diverses sources de sécurité alimentaire. Elles s’occupent de la gestion des sols et d’autres ressources terrestres, ont une connaissance approfondie de leurs écosystèmes et élaborent des stratégies pour s’adapter au changement. Les femmes ont acquis des connaissances précieuses dans des domaines comme la génétique végétale, la lutte antiparasitaire et la conservation des sols. Au Zimbabwe, par exemple, les agricultrices ne se contentent pas d’acheter des graines pour les cultures de base comme le millet, le sorgho, l’arachide, la pistache de terre et la patate douce ; elles choisissent plutôt leurs graines en fonction de différentes caractéristiques : stabilité, résistance aux maladies, tolérance à la sécheresse, palatabilité et durée de conservation.

Les femmes peuvent déterminer les plantes à cultiver et à quel endroit les cultiver pour lutter contre les espèces nuisibles. Elles sont particulièrement informées sur la culture intercalaire, le jumelage de plantes complémentaires et l’entreposage des produits agricoles entre les saisons agricoles. Elles jouent également un rôle valable dans la

conservation et l’utilisation du patrimoine génétique des plantes, car elles continuent d’enrichir la diversité génétique. Grâce à leurs pratiques originales, elles sont en mesure de préserver des cultivars adaptés à l’environnement et socialement acceptables.

Cette base de connaissances est toutefois menacée par des facteurs et processus liés au développement : migration forcée de populations vers des écosystèmes inconnus ; transmission de connaissances interrompue par l’altération de la structure sociale ; détérioration des rapports entre générations par l’exode rural des jeunes ; nouveaux systèmes d’éducation qui réduisent le contact direct avec les sources traditionnelles du savoir. Dans certains cas, la rupture avec cette base de connaissances familières se traduit par une adaptation et des innovations discutables, les producteurs devant appliquer des pratiques technologiques sans soutien scientifique adéquat.

Les femmes, la science et la technologie

Les nouvelles technologies ne sont pas créées à partir des précieuses connaissances des femmes. Dans les contextes social ( colonial ) et culturel ( masculin ) où l’on a introduit la technologie et la science modernes, l’existence de pratiques scientifiques et technologiques parmi les « colonisés » n’a jamais été reconnue. Pendant longtemps, les chercheurs ont en effet ignoré que, dans la plupart des communautés africaines et asiatiques de petits exploitants agricoles, les femmes ont toujours joué un rôle déterminant dans le développement de la technologie alimentaire.

On admet beaucoup plus facilement de nos jours ( même si on n’agit pas nécessairement en conséquence ) que la technologie, pour être durable, doit être compatible avec les systèmes, les processus de gestion, les pratiques culturelles et les ressources socio-économiques déjà en place. Si ces facteurs avaient été pris en considération, les femmes, détentrices du savoir local et des techniques de production alimentaire, auraient tiré profit de la science et de la technologie modernes. L’agriculture durable et la sécurité alimentaire reposent sur l’interaction stratégique entre les systèmes traditionnels et modernes.

Perte de contrôle de l’agriculture au profit des hommes

D’après les politiques agricoles officielles de la période coloniale et post-coloniale, les agriculteurs étaient des hommes, ce qui marginalise les femmes. Les nouvelles technologies ont permis l’avènement des cultures commerciales qui, comme elles étaient destinées à la vente, étaient jugées comme relevant des agriculteurs et, partant, des hommes. Souvent, ces cultures n’étaient pas indigènes, de sorte que les femmes ne connaissaient rien à leur sujet.

Les cultures commerciales se trouvent en concurrence avec les cultures vivrières et ont la priorité sur le plan des terres, des dépenses en immobilisations et de la main-d’œuvre. Bien que les hommes soient tenus responsables de la production commerciale, la participation des femmes demeure considérable, et leur charge de travail est même plus élevée dans les foyers qui utilisent des technologies rudimentaires. Les hommes assument l’entière responsabilité du marketing et contrôlent les revenus générés par l’agriculture. Ces revenus ne servent pas nécessairement à améliorer la technologie alimentaire ou à accroître de façon appréciable l’accès à la nourriture, ce qui nécessite le contrôle des revenus. Or, les femmes ne l’ont pas.

Insuffisance de la participation locale

Pour améliorer à long terme la sécurité alimentaire, la science et la technologie doivent être fondées sur les connaissances et pratiques des collectivités locales. Le développement scientifique et technologique doit non seulement utiliser les capacités existantes des collectivités, mais aussi les renforcer pour parvenir à la subsistance durable. Il s’agit donc de définir les éléments les plus utiles de la science et de la technologie locales et générales, puis de les combiner pour produire des solutions efficaces. Cette approche, qui s’appuie à la fois sur le capital humain et sur les ressources naturelles locales, permet d’élaborer des solutions ciblées localement, donc plus pertinentes, grâce à la collaboration de femmes des collectivités, de scientifiques et de technologues.

À l’heure actuelle, les scientifiques et les technologues, confinés à leurs laboratoires, dressent des programmes de recherche et élaborent des technologies sans consulter les utilisateurs finaux. Ils ignorent souvent dans quel contexte social la technologie sera appliquée et si elle sera employée par des hommes, des femmes ou des enfants. Pour trouver des solutions à long terme aux défis que posent la subsistance durable et la sécurité alimentaire, il faut renverser la situation pour que les gens, et non la technologie en soi, deviennent le centre d’intérêt du développement scientifique et technologique.

Il est pertinent de déterminer les origines de la technologie, ceux à qui elle appartient, ceux qui en assurent le contrôle et les intérêts qu’elle sert. Plus de la moitié de la recherche scientifique est effectuée dans les pays industrialisés par des multinationales et des centres de recherches internationaux. Même les scientifiques qui travaillent pour des centres de recherches dans les pays en développement ne sont pas vraiment conscients du contexte dans lequel sera utilisée la technologie qu’ils produisent. En outre, on modifie rarement les technologies pour les adapter aux conditions locales.

Diffusion de la technologie moderne

La création et le transfert de technologies suivent habituellement un parcours qui place les femmes en bout de ligne. Les vulgarisateurs scientifiques, qui demeurent surtout des hommes dans la plupart des pays, sont responsables de transférer aux utilisateurs finaux la technologie produite par les centres internationaux ou nationaux. En général, ils transmettent l’information sur les innovations aux hommes, qui la communiquent aux femmes sous une forme souvent édulcorée. Lorsqu’on s’adresse directement aux femmes, on leur fournit des renseignements vagues et incomplets. Les vulgarisateurs scientifiques, qui tiennent pour acquis que les femmes ont une capacité d’apprentissage limitée, laissent tomber les aspects qui, pour eux ( mais non pour les femmes ), semblent trop techniques.

En raison des obstacles socioculturels, les vulgarisateurs scientifiques de sexe masculin ont parfois de la difficulté à s’adresser personnellement aux agricultrices. La plupart des agricultrices assistent aux séances de vulgarisation en groupes et obtiennent peu d’attention personnelle ( Rathgeber, 1990 ). Reconnaissant cette maladresse, E.R. Nyirenda, agent de vulgarisation responsable d’un institut de formation en agriculture de la Zambie, a fait remarquer que l’exclusion des femmes fut une grave erreur commise par le ministère de l’Agriculture, et que la production agricole pourrait augmenter considérablement si on enseignait aux femmes des connaissances techniques modernes ( Muntemba, 1977 ).

Par ailleurs, les rapports entre concepteurs de la technologie et vulgarisateurs scientifiques posent également un problème, puisque les technologies sont élaborées sans consulter les personnes chargées du transfert aux utilisateurs finaux. Certains établissements nationaux de recherche tentent de former des liens plus solides avec les vulgarisateurs scientifiques, mais attendent souvent la fin du cycle de recherche, alors qu’il est trop tard pour profiter de leurs suggestions. Par conséquent, l’absence de liens entre ces intervenants clés rend encore plus ardue l’adaptation de la technologie aux conditions locales, et se solde par la création et la diffusion de technologies inadéquates.

Objet et public cible de la science et la technologie

La technologie d’aujourd’hui est en grande partie déterminée par l’offre ; elle est conçue en fonction d’un problème dont la solution se trouve déjà définie. La technologie est d’abord créée, puis appliquée à un problème. Pourtant, pour parvenir à la sécurité alimentaire à long terme, il faut élaborer des technologies dont se serviront les agriculteurs, et non des techniques abstraites permettant de réaliser des objectifs de production. Une technologie souhaitable, c’est-à-dire qui reflète des situations concrètes,

ne peut être élaborée qu’avec la pleine participation des utilisateurs finaux.

La technologie, dont la création est motivée par la promesse de bénéfices, est généralement conçue pour de gros exploitants agricoles dont la production se destine principalement aux marchés. Leurs terres étant de meilleure qualité, les innovations visent à améliorer les cultures produites sur des sols riches et bien irrigués. On s’est peu attardé aux problèmes associés à la culture sous pluie sur des terres peu productives. Même s’ils ne sont pas strictement axés sur le profit, les centres de recherches internationaux se sont concentrés sur l’agriculture industrielle et ont négligé la culture sous pluie, système géré en grande partie par des femmes.

Contrôle de la technologie

Les puissantes multinationales de l’hémisphère nord possèdent la totalité des technologies modernes et en assurent le contrôle. Bien que des brevets protègent la propriété et l’usage des connaissances, le savoir local, dans l’ensemble, est vulnérable à la piraterie internationale. Ainsi, on s’est approprié, sans aucune compensation, les connaissances et le matériel dont dispose l’hémisphère sud pour le développement technologique. Par exemple, des entreprises du Nord recueillent le matériel génétique végétal du Sud et l’utilisent pour créer de nouvelles espèces végétales qui sont protégées par la législation sur les brevets. Ainsi, on estime que 25 % du matériel génétique contenu dans le blé nord-américain provient du Mexique. En outre, la plupart des régions de l’Europe seraient incapables de cultiver des tomates pour le commerce si celles-ci ne contenaient pas de matériel génétique provenant du Sud. On ne semble pas s’inquiéter du fait que les technologies qui dépendent du matériel génétique du Sud sont protégées tandis que le savoir local, habituellement transmis par les femmes, ne l’est pas ( Brouwer et al., 1992 ).

Réglementation de la technologie

Les multinationales et les centres de recherches internationaux continuent de dominer le développement et le transfert de la technologie agricole dans les pays en développement, particulièrement en Afrique. Aucune solution de rechange n’a encore été proposée, même dans les cas où des conséquences négatives ont été observées, parce que les décideurs n’ont pas l’habitude d’envisager différents scénarios. Les dirigeants des établissements locaux de recherche et les hauts fonctionnaires jouent un rôle primordial dans la formulation des politiques, mais ne consultent pas les personnes touchées par ces politiques. Les décideurs appuient la production de cultures d’exportation en vue de

générer des revenus. Dans bien des cas, ils ne se rendent pas compte des problèmes que connaissent les petits exploitants agricoles, en particulier les femmes. C’est pourquoi ils ont tendance à appuyer des technologies qui ne sont pas adaptées à l’agriculture à petite échelle, et notamment à la production alimentaire.

En outre, les rapports entre décideurs et vulgarisateurs laissent à désirer. Faute de rétroaction, les politiques agricoles ne favorisent pas les technologies qui sont adaptées aux situations locales. Comme c’est souvent le cas, elles créent plutôt un environnement qui encourage la diffusion de technologies néfastes pour les écosystèmes. À titre d’exemple, les politiques gouvernementales de nombreux pays africains appuient des méthodes de protection des végétaux qui, à long terme, nuisent à l’environnement ( Gata, 1992 ). L’exclusion des femmes de la formulation et du contrôle des politiques est l’une des causes de ces résultats négatifs.

Effets de technologies inadéquates

En Afrique, certains conseillers en innovation en matière de développement remettent en cause l’approche qui consiste à déterminer si une technologie est adéquate sans tenir compte du contexte. Ils soulèvent, entre autres, les questions suivantes : Pour qui la technologie est-elle considérée adéquate? À qui profite-t-elle? Pourquoi les femmes africaines ont-elles maintenant besoin d’une technologie adéquate? Les technologies « adéquates », qui proviennent de l’hémisphère nord, demeurent généralement conçues sans la consultation, et encore moins la participation, des utilisateurs finaux. Puisque la technologie n’est pas élaborée, possédée ou contrôlée par ses usagers, elle ne peut contribuer de façon significative à la subsistance durable, ni du même coup à la sécurité alimentaire.

La plupart des technologies contrôlées de l’extérieur ont été conçues sans tenir compte de la division des tâches selon le sexe et des différences physiques, sociales et culturelles entre les collectivités. Selon des recherches, l’automatisation a pour effet de déplacer la main-d’œuvre féminine, car les hommes, public cible de la technologie, prennent en charge les tâches connexes. Les technologies allègent le travail des hommes, mais accroissent souvent la charge des femmes. Par exemple, dans le cadre de nombreux programmes d’utilisation de l’eau et d’hygiène, on a installé des pompes à eau conçues pour être utilisées par des hommes. On ne semble pas avoir tenu compte du fait que dans maintes sociétés, ce sont les femmes et les filles qui transportent l’eau. Résultat : bien des pompes ne servent pas et les femmes continuent de parcourir de longues distances à pied pour puiser de l’eau dans des rivières et des puits ( observations des auteurs ).

En théorie, la recherche de technologies adéquates a des mérites inhérents, car elle conçoit la technologie comme un processus social. Elle vise donc à permettre aux femmes démunies d’utiliser et de contrôler les technologies servant à la production et à la transformation des aliments, faisant ainsi des « projets pour femmes » son principal objectif. Cependant, les promoteurs de ce type de technologie ( y compris les femmes du Nord, parfois en majorité ) ne perçoivent pas les femmes comme de véritables agricultrices. L’avènement du fourneau a fait beaucoup jaser, même si les agricultrices n’en voient pas la valeur. L’une de ces agricultrices s’est d’ailleurs exprimée en ces termes en 1976 :

Les hommes ont toujours bénéficié d’une formation en agriculture. Très peu d’entre nous ont été formées entre 1964 et 1970, et jamais avant. Ce qu’on nous a enseigné ne nous aide pas beaucoup. Nos amis ( les hommes ) ont appris comment gérer une porcherie, utiliser les tracteurs, etc. On nous a montré comment faire des scones, comment cuisiner et quels ustensiles utiliser. À quoi cela peut-il nous servir en agriculture? ( traduction libre )

Orientation de la recherche

Depuis une vingtaine d’années, les établissements de recherche internationaux et nationaux s’efforcent d’étudier les problèmes des petits exploitants agricoles dont la subsistance dépend de la culture sous pluie sur des terres peu productives. L’inclusion de spécialistes en sciences sociales dans les équipes de recherche vise d’ailleurs à axer davantage les recherches sur les gens. On n’a cependant pas réussi à intégrer les agricultrices au cycle de recherche car les approches adoptées ne s’y prêtaient pas.

L’approche de la « recherche sur les systèmes agricoles » a été élaborée justement parce qu’il était nécessaire de se concentrer sur les cultures produites à petite échelle et dans des conditions variables. Cette méthode reconnaît l’importance d’étudier les caractéristiques de l’emplacement avant d’élaborer des solutions. Elle encourage le partage de la technologie de préférence au transfert technologique. Les méthodes participatives ont notamment le potentiel de redonner au savoir local la place qui lui revient. En plus de se familiariser avec la situation sociale et physique d’une collectivité et d’en évaluer les composantes, les chercheurs travaillent à partir des ressources et compétences locales puis, en collaboration avec les utilisateurs finaux, élaborent des technologies qui répondent aux besoins de la collectivité.

La recherche participative favorise les agriculteurs, car elle leur donne un sentiment d’appartenance et de contrôle de la technologie. Au Népal, par exemple, un agriculteur local a repris les travaux d’un

scientifique après le départ de ce dernier ( Biggs, 1989 ). Cet agriculteur a décidé de réunir des collègues et de former une équipe chargée de tester des variétés d’une essence forestière pour la culture intercalaire. Ce projet fut couronné de succès. Le scientifique précédent avait fait appel à la consultation, mais grâce à l’approche participative, les agriculteurs ont pu vraiment sentir qu’ils avaient contribué aux résultats. En Zambie, des fermiers des provinces de Luapula et Lusaka ont testé diverses méthodes d’agriculture et de lutte antiparasitaire. Lorsque l’équipe de planification de la recherche d’adaptation affiliée à la station nationale de recherches a étudié cette région ( peut-être à la suite des efforts des agriculteurs ), elle a découvert une mine de connaissances scientifiques. L’équipe s’est servie de certaines expériences menées par les agriculteurs et s’est fondée sur leurs résultats pour ses recherches.

En se fondant davantage sur les ressources locales, on pourrait revaloriser le rôle des agricultrices, qui détiennent un riche savoir local.

Des contraintes tenaces

Les gouvernements ne cessent de réitérer leur appui aux petits exploitants agricoles, mais ils semblent maintenir les politiques qui nuisent à la sécurité alimentaire. Outre les structures, les politiques et les attitudes des gouvernements, l’organisation sociale joue également un rôle décisif dans la marginalisation des femmes. Les quelques dernières années ont donné lieu à un changement d’attitude, mais on se limite à des déclarations, à des décrets, à des manifestations de sympathie, à des propos valorisants sur les femmes et à la rhétorique politique.

En Asie et en Amérique latine, les gouvernements soulignent le rôle des groupes de femmes et des familles d’agriculteurs dans l’avènement de la révolution verte. En Afrique, lorsque la crise alimentaire a atteint son point culminant dans les années 1980, on a demandé instamment aux gouvernements d’investir dans les activités des femmes. Certains plans nationaux faisaient explicitement état des femmes et de leurs problèmes particuliers.

À l’échelle internationale, les organismes concernés des Nations Unies invitent les gouvernements nationaux à reconnaître les femmes. Lors de la Conférence mondiale sur la réforme agraire et le développement rural ( FAO, 1979 ), les participants ont recommandé des initiatives spéciales de recrutement et de formation des femmes en vulgarisation scientifique ( IV.A.ii ), l’expansion des services de vulgarisation scientifique pour inclure les tâches accomplies par les femmes ( IV.A.iii ), et l’intervention gouvernementale pour promouvoir l’action collective des femmes en milieu rural, afin qu’elles puissent participer aux activités au même titre que les hommes ( IV.C.iii ).

En 1984, le Comité consultatif de la science et de la technique au service du développement ( ONU, 1984, par. 69 ) avait conclu que les

propositions visant l’implantation de nouvelles technologies doivent comprendre des solutions de rechange, y compris le recyclage au besoin, lorsqu’elles entraînent le déplacement de la main-d’œuvre féminine.

À la fin de la Décennie des Nations Unies pour la femme, celle-ci demeure marginalisée. Un document des Nations Unies soulignait la nécessité de diffuser de l’information aux femmes des milieux ruraux par tous les moyens possibles et par l’entremise des groupes de femmes établis, et de faire participer les agricultrices aux recherches, aux campagnes d’information et aux initiatives internationales de coopération technique ( ONU, 1985b, par. 181 ).

En 1987, le comité consultatif sur la sécurité alimentaire de la Commission mondiale de l’environnement et du développement ( CMED ), qui s’efforçait de promouvoir la subsistance durable, a suggéré de mettre l’accent sur les femmes, thème ensuite adopté et favorisé par la CMED ( 1988 ). Au Sommet de la Terre, en 1992, le rôle des femmes a été souligné dans le cadre de la recherche de solutions pour surmonter les obstacles à la durabilité de l’environnement, composante essentielle de la sécurité alimentaire ( ONU, 1992a ).

Certains organismes, comme la FAO, ont pour principe de recruter le plus possible de femmes et d’encourager les gouvernements nationaux à en faire autant ( FAO, 1990b ). Pour sa part, le Groupe consultatif pour la recherche agricole internationale ( CGIAR ) invite les centres internationaux de recherche agricole à faire appel au savoir-faire des femmes scientifiques du Sud ( Gapasin, 1993 ).

Obstacles structurels

En dépit des recommandations précédentes et de beaucoup d’autres, il demeure difficile pour les femmes d’assumer un certain contrôle sur la science et la technologie, d’y avoir accès et de participer au développement scientifique et technologique. Les institutions en place, pour diverses raisons, continuent de leur fermer leurs portes. Premièrement, les établissements et les décideurs du monde scientifique et technologique ne sont pas assez comptables à ceux qui doivent subir les conséquences de leurs décisions et de leurs actes. Deuxièmement, la discipline de la science et la technologie a une définition trop étroite qui s’applique rarement aux répercussions sociales de la technologie. Troisièmement, les activités scientifiques et technologiques sont généralement planifiées et mises en œuvre selon une démarche descendante, sans que l’on tienne compte du point de vue des utilisateurs finaux. Quatrièmement, la formation et la pratique en science et en technologie créent un fossé entre les gens et cette discipline ; en outre, la prédominance des hommes limite particulièrement la communication avec les femmes.

Scientifiques ouverts à la différenciation sexuelle

Pour créer des technologies adaptées aux différences entre les sexes, il faut adopter des priorités et des programmes de recherche clairement établis. Il s’agit donc de tenir compte de la différenciation sexuelle aux paliers de la formulation des politiques et du développement technologique. Cependant, les femmes sont très peu représentées dans ces secteurs. En Afrique subsaharienne, notamment, environ 3,4 % des professionnels spécialisés en agriculture sont des femmes ( Winrock International, 1988 ). Les quelques femmes qui occupent des postes en recherche et en développement technologique tiennent peu compte des différences entre les sexes. Parmi les décideurs, elles sont encore moins nombreuses. Dans les établissements de formation, comme les universités et les collèges d’agriculture, la proportion de femmes demeure bien inférieure à celle des hommes. En Afrique subsaharienne, elles représentent moins de 18 % de tous les étudiants inscrits dans les établissements de formation en agriculture.

Cette situation se répète dans la plupart des pays asiatiques ( APPROTECH Asie, 1992 ). En 1990, le ministère de l’Agriculture de l’Indonésie comptait seulement 16 % de professionnelles ; au Viet Nam, les femmes ne constituaient que 24 % des scientifiques spécialisés en agriculture dans les principaux centres de recherches. Cette année-là, moins de 3 % des étudiants inscrits à l’université d’agriculture du Bangladesh étaient des femmes. Les femmes ne forment pas encore la masse critique nécessaire pour stimuler le changement. Bien que la création d’une telle masse soit souhaitable, elle doit s’accompagner d’une sensibilisation à la différenciation sexuelle pour que les femmes aient une influence véritable.

Le nombre insuffisant de scientifiques sensibilisés à la différenciation sexuelle pose un problème majeur, car il ne favorise pas l’introduction de changements au sein de la discipline. Si ces scientifiques allaient de l’avant et acceptaient d’utiliser la science et la technologie locales, celles-ci seraient rapidement reconnues et estimées, ce qui encouragerait l’application d’une approche participative au développement technologique.

La formulation d’une nouvelle conception de la science et de la technologie a donné lieu à diverses initiatives visant à reconnaître l’apport des femmes. Par exemple, UNIFEM ( 1993a ) a entrepris de recueillir des données scientifiques et technologiques classées selon le sexe pour la publication du deuxième volume de The World’s Women ; cette démarche a permis de mettre en évidence les occupations des femmes. En outre, beaucoup de chercheurs se penchent sur le savoir local et reconnaissent les femmes innovatrices. Cette reconnaissance internationale des réalisations des femmes et l’essor du réseautage contribuent à accroître la visibilité professionnelle des femmes dans un domaine traditionnellement masculin.

Réseaux de soutien inadéquats

La majorité des petits exploitants qui pratiquent la culture sous pluie ne tirent pas pleinement profit des nouveaux systèmes d’agriculture en raison du soutien inadéquat dont ils disposent. Lorsque, par exemple, les terres doivent être irriguées régulièrement pour la production à l’aide de méthodes biologiques, rien n’est fait, ou encore ce sont les hommes, producteurs agricoles présumés, qui décident de s’en charger. Dans certains cas, les femmes n’ont nullement profité des plans d’irrigation et leur charge de travail s’est même accrue, menaçant ainsi la production et la sécurité alimentaires.

Les décideurs s’intéressent davantage aux agricultrices par suite des pressions exercées par les organismes contributaires ; quelques projets exigent d’ailleurs qu’une portion du financement soit affectée à des femmes. Pourtant, la participation des femmes à ces programmes se fait au petit bonheur, dans le cadre d’éléments qui ne sont que greffés aux plans nationaux de développement au lieu d’en faire partie intégrante.

Certains gouvernements prennent des mesures positives pour redresser les inégalités sexuelles, mais les résultats ne sont guère encourageants étant donné l’insuffisance des mécanismes de soutien. Il peut arriver qu’un décret présidentiel promulgue l’accès égal des femmes aux moyens et facteurs de production, aux procédés de transformation ou au crédit, mais qu’aucune réglementation ni structure ne soient instaurées pour en assurer la mise en œuvre. Par exemple, un décret pris au Kenya en 1988 interdisait la cession d’une terre sans consultation préalable avec l’épouse ou avec d’autres membres féminins du ménage. Ce décret n’a pas donné les résultats escomptés car il n’a pas encore force de loi.

Affectation inégale des ressources

L’investissement des gouvernements dans l’agriculture, en particulier les petites exploitations agricoles, demeure minime. Au cours d’une réunion tenue en avril 1994, 22 ministres de l’Agriculture provenant de l’est et du sud de l’Afrique ont classé l’agriculture au sixième rang des secteurs jugés prioritaires pour l’affectation des ressources ; les petits producteurs agricoles, quant à eux, ont obtenu un cinquième des ressources consacrées à l’agriculture ( Rukuni, 1994 ). En 1990, les prêts consentis par l’Agricultural Finance Corporation du Zimbabwe s’élevaient à 200 millions de dollars zimbabwéens2 ; seulement 17 % de ce montant ( 34,5 millions de dollars zimbabwéens ) a été alloué aux petits exploitants, et de cette somme, moins de 5 % a été versée à des femmes agricultrices ( AFCZ, 1991 ).


2 En février 1995, 16 dollars zimbabwéens équivalaient à un dollar américain.

Les institutions gouvernementales consacrent moins de temps à la recherche sur les systèmes d’agriculture pauvres en ressources et les cultures vivrières de subsistance. La recherche subventionnée porte surtout sur les cultures commerciales, qui appartiennent généralement à des agriculteurs ayant déjà des ressources substantielles. Même si la recherche peut améliorer la situation des agriculteurs démunis et la production alimentaire, elle se concentre sur les cultures destinées aux marchés. Pour leur part, les cultures destinées à la consommation intérieure sont souvent négligées par les sélectionneurs de végétaux. Pour arriver à la sécurité alimentaire, il faudra élaborer des politiques et des approches qui augmentent la production alimentaire des femmes des milieux ruraux et urbains.

Les leçons des gens de terrain

Il semble que la plupart des pays soient atteints du syndrome supérieurinférieur : nous enseignons et vous apprenez ; nous avons des ressources et vous n’en avez pas. Depuis quelques décennies, cependant, des changements sont apportés, certains à la suite d’échecs qui entachent le développement international. Vers la fin des années 1970 et le début des années 1980, certains organismes des Nations Unies ont changé leur fusil d’épaule : au lieu d’apprendre de leurs échecs, ils se laissent maintenant guider par les réussites. En 1981, par exemple, la direction des politiques d’emploi en milieu rural de l’Organisation internationale du travail ( OIT ) a commandé, dans le cadre du Programme mondial de l’emploi, une étude des initiatives qui ont réussi à améliorer les conditions de travail des femmes de l’Afrique et de l’Asie rurales ( Muntemba, 1985 ). Cette étude a examiné 25 projets ; les quatre qui sont décrits ci-dessous illustrent comment un groupe local, une ONG et une initiative gouvernementale ont contribué à la sécurité alimentaire.

Productivité agricole accrue grâce à la coopération

Dans les régions centrales de la Zambie, un groupe de villageoises ont suivi des séminaires de « sensibilisation » qui leur ont donné l’idée de former une coopérative dans le but d’accroître la production agricole ( Stjernstedt, 1985 ). Vers la fin de la deuxième année, les membres de la coopérative ont commencé à obtenir un rendement impressionnant de la vente de produits agricoles, et elles ont pu gagner et gérer un revenu suffisant pour subvenir aux besoins de leurs familles. Voici les éléments qui ont contribué au succès de ce projet :

Ce cas illustre comment on peut appliquer avec succès la recommandation des Stratégies prospectives d’action de Nairobi selon laquelle il faut augmenter la participation des femmes aux programmes et aux projets d’incitation à la sécurité alimentaire en les faisant bénéficier d’une formation en leadership, en administration et en gestion financière ( ONU, 1985b, par. 179 ).

La capacité de parvenir à la subsistance durable

Le Working Women’s Forum ( WWF ) a constaté qu’un sentiment aigu d’impuissance affligeait les femmes pauvres des villes et des villages de l’Inde et accentuait, par le fait même, leur vulnérabilité ( Azad, 1985 ).

Cette ONG s’est alors donné pour objectif d’accroître le pouvoir collectif des occupantes de bidonvilles, des paysannes et des pêcheuses à leur compte pour leur permettre de pénétrer sur le marché et de négocier avec les prêteurs, les intermédiaires et les propriétaires afin d’obtenir des terres et du crédit. En 1984, le WWF avait mobilisé plus de 16 000 petites commerçantes, 5 000 travailleuses en milieu rural, 1 500 opératrices de rouleau agarbathi et 2 000 travailleuses beedi. Grâce à leurs revenus, ces femmes peuvent subvenir à 60 % de leurs besoins familiaux ou plus, y compris la nourriture. En plus d’adhérer à un syndicat, elles bénéficient d’une marge de crédit auprès de la Working Women’s Credit Society. Les facteurs suivants ont présidé au succès de cette entreprise :

La démarche adoptée par le WWF consistait à adapter la technologie aux activités des femmes, et non le contraire. Il s’agissait de mettre en pratique les recommandations du congrès de Nairobi, c’est-à-dire que les technologies de transformation des aliments devaient être conçues et implantées de façon à donner aux femmes l’accès aux nouvelles techniques et à ses avantages, sans toutefois éloigner les travailleuses de leurs moyens de subsistance s’il n’y avait aucune autre solution de rechange ( ONU, 1985b, par. 184 ).

Du bétail pour l’alimentation et la production de revenus

Le projet Livestock-for-Landless, autre activité du WWF en milieu rural, a donné aux femmes la chance d’établir des entreprises de production laitière et de vente de produits laitiers. Il s’agit d’un exemple éloquent de collaboration réussie entre une ONG et un gouvernement ( Azad, 1985 ). « Nous ne crevons plus de faim », déclaraient des femmes qui, avant le début du projet, gagnaient 60 roupies3 par mois à travailler 8 à 10 heures par jour. Grâce au bétail obtenu dans le cadre du projet, elles gagnaient désormais de 100 à 200 roupies par mois. On peut attribuer la réussite du projet aux éléments suivants :

Technologies adaptées de transformation des aliments

Des pêcheuses de la Sierra Leone furent les premières à adopter, à adapter et à mettre à l’essai des technologies de conditionnement du poisson avant la mise au point de matériel plus efficace, plus rentable et plus durable ( Steady, 1985 ). Au tout début, ces femmes employaient des méthodes simples comme la fumaison, le séchage solaire, le grillage, la friture et la salaison pour conserver le poisson. Elles ont commencé par utiliser un fumoir simple. Puis, dans les années 1950, des pêcheurs du Ghana ont introduit des techniques de pêche et de conditionnement du


3 En février 1995, 30 roupies indiennes valaient 1 dollar américain.

poisson que les femmes ont adaptées pour mettre au point un fumoir plus efficace leur permettant de traiter de plus gros poissons et de percer le marché urbain en pleine expansion de la Sierra Leone et du Libéria voisin.

Dans les années 1980, la République fédérale d’Allemagne a financé un projet d’implantation d’un fumoir plus efficace. Ce projet a intéressé les femmes en raison de ses avantages : réduction de 60 % de la consommation de carburant ; réduction des frais de réparation permettant d’économiser de 160 à 200 leones par mois en frais d’exploitation ; économie de temps ; simplicité et sécurité accrues ; durabilité deux fois plus grande. Même si la claie de séchage devait être manipulée par deux personnes, le nouveau fumoir avait un taux de rendement considérablement supérieur et a permis aux familles participantes d’accroître leurs revenus. Voici les facteurs qui ont rendu possible l’adaptation de cette technologie.

Efforts des gouvernements

Dans certains pays, les gouvernements ont pris des mesures pour accroître l’accessibilité et le contrôle des facteurs de production par les producteurs mêmes. Par exemple, le Parti africain pour l’indépendance de la Guinée-Bissau et du Cap-Vert s’est d’abord attaqué aux conflits idéologiques afin de rendre les réformes équitables ( Urdang, 1979 ). Il a procédé en suivant les étapes suivantes : éducation sur les conflits idéologiques ; modification de la division des tâches domestiques entre les sexes ; socialisation de la production à l’intérieur des ménages ; début de la réorganisation structurelle. En 1978, on pouvait déjà constater une réorientation sociale et un remodelage des systèmes agricoles.

L’usage de la science et de la technologie en Inde est particulièrement intéressant. Dans ce pays, qui jadis souffrait de la famine et

devait importer ses aliments, le gouvernement au pouvoir après l’indépendance s’est employé à réaliser la sécurité alimentaire, du moins à l’échelle nationale, en investissant dans la science et la technologie. Des mesures ont été prises pour consolider les fondements scientifiques de la productivité. On a mobilisé une équipe de scientifiques et renforcé les centres de recherches, préparant ainsi le terrain à la révolution verte.

L’Inde compte une vaste population de personnes sans terre et l’insécurité alimentaire est donc le lot des pauvres. Elle enregistre des surplus nationaux de produits alimentaires, alors que de nombreux habitants souffrent de malnutrition. Bien que la technologie de la révolution verte ait parfois nui aux relations sociales, à l’économie et à l’environnement, l’Inde a montré qu’on peut arriver à une productivité suffisante grâce à une base solide en science et en technologie. Peut-être que les questions sociales soulevées par cette réussite nationale feront ressortir les lacunes inhérentes de la science et de la technologie modernes.

Aux Philippines, le gouvernement a décidé d’investir dans l’éducation scientifique des femmes ( Gapasin, 1993 ). Aujourd’hui, il peut se vanter d’avoir l’une des plus fortes proportions au monde ( 50 % ) de femmes scientifiques spécialisées dans les sciences physiques et naturelles.

Recommandations

Nous avons décrit le paradoxe entre le nombre croissant de personnes menacées par l’insécurité alimentaire et les efforts internationaux pour remédier à la faim dans le monde. Même si les gouvernements nationaux reconnaissent la nécessité de l’autosuffisance alimentaire, la plupart des pauvres demeurent marginalisés car les biens, l’information et la technologie sont entre les mains des personnes ayant la plus grande influence financière et politique.

Les structures de pouvoir dominées par les hommes ne sont pas conçues pour se rapprocher des femmes à une époque où l’on reconnaît la précieuse contribution de celles-ci à l’agriculture, en particulier à la production alimentaire. Dans le contexte familial, les femmes n’ont pas suffisamment accès à la technologie productive. Dans celui des institutions et des gouvernements nationaux, les politiques mises en œuvre perpétuent la discrimination contre les femmes en les empêchant d’avoir accès aux terres, aux arbres, à la technologie, au crédit, aux marchés, etc., et en les privant de tout contrôle. On ignore encore comment se servir du bagage de connaissances des femmes pour améliorer la science et la technologie modernes et intensifier les efforts des femmes.

La sécurité alimentaire exige des stratégies qui donnent aux collectivités la possibilité de contrôler et d’orienter les choix et le

développement technologiques. Voici des recommandations qui vont dans ce sens :

Cette page est laissée intentionnellement en blanc.

Chapitre 5
Crise d’énergie, crise de pouvoir

La planification énergétique au service du développement

Judi Wangalwa Wakhungu et Elizabeth Cecelski

Au cours des vingt dernières années, l’énergie est passée d’une question technique peu connue à une affaire d’importance civique et politique. Les hausses spectaculaires des prix du pétrole en 1973 et 1974 ainsi que les changements subséquents qu’a connus le marché pétrolier ont donné lieu à une multitude de politiques et de publications sur la gestion des ressources énergétiques. Deux de ces ouvrages, The Limits to Growth ( Meadows et al., 1972 ) et A Blueprint for Survival ( Goldsmith et al., 1972 ), ont mis en garde contre les conséquences de l’utilisation excessive de ressources naturelles comme le pétrole dans la société industrielle. Eckholm ( 1975 ) a comparé la diminution des ressources pétrolières à l’accélération du déboisement en Afrique, en Asie et en Amérique latine. À partir de là, les analystes des politiques énergétiques ont commencé, à juste titre, à s’intéresser au secteur de l’énergie domestique en mettant un accent particulier sur le rôle des femmes. En 1981, l’ONU tenait une conférence qui avait pour objet d’examiner la pertinence des techniques d’énergie renouvelable à petite échelle dans les pays en développement ( Foley, 1991 ). Dans l’empressement d’examiner ces problèmes, les questions socio-économiques telles que les rôles des hommes et des femmes, qui auraient pu orienter la formulation des politiques, n’ont pas été complètement saisies ( Leach et Mearns, 1988 ). Selon Sontheimer ( 1991, p. 83 ) :

Les nouvelles technologies agricoles rendent souvent la vie des femmes encore plus difficile. Lorsqu’un homme reçoit du crédit pour acheter un cultivateur ou partager un tracteur, il se met aussitôt à cultiver plus de terre. Sa femme et ses filles doivent alors désherber une plus grande superficie de terre. Lorsque des essences d’arbres « améliorées » à croissance plus rapide sont implantées, elles donnent souvent lieu à une culture commerciale, souvent au détriment des essences polyvalentes

qu’utilisent les femmes pour l’alimentation et la production de fourrage ainsi que pour la production de revenus [  . . . ]. À Bornéo, région riche en bois d’œuvre, les hommes et les femmes travaillent depuis toujours à la coupe du bois en équipes familiales. Avec l’avènement des tronçonneuses lourdes pour améliorer la productivité, les femmes ont été exclues d’une activité qui avait une valeur sociale aussi bien que financière. ( traduction libre )

Les participants à la Conférence des Nations Unies sur la science et la technique au service du développement ont reconnu que tous les groupes de la société ne jouissaient pas dans la même mesure des avantages de la science et de la technologie modernes ( ONU, 1979b ). En fait, il se peut que la science et la technologie aient eu des effets négatifs sur le statut socio-économique des femmes et sur leur apport au processus de développement. En outre, les disparités sont beaucoup plus grandes dans les pays en développement que dans les pays industrialisés ( Sontheimer, 1991 ). Ce point de vue a été repris dans Les Stratégies prospectives d’action de Nairobi pour la promotion de la femme ( ONU, 1985b ) qui demandent que soient examinés les effets possibles et réels de la science et de la technologie sur les facteurs qui influent sur l’intégration des femmes dans différents secteurs, leur santé et leur statut socio-économique.

Cependant, la planification énergétique traditionnelle, qui dépend beaucoup des progrès scientifiques et technologiques, repose sur l’hypothèse voulant que les effets des technologies énergétiques soient les mêmes pour les hommes et les femmes. Cette façon de voir est d’autant plus tenace que, jusqu’à tout récemment, nous disposions de peu de renseignements sur le rôle actif et productif des femmes dans le domaine de l’énergie. Cecelski ( 1992 ) soutient que cette approche superficielle a été malencontreuse ; non seulement les femmes, mais également toutes les questions socio-économiques ont été exclues du paradigme énergétique.

Sans raison pertinente, les postes importants dans la société, dans le domaine de la science et de la technologie et, partant, dans le secteur de l’énergie, sont réservés aux hommes ( Overholt, 1984 ; Rothschild, 1988 ; Østergaard, 1992 ). Les objectifs de la science et de la technologie reflètent ceux de la société ainsi que les structures politiques à l’intérieur desquelles la science et la technologie s’insèrent ( Morin, 1993 ). Ce faisant, la science et la technologie en tant qu’activités comprennent des éléments subjectifs, qui se manifestent par des jugements de valeur, et objectifs ( Bleir, 1984 ) qui influent sur l’orientation de la recherche scientifique et son application aux questions pratiques liées à l’énergie : les problèmes abordés, les expériences menées et les recherches énergétiques soutenues. Il ne faut pas en déduire que la science et la technologie sont fondamentalement masculines ; cependant, comme elles évoluent dans une société patriarcale, le savoir des femmes

en a été exclu et les résultats pratiques de ces disciplines sont davantage axés sur les hommes ( Harding, 1986 ; Schiebinger, 1989 ; Noble, 1992 )

Ainsi, l’énergie est synonyme de travail et d’énergie cinétique, potentielle, massique ou calorifique. Les technologies énergétiques, comme les moteurs, les surgénérateurs et les turbines, transforment l’énergie en forme utilisable, telle que la chaleur, le travail mécanique et l’électricité. Le travail produit au moyen de l’énergie métabolique et des techniques énergétiques à petite échelle fondées sur la biomasse est considéré comme secondaire. Le statu quo est à l’avantage des groupes socio-économiques qui ont accès aux ressources et aux technologies énergétiques de pointe au détriment de la très grande majorité de la population mondiale qui ne peut pas se les permettre. La situation est particulièrement grave dans l’hémisphère sud où une grande partie de la population la plus pauvre est constituée de ménages dirigés par des femmes en milieu rural et en milieu urbain ( Sontheimer, 1991 ).

Énergie et développement

L’énergie constitue un élément essentiel de l’économie moderne. La prestation de services énergétiques sous forme de cuisson, de chauffage, d’éclairage, de moteurs, d’appareils ménagers et de procédés industriels compose une importante proportion de l’économie mondiale. Presque toute l’énergie disponible ( combustibles fossiles, énergie tirée de la biomasse, énergie éolienne et rayonnement incident ) procède du soleil ou, dans le cas de l’énergie nucléaire, du processus d’évolution cosmique qui a donné naissance au système solaire. De plus petites quantités d’énergie proviennent de la lune ( énergie marémotrice ) ou du noyau de la terre ( énergie géothermique ). Les combustibles fossiles fournissent actuellement 78 % de l’énergie consommée dans le monde, en regard de 18 % pour l’énergie renouvelable, notamment l’hydro-électricité et l’énergie tirée de la biomasse, et de 4 % pour l’énergie nucléaire ( Davis, 1990 ).

Les pays de l’hémisphère sud dépendent en grande partie de l’énergie non commerciale. Par conséquent, leur consommation énergétique par habitant est beaucoup plus faible que dans les pays de l’hémisphère nord qui, cependant, consomment les deux tiers de l’énergie mondiale. Les progrès technologiques permettent aux pays industrialisés d’utiliser l’énergie plus efficacement. En raison de l’inefficacité généralisée, les pays en développement doivent consommer 40 % d’énergie de plus pour produire des biens et services équivalents ( Lenssen, 1993 ). Ces sources d’inefficacité évidentes ( qu’il s’agisse de cimenteries, d’ampoules électriques, de véhicules, de fourneaux, etc. ) sont autant d’occasions de réduire la quantité et le coût de l’énergie tout en augmentant les services qu’elle fournit ( Wakhungu, 1993 ).

Dans leurs initiatives visant à améliorer les conditions de vie des habitants de l’hémisphère sud, les planificateurs multilatéraux et bilatéraux des questions énergétiques se sont fondés sur une hypothèse douteuse : il faut accroître l’approvisionnement énergétique pour hausser le niveau de vie. Comme on relève une consommation élevée d’énergie dans la plupart des pays industrialisés, cette hypothèse semble logique. Toutefois, dans les faits, l’erreur de ce raisonnement qui consiste à faire correspondre la consommation d’énergie et le rendement économique apparaît évidente. Au cours des trente dernières années, les pays du sud ont plus que quadruplé leur consommation d’énergie. Or, les politiques énergétiques qui ont permis cette croissance se sont accompagnées de bouleversements — chocs pétroliers, dette étrangère considérable, détérioration de l’environnement, problèmes de santé — et, paradoxalement, de graves pénuries énergétiques ( Lenssen, 1993 ).

Il faut instaurer un nouveau modèle de consommation énergétique. On croit de plus en plus que les liens entre l’énergie, l’environnement et le bien-être de la société sont inextricables. Bien que l’énergie fasse partie intégrante du développement, l’accroissement de l’approvisionnement énergétique ( p. ex. par l’entremise de projets à grande échelle ) ne garantit pas une amélioration du bien-être de la société. Ce sont les services énergétiques, non l’énergie en soi ni les solutions techniques, qui répondent aux besoins des gens ( Wakhungu, 1993 ). En mettant l’accent sur les gens, qui doivent avoir accès au savoir-faire et aux ressources, on rend la question de l’énergie et du développement beaucoup plus sensible aux facteurs liés à la différenciation sexuelle.

Connaissances empiriques, énergie et différenciation sexuelle

L’intérêt considérable manifesté à l’égard de la question de l’énergie et de la différenciation sexuelle remonte à la crise du bois de chauffage qu’ont connue beaucoup de pays de l’hémisphère sud dans les années 1970. Un nombre important de recherches ont été menées ( voir Cecelski, 1992 ) et les initiatives des Nations Unies pour examiner le rôle des femmes dans les questions énergétiques se sont intensifiées, mais la plupart de ces travaux portaient sur les programmes relatifs aux fourneaux et au bois de chauffage. Dans les années 1980, différentes politiques énergétiques ont cerné le rôle essentiel joué par les femmes dans les secteurs de l’énergie domestique et de la foresterie. Dans ces politiques, les femmes étaient dépeintes de différentes façons, notamment :

L’analyse documentaire de Cecelski ( 1992 ) nous ramène à la dure réalité : les nuances touchant l’intégration des facteurs liés à la différenciation sexuelle dans les questions énergétiques et le développement ne sont pas encore entièrement saisies. Par exemple, des recherches sur les répercussions du savoir-faire en science et en technologie, des progrès scientifiques et technologiques et des politiques énergétiques modernes sur la vie des femmes sont requises de toute urgence ( Sontheimer, 1991, p. 83–84 ) :

Par exemple, le beurre de karité, qu’on obtient par la transformation de la graine d’un arbre, Butyrospermum parkii, est la principale huile de cuisson utilisée dans bien des régions semi-arides d’Afrique. Les femmes vendent les excédents. Cependant, le procédé de transformation exige du chauffage et il faut battre la mixture pendant une longue période. Les femmes ont souvent demandé des technologies qui permettraient de réaliser des économies sur les plans de la main-d’œuvre et de l’énergie, mais ces technologies n’ont toujours pas été élaborées. ( traduction libre )

Néanmoins, on a jeté les bases d’initiatives futures qui mettront la science et la technologie et les questions liées à la différenciation sexuelle au programme énergétique, ce qui devrait permettre de résoudre bon nombre de nos problèmes actuels en matière d’énergie. Les femmes pourront-elles participer de plus en plus à l’élaboration de notre futur programme énergétique? Quel rôle des organismes tels que l’ONU peuvent-ils jouer pour faciliter le processus? Les femmes ont un rôle à jouer dans l’élaboration des politiques énergétiques à tous les paliers, qu’il s’agisse de R-D, de mise en œuvre ou de direction dans les tribunes internationales.

Thèmes stratégiques majeurs et recherches futures

Bien que la science et la technologie soient essentielles à l’innovation dans le domaine de l’énergie, on a fait peu d’efforts concrets afin d’améliorer la position subalterne des femmes dans la domaine de l’élaboration des politiques par l’utilisation explicite des connaissances scientifiques et technologiques. Les questions de différenciation sexuelle qui influent sur l’innovation et la diffusion dans le secteur de l’énergie sont examinées dans le présent document au regard des facteurs suivants :

En ce qui concerne les deux premiers thèmes, il n’existe pas de modèles à évaluer, mais des sujets de recherches futures sont suggérés. Cette lacune illustre le fossé entre les politiques et les mesures concrètes, ainsi que la rareté des renseignements sur les questions touchant les femmes dans le secteur énergétique dominant. Les deux autres thèmes sont bien documentés. Des progrès importants ont été accomplis en vue de consolider la formulation des politiques ainsi que la nature des politiques elles-mêmes. Cependant, il reste encore beaucoup à faire, notamment mobiliser davantage les femmes et intégrer plus efficacement leurs préoccupations dans l’élaboration et la planification des politiques, et utiliser plus efficacement la science et la technologie pour faire avancer ce processus.

Éducation et formation en gestion des ressources énergétiques

Dans le modèle scientifique et technologique actuel, l’énergie constitue un domaine très technique et, partant, dominé par les praticiens des sciences fondamentales, du génie, des mathématiques et de l’économique ainsi que par les politicologues, les sociologues et les avocats. Ces secteurs d’activité, en particulier les sciences fondamentales, le génie et les mathématiques, demeurent la chasse gardée des hommes. Par exemple, aux États-Unis, seulement 16 % des scientifiques et ingénieurs salariés sont des femmes. Malgré les mesures prises pour redresser ce déséquilibre, les taux mondiaux d’érosion des effectifs féminins en sciences et en génie, particulièrement en physique et en géologie, sont élevés ( Holloway, 1994 ). Cette situation est exacerbée par le fait que les hommes de science ont beaucoup de difficulté à

comprendre les obstacles que les femmes doivent surmonter pour poursuivre une carrière en science, en mathématiques et en génie ( Lane, 1994 ). Comme le font remarquer Kammen et Lankford ( 1991 ) :

Dans leur commentaire sur la cuisson des aliments grâce au rayonnement solaire, Kammen et Lankford parlent avec fierté du caisson de cuisson. Cependant, ce modèle souffre de plusieurs lacunes ; ainsi, il faut faire cuire les aliments à la lumière directe du soleil et au milieu de la journée. En outre, il est dépourvu de dispositif de stockage d’énergie et ne peut servir à la friture.

Dans le but de résoudre certains de ces problèmes, un cuiseur doté de lentilles de Fresnel a été conçu. Une grande lentille de Fresnel est utilisée pour chauffer un conteneur entouré d’une cavité annulaire remplie de sels ammoniés de chlorure de magnésium et de chlorure de calcium. La chaleur est stockée chimiquement dans ces éléments et est libérée sur demande à 300 ˚C.

Un autre système également muni d’un dispositif de stockage mais moins coûteux que le précédent a recours à des tuyaux thermiques qui servent de capteurs paraboliques et plans. Ce système fait intervenir un évaporateur ayant un effet d’ombrage minimal placé au foyer du capteur solaire. L’énergie qui frappe l’évaporateur est transmise rapidement au condensateur situé à l’extrémité du tuyau thermique. Le condensateur, sous forme de cavité de cuisson, est situé à l’ombre ou à l’intérieur de la cuisine. Comme la cavité de cuisson placée à l’ombre est bien isolée, les pertes attribuables au vent sont évitées. Ce système utilise l’énergie solaire et ne permet pas de pertes de circulation inverse puisqu’il fonctionne comme une diode. En raison de la propriété isotherme des tuyaux, les températures sur un capteur plan muni d’un tuyau thermique suivront forcément les températures du condensateur. [ A. Jagadeesh, Society of Science for the People, 2/210, Nawabpet, Nelloore-524002, Andhra Pradesh, Inde. ]

[ Réponse de Kammen et Lankford ] La lettre de Jagadeesh ressemble à plusieurs autres que nous avons reçues en réponse à notre article. Elle décrit des modèles techniquement complexes de cuiseurs solaires qui parviennent à des températures supérieures à notre caisson de cuisson plus simple. Ce qu’il faut se demander, c’est s’ils seront utilisés.

En plus d’une conception complexe et plutôt coûteuse, l’un de ces modèles utilise des batteries au sel de chlorure de magnésium qui pourrait être nocif pour le bétail ou les enfants si les batteries étaient jetées ou brisées et si les sels qu’elles contiennent étaient consommés.

Nous sommes tout à fait d’accord avec l’idée qu’il faut une variété de technologies solaires et d’autres systèmes d’énergie renouvelable pour favoriser l’autosuffisance énergétique, mais nous croyons que Jagadeesh a fait erreur pour ce qui est des fourneaux. Nous avons constaté que lorsque l’utilisateur final ( presque toujours une femme ) fabrique son propre fourneau, il est très intéressé à l’utiliser. Si quelqu’un fabrique le fourneau ou certaines de ses composantes et le lui donne, l’utilisateur est beaucoup moins intéressé. Pour cette raison, et cela jusqu’à ce que le matériel de cuisson par rayonnement solaire soit devenu courant, nous estimons qu’il est essentiel de choisir un modèle qui pourra être fabriqué localement afin que cette technologie soit généralement acceptée.

Les ramifications du sexisme dans le secteur de l’énergie domestique sont bien connues. En voici quelques exemples :

Les caractéristiques éventuelles du sexisme dans le secteur de l’énergie moderne de différents pays demeurent inconnues.

Le fait de négliger l’éducation et la formation peut nuire considérablement aux efforts de développement énergétique et miner la pleine participation des femmes au processus de développement. Trop souvent, on pense que les femmes n’ont pas la capacité d’appliquer des connaissances pertinentes à leurs problèmes énergétiques et sont dépourvues des compétences de négociation essentielles à la conception et à la mise en œuvre des réformes des politiques énergétiques.

Une foule de documents recommandent la formulation de politiques dans ce domaine. Par exemple, Les Stratégies prospectives d’action de Nairobi pour la promotion de la femme ( ONU, 1985b ) soutiennent qu’il faudrait offrir aux femmes plus d’occasions de poursuivre des études en science, en génie et en mathématiques, et les encourager en ce sens. Elles demandent que les femmes participent pleinement à toutes les décisions concernant la mise en œuvre de la science et de la technologie.

Or, les connaissances et les compétences pertinentes dont les femmes ont besoin pour améliorer leur efficacité dans le domaine de l’analyse des politiques énergétiques ne sont pas précisément établies. Il est donc difficile de concevoir des programmes d’études et le matériel pédagogique connexe sans savoir exactement de quelle formation les femmes ont besoin. L’écart entre le discours et les actes, dans le contexte

de l’énergie, est fort évident dans ce cas. Les initiatives visant à donner aux femmes une éducation scientifique et technologique en énergie sont peu nombreuses en dépit des efforts des Nations Unies et d’autres organismes internationaux.

Cependant, l’Institut international de recherche et de formation pour la promotion de la femme ( INSTRAW ), de concert avec les Volunteers in Technical Assistance ( VITA ), met en œuvre un projet ayant pour objet d’améliorer les liens entre les femmes et les politiques, les programmes et les projets du secteur énergétique en mettant un accent particulier sur les sources d’énergie nouvelles et renouvelables. Financé par le Bureau des services d’appui aux projets du Programme des Nations Unies pour le développement ( PNUD ), le but du projet s’énonce comme suit :

Élaborer une approche systématique à l’intégration complète des femmes dans les grands programmes de développement énergétique, y compris leur planification, en démontrant, par l’entremise de projets pilotes, comment les femmes peuvent être incitées à participer pleinement à l’étude de ces questions sectorielles. Le projet contribuera également à réorienter, à réorganiser et à mieux coordonner les mesures actuelles de différents ministères et organismes en vue d’assurer une participation plus efficace des femmes aux programmes et aux projets énergétiques [ mandat de l’INSTRAW, par. 60 ].

Pendant la première année, les responsables du projet devraient notamment faire une analyse de la situation, élaborer une approche méthodologique préliminaire, établir un cadre de fonctionnement et un programme d’activités visant à faire participer les femmes plus efficacement aux activités du secteur énergétique, préparer une réunion consultative nationale de haut niveau et élaborer le projet de programme de formation [ par. 62 ].

Les différentes contraintes qui entravent une participation plus efficace des femmes aux différents paliers du secteur énergétique, selon l’analyse de la situation menée dans les deux pays participants, comprennent le manque d’éducation, l’absence de participation des femmes aux projets énergétiques ou de consultation des femmes à ce sujet, la mise en œuvre de projets énergétiques non destinés aux femmes, le manque d’information et de formation, le manque d’engagement des femmes [ par. 65 ].

Quelques autres projets dignes de mention insistaient sur le rôle important des femmes dans les secteurs de l’énergie domestique et informelle. Par exemple, les ouvrages de technologie alimentaire élaborés par le Fonds de développement des Nations Unies pour la

femme ( UNIFEM ) renseignent les femmes sur des techniques alimentaires leur permettant de réduire leur charge de travail ( voir p. ex. UNIFEM, 1993b ). L’Intermediate Technology Development Group ( ITDG ) et le Stockholm Environment Institute ( SEI ) ont élaboré des manuels portant sur un éventail de technologies d’énergie renouvelable touchant une variété de secteurs ( Kristoferson et Bokalders, 1991 ). L’Institut de développement économique ( IDE ) de la Banque mondiale organise des colloques sur la planification et les politiques énergétiques à l’intention des cadres supérieurs ( dont certains sont des femmes ) de différents organismes énergétiques ( Siddayao, 1990 ). Cependant, aucune de ces initiatives ne porte expressément sur les femmes.

Parce que les questions reliées à l’énergie touchent pratiquement tous les secteurs de la société, les programmes d’éducation et de formation en énergie ont une vaste portée. Ils touchent les universités, les établissements de recherche, les instituts de formation technique, les programmes officiels et non officiels destinés aux décideurs et aux planificateurs en matière d’énergie, ainsi que les activités conçues pour sensibiliser davantage le grand public aux questions énergétiques ( Unesco, 1981 ). La recherche devrait découvrir l’approche pédagogique nécessaire pour permettre aux femmes de toutes les couches de la société d’acquérir les compétences dont elles ont besoin pour faire des choix éclairés dans le domaine énergétique. Pour ce faire, il y aurait lieu d’élargir l’initiative de l’INSTRAW et de contrôler les résultats des projets pilotes au Burkina Faso, au Malawi, au Mali et en Zambie.

Les femmes doivent mieux comprendre les questions énergétiques qui sont soulevées, c’est-à-dire l’orientation des politiques actuelles et la voie à prendre. À l’échelle internationale, il faudra prendre bientôt des décisions pénibles en raison de facteurs économiques, politiques et environnementaux. Les solutions miseront sur la conservation ( le choix le moins coûteux dans l’immédiat ) et d’autres sources d’approvisionnement énergétique, notamment celles auxquelles on recourt déjà, comme l’hydro-électricité, et les sources renouvelables, comme le soleil et le vent, qui auront un rôle croissant à jouer. Il faut utiliser de nombreuses ressources énergétiques ; des recherches doivent être menées par des hommes et des femmes pour que les meilleures solutions puissent être mises en œuvre au moment voulu. Les domaines où l’apport des femmes est actuellement lacunaire comprennent les suivants :

Comment accroître la participation des femmes au processus décisionnel en matière d’énergie? Quelle forme prendront l’éducation et la formation en énergie qui seront offertes aux femmes, le cas échéant? Comment les rôles des femmes et des hommes seront-ils dépeints dans les méthodes pédagogiques? Les domaines d’étude suivants sont suggérés :

Éducation et formation de longue durée : Il serait opportun de déterminer comment on peut offrir une éducation et une formation de longue durée aux hommes et aux femmes en intégrant des notions liées à l’énergie dans le programme d’études de toutes les disciplines pertinentes. Il est donc approprié d’établir si l’éducation en matière d’énergie a sa place dans tout le processus de scolarisation, du niveau primaire au niveau secondaire, en passant par les établissements d’enseignement technique et les universités. Il y aurait lieu également de déterminer comment assurer la formation des enseignants et des professeurs à chacun de ces niveaux, et de préparer des programmes d’études et du matériel pédagogique portant sur l’énergie. Les questions énergétiques peuvent être présentées globalement ( des ressources aux technologies énergétiques en passant par la production d’électricité, p. ex. ) et dans le contexte du développement.

Dans les régions rurales des pays en développement, il serait particulièrement important de souligner les questions énergétiques au niveau primaire, car la plupart des filles ne suivront peut-être aucun autre cours structuré par la suite. En outre, les attitudes inculquées à ce stade envers l’énergie pourraient marquer profondément non seulement les élèves, mais également leurs parents. Ce faisant, le grand public pourrait être davantage sensibilisé aux questions énergétiques ( p. ex. aux techniques de conservation de l’énergie ). Les programmes d’études

pourraient comprendre l’entretien et la réparation des appareils énergétiques et l’adaptation de modèles étrangers en fonction des besoins et des matériaux locaux.

Éducation et formation à court terme : Pour faire connaître les derniers progrès dans le domaine de l’énergie, de nombreux pays ont élaboré des cours de courte durée pour les planificateurs énergétiques de tous les paliers, les enseignants et les professeurs, les fonctionnaires, les travailleurs du secteur privé et les agents de vulgarisation ( Unesco, 1981 ). Il serait justifié d’entreprendre des recherches pour mettre à jour le matériel existant afin d’y inclure les questions liées à la différenciation sexuelle. Aux paliers local, national et international, les priorités en matière de recherche et d’intervention devraient être les suivantes :

Différenciation sexuelle et politique énergétique mondiale

Malgré l’absence d’une tribune où serait élaborée une politique énergétique mondiale uniforme, les politiques multilatérales et bilatérales ont des effets généralisés sur la disponibilité d’énergie, la qualité de l’environnement et le bien-être de tout un éventail de personnes, en particulier dans les pays en développement ( Cecelski, 1992 ). Le problème est exacerbé par le fait que les planificateurs en matière d’énergie à l’échelle internationale s’attardent peu aux rapports entre les rôles des hommes et des femmes, la gestion des ressources énergétiques et le bien-être de la société.

La participation accrue des femmes à l’élaboration des politiques énergétiques s’harmonise avec la recommandation d’Action 21

( ONU, 1992a ), qui préconise que tous les intéressés, surtout les femmes, participent au processus de développement et à la gestion des changements technologiques. Pourtant, la participation concrète des femmes est minime. Par exemple, l’ONU n’a toujours par rempli son engagement de favoriser la promotion des femmes afin qu’elles occupent 25 % des postes décisionnels ( Cecelski, 1992 ).

Quelles sont les conséquences des décisions prises au palier international en matière d’énergie sur l’environnement local, les moyens d’existence des femmes et d’autres groupes marginalisés de l’hémisphère nord et de l’hémisphère sud? Quels mécanismes lient ces questions aux paliers international et local? Qui prend ces décisions?

Ces questions ont fait l’objet d’une réunion d’experts intitulée Women, Energy and Environment : New Directions for Policy Research tenue en janvier 1994 à Dakar, au Sénégal ( IFIAS et IFAN, 1994 ). Cette réunion avait pour objet d’examiner trois phénomènes qui avaient suscité jusqu’alors peu d’intérêt : l’analyse critique des questions énergétiques mondiales ; les facteurs politiques qui façonnent ces questions ; les répercussions politiques, sociales et économiques de ces questions sur les femmes et l’ensemble de la société. Elle visait également à déterminer des sujets de recherche importants ( tels que la fixation des prix de l’énergie ainsi que la planification et les politiques énergétiques ) et à mettre sur pied un réseau non officiel de chercheurs, d’organismes et de donateurs intéressés à poursuivre ce programme.

Les participants à l’atelier ont suggéré différentes recherches, notamment les suivantes :

Mis à part le secteur de l’énergie domestique dans les pays en développement, peu d’efforts ont été déployés pour établir une corrélation entre le contrôle que les femmes exercent sur les questions énergétiques, d’une part, et la détermination des besoins des femmes ainsi que la diffusion efficace de nouvelles technologies énergétiques, d’autre part.

On ignore donc dans quelle mesure l’absence de planificatrices en matière d’énergie empêche de déterminer les exigences des femmes en matière d’énergie et d’y répondre. La participation accrue des femmes ne modifiera pas automatiquement le fonctionnement des organismes qui s’occupent de telles questions. Il est donc nécessaire d’étudier les attitudes des professionnelles qui travaillent dans les institutions de planification énergétique.

Des données ventilées selon le sexe sont également nécessaires pour déterminer la position des femmes par rapport aux hommes en ce qui concerne le processus décisionnel en matière d’énergie ; les effets des différentes politiques énergétiques sur les femmes et sur les hommes ; l’influence des femmes sur ces politiques. Un ensemble de planificatrices et de décideuses en matière d’énergie peut-il apporter une perspective différente à l’élaboration de politiques énergétiques?

Petites et moyennes entreprises

Les femmes jouent un rôle de premier plan dans de nombreuses PME énergivores ainsi que dans les industries à vocation domestique, notamment dans le traitement des aliments et des boissons ( voir également Marcelle et Jacob, dans le présent document ). Le rôle des femmes dans le secteur de l’énergie est perçu presque exclusivement sous l’angle de la consommation d’énergie domestique. En général, relativement peu de recherches ont été effectuées sur la consommation d’énergie dans les PME et encore moins sur le rôle des femmes dans la consommation d’énergie productive ( Gordon, 1986 ; Carr et Sandhu, 1987 ; de Treville, 1987 ). Par exemple, bien que les participants à la Conférence des Nations Unies sur les sources d’énergie nouvelles et renouvelables aient adopté le Programme d’action de Nairobi ( ONU, 1981 ), qui reconnaît que l’énergie est une question qui touche les femmes, la Conférence a surtout porté sur la consommation d’énergie à des fins de subsistance.

La production traditionnelle de biomasse, c’est-à-dire le ramassage et le transport du bois de chauffage ainsi que la production et la vente de charbon constituent une source importante d’emploi chez les femmes. Dans le Fayoum, en Égypte, 48 % des femmes travaillent dans différentes industries forestières de petite envergure. Dans la Sierra Leone, 80 % des vendeurs de bois de chauffage dans les villes sont des femmes. Quelque 250 000 femmes travaillent à ramasser des produits forestiers au Manipur, en Inde ( FAO, 1991 ). Au Gujurat, également en Inde, la majeure partie des revenus touchés par les transporteuses de bois de chauffage sert à acheter des aliments ( FAO, 1989 ).

Les industries à domicile dépendent souvent de la biomasse pour la production d’énergie. Ces industries sont généralement peu rémunératrices et exigent beaucoup de main-d’œuvre. Le travail est fatigant et parfois dangereux pour la santé des femmes. Il faut près de

106 heures pour traiter 30 kg de graines de karité. Pour préparer l’huile de palmier et d’autres huiles, il faut lever et déplacer de lourds conteneurs remplis de liquide chaud. Les femmes qui travaillent dans des industries utilisant la biomasse comme source d’énergie sont exposées aux brûlures et à la fumée, encore plus que les femmes qui utilisent la biomasse comme source d’énergie domestique et dont l’exposition est bien documentée. Les opérateurs sont exposés à la fumée, à d’autres émissions dangereuses, à la chaleur des chaudières et à la vapeur, souvent pendant de longues périodes ( RWEDP, 1988 ).

L’énergie consommée par ces industries, tant sur le plan de la main-d’œuvre que sur le plan des combustibles, est importante. On estime que les hôtels, les restaurants, les pensions de famille et les salons de thé au Népal consomment 816 865 t de bois de chauffage par année, soit près de la moitié de la consommation totale des industries rurales. À Mopti, au Mali, la transformation du poisson nécessite 40 000 t de bois annuellement. À Abidjan, on estime que la vente d’aliments dans les rues, la fumaison du poisson et la restauration consomment 60 % du bois de chauffage et 26 % du charbon utilisés dans la ville. En moyenne, les petites industries consomment probablement de 10 à 50 % du bois de chauffage dans les régions rurales et environ la même proportion dans les centres urbains consommateurs d’énergie tirée de la biomasse.

Les initiatives pour adapter les technologies traditionnelles ou à en importer de nouvelles ont pour objet d’économiser aux femmes du temps et des efforts, de libérer de la main-d’œuvre pour d’autres tâches, d’accroître les profits et le rendement, d’économiser le bois de chauffage et ainsi réduire le déboisement, d’augmenter la sécurité et d’améliorer la santé. Bon nombre d’activités effectuées dans les petites et moyennes entreprises nécessitent une quantité disproportionnée de combustible. La majeure partie du combustible est consommée par un petit nombre d’entrepreneurs, dont beaucoup font déjà partie de groupes organisés, de sorte que la diffusion et la commercialisation de nouvelles technologies est prometteuse ( Cecelski, 1992 ).

Cependant, l’évaluation inadéquate des besoins et le peu d’attention portée au savoir local se sont souvent traduits par un transfert de technologies soi-disant améliorées qui, en fait, sont moins efficaces que les méthodes traditionnelles. En Tanzanie, par exemple, pour préparer de la farine de maïs au moyen d’un moulin à main importé, il fallait sasser et moudre le grain à plusieurs reprises avant d’obtenir un produit de qualité acceptable. En outre, l’augmentation de l’efficacité suppose habituellement une production à grande échelle et peut facilement se traduire par la marginalisation des femmes productrices, qui travaillent souvent à temps partiel et à petite échelle, et le passage du contrôle du processus de production aux propriétaires masculins qui peuvent se permettre de faire les investissements en immobilisations nécessaires. En Indonésie, le gouvernement a favorisé l’utilisation d’appareils pour décortiquer le riz ; entre 1970 et 1978, 90 % du décorticage du riz s’est fait

au moyen de cette nouvelle technologie, mais près de 1,2 million d’emplois à Java seulement et 7,7 millions dans l’ensemble du pays ont été perdus en conséquence. La perte de revenu chez les broyeuses manuelles a atteint 50 millions de dollars américains par année, soit 125 millions de jours–femmes de travail ( Cecelski, 1990a ). Au Ghana, un projet a été mis en branle pour améliorer l’efficacité de la fabrication de charbon à partir de résidus de scieries. Cependant, les petits producteurs itinérants ont été incapables d’obtenir des terres pour y établir leur four, d’investir dans du nouveau matériel ou d’acheter les résidus dont la valeur s’était appréciée. Bien qu’environ 300 fabricants de charbon seulement aient été touchés, la plupart étaient des femmes ( Cecelski, 1992 ).

Les projets réussis ont soigneusement pris en compte non seulement la faisabilité technique, mais également des facteurs extérieurs au processus de production, notamment l’accès aux matières premières ( y compris la propriété de la terre et le contrôle des cultures commerciales ), l’accès au crédit, le contexte socioculturel, la gestion et l’organisation, la direction et la commercialisation. Le crédit et d’autres formes d’aide aux groupes de femmes constituent les stratégies les plus efficaces pour permettre aux femmes de posséder des technologies de traitement à plus grande échelle et plus efficaces, et d’en tirer profit. L’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture ( FAO ) a tenté d’identifier les petites industries tributaires de l’industrie forestière qui sont économiquement viables et qui méritent d’être soutenues et améliorées ( FAO, 1991 ).

Malgré les recherches et les projets existants, les lacunes présentes dans de nombreux domaines rendent essentiel l’établissement d’un programme de recherche. Par exemple, des recherches sur le rôle des femmes dans les entreprises énergivores de l’économie parallèle sont nécessaires. Nous devons en savoir plus, non seulement sur la consommation et la rareté des combustibles et leurs effets sur ces entreprises, mais également sur le rôle des femmes dans la rentabilité des entreprises et le revenu familial, les contraintes qui empêchent d’améliorer la productivité ( p. ex. le manque d’accès au crédit et l’absence de commercialisation ), l’organisation de cette économie et les effets de la disponibilité des aliments de rue sur le régime alimentaire, la nutrition et la santé ( Cecelski, 1990b ).

Il faut mener des études de cas sur le choix et l’utilisation de technologies énergétiques pour donner des exemples de projets réussis desquels on peut s’inspirer. Ceux-ci pourraient être diffusés par une meilleure vulgarisation des livres de référence sur les technologies alimentaires, comme ceux proposés par UNIFEM. Les organismes donateurs qui soutiennent des petites entreprises et des projets énergétiques pertinents pourraient également documenter leur situation, notamment :

Les questions liées à la différenciation sexuelle doivent être prises en compte dans l’élaboration de méthodes d’évaluation, immédiate et peu coûteuse des effets, à l’intention des responsables des projets et des organismes de développement, ainsi que dans la manière d’inclure l’économie parallèle et la main-d’œuvre non rémunérée dans les calculs nationaux.

Pauvreté et besoins fondamentaux

L’énergie n’est pas qu’un besoin fondamental en soi ; elle est également nécessaire pour la prestation de services tels que les transports, l’industrialisation, l’éducation, la santé, l’eau et les communications qui libèrent les gens d’activités fastidieuses et énergivores au profit d’activités plus productives. Le rôle des femmes dans la crise énergétique en milieu rural, à titre de consommatrices, de productrices, de victimes et de militantes, et leur rôle de pourvoyeuses des nécessités de base de la famille sont bien documentés ( Cecelski, 1992 ). Cependant, les femmes ont également un rôle de premier plan à jouer au regard de l’énergie en milieu urbain.

Les femmes sont dépeintes comme les consommatrices d’énergie tirée de la biomasse à des fins de subsistance dans les programmes d’amélioration des fourneaux en milieu rural et en milieu urbain. Dans les années 1980, lorsqu’on s’est aperçu que les tâches domestiques, notamment la cuisson des aliments, représentaient la plus grande partie de la consommation totale d’énergie ( et surtout de l’énergie tirée de la biomasse ) dans les pays en développement à faible revenu, les femmes sont devenues le groupe cible des initiatives qui favoriseraient les économies d’énergie majeures. Cependant, de nombreux programmes d’amélioration des fourneaux ont d’abord échoué, surtout parce qu’on cherchait des solutions techniques universelles au lieu d’analyser les conditions de consommation et d’approvisionnement locales et nationales. Les données étaient souvent fondées sur les connaissances limitées des hommes, et les fourneaux avaient été conçus par des ingénieurs masculins sans consulter les utilisatrices. Bon nombre de technologues professionnels ont eu de la difficulté à prendre en compte, à reconnaître, à utiliser, voire à respecter, l’expertise et le savoir traditionnels des femmes concernant les propriétés des combustibles, la préparation du bois, la construction des fourneaux et l’éducation communautaire, activités nécessaires à la conception et à la mise en œuvre

de fourneaux efficaces ( Kammen et Lankford, 1991 ; McGranahan et Kaijser, 1993 ).

Le rôle des femmes en tant que ramasseuses de bois de chauffage et de produits forestiers est également bien documenté, tout comme leur rôle connexe de gestionnaires des arbres et des ressources forestières ( FAO, 1989 ) :

Les arbres sont importants dans les économies rurales surtout à cause des usages auxquels les femmes peuvent les soumettre. Dans beaucoup de sociétés, c’est la femme qui doit trouver et transporter le bois de chauffage dont sa famille a besoin. C’est souvent la femme, et non l’homme, qui cueille les fruits sauvages et les noix, qui trouve le fourrage pour le bétail, qui fabrique les médicaments et d’autres produits à partir des matières ligneuses. Les maigres revenus qu’elle touche proviennent souvent d’activités qui se rapportent, directement ou indirectement, aux arbres et à la forêt. Dans bien des sociétés rurales, il existe donc un rapport particulier entre les femmes, la famille et les arbres [  . . . ].

Pourtant, ce fait a été rarement reconnu dans les programmes de développement antérieurs. Comme dans d’autres secteurs, trop de projets ont été involontairement dirigés vers les hommes si bien que parfois les femmes n’en ont pas profité ou, pire encore, ont été défavorisées par ces projets. ( traduction libre )

Le rôle des femmes dans le secteur énergétique urbain moderne a fait l’objet d’une moins grande attention, malgré son importance. Premièrement, les politiques de fixation des prix et de disponibilité ( y compris celles touchant les nouvelles technologies énergétiques, l’électrification, le crédit et les subventions au titre des combustibles ) déterminent l’accès des femmes aux combustibles et aux appareils les plus économes d’énergie et, partant, une partie importante de leur temps et de leur budget. Les dépenses en énergie touchent le budget familial ( représentant près de 20 % de ce dernier dans les villes africaines ), de sorte qu’il y a moins d’argent pour d’autres dépenses comme les aliments et l’éducation. Les femmes peuvent faire un apport valable à la politique de fixation des prix de l’énergie : leurs préférences, les coûts réels ( y compris les frais de main-d’œuvre pour la recherche de combustibles, les pénuries et les appareils ménagers ), les véritables avantages qu’elles peuvent tirer en tant que consommatrices de combustibles et les compromis qu’elles sont disposées à accepter ( Cecelski, 1992 ).

Les femmes peuvent également fournir un apport important aux politiques de conservation de l’énergie, en particulier pour ce qui concerne la consommation d’énergie domestique. On a tendance à croire que le rôle des femmes dans la consommation d’énergie prend fin au moment de l’abandon des combustibles traditionnels au profit de

combustibles commerciaux plus efficaces. Au contraire, les femmes ont encore un rôle essentiel à jouer pour ce qui est de la consommation d’énergie dans les sociétés modernes ou en état de modernisation, notamment dans les programmes de consommation et de conservation d’énergie. Ce sont surtout les femmes qui préparent les aliments ; de ce fait, elles ont des préférences bien marquées en ce qui concerne les combustibles et les appareils ménagers et ont leur mot à dire quant à l’achat de fourneaux et de combustibles. Les femmes influent sur la consommation directe et indirecte d’énergie dans leur ménage pour ce qui est du chauffage et de la climatisation, de la consommation d’eau chaude et des appareils électriques, ainsi que sur les périodes de consommation, notamment les périodes de pointe, et sur le transport. Les femmes sont les principales éducatrices des enfants et, à ce titre, elles forment leurs habitudes de consommation futures ( Cecelski, 1992 ).

Les mesures en vue d’améliorer l’efficacité des technologies existantes ( allant des technologies appropriées, tels que les moulins à céréales, aux fourneaux au kérosène plus efficaces, en passant par l’utilisation d’énergies renouvelables ) soulagent le fardeau des femmes qui peuvent alors remplir des tâches plus productives liées au développement. Par exemple, les femmes ne sont pas nécessairement défavorisées si elles n’ont plus à assurer la subsistance de leur famille parce que les hommes se chargent de ramasser du bois de chauffage à distance avec des animaux ou des véhicules ou investissent dans des broyeurs. Elles ont moins de choses à faire, et elles peuvent acheter des services qui, auparavant, leur demandaient des heures de travail. Le savoir traditionnel des femmes doit également être apprécié et les femmes doivent participer à la conception, à l’élaboration et à l’entretien d’installations et de services novateurs ( Sontheimer, 1991 ).

À l’heure actuelle, un certain nombre de formes d’énergie nouvelles et renouvelables sont réalisables sur le plan technique, mais elles ne le sont sur le plan financier que dans certaines régions éloignées ou à des fins spécialisées ( bien que, si l’on tient compte des coûts sociaux et environnementaux, elles semblent beaucoup plus intéressantes sur le plan économique ). Cependant, la hausse du prix des combustibles fossiles finira par rentabiliser les énergies renouvelables et l’amélioration du rendement énergétique. La centralisation ou la décentralisation de l’application des technologies d’énergie renouvelable influera vraisemblablement sur la mesure dans laquelle les femmes en profiteront ( Cecelski, 1992 ).

Le militantisme des organismes de femmes locaux et nationaux ainsi que le soutien et la promotion de leurs activités comptent parmi les facteurs les plus importants au regard des femmes, de l’énergie, de la pauvreté et de la satisfaction des besoins fondamentaux. À cause de leurs intérêts marqués et de leur point de vue différent, les femmes et les organismes qui les représentent se sont employés et ont réussi à modifier certaines politiques énergétiques. Lorsqu’elles sont convaincues de

l’utilité et de la faisabilité d’une technologie énergétique ou d’un plan de gestion forestière, les femmes se constituent en groupe de pression pour convaincre le ménage ou la collectivité d’investir les ressources nécessaires dans la mise en œuvre du projet. En revanche, lorsqu’elles sont convaincues des effets négatifs d’un projet et de la menace qu’il représente pour leur mode de vie, elles s’opposent avec la même vigueur aux soi-disant « améliorations ».

Même s’il existe suffisamment de recherches et de projets pour que bon nombre des recommandations soient réalisables, plusieurs lacunes rendent essentiel l’établissement d’un programme de recherche. L’amélioration des fourneaux, la foresterie rurale et la transformation des aliments ont fait l’objet de beaucoup d’études et de projets. Cependant, force nous est de déplorer l’absence d’études de cas bien orientées et axées sur les questions liées à la situation de la femme qui pourraient servir d’exemples et de modèles. Il y a eu encore moins de recherches et de projets sur la conservation de l’énergie, l’énergie renouvelable et la planification énergétique faisant intervenir la participation des femmes, et ceux qui ont été menés restent à documenter. De telles études de cas pourraient être diffusées par l’entremise d’UNIFEM à l’occasion de ses activités sur les technologies alimentaires. Les organismes et pays donateurs qui financent des projets d’énergie renouvelable pourraient également déterminer et documenter leurs propres projets.

Le rôle moins reconnu des femmes en tant que productrices d’énergie, travailleuses, gestionnaires et militantes devrait être mieux documenté. Par ailleurs, leur rôle dans le contexte global de la transformation des systèmes énergétiques et alimentaires ruraux et urbains, ainsi que des relations entre les institutions et les intervenants locaux, nationaux et internationaux, constitue également un sujet de recherche. Par exemple, il y a eu peu d’études sur les répercussions des changements énergétiques, des sources d’énergie nouvelles et renouvelables et des politiques énergétiques internationales sur les femmes.

Les facteurs touchant la différenciation sexuelle doivent être intégrés à des méthodes pratiques et stratégiques de recherche en matière de politiques énergétiques ; en outre, des modèles de recherche qui transforment efficacement les priorités des femmes en méthodes de recherche sur l’énergie devraient être favorisés. Parmi les domaines prometteurs, on relève la demande totale de services de transport, et notamment de transport de passagers ; la création et la commercialisation de produits axés sur les consommateurs ; la comptabilité nationale comprenant des données sur l’économie parallèle et la main-d’œuvre non rémunérée ; une analyse des avantages et des coûts sociaux et environnementaux ; des recherches participatives et des analyses socio-économiques qui fassent ressortir le savoir local et déclenche la participation des femmes au palier local.

Le contexte historique

En 1979, la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes ( ONU, 1979a ) mettait en relief la nécessité d’améliorer la condition des femmes dans la société en leur accordant un accès égal à l’éducation structurée et informelle et à la formation en science et en technologie ; de prendre en compte le savoir des femmes et de favoriser leur rôle dans l’élaboration et la mise en œuvre des politiques à tous les paliers ; d’améliorer les conditions de vie des femmes en favorisant l’utilisation de formes d’énergie propres comme l’électricité. Même si la Conférence sur la science et la technique au service du développement ( ONU, 1979b ) n’a pas traité expressément de l’énergie ni des ressources naturelles, les participants ont déterminé les effets différents de la science et de la technologie sur différents groupes socio-économiques ainsi que sur les hommes et sur les femmes. En outre, les délibérations ont souligné l’urgence d’encourager les femmes à poursuivre une carrière en science et en technologie.

En mai 1981, un atelier international sur les obstacles non techniques à l’utilisation des énergies nouvelles dans les pays en développement a été organisé conjointement par l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture ( Unesco ), le Center for Integrative Development, le Commissariat à l’énergie solaire, la Commission des Communautés européennes, le Conseil scientifique du Commonwealth, le Centre de recherches pour le développement international, la Rockefeller Foundation, l’Université des Nations Unies et le département américain de l’Énergie. Les participants ont reconnu que, pour faire progresser le développement des sources d’énergie nouvelles et renouvelables, il ne suffisait pas de régler les seuls problèmes techniques. Les débats ont fait ressortir des sujets plus délicats comme l’éducation et la formation, l’information, le conditionnement socioculturel, les coûts et le financement, les effets sur l’environnement, et d’autres questions qui influent sur la diffusion des innovations. Bien que les participants n’aient pas relevé la condition de la femme comme une question prioritaire, ils ont souligné l’importance d’établir des distinctions entre les groupes de la société comme condition préalable au choix des technologies énergétiques et à leur adaptation aux besoins précis de toutes les personnes qui les utilisent : les hommes, les femmes, les habitants des villes et des campagnes, les pauvres, les propriétaires ( Unesco, 1981 ).

En août 1981, la Conférence des Nations Unies sur les sources d’énergie nouvelles et renouvelables adoptait le Programme d’action de Nairobi ( ONU, 1981 ), qui avait pour principal objectif de favoriser la concertation pour le développement et l’utilisation des sources d’énergie nouvelles et renouvelables afin de répondre aux besoins énergétiques futurs, particulièrement dans les pays de l’hémisphère sud. Dans ce programme d’action, les préoccupations des femmes ont été exposées d’une façon plus positive et plus intégrée que dans la plupart des documents

antérieurs des Nations Unies. Cependant, le programme d’action met surtout l’accent sur la consommation énergétique à des fins de subsistance, comme en fait foi le paragraphe 13 :

La transition énergétique aura des répercussions directes sur le logement, les infrastructures, la santé, les mesures d’hygiène, la nutrition et le bien-être général dans les collectivités rurales et urbaines. [  . . . ] Il faudra prévoir des mesures pour assurer, au besoin, un approvisionnement suffisant d’énergie en cas de pénurie grave d’énergie de subsistance. La transition énergétique doit se faire en tenant compte des aspects sociaux, notamment du rôle des femmes en tant qu’agents et bénéficiaires du processus de développement, qui procède du fardeau particulier qu’elles ont à porter à titre de productrices et d’utilisatrices de l’énergie, notamment en milieu rural. ( traduction libre )

Les Stratégies prospectives d’action de Nairobi pour la promotion de la femme ( ONU, 1985b ) comprennent une section portant sur l’énergie ( annexe A ) ainsi qu’un paragraphe sur les technologies appropriées de transformation des aliments et de transport en milieu rural ( par. 215 ). La section sur l’énergie fait mention des femmes en tant que productrices, utilisatrices et gestionnaires des sources d’énergie et parle du soutien à la participation des femmes de la base à l’évaluation des besoins en énergie ainsi qu’à la conservation, à la gestion et à l’entretien technologiques et énergétiques. Y sont également abordés le remplacement du travail manuel par une forme d’énergie pour l’exécution des travaux domestiques et industriels — sans que les femmes ni les hommes perdent leur emploi — et la commercialisation de l’énergie tirée du bois de chauffage — sans que les femmes perdent leur revenu au profit d’intermédiaires et d’industries urbaines. On y parle également à plusieurs reprises de la nécessité de trouver de nouvelles sources d’énergie pour réduire le travail des femmes ( par. 219 et 221 ).

Les stratégies comprennent également des recommandations concernant la participation des femmes, à titre de pourvoyeurs et de bénéficiaires, à la formation et à l’application des mesures énergétiques, au développement technologique, à l’amélioration des fourneaux et des terrains boisés ainsi qu’au processus décisionnel et à la mise en œuvre à tous les paliers. Elles demandent aux gouvernements et aux ONG de fournir aux femmes des renseignements et des incitatifs à la formation et à l’éducation. Cependant, le document est muet sur les questions touchant la santé des femmes dans le secteur de l’énergie et ne fait qu’effleurer les questions liées à la foresterie et à l’environnement. En revanche, il mentionne à plusieurs reprises l’utilisation pacifique de l’énergie nucléaire par les femmes.

En 1992, les participants à la Conférence des Nations Unies sur l’environnement et le développement tenue à Rio de Janeiro ont abordé

les préoccupations énergétiques dans le contexte des changements climatiques. Action 21, document issu de la Conférence, parle de secteurs où des programmes pourraient être implantés pour assurer la protection de l’atmosphère, notamment la promotion de la transition énergétique, l’augmentation du rendement énergétique, la promotion des sources d’énergie renouvelables et la promotion de systèmes de transport durables ( ONU, 1992a ). La question de l’avancement des femmes est abordée dans l’ensemble du document.

Le chapitre 24 d’Action 21, qui traite de l’intervention internationale pour les femmes en vue d’un développement durable, recommande des programmes qui favorisent la diminution de la lourde charge de travail des femmes et des filles à la maison et dans la collectivité par l’entremise de plusieurs mesures : l’instauration de technologies sans danger pour l’environnement qui auront été conçues, élaborées et améliorées de concert avec les femmes ; l’accessibilité à des sources d’eau potable ; un approvisionnement suffisant en combustibles ; des installations sanitaires adéquates ( ONU, 1992a, 24.3 [ d ] ).

Le Projet de Plate-forme d’action de la Commission de la condition de la femme ( 1994 ) ne parle pas de l’énergie en soi, mais il contient les recommandations suivantes dont l’application pourrait contribuer à améliorer la situation des femmes dans le domaine de la prise de décisions en matière d’énergie :

Bien qu’elles soient valables en principe, ces initiatives de l’ONU et les lignes directrices qui les accompagnent ne sont généralement pas parvenues à faire progresser les femmes au regard des questions énergétiques. Malgré tous les débats, la réalité a beaucoup moins changé que le discours. Il y a encore loin de la coupe aux lèvres.

Cette page est laissée intentionnellement en blanc.

Chapitre 6
La santé du point de vue des femmes



Soon-Young Yoon

Une paysanne de Tamil Nadu, en Inde, vérifie dans ses bagages si elle a assez d’argent pour payer le médecin. Plus tard, un autobus la conduira dans une clinique d’une ville étrangère. À la hâte de savoir se mêle une certaine crainte. En effet, elle est enceinte pour la troisième fois et la famille de son mari lui a dit que cette fois-ci ce devait être un garçon. Elle a imploré les dieux, pris d’innombrables bains d’herbes et suivi presque toutes les instructions des aînées de son village. A-t-elle commis une faute impardonnable? Lors des deux accouchements précédents, c’est à peine si son mari a jeté les yeux sur les bébés. La famille avait absolument besoin d’un descendant masculin pour se sauver de la ruine, car un fils peut recevoir une dot appréciable en se mariant. La mère espère que le test de son nouveau médecin sera efficace, mais si l’amniocentèse révèle un bébé de sexe féminin, elle devra se faire avorter et faire une nouvelle tentative.

Cette histoire est le lot des femmes de l’Inde, de la Corée du Sud et d’autres pays où l’on utilise l’amniocentèse pour choisir le sexe des descendants. Elle illustre éloquemment que la science et la technologie modernes ne sont pas une garantie de santé améliorée pour les femmes. En réalité, la modernisation de la technologie médicale ne fait souvent qu’encourager l’inégalité entre les sexes, au lieu de la décourager. L’amniocentèse est une technique médicale d’avant-garde utilisée à l’origine pour déceler les anomalies génétiques en cas de grossesse à risque élevé ; elle permet aussi de déterminer le sexe du fœtus. Dans un seul hôpital de l’Inde occidentale, 700 personnes ont demandé de connaître le sexe du fœtus entre juin 1976 et juin 1977 : 250 de ces fœtus étaient de sexe masculin et 450 de sexe féminin. Tous les fœtus mâles ont été portés jusqu’au terme de la grossesse, mais 430 des 450 fœtus féminins ont été sacrifiés au moyen d’un avortement ( OMS/SEARO, 1989a ).

Cette situation s’explique en partie par le fait que l’on blâme les femmes pour leurs « échecs » reproductifs. Dans de nombreux pays, les femmes qui sont stériles ou n’ont pas de fils sont rejetées par la société, même si ce sont les gamètes du père, et non ceux de la mère, qui déterminent le sexe du bébé.

Beaucoup de femmes et de militants du domaine de la santé croient que l’ONU peut inciter les gouvernements à intervenir en faveur des femmes sur le plan de la santé. Ils espèrent également que les scientifiques, les chercheurs spécialisés dans les études féminines et les savants mettront leurs connaissances au profit des femmes.

Dans quelle mesure l’ONU a-t-elle réussi à relever ce défi? Comment les gouvernements nationaux peuvent-ils remédier à la situation? Comment les scientifiques doivent-ils aborder le lien entre la différenciation sexuelle et la santé? Le présent document a pour objet de répondre à ces questions. Il traite d’une vaste gamme de sujets, dont la nécessité d’examiner la santé et la différenciation sexuelle lors des débats portant sur la science et la technologie, les enjeux connexes ainsi que les tendances internationales et nationales. Il suggère également des interventions stratégiques et indique les résultats escomptés. Même s’il s’intéresse surtout aux pays en développement, il utilise parfois les données d’autres pays pour illustrer les tendances internationales.

La santé sous l’angle de la différenciation sexuelle

Pourquoi le secteur de la science et de la technologie devrait-il se préoccuper du lien entre la santé et la différenciation sexuelle? Le développement ne devrait-il pas contribuer à régler les problèmes de santé de tous les habitants de la planète? Au moins trois raisons expliquent pourquoi ce n’est pas le cas : les femmes sont des victimes du système de santé ; leur apport est sous-évalué ; les statistiques et la recherche sur la santé ne tiennent pas compte du sexe des personnes.

Les femmes, victimes du système de soins de santé

Dans les pays en voie d’industrialisation, ce sont en général des femmes qui fournissent les services de santé, soignent les personnes âgées et prennent les décisions qui concernent la santé de leurs enfants. Elles représentent un élément vital du développement national, à la fois sur le plan de la production et de la reproduction. Cependant, on attribue moins de valeur à leur vie qu’à celle des personnes qu’elles nourrissent et guérissent.

Selon des études récentes, la discrimination sexuelle que subissent les femmes pendant toute leur existence est un facteur déterminant de nombreux problèmes de santé se déclarant à l’âge adulte. La première étude importante des répercussions sur la santé de la discrimination sexuelle vécue durant l’enfance a révélé que les fillettes font plus souvent l’objet de diverses pratiques discriminatoires : par exemple, elles

sont nourries et soignées différemment des garçons ou sont négligées de diverses façons ( OMS, 1986 ). Depuis la publication de cette étude, le nombre de cas s’est accru, en particulier pour ce qui est de la différenciation sexuelle ayant trait à la nutrition, et à la mortalité et la morbidité infantiles. La négligence des fillettes, que l’on croyait confinée à la partie nord de l’Inde où près de 50 % des filles ont un poids de 70 % inférieur à la normale comparativement à 14 % des garçons ( OMS, 1992 ), est une pratique qui semble désormais s’étendre à presque toutes les régions en développement.

Ce sont les valeurs culturelles mâles qui sont transmises au sein des familles et qui déterminent notre façon de vivre. Un grand nombre de filles assument une part inégale des corvées familiales : elles transportent l’eau, récoltent le bois de chauffage, prennent soin de leurs cadets et « remplacent » leurs mères. De plus, les filles travaillent plus longtemps que les garçons et occupent des emplois moins productifs ( Yoon, 1982 ). En période difficile, comme ce fut le cas pendant la dernière récession mondiale, les filles doivent parfois quitter l’école pour que leurs frères puissent poursuivre leurs études. Le Fonds des Nations Unies pour l’enfance ( UNICEF ), l’Organisation mondiale de la Santé ( OMS ) et de nombreux gouvernements mettent l’accent sur les besoins des filles en matière de santé, mais ces efforts auront une portée limitée tant qu’ils ne seront pas combinés à des changements d’ordre économique, scolaire et autre.

Dans beaucoup de pays en voie d’industrialisation, les adolescentes sont le pivot des industries modernes, dont l’électronique et le textile. Elles occupent souvent des postes dangereux ou travaillent dans des ateliers de misère. En Corée du Sud, par exemple, les filles âgées de 16 à 22 ans forment jusqu’à 75 % de la main-d’œuvre des zones d’exportation ( Yoon, 1982 ). Même si un nombre important d’entre elles présentent des problèmes de santé liés à leur travail, elles ne signalent pas ces problèmes ou ne se font pas traiter par peur de perdre leur emploi. Cependant, ce sont les filles exploitées par l’industrie du sexe et du tourisme qui connaissent le sort le plus tragique. En effet, la prévalence des maladies transmissibles sexuellement ( MTS ) et de l’infection par le virus du sida atteint 80 % dans certains pays comme la Thaïlande. Même si elles savent qu’il faut utiliser un condom, ces filles sont incapables d’éviter l’infection. Ainsi, des filles plus jeunes sont entraînées dans le milieu de la prostitution, car les clients exigent des partenaires qui n’ont pas le sida.

Aux États-Unis, où les méthodes de contraception sont relativement acceptées et s’obtiennent facilement, on s’étonne de la hausse croissante des grossesses parmi les adolescentes. Chez ces dernières, les grossesses non désirées non seulement nuisent à la santé du bébé et de la mère, mais coûtent également aux contribuables américains de 16 à 18 milliards de dollars américains par année ( Fondation Carnegie, 1992 ). Dans les pays d’Afrique subsaharienne, les grossesses non

désirées chez les adolescentes sont menées à terme à haut prix et comportent des complications comme la toxémie, l’anémie, l’accouchement prématuré, le travail prolongé et la mort. De plus, le taux de mortalité maternelle chez les femmes de 15 à 19 ans dépasse celui des femmes de 20 à 34 ans ( OMS, 1992 ). Ces tendances donnent à penser que les jeunes mères sont plus susceptibles d’abandonner leurs études pour assumer la responsabilité principale de leurs enfants.

Pendant toutes leurs années de fécondité, les femmes pauvres ont un fardeau inégal à porter, que ce soit sur le plan économique ou biologique. Comme on le mentionne fréquemment, les femmes produisent de 40 à 80 % de la nourriture mondiale, mais possèdent moins de 3 % des terres de la planète. Les journées de travail des femmes demeurent plus longues que celles des hommes, sauf en Amérique du Nord, en Australie et en Europe occidentale ( OMS, 1992 ). Dans toutes les régions de la planète, les femmes conservent la responsabilité principale des corvées familiales et des soins aux enfants. En outre, lorsque c’est la mère qui subvient aux besoins de sa famille, la période post-natale est plus courte et on observe un déclin de l’apport nutritionnel et de la santé générale avec chaque grossesse ( ONU, 1985a ).

Les inégalités sexuelles du système de santé se traduisent également par l’importance qu’il accorde à la santé des femmes en tant que mères uniquement. Cela signifie que l’on fait fi de la définition que donne l’OMS de la santé, c’est-à-dire un état de bien-être total, et que l’on néglige les besoins des femmes en matière de santé mentale et environnementale, sans oublier la santé en milieu de travail. Ces inégalités augmentent par surcroît les risques que courent les femmes de nombreuses façons. En effet, l’un des problèmes de santé les plus alarmants est la violence faite aux femmes. Aux États-Unis, une femme est battue toutes les 15 secondes et quatre femmes battues meurent chaque jour ( OMS, 1992 ). La violence peut également prendre la forme d’un viol pendant une guerre, d’une mutilation des organes sexuels féminins ou d’une agression contre une femme âgée. Dans tous ces cas, c’est la santé mentale et physique des femmes qui est menacée, facteurs tout aussi importants que la fécondité lorsqu’il s’agit d’évaluer l’état de santé des femmes.

Même au regard de la reproduction, il n’est pas évident que la technologie a vraiment aidé les femmes à devenir maîtresse de leurs corps. Pour utiliser les principales méthodes contraceptives, soit la pilule, le stérilet, Norplant® et d’autres produits injectables, les femmes doivent accepter que leurs fonctions hormonales soient contrôlées de l’extérieur et suivre les instructions pertinentes. Dans le cadre des programmes ciblés de régulation démographique, de nombreuses techniques de planning familial sont destinées uniquement aux femmes, même si ce sont souvent les hommes qui déterminent la taille de leur famille. Bien que cette forme de discrimination sexuelle ait été dénoncée par des femmes et des militants qui défendent les droits de procréation, les chercheurs et les responsables des programmes de planning familial ne s’attardent que

depuis peu aux contraceptifs masculins et aux responsabilités des hommes face à la reproduction.

Malgré toute l’attention accordée aux inégalités sexuelles subies par les femmes qui utilisent les services de santé, on en sait moins sur la discrimination que vivent les professionnelles et les fournisseuses de services du secteur de la santé. Dans les pays industrialisés, une analyse des inégalités sexuelles constatées parmi des femmes scientifiques, chercheuses, femmes médecins, infirmières, pharmaciennes et femmes gestionnaires de services de santé ( OMS, 1982 ) révèle que le secteur de la santé compte une forte densité de main-d’œuvre composée en majorité de femmes, mais que celles-ci se trouvent au niveau inférieur de la hiérarchie et de l’échelle salariale. De plus, elles assument moins souvent la supervision d’autres employés, et des facteurs comme la race, l’origine ethnique, la caste et la classe sociale risquent d’entraver encore davantage leur mobilité sur le marché de l’emploi.

Dans beaucoup de pays plus pauvres, le bénévolat et les services de santé ruraux mobilisent des populations importantes de femmes. Ces dernières ont des conditions de travail variables et sont rarement rémunérées pour leurs services et leur temps. Le taux d’abandon est élevé et la motivation laisse à désirer en raison de la charge de travail sans cesse croissante de ces bénévoles, qui n’ont aucune supervision ni aucun soutien de la part des cliniques locales de santé. Comme l’a dit une femme : « Nous faisons de longs trajets juste pour venir informer les gens sur les cliniques d’immunisation et nous devons payer de notre poche les billets d’autobus. Les hommes fonctionnaires voyagent aux frais du gouvernement, pourquoi pas nous? » ( Yoon, 1978 ).

Les accoucheuses traditionnelles, les sages-femmes sans formation et les praticiennes de la médecine indigène jouent également une variété de rôles dans le réseau de soins de santé. Même si un grand nombre d’accoucheuses traditionnelles et d’herboristes sont très prisées par les mères, elles ne sont pas nécessairement vues d’un bon œil par le réseau global de médecine traditionnelle. En Corée rurale, par exemple, la différenciation sexuelle et la hiérarchie professionnelle se retrouvent autant dans le réseau de santé traditionnel que dans les systèmes modernes ( Yoon, 1982 ). Même dans le système indigène, les personnes associées le plus souvent aux milieux professionnels des soins de santé sont généralement des hommes qui connaissent les caractères chinois : herboristes, acupuncteurs, voyants et devins pratiquant la géomancie. À l’échelon inférieur, au palier des soins de santé populaires, on retrouve majoritairement des femmes : chamanes, diseuses de bonne aventure, « grands-mères trois-esprits » ( spécialistes de la santé des mères et des enfants ) et sages-femmes traditionnelles ( en général les belles-mères ).

Bien que l’on ait recueilli beaucoup d’information sur les nombreuses femmes qui fournissent des services de santé au sein du système officiel, on devrait accorder plus d’attention aux nombreuses jeunes femmes ( souvent célibataires ) qui occupent des postes

d’aides-infirmières, d’infirmières dans les hôpitaux publics, d’éducatrices sanitaires et d’infirmières sages-femmes. Ces travailleuses, qui sont le pivot des programmes de maternité sans danger et des réseaux de soins primaires, sont fréquemment surmenées, ont peu d’influence sur la prestation des services de santé et doivent faire des miracles en dépit de leur salaire peu élevé et des fournitures limitées.

Combinée aux privilèges de l’âge, à la hiérarchie des castes et parfois au racisme, la discrimination sexuelle exacerbe les mauvaises conditions de travail et même le harcèlement sexuel que subissent les jeunes travailleuses du secteur de la santé, en plus de miner davantage leurs chances de promotion. En Inde, par exemple, les étudiantes en soins infirmiers qui travaillent de nuit sont considérées comme le « terrain de chasse » des internes de sexe masculin et ne peuvent s’en plaindre à leurs supérieurs. Parce qu’elles entrent souvent en contact direct avec le sang des malades, on prétend que ces femmes sont « souillées » et inaptes au mariage à l’extérieur de leur caste. Dans certaines sociétés, elles sont incapables d’accomplir efficacement leur travail, car les normes culturelles leur interdisent de monter à bicyclette et même de rendre visite à des patients. Cependant, pour mieux comprendre comment la différenciation sexuelle, la race, la classe et l’âge se recoupent et influent sur la situation professionnelle de cette catégorie de travailleurs du secteur de la santé, il sera nécessaire de faire des recherches et de prendre des mesures plus ciblées.

La santé pour tous par l’égalité entre les sexes

Au lieu de confiner les femmes à un rôle de victimes, un grand nombre de femmes et d’activistes du domaine de la santé tentent plutôt de démontrer à quel point la population féminine contribue au développement. Les femmes, en effet, représentent la majorité des intervenants « invisibles » de l’économie et des « gestionnaires » des richesses naturelles ; elles intègrent donc la santé à toutes les facettes du développement.

Même si de nombreuses politiques reconnaissent les femmes comme des maillons essentiels à la réalisation des objectifs démographiques, elles ne leur fournissent pas nécessairement les moyens de faire des choix véritables en matière de procréation ( Jacobson, 1991 ). Les groupes de femmes des pays en voie d’industrialisation s’indignent, avec raison, de voir que certaines politiques démographiques et environnementales se limitent à contrôler la fécondité féminine et négligent les autres facteurs qui contribuent à la destruction des ressources naturelles ( Sontheimer, 1991 ), notamment la consommation excessive, en particulier au Nord, la répartition inégale des ressources qui force les personnes sans terre à s’installer sur une terre à faible rendement, les progrès inadéquats de la science et de la technologie, les mauvaises politiques de

migration interne et externe et les services sociaux insuffisants, surtout en santé et en planning familial.

La participation active des femmes aux programmes de distribution d’eau et d’hygiène a permis de démontrer qu’elles ne sont pas qu’une composante du problème, mais aussi un élément de la solution. Au Panama, ce sont des femmes du village qui ont aidé les ingénieurs à trouver des sources d’eau douce passées inaperçues lors des relevés précédents. En Amérique latine, en Afrique et dans certaines régions de l’Asie, les femmes ont construit bénévolement des réseaux de canalisations d’eau. Au Lesotho et aux îles Tonga, elles ont pris part à la construction de latrines. Leur rôle dans la recherche de financement pour les projets de distribution d’eau s’est révélé important, puisque les femmes ont tendance à réinvestir dans d’autres besoins familiaux de base comme l’éducation et une meilleure nutrition pour leurs enfants. Les groupes féminins de jardinage dans la Casamance, au Sénégal, et dans les régions rurales de la Corée du Sud, par exemple, ont contribué à accroître les réserves d’eau et à créer des revenus pour assurer le bien-être des familles.

La différenciation sexuelle, une variable scientifique

Le mouvement féministe propose une troisième raison de prendre au sérieux les « questions féminines » : le point de vue fondé sur le sexe est préférable aux paradigmes médicaux orthodoxes, parce qu’il a une plus grande valeur heuristique et génère des connaissances plus utiles. Au cours des récentes décennies, les « questions féminines » ont été intégrées à la recherche universitaire officielle. Les femmes scientifiques et les chercheuses ont redéfini le concept de différenciation sexuelle et l’appliquent à chaque discipline scientifique et humaine, y compris la santé.

Souvent appelé « études féminines », ce nouvel ensemble de connaissances représente l’étude scientifique des rôles de chaque sexe et l’un des domaines de recherche les plus dynamiques à l’heure actuelle. L’Inde, par exemple, a créé une association nationale pour stimuler la fertilisation croisée entre les diverses branches d’études féminines. Bien que les cours sur les femmes et la santé n’aient vu le jour que récemment dans les écoles médicales des pays en développement, ils font déjà partie des cours facultatifs aux États-Unis, au Canada et en Europe.

Dans les secteurs de la recherche et des statistiques sur la santé, le choix d’une perspective axée sur la différenciation sexuelle modifie les paradigmes scientifiques conventionnels en instaurant la nouvelle variable que représentent les rôles sexuels. Cette perspective a donné lieu à des recherches innovatrices en épidémiologie, en biologie et en étiologie, sans compter les études des comportements en matière de santé. En statistique, les moyennes nationales cachent des différences importantes, comme l’hygiène nutritionnelle des jeunes enfants dont il a déjà été

question. De plus, les données épidémiologiques montrent des différences sexuelles pour ce qui est de la transmission du sida ( les femmes sont infectées plus facilement que les hommes ) et l’apparition de diverses maladies non transmissibles comme le cancer du poumon.

De nombreux rapports font maintenant ressortir la fausseté des données antérieures, par exemple l’information sur les maladies cardiovasculaires fondée presque exclusivement sur l’étude de sujets masculins. On a également décidé de réexaminer des médicaments présumés sans danger pour les femmes, après avoir constaté que les essais initiaux avaient été faits sur des hommes uniquement. En outre, les études sur le comportement en matière de santé et les systèmes de santé démontrent que les différences entre les sexes influent sur le résultat d’une intervention, puisque les scientifiques ont remarqué que les effets des maladies tropicales et les possibilités de se faire traiter différaient selon le sexe. En Thaïlande, notamment, les analyses de sang effectuées dans diverses collectivités ont indiqué que le paludisme affectait l’homme et la femme dans une même proportion, mais les dossiers cliniques ont révélé qu’un plus grand nombre d’hommes avaient été traités ( OMS, 1992 ). De même, des études en Colombie ont relevé que les femmes étaient moins portées à se déclarer malades et attendaient plus longtemps avant de solliciter un traitement ( Wijeyaratne et al., 1993 ).

La différenciation sexuelle dans le secteur de la santé constitue l’une des causes fondamentales d’autres problèmes de santé et doit être considérée comme une variable sociale tout aussi significative que l’âge, la race, la classe ou l’état civil. À l’instar des liens de parenté, de l’identité ethnique ou des conditions économiques, les rôles sexuels figurent parmi les facteurs non biomédicaux qui déterminent l’étiologie de la maladie, sa progression et le résultat éventuel du traitement médical. De plus, par l’intermédiaire de différentes institutions comme la religion, le droit, l’économie et la famille, l’inégalité entre les sexes a des répercussions sur les taux de morbidité et de mortalité, ainsi que sur les différences se rapportant au mode de vie. Ce facteur sert aussi à déterminer les tendances en matière de démographie, de migration et de fécondité.

Combinée aux deux autres raisonnements — le premier selon lequel l’accessibilité et l’effet de la science et de la technologie sont différenciés et inéquitables selon le sexe, et le second voulant que les femmes représentent une ressource vitale pour l’avenir — l’intégrité scientifique plaide en faveur d’un examen approfondi des différences entre les sexes. À mon avis, il s’agit de trois points de vue importants et parfaitement valables qui peuvent encourager la création d’une nouvelle base éthique régissant le développement et l’évaluation de la science et de la technologie dans le secteur de la santé.

Les enjeux

On peut classer en trois grandes catégories les enjeux du transfert de la technologie appliqué à l’échelon national : accès des femmes à la science et à la technologie de la santé ; répercussions de la science et de la technologie sur l’égalité entre les sexes ; développement scientifique et technologique dans le domaine de la santé. Une analyse complète de la situation exigerait l’examen approfondi des travaux d’érudition, des données de l’ONU, des rapports d’études féminines, des bulletins des ONG et d’autres renseignements nationaux concernant la science et la technologie. Un examen préliminaire est fourni ci-dessous et s’accompagne de suggestions destinées aux responsables des recherches futures pour l’élaboration de politiques.

L’accès des femmes à la science et à la technologie de la santé

Les militants du domaine de la santé des femmes considèrent l’accès insuffisant des femmes à la science et à la technologie comme un problème majeur des programmes nationaux de santé. Cette opinion est confirmée par des indicateurs courants de la santé nationale, dont le nombre de lits par personne ou la proportion patients-médecins, qui suivent l’évolution de ce secteur. On peut obtenir des renseignements plus précis sur chaque sexe auprès des services de planning familial qui ont des méthodes très raffinées pour déterminer l’accès des hommes et des femmes.

Les données nationales semblent indiquer des progrès importants dans les secteurs des services de planning familial et de R-D touchant les techniques de reproduction. Le sondage sur la démographie et la santé et l’enquête sur le planning familial de 1992 révèlent en effet qu’environ le tiers des femmes mariées des pays en développement ( à l’exception de la Chine ) utilisent désormais des méthodes modernes de planning familial ; depuis les années 1960, le taux de fécondité est passé d’une moyenne de six enfants à quatre enfants par femme ( PIP, 1992 ).

Les études sur l’information, l’éducation et la communication ( IEC ) mesurent l’accès des femmes à l’information sur la santé et à la « science » de la santé. Encore une fois, les programmes de planning familial se sont révélés particulièrement dynamiques lorsqu’il s’agissait d’évaluer l’étendue des connaissances des femmes et des hommes au sujet des fonctions fondamentales de la reproduction et l’utilisation de méthodes précises de contraception. D’après les résultats du plus récent sondage sur la démographie et la santé, plus de 75 % des femmes des pays en développement pouvaient nommer au moins une méthode moderne de contraception ( PIP, 1992 ). Beaucoup d’entre elles ont également mentionné des méthodes traditionnelles.

La disponibilité de l’eau a aussi augmenté dans les régions urbaines et rurales : en 1990, 82 % des populations urbaines et 63 % des populations rurales avaient accès à des sources d’approvisionnement en eau. Toutefois, la nature de ces sources et la qualité de l’eau variaient considérablement, allant des puits peu profonds et creusés manuellement aux réseaux de conduites d’eau potable et propre. Dans les endroits où la distribution et la qualité de l’eau potable ainsi que les pratiques d’hygiène se sont améliorées, on a remarqué un effet direct sur les femmes, en tant qu’utilisatrices et fournisseuses de soins de santé. Voici quelques indications.

Malgré ces gains évidents, les militants du secteur de la santé, les politiques en la matière et les services de santé continuent à s’intéresser aux problèmes qui entourent l’accès. De l’avis des personnes qui travaillent en coopération avec les collectivités, le problème de l’accès des femmes aux services de santé et aux techniques liées à la reproduction est beaucoup plus complexe que le tableau dépeint par les statistiques sur la santé. Les chercheurs ont d’ailleurs confirmé que l’accès équitable des femmes sera assuré uniquement si les soins sont jugés abordables, appropriés et acceptables par les femmes à qui ils sont destinés ( Timyan, 1993 ). En d’autres termes, il ne suffit pas d’offrir des services ou de choisir des emplacements près des collectivités ; les femmes doivent également trouver que la qualité et le type des services mis à leur disposition sont acceptables et bien adaptés à leurs besoins.

Par exemple, beaucoup de cliniques de santé en milieu rural consacrent des journées spéciales à la santé maternelle et infantile et au planning familial, mais les femmes qui parcourent de grandes distances pour se rendre à ces cliniques découvrent qu’elles ne peuvent s’administrer elles-mêmes les traitements. Elles doivent donc revenir à la clinique pour recevoir leur traitement, ce qui leur coûte autant en argent qu’en temps de transport. Dans les centres urbains, par contre, une femme de classe moyenne, mère d’un enfant de sept ans souffrant

d’angine streptococcique, s’offusque si elle doit retourner à la clinique et consulter un autre médecin pour elle-même.

On a souvent tendance à ne pas prendre en compte la santé générale des femmes sous prétexte que les services de santé maternelle et infantile se chargent déjà de leurs besoins. Ainsi, les infections de l’appareil reproducteur, l’infertilité, les soins de santé aux personnes âgées et les soins spéciaux aux jeunes femmes n’ont pas toute l’attention voulue.

Parmi les femmes qui préfèrent la médecine traditionnelle, l’industrialisation et le développement agricole ont parfois pour effet de miner plutôt que d’accroître leur accès aux services de santé. Dans de nombreux pays, les terres agricoles ont pris de l’expansion aux dépens des forêts, riches sources de remèdes maison et de médicaments à base d’herbes. Dans d’autres pays, comme la France, l’Indonésie et les États-Unis, les médecines traditionnelles sont adaptées aux temps modernes, ce qui entraîne une hausse des coûts et les rend hors de prix, en particulier si l’on considère que les régimes d’assurance-maladie n’assument pas les coûts des médecines douces.

Les secteurs critiques de la recherche aux fins de l’élaboration des politiques sont les suivants :

Les effets de la science et de la technologie

Nous disposons de données beaucoup moins fiables pour analyser la question complexe que constitue les effets de la science et de la technologie sur l’état de santé des femmes. En général, il est difficile d’isoler la science et la technologie qui concernent la médecine ou la santé des autres réalisations liées au développement, mais il semble, somme toute, que certains progrès ont été accomplis. À l’échelle mondiale, l’état de santé s’est amélioré davantage au cours des 40 dernières années que dans toute l’histoire de l’humanité. Dans les pays en développement, la mortalité infantile a chuté, passant de 280 à 106 décès par 1 000 habitants, et l’espérance de vie des femmes des pays industrialisés dépasse celle des

hommes, même si elles connaissent un taux supérieur d’invalidité ( OMS, 1992 ).

La recherche sur ce sujet suppose plus qu’une simple évaluation des effets de la science et de la technologie relatives à la santé. Elle doit en effet contribuer à une compréhension fondée sur le sexe, des évaluations de besoins et des études d’impact, dont un grand nombre ne comportent pas suffisamment de données pertinentes sur la santé. L’information la plus cruciale dont nous avons besoin est une analyse des cas où le développement a entraîné des effets positifs et durables sur la santé des femmes. En examinant ces cas, il sera possible de formuler quelques suggestions qui faciliteront l’élaboration des futures stratégies.

Dans les pays récemment industrialisés, comme la Corée, Taïwan et maintenant la Thaïlande, l’état de santé général de la population semble avoir connu des changements importants, attribuables autant à l’augmentation du revenu et à l’éducation améliorée qu’à la prestation de services de santé. Les transitions démographiques observées constituent un indicateur global que les femmes ont acquis un plus grand contrôle sur leur fécondité, qu’elles se marient désormais plus tard et qu’elles emploient davantage de méthodes efficaces de contraception et d’autres techniques pour réduire la fécondité et espacer les naissances. Cependant, il faut aussi souligner l’importance comparable des initiatives de développement qui facilitent l’accès et augmentent les effets positifs chez les femmes, notamment l’éducation, les meilleures possibilités d’emploi, le revenu accru, la hausse de statut social et juridique, ainsi que l’amélioration globale des conditions de vie ( Banque mondiale, 1993 ).

En ce qui concerne la science et la technologie indigènes, un certain nombre de recherches et de changements aux politiques sont nécessaires. Dans le secteur moderne de la santé, on ne sait pratiquement rien des causes iatrogènes de la morbidité et de la mortalité chez les femmes, dont les décès causés par les infections en milieu hospitalier, les fautes professionnelles ou les graves effets secondaires résultant d’une utilisation excessive de médicaments comme les antibiotiques. D’ailleurs, des études donnent à penser que certaines causes de mortalité maternelle pourraient être imputables directement au milieu hospitalier à cause des retards dans les traitements ou de l’insuffisance des fournitures ( Tinker et Koblinsky, 1993 ). Dans nombre de cas, la « médicalisation » de la santé féminine s’est traduite par l’utilisation abusive de procédés médicaux comme l’hystérectomie et la césarienne.

Outre les évaluations de l’influence du système de santé pluraliste sur la santé des femmes, d’autres études sont nécessaires pour déterminer le rôle des femmes dans la « fusion » de technologies. Par exemple, les Chinoises profitent d’une chance exceptionnelle de combiner deux systèmes de santé, car la politique gouvernementale favorise la modernisation de la médecine traditionnelle en plus de fournir des services de santé nationaux. Toutefois, nous disposons de peu de

renseignements sur le comportement des Chinoises en matière de santé et leurs préférences à l’égard de la médecine traditionnelle. On retrouve d’autres exemples à l’échelon communautaire. Dans une région, des femmes chefs ont instauré un projet de construction de barrages traditionnels, mais ont opté pour des techniques modernes peu coûteuses, comme le renforcement à l’aide de grillage, pour agrandir les barrages. Le projet a occasionné des avantages supplémentaires : poissons dans les eaux du barrage, potagers autour des barrages, eau pour le bétail et pompes installées en eau peu profonde pour la lessive et la toilette personnelle.

Dans le cadre du programme de maternité sans danger, on évalue actuellement les cours de formation des accoucheuses traditionnelles, en particulier ceux qui combinent des méthodes anciennes et modernes. Prenons le cas d’un programme particulièrement bien accueilli du Myanmar, dans lequel la plupart des apprenants étaient des femmes de plus de 60 ans, illettrées et ignorant les pratiques médicales modernes. Pour que cette formation soit mieux acceptée, le Dr Tin Hmun, responsable du projet, a incorporé un grand nombre de croyances traditionnelles. Au Myanmar, par exemple, le cordon ombilical se coupe à l’aide d’un instrument en bambou muni d’une pièce de monnaie afin de porter bonheur au nouveau-né. Le Dr Hmun a donc ajouté une pièce de monnaie aux instruments d’accouchement qui se trouvaient dans un contenant d’eau bouillante pour la stérilisation.

La façon dont le développement touche les guérisseuses traditionnelles et leurs pratiques constitue un autre sujet de recherche important. Les programmes de soins primaires et de santé maternelle et infantile ont « médicalisé » le rôle des accoucheuses traditionnelles. Sous la direction du système de santé moderne, la formation de la majorité des accoucheuses traditionnelles ne porte que sur quelques aspects de la santé maternelle et infantile ; on fait explicitement abstraction de toute autre pratique ou on en décourage l’utilisation. Dans de nombreuses cultures africaines, l’accoucheuse traditionnelle fait aussi office de médecin de famille et se charge autant des nouveau-nés que des aînés. Dans les régions centrales de Java, les accoucheuses traditionnelles sont plus spécialisées, mais collaborent avec des praticiens traditionnels pour offrir une gamme plus complète de soins. Quelquefois, l’intégration des accoucheuses traditionnelles au système moderne de soins de santé a pour effet de miner leur statut au palier local. Lors de nos propres visites sur le terrain, lorsque nous demandions à une accoucheuse traditionnelle si elle formait sa fille pour la remplacer, la réponse était toujours négative. Pourquoi? Parce que les filles devaient choisir une occupation plus « moderne » comportant une meilleure sécurité d’emploi et un revenu accru.

Il est également prouvé que la combinaison des technologies et des usages à l’intérieur des systèmes indigènes de santé ne va pas dans la direction voulue. Le colonialisme fut le premier agent majeur de

changement au sein des systèmes indigènes de santé, à cause des batailles politiques livrées aux pratiques « superstitieuses ». Dans la plupart des cas, ces luttes politiques se sont soldées par la suppression des pratiques employées par les guérisseuses et la promotion d’un système de santé colonial à tendance patriarcale. De nos jours, le milieu de la santé se trouve assujetti à l’esprit d’entreprise moderne. Les guérisseurs « charlatans » et les médecins mélangent médicaments modernes et herbes médicinales, puis les annoncent comme de nouveaux médicaments miraculeux. Des médecins vont jusqu’à profiter de l’ignorance de leurs patientes sur l’usage des médicaments et leur proposent, moyennant paiement, des injections pour traiter presque n’importe quoi.

Les femmes, la science et la technologie et la santé

Les femmes participent toujours et de multiples façons au développement de la science et de la technologie en matière de santé, que ce soit par la créativité de leurs nombreux remèdes maison, la gestion de l’environnement ou leur pouvoir décisionnel en santé familiale. Cependant, leurs connaissances et leurs méthodes ne sont pas officielles et ne s’inscrivent pas dans l’univers habituel de l’industrie médicale, des produits et du commerce technologique. On consulte rarement les femmes et les groupes de promotion de la santé aux stades initiaux de développement des technologies modernes en matière de santé. Cet état de choses s’explique en partie par la participation quasi inexistante des consommateurs à l’évolution de l’industrie de la santé. Parmi les autres obstacles, notons le grave manque de communication entre les consommatrices des services de santé, les chercheurs et les entreprises spécialisées en soins de santé.

Les militants du secteur de la santé des femmes se sont opposés à cette exclusion, surtout au regard des techniques de reproduction. Ils ont, par exemple, accusé les chercheurs de confiner les femmes à leur rôle d’utilisatrice — approche qui a donné lieu à des essais cliniques dangereux pour les femmes mal informées — et de négliger par le fait même les moyens de responsabiliser davantage les hommes. Les femmes des pays de l’Afrique subsaharienne, de leur côté, réclament que plus d’attention soit accordée à la lutte contre l’infertilité. Les autres préoccupations des femmes concernent les condoms à prix abordable pour femmes ( ces condoms peuvent assurer une protection efficace contre les MTS et être portés à l’insu de l’homme ), les virocides, la recherche en biotechnologie et la recherche génétique axée sur les types de cancers féminins.

Il est évident que nous avons besoin de nouvelles façons d’officialiser le dialogue et d’inclure des personnes non initiées, y compris des femmes, dans le développement de la science et de la technologie relatives à la santé. Dans cette optique, les responsables du Programme spécial de recherche en reproduction humaine de l’OMS, qui ont invité des

groupes de femmes à rencontrer les scientifiques, font état de résultats positifs. En 1991, la première réunion « d’harmonisation » faisait intervenir quatorze défenseurs des droits de la femme en matière de santé provenant de trois régions, et quatre organismes internationaux. Ceux-ci ont rencontré des scientifiques et des collaborateurs scientifiques du Programme dans le but d’examiner le problème de la sélection et de l’introduction des méthodes de régulation de la fécondité. En 1994, lors d’une rencontre régionale tenue en Asie, les participants ont employé la même formule et ont élaboré des recommandations concernant la politique, la recherche et les services. Au cours des deux réunions, les préoccupations des femmes étaient surtout axées sur la sécurité et l’acceptabilité de ces méthodes. Même si certains débats furent parfois passionnés, toutes les parties ont reconnu que ces rencontres avaient permis de définir de nouvelles relations de travail entre les scientifiques et les représentants des droits de la femme en matière de santé.

Certains scientifiques en sciences sociales et des professionnels de la santé sont d’avis qu’il faut modifier radicalement tous les stades du développement technologique. Bonair et al. ( 1989 ) ont d’ailleurs proposé un nouveau modèle fascinant pour instaurer les innovations de la technologie médicale dans les pays en développement. Ils préconisent un élargissement du processus de recherche en y intégrant les facteurs d’utilisation durable dès les premiers stades de la recherche en laboratoire. Cette recommandation, appliquée à la recherche sur la santé et la différenciation sexuelle, aurait pour effet de rapprocher, d’une part, des questions d’ordre social, comme la façon dont les femmes perçoivent les technologies médicales et leur capacité de les utiliser et, d’autre part, les premiers stades du développement technologique en matière de santé. On tiendrait aussi compte du contexte sociétal qui préside à l’utilisation de ces technologies par les femmes au moment de déterminer les conditions prioritaires, même au stade de la recherche en laboratoire.

Une politique intersectorielle nationale sur la science et la technologie

L’utilisation réussie de la science et de la technologie dans le but d’améliorer l’état de santé des femmes dépend principalement de la capacité de celles-ci de déterminer leurs propres priorités en ce qui concerne l’accessibilité, les répercussions et le développement des projets scientifiques et technologiques. Pour concrétiser ces priorités, le transfert de la science et de la technologie en matière de santé doit prendre en considération les politiques sociales, économiques et gouvernementales qui soutiennent ou entravent les programmes sur la santé et l’égalité des sexes.

Dans quelques pays en émergence, les changements économiques se sont traduits par une hausse de l’espérance de vie et une baisse de la mortalité infantile et maternelle, en dépit d’un accès limité aux services médicaux à la fine pointe de la technologie. À l’échelle planétaire, les progrès technologiques et les services étendus de santé ont facilité l’éradication de la variole dans les années 1950. De plus, grâce à l’évolution des techniques de reproduction, près du tiers des femmes mariées des pays en développement emploient maintenant des méthodes modernes de planning familial ( PIP, 1992 ).

Malgré ces gains importants, des effets négatifs imprévus se sont manifestés. Dans un certain nombre de pays, dont le Brésil, l’Inde et les pays de l’Europe de l’Est, l’industrialisation et la révolution verte ont entraîné des maladies associées au développement, comme les infections des voies respiratoires causées par la pollution. On dispose à ce sujet de peu de données exactes, mais une étude de cas effectuée à New Delhi démontre que plus de 30 % des femmes de 31 à 40 ans présentent un cœur pulmonaire, attribué aux effets de la fumée des cuisines ( OMS, 1992 ). Ailleurs dans le monde, une forme de paludisme résistante à la chloroquine s’impose de plus en plus, car les populations augmentent leur apport en chloroquine et la sélection naturelle favorise une nouvelle souche de parasites. Cette situation est particulièrement inquiétante dans le cas des femmes enceintes dont l’immunisation se trouve à changer. Faute de traitement, les taux de morbidité et de mortalité sont élevés au sein de ce groupe. En Zambie, de nombreuses patientes ont eu une fausse couche ou un accouchement prématuré en raison du paludisme ( Wijeyaratne et al., 1993 ). La dengue hémorragique, maladie virale incurable dont le taux de mortalité est très élevé parmi les enfants de un à cinq ans, gagne du terrain car l’urbanisation augmente le nombre de contenants d’eau douce ( p. ex. les pneus usagés ) et d’autres aires de reproduction des moustiques porteurs.

Parmi les « coûts » du développement sur le plan de la santé, citons la période raccourcie d’allaitement qui accompagne souvent les meilleures occasions d’emploi offertes aux femmes dans les grandes villes. Les dangers environnementaux, comme les pesticides, semblent accroître la prévalence du cancer du sein et des malformations congénitales. Dans certains cas, on a réussi à maîtriser les problèmes écologiques imputables au développement ( comme la bilharziose ). Dans d’autres, les technologies industrielles et agricoles continuent de miner les progrès réalisés dans le domaine de la santé. Dans quelques pays d’Asie, par exemple, des femmes participant aux programmes d’hygiène et d’utilisation de l’eau ont été formées pour entretenir des puits tubulaires peu profonds et réparer les pompes, mais les mégaprojets agricoles détournent de grandes quantités d’eau au profit des cultures commerciales. Le déboisement et la mauvaise gestion des bassins hydrographiques ont fait chuter les nappes d’eau à un niveau tellement bas que les puits se sont asséchés ou sont devenus salins ( Yoon, 1993 ).

Les politiques relatives à la médecine traditionnelle et aux médecines douces se répercutent, elles aussi, sur la santé des femmes. Dans la plupart des pays en développement, la médecine moderne prédomine, mais coexiste avec les systèmes de santé indigène et « de médecine douce », qui sont largement acceptés. Même aux États-Unis, près de 14 milliards de dollars américains ont été injectés en 1990 dans les soins de santé à l’aide de médecines douces ; ce montant correspond d’ailleurs aux dépenses en soins hospitaliers. En général, l’utilisation combinée de technologies ne suit aucun ordre « rationnel », et peu de médecins allopathes connaissent les médecines douces. Dans les pays en développement, le colonialisme et la médecine pluraliste affaiblissent le système de médecines douces où dominent les femmes ; on tente alors de décourager leurs pratiques ou de les intégrer au système moderne à prédominance masculine. En définitive, les perdantes sont les utilisatrices des services de santé, qui doivent constamment passer d’un système à l’autre.

Les politiques qui concernent le transport et l’infrastructure, ainsi que les possibilités d’emploi sont également étroitement liées à la prestation des services de santé. Ces facteurs devraient soutenir, et non entraver, les plans nationaux en matière de santé. Selon des études récentes sur les coûts sociaux et économiques que comporte l’accessibilité des femmes aux services de santé, les frais facturés par les cliniques ne sont qu’un aspect du problème. Le manque de communication et le prix élevé du transport ont tout autant d’importance. Au Mexique, par exemple, la possibilité d’emprunter une « bonne route » était associée à une hausse de 30 % des demandes de soins prénatals ( Timyan, 1993 ). Dans un village de la Thaïlande, l’augmentation du prix du carburant a causé une réduction immédiate du nombre de femmes et d’enfants accueillis dans les cliniques ( OMS/SEARO, 1989b ). Qui plus est, la privatisation qui résulte des budgets décroissants affectés à la santé publique grève encore davantage les ressources des femmes, dont le pouvoir d’achat diminue en temps de récession.

Enfin, les politiques qui régissent l’accès des femmes à l’information et aux communications doivent emboîter le pas aux politiques nationales sur la santé et l’égalité des sexes. À titre d’exemple, l’une des façons idéales de réduire les coûts serait de promouvoir l’autogestion de la santé, la prévention et l’utilisation plus rationnelle des services de santé. Malheureusement, l’autosuffisance dans le domaine de la santé devient une question épineuse au fur et à mesure que s’élargit le fossé entre les spécialistes et les non-initiés.

D’une part, les politiques médicales, les brevets commerciaux et l’attention insuffisante accordée aux services d’information sur la santé font obstacle au partage des connaissances médicales et des données sur la santé. D’autre part, les systèmes informatiques des pays en développement peuvent rarement absorber la quantité astronomique de données sur la santé. Les femmes ayant le taux le plus élevé d’analphabétisme, la

mobilité la plus réduite et les réseaux les plus déficients, l’information sur la santé leur est communiquée en dernier lieu. Bien que des études révèlent que l’information sur la santé représente l’un des moyens les plus efficaces d’assurer l’accès aux services de santé, elle figure parmi les dernières priorités de dépenses dans le secteur de la santé. Faute d’information sur l’utilisation adéquate des technologies relatives à la santé, l’existence de ces technologies ne peut garantir, à elle seule, un meilleur état de santé à la population. Ce sont les institutions médiatrices qui ont le pouvoir de décider si la technologie donne aux femmes plus de pouvoir ou les opprime encore davantage.

Bref, les politiques scientifiques et technologiques ne suffisent pas à améliorer la santé des femmes en raison de l’influence envahissante des autres secteurs et tendances du développement. Les politiques économiques et commerciales qui touchent les médecines douces, le transport et l’infrastructure, combinées aux politiques relatives à l’information et aux communications, détermineront les répercussions ultimes du transfert de la technologie de la santé sur le bien-être des femmes. En bref, les préoccupations en matière de santé et de différenciation sexuelle doivent être examinées dans le contexte d’une politique globale de science et de technologie pour que les politiques de santé nationale aient un effet véritable.

Le défi à relever

De plus en plus, les sections internationales de l’ONU, les ONG représentant les femmes, les mouvements axés sur les femmes ou la santé et d’autres organismes mondiaux incluent les politiques nationales dans les débats portant sur le développement international. Comparativement aux préoccupations des années 1960, les questions qui touchent actuellement les femmes et la santé sont moins souvent analysées dans une perspective locale ou nationale. Au sein des mouvements qui représentent les femmes et la santé, on assiste en effet à la résurgence d’une conscience mondiale qui résulte des cinq dernières conférences sur les femmes organisées par l’ONU et dont la plus récente est celle de 1995 à Beijing. Par diverses résolutions et des négociations, les gouvernements et les groupes de femmes ont pu faire part de leurs expériences et arriver à l’unanimité.

Conférences sur les femmes et tribunes des ONG

À l’échelle internationale, l’ONU doit se porter à la défense du mouvement pour la santé des femmes et lui prêter main-forte sur le plan financier et technique. L’intervention des organismes des Nations Unies

a rendu possible l’échange de connaissances et de renseignements à l’échelle mondiale, et a incité les gouvernements nationaux à formuler un nombre toujours croissant de conventions et de résolutions internationales sur les questions de santé qui touchent les femmes. L’importance de faire participer l’ONU étant reconnue depuis une vingtaine d’années, des « sommets » se tiennent dorénavant tous les cinq ans dans le but d’examiner les problèmes, d’évaluer les progrès et d’explorer de nouveaux plans d’action. De la même façon, les tribunes des ONG permettent à des particuliers et à des organismes de se concentrer. Au fil des ans, ces tribunes ont servi à exercer de plus en plus de pressions sur les représentants de l’ONU pour qu’ils « démocratisent » leur processus et qu’ils soient plus ouverts politiquement aux interventions des ONG. Parmi les stratégies employées, on compte la confrontation et, plus récemment, le lobbying et la collaboration étroite lors des réunions préparatoires régionales.

Il serait d’ailleurs opportun de mener une recherche approfondie sur le rôle que jouent ces tribunes et les conférences de l’ONU dans l’évolution des dossiers sur la santé des femmes et sur leurs conséquences à l’échelle nationale. Cependant, faute d’une étude aussi approfondie, on présente ci-dessous un aperçu des conclusions des conférences les plus récentes et des documents sur la santé qui ont été rédigés en préparation de la Conférence sur les femmes de 1995 à Beijing ( voir annexe B ).

Conférence mondiale de l’ONU sur les femmes de 1975, 1980, 1985 et 1995 : Dans les documents présentés lors des conférences mondiales sur les femmes en 1975, 1980, 1985 et 1995, la santé figure toujours parmi les secteurs prioritaires. Même si, sur le plan de l’accès aux services de santé, ces documents ont une portée élargie qui englobe désormais le VIH ( virus de l’immunodéficience acquise ), le sida et la reproduction, leurs recommandations favorisent généralement un accès égal aux technologies de la santé. Les Stratégies prospectives d’action de la Conférence de 1985 sont exceptionnelles, car elles touchent un large éventail de questions ( ONU, 1985b ). Elles comprennent des recommandations touchant les femmes, qu’elles soient fournisseuses ou utilisatrices de services de santé, et mettent l’accent sur l’importance des femmes ayant des postes de gestion dans le système de santé, l’élimination des stéréotypes en éducation sanitaire, la prévention, la promotion de la santé et les services curatifs.

Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes : Cet excellent document ne rattache pas les questions à un seul secteur et fournit donc une stratégie globale visant à protéger les droits des femmes dans le domaine de la santé. Les articles 5 et 16 sont particulièrement remarquables ( ONU, 1979a ) :

Les États parties prennent toutes les mesures appropriées [  . . . ] pour modifier les schémas et modèles de comportement socioculturel de l’homme et de la femme en vue de

parvenir à l’élimination des préjugés et des pratiques coutumières, ou de tout autre type, qui sont fondés sur l’échec de l’infériorité ou de la supériorité de l’un ou l’autre sexe ou d’un rôle stéréotypé des hommes et des femmes.

Les États parties prennent toutes les mesures nécessaires pour éliminer la discrimination à l’égard des femmes [  . . . ] et, en particulier, assurent, dans des conditions d’égalité avec les hommes [  . . . ], les mêmes droits de décider librement et en toute connaissance de cause du nombre et de l’espacement des naissances et d’avoir accès aux informations, à l’éducation et aux moyens nécessaires pour leur permettre d’exercer ces droits.

Action 21 : Ce document, issu de la Conférence des Nations Unies sur l’environnement et le développement ( CNUED ) en 1992, constitue un point tournant, aussi bien conceptuel que politique, en ce qui concerne la santé et la différenciation sexuelle. Grâce aux nombreuses interventions des ONG, Action 21 situe la santé et la différenciation sexuelle au cœur même du développement durable. Si l’on ajoute le travail préparatoire des ONG à Miami pendant la même année et les milliers de conférences nationales et régionales, on constate que la CNUED a réussi à intégrer un certain nombre de problèmes sociaux importants aux délibérations internationales sur l’environnement. Le débat controversé sur la population a lancé les discussions. Les hommes et les femmes qui ont pris la défense des droits de la femme ont souligné avec brio à quel point les habitudes de consommation et la taille de la population sont déterminantes pour l’environnement.

Autres tribunes : Les rencontres préliminaires de la Conférence mondiale sur la population en 1994 ont mis l’accent sur l’importance de donner plus de pouvoirs aux femmes, qu’il s’agisse d’une fin en soi ou d’un moyen de concrétiser le développement durable. Le document provisoire intitulé Plate-forme d’action en préparation de la Conférence internationale sur la population et le développement, rédigé en préparation des rencontres tenues au Caire, énumère les mesures gouvernementales qui pourraient mener à l’égalité entre les sexes ( ONU, 1994b ). Parmi celles-ci, citons les mesures économiques comme l’élimination de la discrimination en milieu de travail et les mesures relatives à la santé, comme l’élimination de la violence faite aux femmes et le renforcement des organismes communautaires qui défendent les femmes.

Le document provisoire du Sommet social ( ONU, 1994a ) considère lui aussi les inégalités entre les sexes comme un obstacle majeur à « l’intégration sociale », et fait également mention des problèmes que connaissent les jeunes et les peuples autochtones. Bien que la santé soit l’un des principaux thèmes retenus, on n’a pu établir clairement quels seront ses liens avec la différenciation sexuelle et la science et la technologie.

Il serait facile d’envisager avec cynisme telle ou telle conférence et de dire qu’il s’agit simplement d’une conférence de l’ONU « parmi tant d’autres », mais il ne faut surtout pas sous-estimer l’importance de ces échanges internationaux. Ils représentent en effet le fruit d’un travail collectif pour uniformiser le fondement éthique des politiques scientifiques et technologiques qui concernent la différenciation sexuelle et la santé, sans aborder explicitement la science et la technologie. De plus, les conférences de l’ONU ont grandement contribué à légitimer les démarches des femmes pour recommander, institutionnaliser et élaborer des stratégies à l’échelle nationale. En fait, de nombreux offices, ministères et centres nationaux se consacrant à la cause des femmes résultent directement des conférences mondiales sur les femmes. Pour leur part, les tribunes des ONG ont donné aux femmes la chance de se rencontrer et de consolider leurs réseaux régionaux et internationaux en matière de santé.

Il y a toutefois place à l’amélioration. La position hiérarchique des ONG doit, par exemple, être précisée. Lors de certains événements, dont le récent colloque préparatoire de la Conférence mondiale sur la population de 1995, les ONG et les délégués gouvernementaux faisaient partie de la même équipe et élaboraient des propositions et des stratégies de négociation qui leur étaient communes. Par contre, lors du colloque tenu en préparation de la Conférence mondiale sur les femmes à Beijing en 1995, les ONG tenaient une conférence parallèle et participaient aux délibérations de l’ONU selon les besoins. L’ONU accueille maintenant les interventions des ONG et comprend mieux leur rôle sur la scène internationale, mais les mécanismes ne sont pas clairs. Toutes les ONG devraient-elles avoir le droit de participer aux réunions de l’ONU ou devrait-on limiter la participation à celles qui sont officiellement accréditées par l’ONU? Ces questions sont actuellement débattues et leurs réponses détermineront les futures interactions entre les ONG et l’ONU.

L’une des lacunes constatées lors des dernières conférences concerne le peu d’attention accordé aux problèmes de santé chez les jeunes. Encore une fois, la CNUED a créé un précédent en invitant des groupes de jeunes à organiser leurs propres tribunes, leur assurant ainsi une visibilité accrue. Pour la première fois, les préparatifs de la Conférence mondiale sur les femmes de 1995 ont comporté un volet jeunesse qui faisait partie des secrétariats de la tribune des ONG et de la conférence officielle de l’ONU.

Parmi les autres problèmes, signalons l’insuffisance des fonds qui doivent assurer l’efficacité de l’information, de l’éducation et des communications ( IEC ) après les conférences. Les femmes sont rarement au courant des ententes conclues par leurs gouvernements lors des réunions de l’ONU en ce qui a trait à la santé et à la différenciation sexuelle ; c’est pourquoi il est peu probable que les organismes clients appuient les changements aux politiques. Les centres documentaires, comme le

Centre de la tribune internationale de la femme ( CTIF ), font beaucoup avancer les choses lorsqu’ils traduisent le jargon pompeux des réunions de l’ONU en messages audiovisuels concis à l’intention de plus de 2 000 organismes du réseau.

L’Organisation mondiale de la Santé

Organisme technique d’avant-plan dans le domaine de la santé, l’OMS a la responsabilité particulière de défendre les droits des femmes et d’appuyer leurs revendications. Depuis les années 1980, les rapports du directeur général sur les femmes et la santé évaluent les progrès nationaux et suggèrent des orientations politiques. En 1992, l’Assemblée mondiale de la santé a franchi une étape majeure en choisissant pour thème de ses débats techniques « les femmes, la santé et le développement ». Selon les conclusions auxquelles sont alors arrivés les délégués gouvernementaux, les bailleurs de fonds bilatéraux, les représentants de l’ONU, les ONG et une tribune internationale d’experts, une série de mesures s’impose afin d’élargir le mandat de l’OMS et créer une commission sur les femmes et la santé.

En 1989, la 44e Assemblée mondiale de la santé a adopté une série de résolutions exhaustives pour donner plus de poids aux résolutions précédentes. La résolution 1 ( OMS, 1989a ) demande instamment aux États membres

d’accélérer l’application de mesures visant à améliorer l’état de santé des femmes, leur condition socioéconomique et leur qualité de vie ainsi qu’à assurer leur pleine participation, sur un pied d’égalité, à tous les aspects des activités nationales en matière de santé et de développement ;

de veiller à ce que les programmes concernant les femmes, la santé et le développement comprennent des mesures destinées à : a ) améliorer l’alphabétisation des femmes ; b ) encourager le rôle des femmes en matière d’éducation sanitaire et de prestation de soins ; c ) promouvoir la santé génésique, y compris la planification familiale et la maternité sans risque ; d ) répondre aux besoins socio-économiques et sanitaires des femmes, en particulier pendant l’enfance et la vieillesse ; e ) assurer tout spécialement la prévention et le traitement des maladies chroniques chez les femmes ; f ) promouvoir et soutenir les possibilités d’activités lucratives ouvertes aux femmes, pour favoriser l’amélioration de leur santé et leur développement ; g ) coopérer avec les institutions bénévoles dans leurs activités en faveur des femmes, de la santé et du développement.

Les résolutions adoptées en 1992 mettent l’accent sur la nécessité de mieux représenter les groupes de femmes au sein des ministères de la Santé, et d’améliorer les mécanismes hiérarchiques, la coordination et la supervision des politiques.

Bien que les débats techniques qui ont précédé ces rencontres aient souligné l’importance de remplacer le cadre des « femmes dans le développement » par une optique axée sur le sexe, on a préféré employer la terminologie antérieure pour rédiger les résolutions. Par ailleurs, une tribune d’experts avait suggéré de rattacher l’environnement aux questions de santé et de différenciation sexuelle, en particulier dans les secteurs de la reproduction, du cancer, des maladies tropicales et de la santé en milieu de travail, mais les résolutions ne rendent pas nécessairement compte de ce lien. Cependant, cette question relève maintenant de différents programmes de l’OMS.

Tout comme le Programme sur les maladies tropicales, le Programme spécial de recherche en reproduction reconnaît l’importance d’adopter une perspective axée sur le sexe. Même s’il y a encore beaucoup de pain sur la planche dans ce domaine, des liens ont déjà été établis entre la différenciation sexuelle et les composantes fondamentales de la science de la reproduction, de la technologie et de la production. Le programme, qui fait intervenir des relations complexes et variées entre les parties intéressées ( dont les chercheurs, les sociétés pharmaceutiques et les décideurs chargés des politiques nationales ), dispose de mécanismes internes pour assurer ce genre de liaison. Il comporte également une section scientifique qui appuie la recherche sociale et économique sur le développement, le transfert et l’acceptation des techniques de reproduction.

La promotion de mesures communes entre les organismes et les secteurs constitue une autre tendance significative sur le plan de la santé. Comme en avaient convenu les experts participant à la tribune de l’Assemblée mondiale de la santé à Genève en 1992, les problèmes de santé des femmes ne relèvent pas exclusivement des services de santé, mais sont liés à une variété de facteurs économiques. Même son de cloche parmi les auteurs de la déclaration d’Accra et les délégués aux ateliers interrégionaux sur la participation et le leadership des femmes dans les domaines de la santé maternelle et infantile et du planning familial : les services de santé, à eux seuls, ne peuvent corriger l’inégalité des sexes en matière de santé, puisqu’il faut aussi modifier l’éducation, la situation économique et le statut juridique des femmes.

L’OMS a d’autres activités à son actif, dont les travaux du programme Action intersectorielle pour la santé, qui se concentrent sur les groupes les plus vulnérables comme les femmes et les pauvres. Les résultats des recherches, les rapports de réunion et les documents connexes illustrent qu’il est possible d’établir les objectifs vitaux de Santé pour tous et de les jumeler à des objectifs d’ordre macro-économique. Cependant, ces activités ne se limitent pas à quelques programmes. En effet, la

majorité des programmes de l’OMS, dont ceux qui portent sur la santé environnementale, la recherche sur les maladies tropicales, la vaccination, la nutrition et le sida, favorisent la coopération intersectorielle nationale en vue d’améliorer la santé générale des femmes.

Des mécanismes internes ont été prévus pour uniformiser la coordination et la planification intersectorielles dans le secteur de la santé des femmes. La Division de la santé de la famille de l’OMS représente le principal centre de coordination des activités entreprises par les partenaires régionaux et nationaux. Sur le plan des politiques, un conseiller spécial aide le bureau du directeur général à convoquer la Commission mondiale et lui donne des conseils en matière de politiques. Il y aurait peut-être des lacunes à combler au palier régional et à l’échelle nationale.

En ce qui concerne la position de l’OMS, rappelons qu’il s’agit d’un organisme technique et spécialisé, non pas d’une source de financement. Ses fonctions principales consistent à donner une orientation aux politiques, à fournir à la science et à la technologie un territoire neutre pour la mise en commun des connaissances, et à donner des conseils techniques aux États membres. Ce faisant, l’OMS devient un point de rassemblement où l’on peut débattre les questions de différenciation sexuelle et de santé et résoudre les difficultés au sein du système des Nations Unies. De plus, l’OMS est peut-être l’entité toute désignée pour surveiller l’application des recommandations formulées par la Commission des sciences et de la technique au service du développement, des Nations Unies.

Bailleurs de fonds, organismes de financement bilatéral et autres organismes affiliés à l’ONU

Les donateurs et autres organismes de l’ONU sont essentiels au maintien des programmes nationaux de santé et des activités de l’OMS. De nombreuses questions de santé nécessitent des mesures communes dans le domaine de la santé ( Fonds des Nations Unies pour les activités en matière de population, UNICEF, Programme des Nations Unies pour le développement ), de l’éducation ( Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture, UNICEF ), de l’emploi ( Organisation internationale du travail ), de l’agriculture ( Organisation internationale des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, Fonds international de développement agricole ), en plus du Fonds de développement des Nations Unies pour la femme. Par rapport à la situation de la femme, la collaboration entre organismes sert déjà de modèle pour illustrer les avantages des initiatives collectives. L’énoncé de mission interinstitution rédigé en prévision de la Conférence mondiale sur les femmes de 1995 démontrait d’ailleurs la volonté et l’importance d’unir ses efforts en vue d’un but commun. De plus, au bureau régional des Amériques de l’OMS

( Organisation panaméricaine de la santé ), tous les organismes, dont UNIFEM, collaborent à la révision des documents de formation sur la différenciation sexuelle, font le tour des établissements d’enseignement de cette région, en plus de préparer un rapport pour la Conférence de 1995. Mentionnons également l’apport vital de l’OMS aux mécanismes de coordination entre organismes, comme la Division de la promotion de la femme de l’ONU ( Vienne ), la Commission de la condition de la femme de l’ONU, et les réunions mixtes en prévision des conférences sur les droits de la personne ( 1993 ), la population et le développement ( 1994 ) et les femmes ( 1995 ).

Les donateurs et autres organismes de l’ONU pourraient certainement accroître la coordination entre organismes en se servant de ces points de rassemblement. En outre, les organismes subventionnaires comme l’Agence canadienne de développement international, la Fondation Carnegie, l’Agence danoise pour le développement international, le Centre de recherches pour le développement international, la Direction générale de l’aide norvégienne au tiers-monde et l’Organisation suédoise pour le développement international tentent actuellement d’améliorer la collaboration entre organismes à l’échelle nationale, et disposent de renseignements précieux sur les problèmes et le potentiel que comporte une telle démarche.

Mesures et recommandations stratégiques

Quelles mesures abordables et efficaces à long terme pourrait-on appliquer dès maintenant? Quatre secteurs offrent des possibilités : les jeunes ; les expériences réussies ; la combinaison information–éducation–communication ; la R-D.

Une nouvelle génération : les jeunes et les adolescents

On devrait accorder plus d’importance aux programmes de santé destinés aux populations de jeunes ( OMS/FNUAP/UNICEF, 1989 ). Comme l’illustrent les campagnes de lutte contre le tabagisme, l’une des stratégies les plus efficaces et rationnelles consiste à affecter des ressources pour tenter de modifier le comportement de la nouvelle génération. Les jeunes doivent prendre des décisions qui touchent toute leur existence. Si une mère célibataire de 15 ans a la chance de poursuivre ses études, la femme mariée de 25 ans, quant à elle, peut se voir refuser l’accès aux réunions sur la santé des femmes. Dans beaucoup de milieux ruraux, les groupes de jeunes sont plus égalitaires que les groupes d’adultes, et les filles célibataires ont davantage de liberté d’action que les femmes mariées.

Pourtant, les questions relatives à la différenciation sexuelle font rarement partie des politiques nationales de santé pour les jeunes. Il n’y a en fait que l’éducation sexuelle qui considère les jeunes comme des êtres sexués. Selon un rapport de l’OMS ( 1989b ), les statistiques et les études sur la santé excluent souvent la catégorie des adolescents et des jeunes, et il n’est pas facile de trouver des données sur la différenciation sexuelle au sein de ce groupe. Combinée à l’âge, la discrimination sexuelle crée des problèmes particuliers chez les jeunes, comme en témoignent les exemples suivants.

Toute stratégie qui tente de s’attaquer à ces problèmes doit promouvoir le leadership parmi les jeunes, à la fois dans le cadre du mouvement pour la santé des femmes et des tribunes internationales. De plus, le volet différenciation sexuelle doit être intégré aux programmes existants pour les jeunes. Déjà, l’UNICEF, le FNUAP, de même que le Programme de santé pour adolescents, les projets de santé maternelle et infantile et les programmes de planning familial entrepris par l’OMS, sont parvenus à rehausser l’estime de soi des jeunes, en particulier des filles, les préparant ainsi à s’affirmer au lieu de céder aux pressions de leur entourage.

Miser sur les expériences réussies

La collaboration entre les Nations Unies, les gouvernements, les ONG et les mouvements sociaux a des répercussions significatives. Le fait d’examiner les modèles masculins et féminins de leadership et de faire

connaître les réussites et la participation de leaders féminins dans de nombreux secteurs dissipera progressivement l’image de la femme en tant que « victime » du système de santé.

Parmi les politiques nationales réussies, citons l’éducation des femmes dans le but d’améliorer la santé des enfants et de réduire la croissance démographique. Cette initiative, qui est appuyée par l’OMS, le FNUAP et l’UNICEF, s’avère d’ailleurs l’une des interventions intersectorielles les plus réussies sur le plan de la santé. Bien que la corrélation entre l’éducation des femmes et la santé soit toujours controversée, les données recueillies supposent un lien étroit de cause à effet. À preuve, dans les pays où la quasi-totalité des femmes savent lire et écrire, les taux de mortalité infantile sont beaucoup plus bas, quel que soit le revenu du ménage ( OMS, 1992 ).

Lors de la réunion du groupe d’experts sur les femmes et la population qui s’est tenue à Gaborone en 1992, on a souligné que les femmes n’étaient pas uniquement des utilisatrices, mais aussi des fournisseuses de services de santé ( OMS, 1992 ). Au sein du système de prestation des services de santé, on trouve un grand nombre de modèles exemplaires et de réussites associées aux « héroïnes » de la médecine, c’est-à-dire les sages-femmes, les travailleuses bénévoles, les infirmières et les femmes médecins. Au Bangladesh, par exemple, les travailleuses consacrent plus de temps au planning familial de leurs clients, recommandent généralement un éventail de méthodes et n’encouragent pas nécessairement les femmes à opter pour la stérilisation. Après qu’on eut permis aux sages-femmes de Matlab qui travaillent en milieu communautaire de réorienter les cas complexes ou de traiter ceux-ci à la maison, la mortalité maternelle a diminué de 68 % en seulement trois ans ( Thapa, 1992 ).

Avec l’aide de la Fondation Carnegie, l’association des sages-femmes et l’association d’économie domestique de la Sierra Leone ont mis en œuvre un projet de recherche en santé qui se proposait d’implanter des techniques appropriées en milieu rural. Après avoir recueilli des renseignements sur les perceptions et les pratiques des femmes, les techniques traditionnelles et les contraintes, l’équipe chargée du projet s’est penchée sur les lacunes de la technologie. L’utilisation d’un pèse-personne pour déterminer le poids des nouveau-nés était considérée comme une méthode convenable et bien acceptée dans la collectivité, tout comme d’autres techniques d’appoint dont les fiches sur les risques de grossesse, les dossiers d’accouchement et les fiches de naissance. On a entrepris la formation d’accoucheuses professionnelles qui, selon les évaluations, ont pu dispenser des soins suffisamment efficaces pour faire baisser le taux de mortalité maternelle. Étant donné que le gouvernement et les ONG collaboraient à la conception et à l’évaluation du projet, les résultats ont été intégrés à la planification nationale en matière de santé.

L’organisation du Kenya pour l’eau et la santé a été mise sur pied à titre expérimental et a exigé une collaboration étroite entre le gouvernement, les ONG et des groupes communautaires de gestion de l’eau. Élaboré en 1983 à la suite de la pénurie d’eau et des problèmes d’hygiène dans deux districts, ce projet procédait à des essais sur douze types de pompes manuelles. Les responsables se sont rapidement aperçus que la participation des localités était nécessaire pour établir un système d’entretien. Cinq ans plus tard, on se préparait à étendre le projet à l’ensemble du pays. En 1988, tous les comités locaux de gestion de l’eau comptaient des femmes à leur bord. Près de 70 % des comités avaient ouvert des comptes en banque et utilisaient les montants épargnés pour acheter des pièces de rechange et réparer les pompes défectueuses. C’est grâce à la reconnaissance du rôle central joué par les femmes et les collectivités que ce projet a eu autant de succès. Pour leur part, les femmes n’avaient plus à consacrer temps et énergie pour transporter l’eau sur de longues distances. Cependant, le plus important, c’est que le projet s’occupait d’élaborer sa propre technologie et d’assurer la bonne marche des pompes.

Même si la plupart de ces réussites ont une portée relativement réduite, elles symbolisent un changement social important, car elles arrivent à leurs fins malgré le déclin global des activités de développement. En Inde, par exemple, un groupe de femmes appelé CHETNA innove dans le secteur de la santé des femmes. En effet, CHETNA utilise des marionnettes, des pièces de théâtre et des réseaux de femmes pour diffuser de l’information sur la nutrition aux femmes des milieux urbains pauvres et des régions rurales. Au Bangladesh, une ONG représentant des femmes a élargi le concept de services de « santé ». En s’adressant à une seule clinique, une femme peut non seulement passer un examen médical, mais aussi se renseigner sur le planning familial, les procédés agricoles ( comme la sélection des graines ), les transactions bancaires et le crédit. De plus, des groupes de femmes des îles du Pacifique et des Antilles se rallient à des ONG, comme WorldWIDE, et forment des réseaux internationaux qui échangent des renseignements sur les questions environnementales et recommandent des politiques nationales.

Information, éducation et communications

La combinaison information-éducation-communications ( IEC ) constitue un autre moyen efficace d’arriver à l’égalité sexuelle en matière de santé. En fait, les moyens visuels sont rarement utilisés de façon systématique pour sensibiliser la population aux principales questions qui touchent la santé ( OMS, 1991b ). En outre, les compétences en communication de l’ensemble des travailleurs périphériques du secteur de la santé ne suffisent pas à informer directement et efficacement la population. Selon les recommandations des participants aux ateliers interrégionaux sur la

participation et le leadership des femmes dans les domaines de la santé maternelle et infantile et du planning familial, des équipes nationales doivent mettre en œuvre des campagnes médiatiques pour informer les femmes de leurs droits et leur donner plus de pouvoir grâce à la formation.

Pour concrétiser ces objectifs tout à fait louables, les membres des professions médicales doivent abandonner leur tour d’ivoire et leurs documents pour se rendre dans les rues distribuer des brochures. Le matériel d’IEC n’est utile que s’il alimente un mouvement social, s’il emploie des mots de la langue locale et des images connues, et s’il est conçu de concert avec le public cible. Parmi les autres formes de matériel, les diapositives, les cassettes audio et vidéo, les émissions de télévision et de radio ainsi que les programmes multimédias présentent les conclusions scientifiques d’une manière compréhensible et facile à retenir.

Les connaissances sur la santé deviennent graduellement une importante « technologie » en soi. Il s’agit de l’un des outils les plus efficaces utilisé en prévention et en traitement curatif, car l’évolution constante de maladies comme le sida nécessite une modification des comportements en vue de prévenir les épidémies. Les connaissances sur l’utilisation appropriée des techniques médicales seront également un facteur essentiel pour déterminer le potentiel des connaissances sur la santé. À titre d’exemple, les antibiotiques vendus sans ordonnance dans de nombreux pays en développement sont souvent utilisés de façon inadéquate ; des femmes coréennes ont même dit avoir pris des antibiotiques pour « réchauffer leur utérus » et accroître leurs chances de devenir enceintes. Du coup, le problème que posent les souches de pathogènes résistantes aux médicaments se trouve exacerbé. En définitive, l’usage judicieux de ces types de médicaments reposera sur les connaissances des consommateurs.

Ainsi, les femmes qui disposeront d’une information médicale fiable s’affirmeront plus comme patientes et feront un meilleur usage des services de santé et des médicaments. En règle générale, une femme peu instruite a l’impression qu’en s’adressant à un hôpital local bien équipé, dont les employés sont compétents, elle réglera tous ses problèmes de santé, même si elle pourrait faire mieux en améliorant son alimentation et son hygiène.

Certains gouvernements tentent d’adapter le développement de la technologie médicale à la politique nationale sur les soins de santé primaires. Pourtant, à moins que les consommateurs soient vraiment sûrs d’eux, bien informés et désireux d’utiliser la technologie, les hôpitaux publics se videront peu à peu. Ce sera alors le secteur privé qui fera des affaires d’or en répondant aux exigences d’une clientèle avide de technologie d’avant-garde. Comme l’indique un rapport des Philippines, les cabinets privés de médecins importent et utilisent dorénavant une

grande quantité de technologies médicales pour se tailler une place dans un marché médical en pleine croissance.

Autre composante essentielle d’une stratégie d’IEC : la révision du matériel pédagogique et de diverses sources d’information afin d’y éliminer toute forme de discrimination sexuelle. Cette mesure, souvent recommandée mais rarement mise en pratique, permettrait cependant aux gouvernements de faire un pas de géant en trouvant des moyens efficaces, abordables et réalisables d’éliminer la discrimination sexuelle dans les documents d’information sur la santé. Par exemple, la documentation sur la manipulation de l’eau et sur l’hygiène perpétue généralement la division traditionnelle des tâches en montrant des femmes et des filles qui transportent l’eau, au lieu de l’homme qui les accompagne à bicyclette. Dans les affiches sur le planning familial et les exemples qui incitent les femmes enceintes à bien s’alimenter, le père ou le mari n’est presque jamais présent pour les appuyer. L’information sur la santé maternelle et infantile semble toujours viser les femmes. Le père n’a-t-il donc aucune responsabilité si le poids à la naissance de son enfant est inférieur à la normale?

Les étudiants en médecine et en sciences infirmières, les pharmaciens, ainsi que les chercheurs et scientifiques spécialisés en médecine forment des sous-groupes précis auxquels s’adressent les documents éducatifs. Pour les étudiants en médecine, la formation sur la différenciation sexuelle est associée aux problèmes sociaux et reçoit un accueil plutôt froid comparativement aux matières résolument scientifiques. À certains moments, les cours sur les femmes, la santé et le développement ont eu pour effet de rendre la population étudiante encore plus hostile. Si l’on veut intégrer la notion de différenciation sexuelle aux programmes scolaires, il serait utile de soupeser l’effet des formes de représentation non scolaire, comme les films et les vidéos, et d’aborder les questions touchant les deux sexes ( plutôt que les « questions touchant les femmes » ) lors des réunions de professionnels.

L’OMS, organisme des Nations Unies à l’avant-plan de la technologie de la santé, devrait être chargé de formuler les directives régissant la recherche, le développement et l’essai des documents d’IEC destinés aux étudiants et aux services d’information médicale. Même si l’OMS et ses organismes ont besoin de formation, on ne doit pas rendre obligatoires les cours sur la différenciation sexuelle. Il faut plutôt s’efforcer d’adopter une perspective « sexualisée » dans le seul but d’optimiser l’efficacité des programmes. Dans le cadre d’ateliers, on pourrait notamment inclure des exercices de planification de projets qui permettraient aux participants de se rendre compte de l’influence de la différenciation sexuelle sur leurs programmes.

Enfin, une stratégie globale d’IEC doit rendre la multitude des données sur la santé plus compréhensible et plus accessible aux femmes et aux groupes médiatiques. Pour ce faire, il faudra collaborer avec les responsables de l’éducation, de la formation et des communications à

l’intention des femmes, et avec les centres documentaires des pays en développement ou des centres internationaux comme le CITF et Third World Women’s Media. Les réseaux informatiques et les bases de données sont aussi des fournisseurs possibles d’information. À l’heure actuelle, dans le domaine de la santé, les consommateurs qui le désirent peuvent se renseigner « en ligne » sur les effets secondaires des médicaments et sur les précautions à prendre. Il existe également une base de données sur les soins médicaux d’urgence, et il est possible pour une femme d’avoir accès aux réseaux médicaux des professionnels de la santé moyennant des frais raisonnables. Cependant, nous disposons de peu d’information sur la santé des femmes dans les pays en développement. Ces renseignements pourraient être fournis immédiatement, et à peu de frais, par le truchement de l’Internet.

Priorités de recherche

Il peut sembler à première vue qu’un grand nombre de recherches ont examiné la question de la santé et de la différenciation sexuelle, mais nous avons besoin de données plus complètes et de meilleure qualité. Comme le souligne le document Women’s Health : Across Age and Frontier ( OMS, 1992 ), la majorité des renseignements actuels sont fondés sur des études de cas limitées et les statistiques nationales sont souvent inexactes. On constate, d’une part, que l’on sous-estime dans une large mesure la mortalité et la morbidité maternelles, car les cas de décès ne sont pas tous déclarés et les procédures d’enregistrement ne sont pas uniformes. D’autre part, on dispose de données insuffisantes sur la santé mentale des femmes et la violence faite aux femmes dans les pays en développement. Bien qu’il donne un aperçu de l’information disponible sur la santé des femmes, le document de l’OMS met aussi l’accent sur l’importance d’explorer différents domaines, allant de la négligence envers les fillettes aux maladies tropicales, en passant par le vieillissement.

Les ONG, les groupes axés sur la santé, les documents de l’OMS et les autres rapports sur les femmes et la santé font tous état du profond malaise que ressentent les tenants du mouvement féminin envers les prémisses éthiques de la recherche en technologie biomédicale et en santé. En ce qui a trait aux techniques de reproduction, les militants ont demandé de siéger aux comités éthiques nationaux afin que le bien-être des femmes soit pris en considération pour évaluer la sécurité, l’efficacité, le prix et l’acceptation de ces procédés ( OMS, 1991a ). Ils veulent également que les chercheurs et les décideurs du secteur de la santé puissent transcender les paradigmes de recherche médicale et tenir compte des réalités sociales, culturelles, économiques et personnelles des femmes. Les approches et priorités suivantes sont susceptibles de faciliter l’application de principes éthiques à la recherche en santé. Elles font aussi ressortir l’insuffisance des connaissances nécessaires pour

réorienter les politiques relatives à la santé et planifier l’intégration d’une perspective axée sur la différenciation sexuelle.

Données sociales, culturelles, économiques et politiques sur l’étiologie, l’épidémiologie et le comportement en matière de santé : Les recherches et les bases de données sur lesquelles se fondent les services actuels de santé sont généralement inadéquates, voire trompeuses. Les statistiques sur la santé, par exemple, sont parfois recueillies de telle sorte qu’il est impossible de répartir la population féminine en groupes sociaux et économiques à risque. La situation professionnelle et l’état civil sont souvent négligés dans les sondages.

Les données ventilées selon le sexe et l’âge sont essentielles à la planification en matière de santé, mais ne sont pas monnaie courante dans la plupart des pays en développement. Il faut donc commencer par améliorer la qualité de l’information, tester les résultats des études de cas et faire en sorte que ces résultats soient appliqués à la prestation des services de santé. Cependant, si l’on décide d’adopter la perspective de la différenciation sexuelle pour faciliter le développement dans le domaine de la santé, on doit aussi inclure des données sociales, culturelles, économiques et politiques de meilleure qualité.

Féminité sans danger : Il faut remplacer la notion de « maternité sans danger » par celle de « féminité sans danger ». Bien que la campagne mondiale de maternité sans danger ait réussi à améliorer considérablement l’état de santé des femmes du monde entier, le concept de santé doit aussi comprendre des facteurs déterminants de la santé et des dangers pour la santé des femmes pendant toute leur existence ( Lewis et al., 1994 ). Les interventions effectuées uniquement pendant les années de fécondité des femmes ont habituellement une portée limitée, car de nombreux problèmes de santé se déclarent plus tôt.

Malgré leur évidente nécessité, les études longitudinales sur la santé et la différenciation sexuelle sont assez rares. Peu d’études ont suivi des cohortes de femmes pendant une longue période. Comment la socialisation d’une fillette et l’attribution de rôles sexuels influencentelles son estime de soi et son comportement, à diverses périodes de sa vie, par rapport à la santé? Quels sont les liens avec les troubles psychologiques? Quelles conséquences à long terme la dégradation de l’environnement et les dangers pour la santé au travail ont-ils pour les femmes et leurs enfants? Ces facteurs modifient-ils le fondement génétique de la population? Comment les services de santé peuvent-ils mieux traiter les problèmes de santé « causés par l’environnement »?

Autres champs de recherche : Outre les deux grandes approches ci-dessus, la recherche qui aborderait les points suivants contribuerait énormément au domaine de la santé et de la différenciation sexuelle :

Voici, par ailleurs, les priorités de recherche dans le domaine des techniques de reproduction :

Conclusions

Comment serait notre monde si les femmes en arrivaient à un « état de bien-être total »? Le document provisoire que constitue la Plate-forme d’action des ONG en préparation de la Conférence internationale sur la femme, de 1995, répond à cette question dans l’énoncé suivant :

Un monde sans famine, sans violence et sans contraintes, qu’elles soient physiques, intellectuelles ou culturelles, où la liberté d’expression et de reproduction sont des droits humains fondamentaux dont tous les habitants de la planète peuvent user et jouir au même titre. ( traduction libre )

Le droit des femmes à la santé est un droit humain absolument essentiel. Pourtant, si l’on examine la santé sous l’angle des femmes, la vision ainsi obtenue ne se limite pas aux femmes, mais transforme également la société aux yeux des hommes et des enfants.

Les efforts et les réussites des femmes et des activistes du secteur de la santé ont permis d’améliorer l’accès des femmes au système de santé. En ce qui a trait aux répercussions de la science et de la technologie sur la santé des femmes, nous avons besoin de beaucoup plus de recherches, en particulier sur les interactions complexes entre les transitions démographiques, la dégradation de l’environnement et le passage de la médecine indigène à la médecine moderne. Le développement de la technologie de la santé est un nouveau point de mire pour les activistes s’intéressant à la différenciation sexuelle et la santé. Cependant, ils ont déjà réussi à faire progresser leur cause, surtout dans le domaine des méthodes liées à la procréation.

Les organisations comme l’OMS et les conférences comme le Sommet social, la Conférence sur la population et la Conférence mondiale sur les femmes constituent des étapes importantes qui assurent progressivement un appui international aux efforts nationaux. Parmi les initiatives d’appui, citons la création récente du Groupe sur l’égalité des sexes de la Commission des sciences et de la technique au service du développement, des Nations Unies, dont le mandat consiste à conseiller les gouvernements et le réseau de l’ONU sur les politiques à adopter en la matière. Malgré les efforts remarquables de l’OMS, il faut accorder beaucoup plus d’attention à la formation sur la différenciation sexuelle au sein même de l’organisation, et établir des liens plus solides entre les ONG et l’OMS.

Pour que ces efforts soient efficaces à l’échelle nationale, il faut absolument que l’orientation scientifique et technologique globale soit plus cohérente. Un organisme consultatif national ayant la responsabilité de la science et de la technologie pourrait veiller à ce que les politiques se soutiennent mutuellement. De bonnes politiques en matière de santé et de différenciation sexuelle seront infructueuses si le développement,

dans son ensemble, évolue dans la mauvaise direction. Les politiques sur l’économie, les communications, les médecines douces et les technologies de l’information influent toutes sur la santé des femmes. Par conséquent, les politiques et les institutions axées sur la science et la technologie en matière de santé ( comme les conseils de recherche médicale ) doivent entretenir des liens étroits avec les mécanismes scientifiques et technologiques nationaux.

À lui seul, le développement ne peut arriver à l’égalité entre les sexes ni résoudre les problèmes de santé des femmes. En fait, l’utilisation excessive de l’amniocentèse et les nombreux problèmes associés à la recherche sur la contraception démontrent que les technologies médicales d’avant-garde peuvent même empiéter sur les droits fondamentaux des femmes.

La santé est un « secteur de femmes » dans le sens où celles-ci dispensent les soins de santé traditionnels, occupent les emplois professionnels de niveau inférieur et prennent les décisions au nom des membres de leur famille. Pourtant, la présence beaucoup plus marquée des femmes ne leur garantit pas nécessairement une participation aux décisions concernant les applications de la science et de la technologie au secteur de la santé. Pour leur donner voix au chapitre, il faut modifier profondément les processus décisionnels, la gestion et la supervision du système de santé.

Il serait possible, à ce stade, d’appliquer des politiques stratégiques en divers points, mais on doit d’abord examiner plus attentivement les contextes social, économique et politique associés à la science et à la technologie, et élargir le champ des partenariats pour assurer l’efficacité de la science et la technologie. Les jeunes, les employés des médias, les chercheurs et les mouvements représentant les femmes devraient être réunis dans le but de réexaminer la façon d’évaluer les conséquences globales, pour la santé, des politiques gouvernementales sur la science et la technologie.

Les Nations Unies et les gouvernements doivent également inviter les femmes à prendre leur place, non pas de victimes, mais de citoyennes d’une nouvelle société basée sur la démocratie participative. Au fur et à mesure que l’ONU se familiarisera avec les questions de différenciation sexuelle dans un vaste éventail de secteurs techniques, son interaction avec les mouvements internationaux de femmes s’accentuera. Pour évoluer et apporter un changement véritable, l’ONU doit s’ouvrir de plus en plus aux ONG, aux mouvements sociaux et aux particuliers qui le tiennent responsables envers ses membres.

Par l’intermédiaire des travaux de la Commission des sciences et de la technique au service du développement, des Nations Unies, la question de la santé et de la différenciation sexuelle sera peut-être complètement intégrée aux débats sur la science et la technologie. Sur le plan éthique, toutefois, il faudra faire en sorte que les femmes, en leur qualité de fournisseuses et d’utilisatrices des technologies de la santé, profitent

d’un accès égal et participent à l’évaluation de la science et de la technologie en matière de santé. On doit protéger à tout prix ce « droit humain » et en faire le fondement essentiel de la nouvelle perspective axée sur l’égalité des sexes.

Chapitre 7
Faire ce qu’il faut, et pas seulement comme il faut

Cadre décisionnel en matière de technologie

Arminée Kazanjian

Depuis quelques années, les choix technologiques et leurs effets sur la santé suscitent de plus en plus d’intérêt, comme en témoigne le mouvement mondial vers une réforme de la santé. Les décideurs gouvernementaux invoquent le déclin marqué de la croissance économique et les compressions budgétaires qui ont suivi pour motiver une prestation plus efficace d’une gamme repensée de services de santé. En raison de la mondialisation de l’économie, tous les pays se trouvent aux prises avec le même problème, quoiqu’à divers degrés.

Cependant, les divers pays, États et autres secteurs de compétence perçoivent et mettent en œuvre la réforme des soins de santé de façon différente. Les gouvernements ont pris diverses mesures pour gérer les compressions budgétaires dans les soins de santé, souvent en entreprenant ( ou en donnant à contrat ) des évaluations et des études technologiques pour les aider à déterminer comment réduire le coût des services financés par l’État. Par contre, l’évolution des attentes du public et l’essor de la technologie médicale, deux grandes contraintes « externes » souvent citées par les décideurs en matière de santé, sont rarement étudiés dans le contexte général du développement et de la diffusion de la technologie. Une approche critique et une analyse féministe, telles que celles exposées dans le présent rapport, constituent un cadre de référence différent.

Dans le domaine de la santé, les nouvelles technologies ( médicaments, appareils et procédés ) se multiplient de plus en plus rapidement. Malheureusement, le développement et la diffusion de la technologie ne reposent ni sur ses attributs inhérents ni sur la prévalence des maladies. En outre, on connaît peu de choses sur la diffusion de la technologie sanitaire ( récente ou non ). Les applications de la technologie ne reposent pas sur sa nature ni sur son prix ; à cet égard, les réactions de la société constituent un facteur déterminant. Par exemple,

le monitoring fœtal a été adopté avant qu’on ait pu prouver qu’il améliorait le pronostic fœtal et qu’il était sans danger pour les femmes enceintes. Des recherches épidémiologiques ont démontré par la suite que non seulement l’appareil ne pouvait améliorer le pronostic fœtal mais qu’il avait fait doubler le taux de césariennes ( Bassett, 1993 ). Pourtant, cette technique demeure courante en obstétrique. Cet exemple montre à quel point les femmes sont vulnérables dans le secteur de la santé. En effet, infirmières, sages-femmes et technologues continuent d’utiliser cette technique, et les futures mères considèrent qu’elle fait partie des soins obstétriques habituels.

Les gouvernements nationaux ont beaucoup d’influence sur l’élaboration et la diffusion de la technologie sanitaire, et ils sont en mesure d’adopter un cadre théorique pour orienter les décisions à cet égard. Faute d’une politique nationale en matière de technologie, les décisions relatives à la technologie sanitaire sont souvent contradictoires. Quelle quantité de technologie est nécessaire et à qui doit-elle être destinée? Ces décisions sont habituellement prises au hasard, sans une étude systématique des différentes possibilités et de leurs conséquences. Un cadre permettant de mettre la technologie dans un contexte social et de faire une analyse critique de l’éventail d’enjeux et de questions soulevées garantirait la transparence et l’équité du processus décisionnel.

Des modèles décisionnels permettent de décrire le processus de réflexion sur les diverses solutions possibles et de montrer aux décideurs les choix qui s’offrent à eux et leurs conséquences. Comme l’esprit humain est limité sur le plan de l’attention, de la mémoire et du calcul et que ses facultés de perception sont imparfaites, nous avons tendance à simplifier, à limiter nos points de vue et à ne souligner que certains aspects ; à moins de définir et de structurer le processus décisionnel, on ne pourra espérer de décisions rationnelles. Les décideurs réagissent aux situations en fonction de l’interprétation qu’ils en font et non pas de façon objective ; le même problème posé dans un cadre différent peut entraîner une réaction fort différente. En outre, la prise de décisions nécessite souvent des compromis difficiles, de sorte que la plupart des gens suivent une règle simple qui consiste à ne pas faire de compromis concernant des facteurs intangibles. Enfin, les décideurs constatent rarement les conséquences générales de leurs décisions pas plus qu’ils ne savent si ces décisions sont « bonnes » ou « mauvaises ». ( Carroll et Johnson, 1990 ).

Le cadre conceptuel que nous proposons souligne que différents choix peuvent avoir des conséquences diverses qui transcendent les résultats immédiats et vise à relever des résultats souhaitables ou préférables. Comme il met en relation la technologie à l’étude et les besoins humains au sens large, ce cadre fait la synthèse de la dynamique sociale de chaque situation ; il présente une perspective critique qui définit les questions de pouvoir et de dominance, ainsi que les effets de

la technologie. Les chercheurs dans le domaine des politiques croient à tort que la prise de décisions se compose toujours d’une série d’étapes assez bien définies ( qui peuvent se répéter et être recommencées ) :

Toutefois, la prise de décisions ne comprend souvent que la collecte de renseignements et le choix ( Payne et al., 1978 ; Svenson, 1979 ). Le cadre proposé est fondé sur une approche plus générale de « résolution de problèmes » afin de mieux cerner le problème ou la lacune en question, de même que sur un examen complet des conséquences des différentes solutions possibles. Pendant la formulation de politiques, le cadre peut servir d’outil proactif d’analyse permettant d’examiner précisément les différentes solutions et leurs conséquences respectives. Cette utilisation facilite aussi la consultation publique ainsi que la sollicitation de l’avis d’experts. Le cadre peut également servir à analyser et à comprendre la raison d’être d’une situation, surtout dans le cas d’une technologie « inopportune », et permet de discerner les causes des effets négatifs de la technologie.

La société ne semble pas être en mesure de gérer le changement technologique tout en respectant l’éventail des besoins et des intérêts des gens. À l’échelle mondiale, les mesures visant à tenir compte des besoins des femmes dans l’élaboration et l’évaluation de la science et de la technologie n’ont jamais donné de résultats tangibles. Au cours des vingt dernières années, de nombreux documents officiels contenant de longues listes de recommandations ont été publiés. Dans le Programme d’action de Vienne pour la science et la technique au service du développement, on reconnaît que tous les groupes de la société ne profitent pas nécessairement des progrès technologiques modernes de façon égale, et que ces progrès peuvent avoir un effet négatif sur la condition des femmes et sur le fondement de leur apport économique, social et culturel au processus de développement ( ONU, 1979b ). Un appel a été lancé pour que les gouvernements nationaux s’efforcent de mieux promouvoir la participation des femmes à l’application de la science et de la technologie au développement.

Quelques années plus tard, le rapport du comité spécial du Comité consultatif de la science et de la technique au service du développement avait suggéré que l’absence de femmes parmi les

décideurs du secteur de la science et de la technologie influe sur le processus, la qualité et le résultat des politiques ( ONU, 1984 ). Le comité a conclu que les femmes devaient avoir accès au processus, mais sans trop préciser la marche à suivre à cet égard. En outre, le comité a fait remarquer l’insuffisance des indicateurs actuels des effets des changements technologiques sur les femmes et la nécessité de mieux mesurer les concepts pertinents.

Pourtant, les politiques scientifiques et technologiques, tant au palier national qu’international, ne correspondent toujours pas aux besoins des femmes, bien qu’elles reconnaissent, à l’instar d’autres documents, qu’il est souhaitable d’évaluer, de contrôler et de mesurer l’effet de la science et de la technologie sur le développement. À l’heure actuelle, tout changement à ce chapitre ne peut se produire que dans un processus normatif délibéré où les objectifs sont clairement définis à divers niveaux et où les décisions visent à atteindre ces objectifs. Le cadre présenté dans le présent rapport permet de préciser les objectifs et, partant, la surveillance systématique et l’évaluation générale des changements technologiques.

Bien que la plupart des décisions ne soient pas prises en suivant les étapes énumérées ci-dessus, les règles implicites du processus décisionnel s’appliquent quand même. Les documents de recherche sur le processus décisionnel montrent que, pour prendre des décisions importantes, il est préférable de se fonder sur des règles générales, structurées ou complexes. En outre, pour prendre les décisions les plus opportunes, il faut une combinaison de règles générales et spécifiques, simples et complexes ( Gustafson et al., 1992 ). Le cadre proposé respecte ces critères. Des dimensions uniformes, identifiées comme questions de politiques, sont élaborées et appliquées à toutes les décisions ayant trait à la technologie. Des indices de chaque dimension, clairement définis et mesurés avec précision, peuvent être combinés à d’autres indices moins précis ou à des mesures qualitatives pour élaborer des mesures composites pour chaque dimension. Le modèle proposé comprend plusieurs éléments, ou dimensions, et constitue une approche complète au processus décisionnel. Toutefois, il est d’usage facile et relativement peu coûteux.

À partir de deux études déjà menées sur le sujet ( Kazanjian et Cardiff, 1993 ; Kazanjian et Friesen, 1993 ), le cadre ( voir tableau 1 ) de décisions relatives à la technologie en matière de santé a été élaboré et assorti de cinq grandes dimensions. Les quatre premières ( population à risque, effet sur la population, questions économiques et contexte social général, y compris les questions éthiques, juridiques et politiques ) sont des éléments descriptifs du problème de santé en cause et de son contexte social et environnemental. La cinquième dimension, l’évaluation technologique, comprend l’information scientifique sur le problème de santé et les technologies utilisées pour le soigner. Il fournit des renseignements sur le fondement et la qualité des indications dont on

Tableau 1. Cadre décisionnel en matière de technologie sanitaire.

[image]

a Par rapport à une maladie, un problème ou une affection. Tous les indicateurs devraient ètre ventilés selon le sexe, l’âge et le groupe culturel.
b Y compris les préoccupations d’ordre moral, juridique et politique.

dispose sur une technologie ou un programme de santé donné.

Pour montrer clairement comment on peut appliquer le cadre à une décision portant sur une technologie de la santé, nous présentons et étudions une situation hypothétique nécessitant l’adoption d’une politique : l’utilisation de l’échographie pendant la grossesse. Cet acte médical est courant dans les pays industrialisés et il se répand rapidement dans les pays en développement, où son coût est modéré. La décision hypothétique consiste à déterminer si cet acte doit être financé par l’État et, dans l’affirmative, dans quelles circonstances. L’échographie est une technique d’imagerie qui permet de « voir par le son » ( Yoxen, 1987 ). On l’utilise surtout pendant la grossesse, mais aussi dans d’autres situations. Des ondes sonores transmises à travers le liquide amniotique se réfléchissent sur les surfaces internes pour donner une vue de coupe des organes de la femme et du fœtus qui s’affiche sur un écran ( Gold, 1984 ). On s’en sert pour évaluer la durée de la grossesse et déterminer la position du fœtus dans l’utérus.

Les deux premières dimensions du cadre, population à risque et effet sur la population, représentent l’orientation épidémiologique de la recherche en matière de santé. L’épidémiologie désigne l’étude de l’ampleur des maladies et des lésions au sein de groupes humains et des facteurs déterminants qui influent sur leur distribution ( Steiner et al., 1989 ). L’épidémiologie s’intéresse surtout à trois variables : la personne, l’endroit et le moment.

Ces variables permettent de comprendre la nature de la relation entre une personne et son environnement, un élément essentiel à l’évaluation des facteurs de risque et de protection qui témoignent de l’état de santé des groupes de personnes.

Identification de la population à risque

La population à risque témoigne de l’envergure du problème. Dans la recherche en santé, cette population est habituellement définie selon des critères épidémiologiques, comme le nombre de nouveaux cas de la maladie ou de l’affection ( incidence ) ou le nombre de cas existants ( prévalence ), qui forment le taux de morbidité ( Mausner et Bahn, 1974 ). Ce taux est déterminé avec une précision variable dans les pays industrialisés et est estimé d’une façon plus grossière dans les pays en développement. Pour ce faire, des statistiques peuvent être recueillies au palier national ou local. La population à risque peut également être établie en tenant compte du taux brut de mortalité ou du taux de mortalité par cause, qui sont des statistiques sur la mortalité. Une évaluation complète de la population à risque comprend des mesures pertinentes comme l’âge, le sexe, le statut socio-économique et l’accès aux programmes de santé ( caractéristiques individuelles ) de même que l’histoire de la maladie ou du problème de santé et des indicateurs sociaux pertinents, comme l’écart entre les revenus ou le taux d’analphabétisme ( caractéristiques collectives ).

La première étape consiste à identifier la population visée par la technologie faisant l’objet de l’examen. Il est essentiel d’inclure le plus de sujets possible afin de pouvoir déterminer l’ampleur du phénomène. Pour l’échographie, la population visée se composerait de toutes les femmes en âge de procréer ( de 15 à 45 ans environ ) ; cependant, la population à risque se compose surtout des femmes enceintes.

Pour déterminer la taille du groupe, une simple indication empirique peut suffire, comme la proportion de femmes dans les catégories d’âge en question et le taux de fécondité. On pourrait aussi obtenir des estimations plus complètes de la population concernée en tenant compte de la taille moyenne des familles, du nombre de femmes multipares, etc., avec l’aide de démographes. Il s’agit de déterminer la précision empirique requise pour la décision envisagée et d’obtenir les indications nécessaires avec ou sans l’aide d’experts sur le terrain. Bien que la précision et l’exactitude des données soient des objectifs souhaitables, les variations dans la disponibilité et la précision ne devraient pas constituer des obstacles à cette approche. Par exemple, il serait important de vérifier la distribution géographique ou ethnique de la population étudiée uniquement si les services sont offerts de façon décentralisée ou si l’on sait que les facteurs culturels contribuent aux facteurs de risque. Dans le cas contraire, des statistiques globales représentant le nombre ou le taux évalués sont suffisantes.

D’autres indicateurs statistiques peuvent être utiles selon l’utilisation prévue de la technologie, c’est-à-dire, dans notre exemple, selon que l’échographie sera mise à la disposition de toutes les femmes enceintes comme moyen de dépistage ( comme on le fait dans les pays industrialisés ) ou, pour réduire les coûts, servira uniquement d’outil

diagnostique pour les femmes dont la grossesse est considérée à risque élevé par les fournisseurs de soins primaires.

Bref, les décideurs se poseraient d’abord deux questions fondamentales : Quelle est la population à risque ( les gens qui ont besoin de cette technologie )? De quelles indications empiriques dispose-t-on pour décrire la population selon des critères épidémiologiques? La mesure dans laquelle on peut répondre à ces questions indique la précision avec laquelle l’ampleur du problème a été définie et à quel point on peut évaluer le problème de façon empirique. En outre, un profil statistique de l’utilisation actuelle des services et, si possible, de la demande de tels services, vient compléter ces indications. Tout au long de ce processus, les décideurs peuvent consulter des chercheurs pour déterminer la qualité relative des indications empiriques et demander l’aide des parties concernées pour établir des définitions générales ou spécifiques de la population à risque.

Évaluation des effets sur la population

Les effets sur la population révèlent les conséquences connues et prévues de l’intervention. Les effets sur la santé de la population se mesurent souvent en examinant la capacité fonctionnelle ( physique et sociale ) et la situation psychologique ( degré de bien-être ). Les mesures de l’état fonctionnel et du bien-être peuvent être générales ou spécifiques au système ( tableau 1 ). Un éventail de mesures de santé bien définies ont été décrites, et l’examen porte habituellement sur le but, la fiabilité et la validité des instruments de mesure ( McDowell et Newell, 1987 ). Toutefois, ces mesures précises ne sont habituellement pas différenciées sur le plan sexuel et il n’existe aucune critique féministe à leur sujet. Il s’impose de combler cette lacune évidente dans les recherches.

En plus des effets sur la population, on peut également mesurer la qualité de vie et les effets « possibles ». Les mesures des effets possibles reflètent les effets prévus d’une modification de la distribution d’un ou de plusieurs facteurs de risque dans une population précise. Même si l’utilité d’une telle mesure est limitée, elle est importante dans le processus décisionnel en santé publique. Par exemple, cette mesure serait utile pour l’évaluation proactive de programmes de santé publique visant à éliminer les facteurs de risque dans la population.

Cette étape a pour but d’examiner et de comprendre le fardeau de la maladie. Si l’échographie sert d’outil de dépistage, quelles sont les conséquences prévues du dépistage? Encore une fois, il importe plus de soulever une question appropriée et de tenter, pour y répondre, d’obtenir une mesure quantifiable que de chercher à obtenir une réponse très précise. Si, par exemple, il existe des statistiques crédibles sur les taux de morbidité maternelle et infantile, les décideurs seront mieux informés.

La seconde question à poser est la suivante : dfonde sans quelle mesure peut-on alléger le fardeau de la maladie grâce à l’échographie? Souvent, on dispose uniquement des opinions cliniques d’experts ou un protocole d’ententes ; dans ce cas précis, des renseignements épidémiologiques crédibles sont disponibles ( Anderson, 1994 ).

Un autre élément relatif au dépistage ou au diagnostic est l’accessibilité des traitements ou d’une cure. Une fois les problèmes dépistés par échographie, existe-t-il des mesures de santé ou autres pour atténuer le fardeau de la maladie? L’échographie fournit-elle le genre de renseignements diagnostiques qui, en cas de traitement, permettrait d’améliorer la santé et la qualité de vie des femmes et de leurs bébés? Comme il est inhabituel de traiter le fœtus, le dépistage des malformations ne peut avoir d’autre utilité que celle d’offrir un avortement.

Finalement, il faut envisager les risques éventuels de la technologie sur la santé et déterminer s’ils sont compensés par ses avantages. Ce procédé est semblable à l’évaluation du risque. Par exemple, l’échographie ne pose pas de risques médicaux ou sanitaires en soi, mais il ne faut pas négliger les problèmes que peuvent causer un diagnostic erroné ( causé par une erreur technique ou humaine ) et les examens et traitements effectués en conséquence.

Soulignons également que les mesures quantitatives et les indicateurs statistiques employés pour décrire l’aspect épidémiologique influent sur la perception de la situation. Par exemple, le taux de mortalité maternelle constitue le nombre de décès par 100 000 ( ou 10 000 ) naissances vivantes. Un taux de 100 à 200, considéré comme très élevé, apparaît beaucoup moins significatif lorsqu’on tient compte plutôt du nombre d’années de vie perdues ( AVP ). Ce chiffre cumulatif est fondé sur l’âge au décès et l’espérance de vie moyenne des femmes de cet âge. Ainsi, pour 200 femmes décédées, on aurait de 7 000 à 8 000 AVP.

Questions économiques

La composante économique du cadre décisionnel désigne ce que la société peut se permettre. Il est important, mais difficile, de saisir les motifs sur lesquels se fonde la société lorsque vient le temps de décider ce qu’elle a les moyens de s’offrir. Dans les organismes gouvernementaux, on se base sur les ressources financières dont on dispose. Les responsables de la planification, de la prestation et du paiement des services de santé doivent toujours tenir compte du fait que les praticiens, hôpitaux, autres établissements et technologies disponibles ne peuvent répondre aux exigences et aux besoins de tous les patients ( Sackett et al., 1985 ). Les décideurs doivent affecter les ressources limitées dont ils disposent aux choses les plus utiles. Il faut tenir compte à la fois des coûts et des conséquences, et comme il faut choisir entre différentes

possibilités, il s’agit d’une évaluation économique. L’unité de mesure peut être l’argent, mais le coût réel d’un programme ou d’une technologie de santé représente la somme des effets ou des avantages abandonnés lorsqu’on affecte les ressources à ce programme plutôt qu’à un autre.

La dimension économique du cadre décisionnel compare les intrants d’un programme de soins de santé avec certains extrants. Les intrants comprennent en général ce qui suit :

Les extrants d’une technologie de la santé se divisent en trois catégories :

Le choix de la méthode dépend de la question de santé. Le rapport coûts-efficacité serait utilisé quand il n’y a qu’une seule question de

santé ; par exemple, lorsqu’on compare le coût par année de vie gagnée de deux technologies, comme dans un programme d’immunisation. Le rapport coûts-avantages serait utilisé lorsqu’il y a plusieurs questions de santé, comme le degré d’hypertension et le niveau de cholestérol. Des valeurs vénales sont attribuées aux questions et servent à comparer les avantages de chaque intervention. Finalement, le rapport coûts-utilité serait utilisé lorsque la question porte sur la qualité des soins de santé et non seulement sur la quantité.

L’analyse économique pose plusieurs problèmes aussi bien sur le plan de la théorie que sur celui des mesures. Les bases théoriques de l’ACA reposent sur la nouvelle économie de bien-être et visent à identifier les conditions économiques qui favoriseront le bien-être de la société en fonction de diverses restrictions sur le plan des ressources. Les changements au bien-être de la société sont difficiles à évaluer. L’ACA ne permet pas de déterminer si l’objectif est valable ou non ; il permet uniquement d’étudier les avantages résultant de l’utilisation d’une technologie. Par ailleurs, on ne tient généralement pas compte des coûts sociaux en raison de problèmes de mesure. Comme l’ACA d’une seule technologie peut se faire en tenant compte des vues de chaque partie intéressée, les décideurs pourront probablement identifier les opposants éventuels sans toutefois comprendre les motifs de cette opposition. La rentabilité n’a pas de fondement théorique et ne peut servir à déterminer l’orientation stratégique à prendre. Elle permet cependant de comparer les coûts d’un résultat donné ou d’un effet souhaité. Par conséquent, il n’est recommandé d’utiliser ni l’ACA ni l’ACE comme principaux outils décisionnels.

Cependant, en période de compressions budgétaires, il est particulièrement important de veiller à l’efficacité des soins de santé. Pour affecter les ressources limitées disponibles à des programmes qui donneront des résultats positifs, les décideurs doivent tenir compte de la rentabilité. Malgré les difficultés dont nous venons de parler, il faut se pencher sur les coûts et les avantages et examiner les mesures empiriques avec soin.

L’analyse financière doit commencer par l’évaluation des coûts autres que les coûts d’immobilisations ou d’acquisition, c’est-à-dire les coûts d’exploitation correspondant à divers niveaux de production. Par exemple, une fois que l’équipement a été acheté, quels sont les coûts du service d’échographie dans les hôpitaux ( publics ou privés ), les cliniques communautaires, les centres urbains uniquement ou tout le pays et jusque dans les régions éloignées? Quels en sont les coûts pendant les heures habituelles, pendant les heures supplémentaires ou pour des quarts de travail multiples? Plus les coûts d’acquisition sont élevés, plus le rendement doit être élevé pour absorber les coûts. En outre, il faut tenir compte des coûts associés aux ressources humaines. Par exemple, les honoraires des technologues et des médecins spécialistes représentent des dépenses considérables. Parmi les activités comportant des coûts

supplémentaires, on relève l’accréditation des professionnels, les recherches universitaires menées par les cliniciens et l’éducation permanente pour le personnel.

Une fois déterminés les coûts d’un appareil, il sera facile de calculer le coût total pour toute la population à risque et pour les souspopulations. Ces renseignements, en plus des effets intangibles ( humains ) sur la population, peuvent donner aux décideurs une vue d’ensemble de la dimension économique des différentes solutions possibles. Dans certains cas, on pourra trouver des données complètes sur la rentabilité ou les coûts par rapport à l’utilité, y compris les coûts d’interventions différentes ou complémentaires, et des effets sur la santé.

Il ne faut pas négliger non plus le coût d’opportunité. Il s’agit de déterminer les autres services qui pourraient être achetés au même prix. Ce coût peut s’appliquer à d’autres services qui seraient fournis à la population visée ou à une autre population. Par exemple, quels services pourrait-on acheter et quels résultats pourrait-on obtenir en affectant les mêmes sommes à la nutrition ou à la prévention des infections chez les femmes enceintes? L’efficacité des soins prénatals axés sur la nutrition ne fait aucun doute. Ou encore, que pourrait-on obtenir si l’on consacrait ces mêmes sommes à l’achat d’appareils pour les femmes handicapées?

Enfin, les décideurs devraient au moins essayer d’établir un rapport entre les ressources consacrées à une quantité donnée de services d’échographie fœtale et les avantages que représentent ces services pour les femmes, les organismes de services et le système de santé. Ces avantages ne sont pas nécessairement pécuniaires ou sanitaires ; pour cette analyse, des facteurs socio-économique pertinents pourraient être appropriés.

Contexte social

La diffusion de la technologie dans le système de soins de santé doit être analysée en tenant compte du fait que ce dernier est un sous-ensemble du système social. Même l’élaboration ou la diffusion d’une seule technologie sanitaire a des conséquences sur les consommateurs, les professionnels de la santé, les contribuables, les organismes de services, les établissements d’enseignement et l’industrie, ainsi que sur les institutions sociales comme la famille, la collectivité et l’économie, pour n’en nommer que quelques-unes. Dans le cadre de l’évaluation de la santé, les fondements et la nature de ces relations ont été mal étudiés.

L’analyse de l’incidence sociale permet de comprendre, d’expliquer et de prédire les effets possibles de la technologie sur les systèmes sociaux. Les indicateurs sociaux, qui sont les mesures quantitatives recherchées, s’expriment à l’échelon de l’individu, de la famille, de la collectivité, de l’organisme ou du système. Cependant, les distinctions entre

les aspects sociaux et moraux, moraux et juridiques ou juridiques et politiques ne sont pas toujours évidentes, et il peut y avoir des interactions entre ces aspects ( Duncan, 1984 ). Par exemple, l’utilisation de la technologie dans le domaine de la santé pourrait entraîner des changements démographiques qui, combinés à des changements économiques, pourraient se répercuter sur les pouvoirs des institutions politiques régionales. Inversement, pour évaluer la technologie, il est tout aussi important de comprendre les relations entre la structure ou les valeurs sociales et la technologie sanitaire. Par exemple, pourquoi continue-t-on à utiliser le monitoring fœtal en obstétrique lorsqu’on sait que cet appareil peut être nuisible aux femmes enceintes? On parle souvent des conséquences juridiques, mais est-ce que ce sont les poursuites qui influent sur la pratique médicale ou l’inverse? La valeur d’un enfant « parfait » pour chaque naissance est un phénomène déterminé par la société ; toute technologie qui semble favoriser cette perfection est adoptée d’emblée. Les problèmes moraux sont au centre du débat sur les technologies de reproduction, des questions sur la « réification » des femmes et des enfants étant soulevées à maintes reprises. En outre, les considérations morales touchant les tests génétiques et les pouvoirs énormes que confèrent les renseignements qu’ils permettent d’obtenir revêtent une importance capitale sur le plan des politiques sociales et de la prestation des services de santé.

Les effets prévus des nouvelles technologies ou des transferts de technologie dans le contexte de la déontologie médicale et de la justice sociale représentent un élément de plus en plus important de l’évaluation des soins de santé. À partir de rapports de recherche, il est possible d’établir des indicateurs appropriés dans ces deux domaines et de demander à des comités d’experts de les classer par ordre d’importance avant de les soumettre à la collectivité ( ou à des parties intéressées ) pour consultation. Dans le cadre que nous proposons ici, les valeurs sociales et le savoir-faire technologique sont considérés comme des éléments complémentaires d’un processus visant la justice et l’équité ( Garland, 1992 ).

Plus précisément, il faut obtenir les vues de la clientèle et des parties intéressées sur l’importance relative des quatre piliers de la déontologie médicale : autonomie, bienfaisance, non-malfaisance et justice ( Beauchamp et Childress, 1989 ). L’autonomie désigne la mesure dans laquelle les patients et leurs familles peuvent conserver la maîtrise de leurs soins, y compris des décisions sur les interventions à subir ( ou à ne pas subir ). La bienfaisance désigne les avantages concrets que procure une technologie dans les domaines qui comptent le plus pour les patients, comme la qualité de vie et la prévention des maladies. La non-malfaisance évoque la possibilité que certaines technologies aient un effet nuisible sur les patients. Certains actes médicaux douloureux ou dangereux comportant des avantages douteux ou minimes seraient visés par ce terme. Enfin, les questions de justice sont de plus en plus importantes dans l’évaluation des technologies sanitaires, du fait de

l’opposition croissante que l’on constate dans certains pays entre une tradition d’égalitarisme dans la prestation des services de santé ( universalité ) et l’épuisement des ressources nécessaires pour payer les services. Cette question est d’autant plus importante lorsqu’on prévoit que les nouvelles technologies seront très coûteuses et qu’elles ne seront avantageuses que pour un petit nombre de patients ou certaines sous-populations.

Bien que le contexte social englobe plusieurs dimensions distinctes, le cadre décisionnel n’a pas pour objectif de simplifier ces phénomènes complexes. Nous les avons présentés de façon globale par souci de simplification et parce qu’ils composent le contexte dans lequel doivent être étudiées les décisions relatives aux politiques gouvernementales. Dans certains cas, il conviendra d’en changer l’ordre, mais le plus souvent, toutes ces dimensions seront pertinentes, à différents degrés.

Dans le cas de l’échographie fœtale, les dimensions sociales et morales comptent peut-être plus que les dimensions juridiques et politiques. Pour placer la technologie dans son contexte social, il faut se demander si elle est acceptable du point de vue social. Pour répondre à cette question, il faut se fonder à la fois sur des données empiriques ( objectives ) et subjectives. Par exemple, des recherches en sciences sociales ont peut-être déjà été menées pour déterminer si la technologie de l’échographie est conforme aux valeurs sociales du pays qui fournit les soins aux femmes enceintes. En donnant une image du fœtus, l’échographie vient renforcer une tendance croissante en obstétrique qui consiste à donner au fœtus le statut d’un patient distinct de sa mère ( Mattingly, 1992 ). Cette situation n’est pas nécessairement une évolution acceptable des valeurs sociales. L’échographie peut également faire de la grossesse un véritable « spectacle » ( Petchesky, 1987 ) et a modifié la façon dont les futurs parents envisagent la grossesse et leur rôle parental ( Sandelowski, 1994 ). Ces tendances sont-elles conformes aux normes sociales locales? Les effets de l’évolution technologique sur les relations sociales varient considérablement d’un groupe à l’autre, et donnent lieu à des changements sociaux variables. Inversement, différents types de changements sociaux peuvent donner lieu à différents niveaux de développement technologique. Les analyses critiques féministes fournissent des renseignements pertinents sur les questions touchant le pouvoir, le contrôle et la dominance ( Wajcman, 1991 ; Lindenbaum et Lock, 1993 ).

En plus d’étudier les indications empiriques, les décideurs doivent consulter les femmes ou les groupes de femmes sur les questions qui les préoccupent, notamment sur l’échographie. Encore une fois, le cadre proposé facilite ce processus de consultation parce que les décideurs peuvent présenter aux parties intéressées un ensemble de critères ( les dimensions dont nous venons de parler ). Les personnes consultées peuvent ainsi se familiariser avec le raisonnement des décideurs et contester leurs arguments. Sans cadre décisionnel précis, la

communication entre décideurs et personnes consultées pourrait se réduire à un dialogue de sourds.

L’équité est un autre aspect important du contexte social. Toutes les personnes pouvant bénéficier de la technologie y auront-elles accès de façon équitable? Dans le cas de l’échographie, on peut se poser deux questions. D’abord, cette technologie sera-t-elle offerte à toutes les femmes enceintes? Dans l’affirmative, il faut s’assurer de mettre en place une structure de prestation du service qui permettra de rejoindre toutes les femmes enceintes et qui leur donnera un accès équitable. Ensuite, si l’on décide d’employer cette technologie financée par les deniers publics uniquement dans certaines situations, comme les grossesses à risque élevé, l’équité d’accès prend encore plus d’importance, surtout dans les régions rurales ou isolées, ou encore au sein des groupes défavorisés, parce que les patientes doivent commencer par consulter un professionnel de la santé avant d’utiliser la technologie, ce qui entraîne des déplacements ou des dépenses supplémentaires par la suite.

Deux des principaux piliers de la déontologie médicale s’appliquent aux décisions sur l’échographie : l’autonomie et la bienfaisance. L’utilisation de cette technologie provoque souvent la « réification » du fœtus et de la femme enceinte ( Sandelowski, 1994 ), en plus de maximiser le rôle de l’homme et futur père. Il devient tout aussi important de voir le fœtus que de le porter, de sorte que la femme exerce de moins en moins de contrôle sur la situation. Cela met en jeu l’autonomie de la femme enceinte telle que définie par la déontologie médicale.

La notion selon laquelle l’échographie procure des avantages certains pour la santé des femmes enceintes et du fœtus a été sérieusement remise en question ( Oakley, 1986a,b ). En outre, l’échographie suscite encore plus de problèmes si on l’utilise mal ou si on en abuse. L’utilisation de l’échographie pour choisir le sexe de l’enfant ( pratique courante dans certains pays ) est maintenant documentée ( Commission royale sur les nouvelles techniques de reproduction, 1993 ; Wertz et Fletcher, 1993 ; Global Child Health Society, 1994 ). Les avortements de fœtus femelles soulèvent de graves doutes sur les bienfaits et le caractère moral de l’échographie. L’accès à cette technologie pouvant servir à exploiter les femmes et à aggraver leur asservissement doit être limité immédiatement en attendant l’adoption de politiques qui mettent fin à de telles pratiques indésirables. Si les fournisseurs ou les consommateurs de soins de santé se livrent à des abus, il faut mettre en place des mécanismes de réglementation en plus d’étudier en profondeur les répercussions juridiques de cette situation.

Dans le cadre du processus décisionnel, il est souvent souhaitable et toujours nécessaire d’envisager la réglementation gouvernementale des établissements et des organismes de services de même que des spécialistes qui offrent ces services. Dans son allocution à l’ouverture de la 19e session du comité des programmes du conseil de direction de l’OMS, le Dr Nakjima, directeur général, a déclaré que, dans le secteur de

la santé, la technologie ne peut orienter la déontologie sur une base empirique. Tous les intervenants doivent prendre les décisions de façon réfléchie ( Global Child Health Society, 1994 ).

Les questions d’ordre politique peuvent varier beaucoup entre les systèmes de santé et d’un pays à l’autre. Cependant, dans le cadre d’une approche décisionnelle rationnelle et structurée, les répercussions politiques du développement et du changement technologiques doivent être soulevées et examinées. Même si les décisions ne sont fondées que sur des motivations politiques, les décideurs doivent au moins être pleinement conscients des conséquences de leurs décisions sur tous les autres aspects de la question. Enfin, il pourrait être souhaitable d’évaluer ces aspects séparément plutôt que de leur attribuer une importance égale.

Évaluation des technologies

Au sens restreint, l’évaluation des technologies sanitaires comprend l’évaluation ou la mise à l’essai d’une technologie pour en déterminer la sécurité et les avantages dans des conditions idéales ( utilité ). Au sens plus large, il s’agit d’un processus de formulation de politiques par lequel on examine les conséquences immédiates et à long terme de la technologie en question. La technologie sanitaire comprend les médicaments, appareils et procédures médicales ou chirurgicales utilisés dans le domaine des soins de santé et les systèmes organisationnels ou administratifs et les systèmes de soutien qui permettent la prestation des services de santé ( Institute of Medicine, 1985 ).

L’évaluation d’une technologie combine parfois des questions d’ordre clinique, épidémiologique, économique et socio-juridique. Ces dimensions sont habituellement spécifiques à la technologie en question. L’évaluation peut porter sur les points suivants :

Certaines de ces questions et, dans de très rares cas, la totalité d’entre elles, forment une partie du cadre analytique dans lequel sera évaluée la technologie.

Les évaluations comprennent habituellement une ou plusieurs méthodes. La première étape consiste à procéder à une recherche minutieuse de renseignements dans les publications par l’entremise des bases de données des bibliothèques et de renseignements inédits et à en déterminer la rigueur et la qualité. Les recherches menées selon des méthodes strictes reçoivent généralement plus d’attention que les autres. Par exemple, les résultats obtenus à la suite d’au moins un essai bien conçu, aléatoire et contrôlé sont plus valables que ceux obtenus par une étude descriptive ou qui n’a pas été faite au hasard. Par exemple, une évaluation est plus solide si elle est fondée sur une méta-analyse ou sur des rapports de comités d’experts ; une évaluation systématique de la technologie peut reposer sur des recherches utilisant n’importe quelle méthode d’évaluation. Mais, à l’heure actuelle, la plupart des évaluations technologiques sont fondées sur des synthèses de documents, des opinions d’experts et des analyses de coûts.

La plupart des technologies sanitaires tombent dans l’une des six catégories suivantes : prévention, dépistage, diagnostic, traitement, réadaptation et soins palliatifs. L’application de la technologie est particulièrement importante puisque c’est généralement sur cet aspect que porte l’évaluation. L’évaluation des technologies ou programmes de santé au regard du dépistage, du diagnostic et du traitement repose sur des critères précis. Les technologies peuvent être évaluées à différents stades de diffusion ( processus par lequel une technologie est introduite dans le système de soins de santé et en devient une partie intégrante ) ( OTA, 1976 ). Ainsi, la technologie peut être naissante, nouvelle dans le domaine de la santé, établie, presque désuète ou dépassée.

Idéalement, il faut évaluer la technologie avant de la diffuser dans le système social. Toutefois, dans les faits, la plupart des technologies sanitaires sont adoptées avant que leur efficacité et leur utilité n’aient été établies ( p. ex. le diéthylstilbestrol [ DES ], la thalidomide ou les contraceptifs oraux ). Les coûts que le système et la société doivent assumer sont souvent énormes, comme ce fut le cas après que la thalidomide a été utilisée pour traiter les nausées pendant la grossesse.

L’évaluation des technologies sanitaires vise à interpréter les renseignements disponibles, peu importe leur provenance. Elle est

fondée sur l’analyse des résultats et des points forts des recherches. On formule ensuite des conclusions logiques et défendables sur la technologie dans des rapports généralement destinés aux décideurs. Habituellement, l’évaluation ne sert qu’à examiner l’efficacité des soins de santé et à fournir des renseignements opportuns afin de permettre aux décideurs, à l’industrie, aux professionnels de la santé et aux consommateurs de prendre des décisions judicieuses. Elle permet également d’examiner à nouveau une technologie d’un œil critique à différents stades de sa diffusion. L’évaluation peut servir à ralentir l’adoption de nouvelles technologies, mais plus souvent, elle sert à permettre aux décideurs de répartir les ressources entre les diverses technologies reconnues.

L’évaluation technologique est un aspect qui fait intervenir un nouveau facteur dans le processus décisionnel : le poids des renseignements scientifiques sur la technologie sanitaire. Une rigueur méthodologique et l’utilisation de règles pour juger de ce que l’on sait sur la technologie en question permettraient sans doute d’arriver à la décision la plus judicieuse. Cependant, il est très difficile, voire impossible, de trouver des preuves scientifiques complètes aux fins du processus décisionnel. Les technologies sanitaires sont diffusées bien avant que de bonnes recherches scientifiques puissent être menées. Cette dimension du cadre décisionnel permet d’en apprendre plus sur les liens entre les recherches, les preuves scientifiques et la diffusion des technologies sanitaires.

L’importance de cette dimension du cadre décisionnel dépend du poids que les décideurs lui accordent de façon subjective. Comme dernière étape du processus rationnel, les décideurs doivent tenir compte de l’accessibilité et de la qualité des preuves scientifiques concernant la technologie étudiée, c’est-à-dire l’échographie dans notre exemple. Même s’il existe suffisamment de résultats de recherche sur l’utilité de cette technique d’imagerie médicale dans les soins prénatals, les renseignements sur son efficacité et sur sa rentabilité sont rares et beaucoup moins concluants.

Toutes les dimensions du cadre dépendent d’indicateurs crédibles ( mesures empiriques ) qui définissent et décrivent avec précision les questions importantes pour les décideurs. L’apport possible de la recherche à la formulation de politiques dans le domaine de la santé apparaît plus évident quand on utilise le cadre conceptuel proposé, qui envisage séparément chaque aspect des politiques tout en tenant compte des conséquences générales d’un point de vue sociétal. L’accessibilité et la qualité des preuves scientifiques sont donc des facteurs importants ; toutefois, le manque de données précises ne doit pas conduire à l’abandon du cadre conceptuel, parce qu’il est souhaitable en soi de soulever des questions appropriées sur le contexte général de la santé et des besoins humains.

Faire des choix sans prendre de risques

Les institutions dominantes qui structurent les choix technologiques dans le domaine de la santé sont depuis toujours contrôlées par l’Église, l’État, la profession médicale, les organismes de recherche et de subvention ainsi que par les sociétés pharmaceutiques. Ces technologies se développent dans une culture scientifique qui définit les femmes d’après leur fonction biologique de « porteuses d’enfants » et d’après leur fonction sociale d’« éleveuses d’enfants », et les priorités dans le domaine de la recherche sont établies par des scientifiques de sexe masculin. Par exemple, la recherche sur les technologies de contraception s’est limitée à l’utilité et à l’efficacité cliniques ; la question de savoir pourquoi on a élaboré certaines technologies plutôt que d’autres reste sans réponse. En outre, nous savons peu de choses au sujet de l’influence des institutions sociales sur le développement des technologies de reproduction et d’autres technologies sanitaires. La répartition des ressources en matière de santé se fait essentiellement d’une façon improvisée qui favorise les gens au pouvoir, où il y a peu de femmes. Les mécanismes stratégiques concernant les technologies sanitaires et leur diffusion ne sont pas coordonnés à l’échelle locale, régionale, nationale ou internationale, et ne sont pas non plus appliqués de façon uniforme pour assurer l’efficacité du partage des ressources ( faire ce qu’il faut faire ) en plus de l’efficacité technique ( faire les choses comme il faut ). Les préoccupations et les besoins des femmes seraient mieux pris en compte si les choix technologiques étaient plus judicieux.

Le cadre décisionnel proposé comporte des directives qui régissent la recherche et l’étude des renseignements appropriés en soulevant des questions pour lesquelles il n’y a, dans certains cas, aucune réponse. Par son approche explicite et progressive, il permet d’exposer le pouvoir idéologique et social des décideurs aux stades de l’élaboration et de la diffusion des technologies. En se concentrant sur l’analyse de la dynamique du contexte social, on fait ressortir les questions technologiques touchant les femmes et on souligne l’absence de celles-ci du processus décisionnel. Cette situation peut être rectifiée.

Lorsqu’on a la preuve qu’il existe un danger pour la santé ou le bien-être des femmes, une analyse effectuée au moyen du cadre permet de mettre au jour les intérêts divergents qui peuvent tenter de camoufler la situation. En outre, même lorsque la technologie étudiée n’est pas reliée directement à la santé des femmes, la structure consultative du cadre constitue une invitation lancée aux femmes à participer au processus décisionnel.

Ce processus, dans notre exemple de l’échographie pour les femmes enceintes, peut être rapidement démythifié et les décideurs prendront conscience du caractère tendancieux du vocabulaire clinique. Ainsi, les mesures effectuées par échographie pendant la grossesse sont

des mesures du « fœtus » et non pas de la « femme enceinte », ce qui révèle une partialité masculine dans le monde médical. Des indications épidémiologiques montrent que le fait de soumettre toutes les femmes enceintes à l’échographie cause dans l’ensemble plus de mal que de bien. Il est souhaitable, voire nécessaire, de diminuer les taux de morbidité et de mortalité maternelle et infantile, mais on n’a pu démontrer l’efficacité de l’échographie à cet égard dans les pays industrialisés où elle est utilisée à grande échelle. Les résultats montrent que les programmes de soins prénatals, comme l’éducation nutritionnelle et la distribution alimentaire, sont efficaces pour diminuer le développement lent et d’autres problèmes de grossesse. Du point de vue économique, l’adoption d’une technologie non appropriée est inacceptable, peu importe son coût.

Dans le contexte social, l’utilisation de l’échographie a modifié les relations sociales, non seulement entre la mère ou le père et l’enfant, mais aussi entre les membres de groupes plus vastes : fournisseurs de soins de santé, établissements et collectivités. Cette technologie réduit considérablement l’autonomie de la femme enceinte, faisant fi d’un des piliers de la déontologie médicale. Enfin, l’abus délibéré de cette technologie pour choisir le sexe de l’enfant est considérée comme immoral et aurait des conséquences politiques pour les gouvernements en place. Dans les pays en développement où on commence à adopter cette technologie, les décideurs seraient avisés de ne pas acheter d’équipement d’échographie.

En résumé, le cadre proposé ne vise pas à remplacer l’évaluation des technologies sanitaires, mais plutôt à servir d’outil supplémentaire. D’autres chercheurs ont étudié les méthodes et les limites de l’évaluation ( Banta et Luce, 1993 ; Morgall, 1993 ) ; la plupart s’entendent sur la nécessité de mener des évaluations technologiques générales. Cependant, la plupart des évaluations de technologies sanitaires ne sont ni mises en contexte, ni différenciées sur le plan sexuel ; on examine rarement la technologie dans un contexte social caractérisé par des intérêts humains divergents, et on tente depuis peu seulement de les rapprocher de la formulation des politiques ( Battista, 1992 ). Le cadre théorique proposé permet de résoudre ces questions importantes.

Le cadre repose sur un certain nombre de perspectives disciplinaires ; il est fondé sur des notions relevant de l’épidémiologie, de la sociologie, de l’économie et de la science des systèmes, et il envisage la recherche sur les services de santé selon une approche critique féministe. Sa mise en œuvre permet d’obtenir une foule de renseignements qui tiennent compte des valeurs sociales. Il permet de relever les choix possibles en donnant une évaluation du mérite sociomédical relatif des technologies étudiées ; les décideurs doivent quand même choisir, mais ils le feront en connaissance de cause.

Recherches futures nécessaires

Ce n’est pas à toutes les époques ni dans tous les pays qu’on a reconnu l’énorme importance des indications empiriques dans la formulation des politiques de santé et la planification sanitaire. Les subventions accordées à la recherche sur les systèmes de santé sont faibles par rapport à celles versées aux services de santé, et elles ne sont ni prévisibles ni stables. Par une étude approfondie des questions touchant les politiques de santé, le présent document souligne les nombreux aspects méconnus qui révèlent une méconnaissance des besoins en santé de la population et, en particulier, des questions touchant la santé des femmes. Ces lacunes peuvent être comblées dans une grande mesure par le financement spécial et ciblé de domaines prioritaires et le financement stable de tous les secteurs.

Soulignons trois grands types de recherche :

Certaines initiatives internationales prônent l’utilisation des résultats de recherche dans le secteur de la santé. En 1993, dans le cadre d’un colloque international organisé par l’OMS à Genève, des rapports de

recherche sur l’avenir de la santé ont été présentés et discutés. L’OMS soutient ces initiatives parce qu’elle les juge essentielles pour élaborer de nouvelles approches qui permettront de formuler des politiques de santé publique visant à accélérer les progrès qui mèneront à la santé pour tous. L’importance des recherches dans ce domaine a été reconnue par l’Assemblée mondiale de la santé en 1990 ( Taket, 1993 ).

Même si la notion de « recherche sur l’avenir de la santé » est assez récente, les études relevées par l’OMS sont fondées sur des méthodes définies plus généralement comme étant l’épidémiologie, la recherche sur les systèmes, la planification stratégique ou la modélisation. L’International Health Futures Network a entrepris de modéliser l’avenir de la santé ; toutefois, on décrit en général les projets en cours comme modèles de projection ou de simulation fondés sur le statu quo ou sur des scénarios hypothétiques. Un modèle rationnel, normatif et prospectif, comme le cadre que nous proposons, est tout à fait nouveau, mais les chercheurs sur l’avenir de la santé le considèrent comme un outil qu’il est possible et souhaitable d’utiliser.

Chapitre 8
Pourquoi l’éducation?

Possibilités d’éducation et perspectives de carrière des femmes dans la science, la technologie et le génie

Eva M. Rathgeber1

En 1990, environ 36 % des personnes employées dans le secteur structuré à l’échelle mondiale étaient des femmes. Cependant, dans la plupart des pays, les femmes se retrouvent toujours surtout dans les échelons inférieurs et dans les emplois les moins bien rémunérés ( OIT, 1993 ). Presque partout dans le monde, la présence des femmes dans le domaine de la science et de la technologie modernes est remarquablement limitée, en dépit des rôles traditionnels que les femmes jouent dans la création et la gestion des outils et du matériel dans les foyers et dans les familles autosuffisantes. Bien que les femmes aient toujours été des utilisatrices et souvent des créatrices de technologies, on reconnaît rarement leur rôle crucial dans le domaine de la science et de la technologie.

Les historiens de la science ont prouvé que les femmes du passé se livraient à des activités scientifiques, notamment comme médecins au Moyen Âge, mathématiciennes au début de l’Italie moderne et spécialistes des sciences naturelles au XIXe siècle ( Mozans, 1991 ). Cependant, la présence des femmes dans le domaine de la science et de la technologie était mal vue pendant la majeure partie de l’histoire de l’Europe moderne. La Royal Society de Grande-Bretagne, constituée en 1662, n’a commencé à admettre des femmes qu’en 1945 ; même aujourd’hui, pas plus de 2,9 % de ses membres sont des femmes, et seulement sept femmes ( 3,5 % des nouveaux membres ) ont été élues de 1989 à 1993. La Royal Academy of Engineering de la Grande-Bretagne a élu trois femmes sur 901 membres. L’American National Academy of Sciences, quant à elle, compte 1 750 membres vivants, dont 70 seulement sont des femmes ( Holloway, 1994 ). Par ailleurs, l’apport des femmes scientifiques est souvent déprécié, quand il ne passe pas inaperçu. Par exemple, Rosalind Franklin, radiocristallographe britannique, a découvert des


1 Je dois remercier Patricia Stamp de l’Université York, Patricia Connelly de l’Université St. Mary’s et Eglal Rached du CRDI, au Caire, pour les observations utiles qu’elles ont faites sur des versions précédentes de la présente monographie.

aspects importants de la structure de l’ADN qui ont permis à James Watson et à Franklin Crick d’entreprendre une recherche sur la double hélice qui leur a valu plus tard le prix Nobel. Au début des années 1990, neuf femmes seulement avaient obtenu un prix Nobel en science, comparativement à 300 hommes.

Des théoriciennes féministes soulignent la nature tendancieuse de la science, en faisant remarquer qu’il s’agit d’une activité humaine fortement influencée par des facteurs sociaux, politiques et économiques dominants ( Rosser, 1988 ). Certaines soutiennent qu’une science féministe serait différente de la science « masculine » en raison des différences fondamentales que présentent les perspectives féminines et les méthodes féminines de résolution de problèmes. La science, telle qu’on la pratique actuellement, épouse essentiellement une vision masculine du monde, et les femmes scientifiques qui veulent réussir dans ce domaine doivent travailler selon cette perspective ou cette vision du monde. Depuis toujours, la prédominance de la méthode scientifique et des processus de pensée « rationnels » suscitent des débats. Les définitions de rationalité devraient être élargies de façon à inclure au moins quelques aspects d’autres modes cognitifs et d’autres façons d’apprendre ( Brush, 1991 ). Par exemple, on pourrait insister davantage sur les données provenant d’autres sources, notamment l’intuition. Jusqu’à maintenant, peu d’études empiriques ont été effectuées pour déterminer si les femmes scientifiques travaillent vraiment de façon différente des hommes scientifiques ou si elles apportent des qualités ou des points de vue différents au travail scientifique ( Sorensen, 1992 ).

Au cours de la dernière décennie, eu égard aux appréhensions de plus en plus grandes des féministes de voir les femmes exclues de la science et de la technologie, on s’est employé à remédier au déséquilibre entre hommes et femmes dans ces domaines. Cependant, les efforts déployés en Amérique du Nord pour accroître le nombre d’étudiantes dans les programmes de science et de génie ont connu des résultats mitigés. En fait, à la fin des années 1980, l’intérêt des étudiants américains de première année d’université pour la science et le génie avait diminué d’un tiers comparativement aux deux décennies précédentes ( Task Force on Women, Minorities and the Handicapped in Science and Technology, 1988 ). De plus en plus, les places dans les programmes américains de formation en science sont comblées par des étudiants étrangers.

En dépit de la baisse de l’intérêt global pour la science chez les étudiants américains, certains soutiennent que les préoccupations des femmes seront prises en compte en science et en technologie uniquement lorsqu’il y aura plus de femmes scientifiques et technologues. Cependant, les femmes et les hommes qui travaillent et réussissent dans le modèle actuel de la science et de la technologie l’ont assimilé. Le simple fait d’accroître le nombre de femmes scientifiques n’entraînera pas nécessairement un changement fondamental dans la conception et la pratique de la science. Pour que soit réformée la façon de pratique la science

et la technologie, non seulement plus de femmes devront y être représentées, mais il faudra également entreprendre une évaluation critique des hypothèses sous-jacentes à la création du savoir scientifique et technologique.

Pour intégrer les femmes

Au cours des quinze dernières années, l’intégration plus efficace des femmes dans la science et la technologie est devenue une préoccupation internationale grandissante. De nombreuses conférences internationales ont traité des questions liées aux différences entre les sexes et de la science et de la technologie. En outre, de nombreux gouvernements ont reconnu publiquement que le développement efficace passe par l’utilisation de toutes les ressources humaines existantes. Par conséquent, il est nécessaire de faire en sorte que les capacités et les points forts des femmes soient reconnus et utilisés pleinement. Dans ce contexte, un certain nombre de conférences de l’ ONU ont porté plus particulièrement sur une meilleure intégration des femmes dans les économies du monde.

Le Programme d’action de Vienne pour la science et la technique au service du développement ( ONU, 1979b ) insistait sur la nécessité de tous les types de formation et d’éducation pour les femmes. Cinq ans plus tard, le rapport du Comité consultatif de la science et de la technique au service du développement ( ONU, 1984 ) présentait un ensemble plus précis de recommandations qui comprenaient notamment la participation des femmes à la formation technique, la création de programmes d’apprentissage spéciaux pour les femmes et le soutien aux femmes qui débutent dans des secteurs non traditionnels tels que le génie. Le rapport suggérait également que les programmes d’études et les manuels scolaires soient révisés, que les femmes soient encouragées à participer aux associations scientifiques et que les documents d’enseignement scientifique soient élaborés en tenant compte des besoins des femmes et de leurs points de vue.

Les recommandations contenues dans Les Stratégies prospectives d’action de Nairobi pour la promotion de la femme ( ONU, 1985b ) vont dans le même sens : favoriser l’égalité d’accès à tous les niveaux d’éducation et dans toutes les professions, éliminer les stéréotypes liés au rôle des femmes et des hommes en éducation et instaurer des programmes qui permettent aux hommes de partager les responsabilités familiales, notamment l’éducation des enfants et l’entretien ménager. De telles recommandations visaient la création d’un milieu qui permettrait aux femmes de participer pleinement à la science et à la technologie ( et à d’autres aspects de la vie sociale, économique et politique ). Plus récemment, la Conférence des Nations Unies sur l’environnement et le développement ( CNUED ), tenue à Rio de Janeiro en 1992, a insisté, une

fois de plus, sur le rôle clé des femmes dans la protection de l’environnement et sur la nécessité de prendre des mesures pour accroître les possibilités d’éducation et de formation en science et en technologie, surtout au niveau postsecondaire.

Toutes ces recommandations issues d’importantes réunions internationales ont confirmé le rôle central des femmes dans le développement économique, social et politique. On y constate avec intérêt le soutien important accordé à l’égalité d’accès à l’éducation afin de permettre aux femmes d’acquérir les connaissances, les compétences et la formation nécessaires pour participer à la pratique ( et au développement ) de la science et de la technologie.

Par ailleurs, depuis les années 1970, on assiste à la création d’un nombre croissant de réseaux et d’organismes qui ont pour objet d’augmenter la participation des femmes dans le domaine de la science et de la technologie. Par exemple, l’Association for Women in Science ( AWIS ) aux États-Unis a été fondée en 1971 pour promouvoir l’égalité d’accès des femmes dans les professions scientifiques et leur permettre d’atteindre leurs objectifs de carrière. Certaines activités de l’AWIS comprennent le réseautage entre les femmes scientifiques, la reconnaissance et la promotion de leurs réalisations ainsi que le soutien aux programmes et aux lois qui tendant à éliminer les inégalités auxquelles les femmes font face dans les secteurs de l’éducation et du travail scientifiques. La Third World Organization of Women in Science and Technology ( TWOWS ) joue un rôle semblable. Fondée au milieu des années 1980, la TWOWS a pour objet d’examiner et d’analyser le statut et les perspectives des femmes des pays du Sud dans le domaine de la science et de la technologie ; d’améliorer l’accès à l’éducation et à la formation ; d’accroître la productivité des femmes scientifiques dans le domaine de la science au tiers-monde ; de promouvoir la collaboration et la communication parmi les femmes scientifiques et technologues des pays en développement, et entre elles et la communauté scientifique internationale. La TWOWS a participé à l’organisation d’une conférence, tenue au Caire en 1993, sur les femmes en science et en technologie.

Le Centre de la tribune internationale de la femme ( CTIF ) de New York a aussi pour but de défendre la participation des femmes à la science et à la technologie, notamment en rendant ces domaines plus compréhensibles aux femmes ayant moins d’instruction et ne faisant pas partie de l’élite. Le CTIF s’emploie particulièrement à démythifier et à vulgariser la science et la technologie pour les femmes par la production de documents simples qui allient images percutantes et textes scientifiques rédigés dans un langage clair et concis.

La Gender and Science and Technology Association consiste en un réseau mondial qui tient régulièrement des symposiums sur le rôle des femmes en science et en technologie. Elle encourage la recherche sur tous les aspects de la différenciation des rôles des femmes et des hommes dans les domaines de la science, de la technologie et de

l’emploi, et elle encourage l’égalité des sexes et l’entrée des femmes dans les professions scientifiques. Le recrutement et le maintien des femmes en science, en génie et en technologie ainsi que la création de perspectives féministes en science et en technologie sont les secteurs auxquels l’association s’intéresse particulièrement.

En mars 1994, un comité international réuni à Washington à l’invitation du Board on Science and Technology for International Development ( BOSTID ) du National Research Council des États-Unis a déterminé cinq secteurs clés où des correctifs doivent être mis en œuvre de toute urgence : la communication et la diffusion de renseignements ; l’intégration du développement local et de la science et de la technologie traditionnelles ; l’éducation et la formation ; la participation des femmes à la recherche ; l’accessibilité.

Ces réseaux, organismes et initiatives ne sont que quelques exemples parmi tant d’autres des activités actuelles. L’intégration des femmes dans la science et la technologie est un important sujet de préoccupation, non seulement pour les universitaires et les décideurs, mais également pour les activistes et les personnes qui œuvrent dans le développement à l’échelle mondiale. Néanmoins, dans presque tous les coins du monde, la participation des femmes en science et en technologie ne reflète aucunement leur représentation dans la population.

Les recommandations qui suivent ont été présentées lors de réunions d’experts, de conférences des Nations Unies et d’autres tribunes internationales au cours des quinze dernières années. Elles témoignent des principales faiblesses qui empêchent les femmes et les filles de participer pleinement à la science et à la technologie.

Cependant, ces recommandations sont restées plus ou moins lettres mortes. Dans certains pays, des efforts ont été faits pour réviser les systèmes scolaires existants et créer des possibilités pour les filles et les femmes ; cependant, dans d’autres pays, la question a reçu peu ou pas d’attention. Dans de nombreux cas, les normes et les pratiques culturelles existantes entravent considérablement la réforme.

Statistiques sur la participation des femmes

Le taux de participation des femmes en science est relativement faible dans la plupart des pays. En 1985, en Suède, pays qui traditionnellement encourage l’égalité entre les sexes, on évaluait à 11 % la proportion de femmes scientifiques ou d’ingénieures employées dans des milieux non universitaires. En 1992, au Japon, moins de 8 % des femmes étaient des

scientifiques ou des ingénieures, et la plupart d’entre elles étaient engagées par les établissements scientifiques les moins prestigieux.

En 1992, aux États-Unis, les chiffres étaient considérablement plus élevés, mais guère plus représentatifs du nombre de femmes dans la population en général. Environ 22 % des scientifiques ou des ingénieurs travaillant dans des milieux non universitaires étaient des femmes ; celles-ci constituaient 36 % des scientifiques et 8 % des ingénieurs travaillant dans des milieux non universitaires. En Grande-Bretagne, le nombre de femmes étudiant en science et en génie était suffisamment faible pour justifier des efforts concentrés pour faire augmenter ce nombre à la fin des années 1980, alors que les sciences et les mathématiques étaient devenues des matières obligatoires pour tous les enfants âgés entre 5 et 16 ans. Cependant, la proportion de filles décidant d’étudier les sciences au niveau A n’a crû que lentement. Comme aux États-Unis, les filles qui décident d’étudier les sciences se concentrent en biologie plutôt qu’en sciences naturelles, en sciences physiques ou en génie. En 1991–1992, en Grande-Bretagne, les femmes ne constituaient que 27 % des étudiants des deuxième et troisième cycles en science et 10 à 25 % des étudiants des deuxième et troisième cycles en génie, en mathématiques et en sciences physiques. ( Committee on Women in Science, Engineering and Technology, 1993 ). Dans les pays en développement, on connaît peu les chiffres concernant le nombre de femmes scientifiques, mais tout semble indiquer que la tendance est la même que dans les pays industrialisés, mais avec une plus grande exclusion des femmes ( tableau 1 ).

Tableau 1. Proportion de femmes inscrites à des cours de 3e cycle en génie, et en médecine et sciences de la santé dans divers pays, 1985.

[image]

Source: Données obtenues de l’Unesco ( 1987 ).

Dans tous les pays, le nombre de femmes inscrites en médecine ou dans des domaines liés à la santé est beaucoup plus élevé qu’en génie. Cependant, la catégorie « médecine ou domaine lié à la santé » utilisée par l’Unesco ne fait pas de différence entre les médecins et les autres types de travailleurs de la santé, tels que les infirmières, les physiothérapeutes et les travailleurs sociaux, ce qui rend difficile l’évaluation du nombre de femmes qui étudient dans le domaine de la santé le plus prestigieux, voire le plus rémunérateur, qu’est la médecine. Contrairement au génie, les professions du domaine médical et du secteur de la santé ont des connotations de soin et de service social. Même à un tout jeune âge, les filles ont tendance à exprimer une préférence pour les professions comportant un élément important de service social.

Il est important de remarquer que la grande proportion d’ingénieures se trouve en Amérique latine et en Amérique centrale, où l’on retrouve également un nombre relativement élevé de femmes inscrites en médecine et dans des domaines liés à la santé ( tableau 1 ). Cependant, bien que de nombreuses femmes étudient en génie, en médecine et dans les domaines liés à la santé, elles ne travailleront pas nécessairement dans ces domaines après leurs études. Pour les femmes d’Amérique latine, notamment, le lien entre scolarité élevée et emploi productif n’est pas aussi évident qu’il n’y paraît. En ce qui concerne le Nicaragua, la participation des femmes à l’enseignement supérieur a atteint un sommet au cours de la guerre contre l’opposition antisandiniste ( la Contra ) au milieu des années 1980.

Selon le tableau 1, les Africaines semblent avoir le taux le plus faible de participation aux programmes de science. Cette situation peut être causée par l’enseignement déficient ou inadéquat de la science aux filles dans de nombreux pays d’Afrique.

Dans une analyse de 41 pays en développement d’Asie, d’Amérique latine et d’Afrique, Gail Kelly ( 1991 ) présente certaines statistiques étonnantes sur l’inscription des femmes dans les programmes de sciences naturelles, de médecine et des domaines liés à la santé. Par exemple, dans huit pays ( Afghanistan, Argentine, Cuba, El Salvador, Nicaragua, Panama, Philippines, Singapour ), au moins 50 % des étudiants inscrits en sciences naturelles étaient des femmes. Le pourcentage des femmes en médecine et dans les domaines liés à la santé était encore plus élevé ; dans 13 pays, cette proportion dépassait les 50 % ( Argentine, Barbade, Brésil, Cuba, Jordanie, Lesotho, Madagascar, Malawi, Mozambique, Nicaragua, Panama, Philippines, République lao ). Cependant, l’inscription des femmes en génie ne dépassait 50 % dans aucun de ces pays, et c’est à Cuba que l’on retrouvait le pourcentage le plus élevé, soit 32 %. Comme nous l’avons déjà mentionné, ce faible taux de participation des femmes en génie se retrouve également dans les pays industrialisés. Par exemple, aux États-Unis, de toutes les professions du domaine des sciences, c’est le génie qui compte le moins de femmes, et le mouvement féministe a eu peu d’effet pour encourager les membres

masculins de la profession à revoir leurs idées et leurs préjugés ( Hynes, 1992 ).

L’éducation et les facteurs culturels

Les écarts entre l’éducation des filles et celle des garçons, à tous les niveaux, sont l’une des causes principales de la sousreprésentation des femmes en science. Dans de nombreuses parties du monde, l’inscription des femmes est relativement plus faible, surtout au niveau secondaire, et même dans les endroits où les filles et les garçons sont également représentés, l’éducation au niveau secondaire pour les filles est souvent différente de celle des garçons. La corrélation entre le revenu et le statut social des parents et l’inscription à l’école semble plus importante chez les filles que chez les garçons ( Kelly, 1984 ) ; au cours des années 1980, les filles ont été touchées de façon disproportionnée par l’imposition de politiques d’adaptation structurelle et de frais de scolarité dans différents pays. Lorsque des parents pauvres devaient choisir entre l’éducation de leurs fils ou de leurs filles, ils choisissaient généralement la première. Des données obtenues du Central Bureau of Statistics du Kenya révèlent que, dès 1989, il y avait déjà une légère baisse du pourcentage des filles inscrites au niveau secondaire. En Tanzanie, au cours des années 1980, l’imposition de politiques d’adaptation structurelle s’est soldée par une baisse du nombre d’inscriptions à l’école et une hausse du taux d’abandon scolaire ( Meena, 1991 ).

De nombreuses indications permettent de croire que les filles reçoivent, aux niveaux élémentaire et secondaire, une formation moins intensive en science et en mathématique que les garçons. Des études effectuées au Canada, en Grande-Bretagne et aux États-Unis révèlent que les enseignants accordent généralement moins d’attention aux filles et qu’ils leur donnent des réponses directement alors qu’ils donnent aux garçons plus de renseignements qui leur permettent de résoudre les problèmes par eux-mêmes. Les attitudes masculines, surtout entre les élèves, peuvent avoir un effet négatif sur les aspirations des filles en science. Dans une étude portant sur des élèves du Swaziland, Smith ( 1988 ) a constaté que les préjugés relatifs aux emplois « appropriés » pour les hommes et pour les femmes étaient beaucoup plus solidement ancrés chez les garçons que chez les filles.

Même si au niveau élémentaire, le taux de réussite des filles en science est souvent égal ou supérieur à celui des garçons, il est très fréquent qu’il diminue au niveau secondaire. Pour comprendre cette tendance, des sociologues en éducation ont étudié les relations en classe entre les filles et les garçons, et entre les élèves et les enseignants. En Grande-Bretagne, les adolescents sapaient continuellement les efforts que les filles faisaient pour participer aux cours de science, en faisant des

remarques désobligeantes et en mentionnant qu’ils considéraient la science comme un domaine masculin ( Kelly, 1985 ). Il a cependant été prouvé que le rendement des filles en science reste stable dans des écoles de filles où, en l’absence de garçons, les filles font face à moins de pressions pour se conformer aux rôles « féminins » prédéterminés. L’enseignement de la science dans ces écoles peut avoir des répercussions positives. Par exemple, au Nigéria, la plupart des filles inscrites aux programmes de science à l’université avaient fréquenté une école secondaire pour filles ( Erinosho, 1993 ).

Au Kenya, le nombre de filles inscrites au niveau secondaire s’est accru au cours des années 1980, mais la plupart d’entre elles fréquentaient des écoles harambee non subventionnées dont les enseignants et les installations étaient inadéquats, surtout pour la science ( Kinyanjui, 1993 ). Même les écoles secondaires pour filles relativement prospères offrent rarement des cours de science, parfois en raison de la difficulté à recruter du personnel féminin qualifié pour enseigner les sciences ( Eshiwani, 1989 ). L’analyse des résultats du Kenya Certificate of Education Examination pour les années 1985 et 1986 a démontré que les filles choisissaient des matières qui coûtaient moins cher à enseigner. De plus, les changements apportés au programme d’études au milieu des années 1980 ont réduit le temps obligatoire réservé à l’enseignement des sciences qui est passé de 17 à 12 périodes par semaine, nécessitant de la part des élèves une plus grande motivation personnelle et plus de travail autonome en dehors de l’école. Plus de 75 % des filles qui ont fait l’examen de mathématiques en 1985 et en 1986 l’ont échoué ( Kinyanjui, 1993 ).

Les filles ont tendance à être intéressées par les sciences si elles les considèrent comme utiles à la société. Une étude britannique a démontré qu’elles sont moins intéressées aux sciences qui comportent des travaux financés par le ministère de la défense ou une expérimentation sur des animaux ( Wellcome Trust, 1994 ) ; une étude nigérienne a démontré que « l’utilité » est l’un des trois facteurs déterminants ( avec l’intérêt personnel et la capacité ) qui incitent les étudiantes du niveau universitaire à choisir une profession en science ( Erinosho, 1993 ). Au Swaziland, les garçons du niveau secondaire considèrent, plus que les filles, que leur succès en science pourrait mener à un bon emploi ( Smith, 1988 ). Les filles ont plutôt tendance à percevoir les sciences comme un domaine à prédominance masculine qui exige de longues heures de travail ( Wellcome Trust, 1994 ). Toutes ces études supposent des différences importantes entre l’attitude des garçons et des filles des niveaux secondaire et tertiaire. En général, les filles se passionnent davantage pour les questions sociales, alors que les garçons manifestent souvent un intérêt à bricoler et à comprendre les bases mécaniques de la technologie ( Kelly, 1985 ). Cependant, les programmes d’études en

science ont tendance à être structurés de façon à intéresser surtout les garçons. Pour attirer plus de filles vers la science, les cours de science donnés à l’école doivent susciter l’intérêt des garçons et des filles. Dans la plupart des pays, ces différences n’ont pas été prises en considération dans l’élaboration des programmes d’études scientifiques.

Les recherches ont démontré l’importance des facteurs culturels et socio-économiques pour attirer les femmes vers les professions scientifiques. Aux États-Unis, des étudiants étrangers de premier cycle venant d’Afrique et d’Asie ont indiqué avoir subi des pressions familiales pour s’inscrire à des programmes en science ( Bellisari, 1991 ). Les étudiants Américains d’origines africaine et asiatique subissent des pressions semblables, contrairement à ceux d’origine européenne. Les étudiants étrangers d’Afrique et d’Asie sont également motivés à poursuivre une carrière scientifique pour des raisons de développement national. Depuis plusieurs décennies, on souligne les liens étroits entre la science, la technologie et le développement, et il semble que de nombreux jeunes ont assimilé ce message. Cependant, en Afrique, les filles qui se spécialisent dans les sciences naturelles ont tendance à venir de milieux socio-économiques plus influents et à avoir des parents qui ont plus d’instruction et moins d’idées préconçues quant aux stéréotypes sexuels ( Erinosho, 1993 ). Si tel est le cas, il est possible que ce soit surtout les filles provenant de l’élite de la société qui ont la possibilité de contribuer au développement national en poursuivant une carrière en science ou en technologie.

La plupart des filles ont peu de modèles de femmes scientifiques à imiter. Les stéréotypes sexuels dans les manuels scolaires sont encore importants, et les manuels scolaires de science illustrent rarement des filles jouant un rôle actif dans les cours de science ( Kelly, 1985 ). Exception faite de Marie Curie, peu ou pas de femmes scientifiques sont présentées aux élèves. En Afrique, où les femmes pratiquent l’agriculture de subsistance, les manuels scolaires les présentent rarement comme des agricultrices. Dans certains cas, le programme d’études est différent pour les hommes et pour les femmes. Par exemple, dans un établissement de formation technique du Kenya pour des agents agricoles débutants, les femmes sont tenues de suivre des cours en économie domestique, alors que les hommes suivent des cours de génie agricole ( Bahemuka et al., 1992 ). Les stéréotypes existants quant aux rôles « appropriés » pour les filles et les garçons, pour les hommes et les femmes, servent encore à la conception des programmes d’éducation à tous les niveaux, surtout dans les pays où la pensée féministe sur la réforme scolaire en est encore à ses balbutiements. Même en 1985, aux États-Unis, les femmes ne représentaient que 13 % du corps professoral en science et 2 % en génie ( Task Force on Women, Minorities, and the Handicapped in Science and Technology, 1988 ). Le taux d’abandon scolaire est beaucoup plus élevé chez les femmes que chez les hommes dans

les programmes de science et de technologie des deuxième et troisième cycles. Cette situation s’explique en partie par le manque de modèles féminins à imiter.

Enfin, dans les pays en développement, différents facteurs contribuent à réduire la participation des filles à l’enseignement supérieur et aux professions en science et en technologie. Parmi ces facteurs, se trouvent les coûts d’opportunité plus élevés pour les filles qui fréquentent l’école, puisque cela entraîne une perte de main-d’œuvre dans le secteur de la production et dans les foyers. La grossesse chez les adolescentes et toute une gamme de facteurs socio-économiques, religieux et culturels influent sur la décision des parents de faire instruire leurs filles. Dans certains pays, des contraintes légales rendent difficile le travail des femmes dans certaines industries ou dans certaines conditions. Par exemple, jusqu’à tout récemment, dans de nombreux pays africains, on interdisait aux femmes de travailler entre 18 h et 6 h. Dans d’autres pays, la loi islamique interdit l’emploi des femmes dans des situations où elles devront avoir affaire aux hommes. Ces facteurs créent un ensemble d’obstacles structurels qui entravent encore plus la participation complète des femmes au développement économique et à la science et à la technologie.

Tous les facteurs suivants influencent le succès des filles dans les programmes de science et de technologie :

Pour le comité temporaire d’experts mis sur pied par le Comité consultatif des Nations Unies sur la science et la technique au service du développement et l’American Association for the Advancement of Science, la majorité de ces facteurs entravent la participation des femmes à la science et à la technologie. Le comité d’experts a fait des recommandations qui visent directement l’amélioration de la situation ( ONU, 1984 ). Cependant, la plupart de ces recommandations sont plus ou moins restées lettres mortes. Pour que de telles recommandations aient un impact, elles doivent s’accompagner d’une forte volonté politique.

Les femmes scientifiques

En général, l’expérience des femmes scientifiques en milieu de travail diffère de celle des hommes. Aux États-Unis, les femmes scientifiques sont souvent sans emploi ou sous-employées, et leurs salaires sont inférieurs à ceux des hommes détenant les mêmes qualifications ( White, 1992 ). En 1990, les femmes ne représentaient que 4 % des ingénieurs ayant un emploi et 30 % des scientifiques ayant un emploi, même si, en 1986, elles avaient obtenu 30 % des grades universitaires de premier cycle en science et en génie. En outre, les femmes scientifiques et ingénieures étaient généralement jeunes ; en 1990, 39 % des femmes titulaires de doctorat en science et en génie ayant un emploi avaient moins de 40 ans, comparativement à 25 % chez les hommes ( White, 1992 ).

En Grande-Bretagne, la tendance est semblable. La proportion de femmes scientifiques décroît aux paliers supérieurs de l’industrie, de la fonction publique et du secteur universitaire ( Committee on Women in Science, Engineering and Technology, 1993 ). La seule profession scientifique où les femmes sont plus nombreuses que les hommes est celle de technicien de laboratoire. De plus, entre 1980 et 1990, la proportion de femmes ayant un emploi en génie a connu une baisse. Dans la fonction publique, les femmes scientifiques sont également sous-représentées; en 1992, elles ne constituaient que 9 % des agents scientifiques supérieurs. En 1991, dans les universités britanniques, les femmes ne représentaient que 15,5 % du personnel à temps plein en biologie, en sciences physiques, en chimie, en mathématiques, en informatique, en génie, en technologie et dans les matières connexes à la médecine.

Les renseignements sur les possibilités d’emploi chez les femmes scientifiques dans les pays en développement sont plus rares. Au demeurant, il est difficile de déterminer si les femmes sont sous-représentées parce qu’elles sont moins nombreuses, parce que les employeurs font de la discrimination contre elles, ou pour ces deux raisons. Par exemple, le Council for Scientific and Industrial Research du Ghana emploie 171 scientifiques dont seulement 17 sont des femmes, 9 d’entre elles travaillant en recherche alimentaire ( Beoku-Betts et Logan, 1993 ) ; cependant, comme le nombre de finissantes en science est faible, il est possible que cette proportion soit représentative de ce groupe.

Les femmes dans des carrières universitaires en science aux États-Unis ont moins de possibilités d’être promues à un palier supérieur et, en général, leur avancement professionnel est beaucoup plus lent que celui des hommes ( voir Brush, 1991 ). En 1990–1991, seulement 17 % des femmes membres du corps professoral à plein temps des universités américaines avaient atteint le statut de professeur titulaire, comparativement à 44 % chez les hommes. Dans les pays en développement, la situation est semblable. En Côte d’Ivoire, en 1987–1988, seulement 10 % des

professeurs titulaires étaient des femmes ( Beoku-Betts et Logan, 1993 ). À l’Academia Sinica de Chine, on comptait 286 directrices ou directrices adjointes de laboratoires de recherche, représentant 11,9 % du nombre total de directeurs et directeurs adjoints ( Guan Tao, 1992 ). Au cours de la dernière décennie, il y a eu une augmentation constante, bien que modeste, du nombre de femmes scientifiques engagées dans tous les secteurs de recherche et dans la production industrielle. Cependant, en Chine, comme partout ailleurs, les femmes sont plus susceptibles de se retrouver en plus grand nombre dans les sciences biologiques. Par exemple, en 1992, 47,3 % des projets de recherche effectués à l’Académie des sciences médicales de la Chine étaient menés par des femmes. De plus, en raison des dispositions incluses dans la loi chinoise relativement aux congés de maternité et à d’autres avantages sociaux, il semble qu’un nombre croissant d’employeurs préfèrent engager des hommes. Une étude colombienne portant sur le financement de la recherche pour les spécialistes en sciences sociales a démontré que, sur une période de sept ans, au cours des années 1980, trois hommes obtenaient du financement comparativement à une femme, bien que le nombre d’hommes et de femmes, ainsi que leurs qualifications, fussent identiques ( BOSTID, 1994 ).

Une telle situation semble se dessiner dans certains pays de l’Europe de l’Est en raison de la croissance du taux de chômage. En 1994, en Roumanie, 60 % des chômeurs étaient des femmes, et celles qui avaient encore un emploi ont dû accepter des baisses de salaires. En période économique difficile, les femmes sont souvent celles qui sont mises à pied en premier, car on présume, souvent à tort, que leurs maris travaillent et les soutiendront. De plus, les femmes reçoivent souvent moins d’avantages sociaux tels que des réductions de loyer ou d’impôt parce qu’on suppose qu’elles vivent avec leur mari et que celui-ci les soutient ( BOSTID, 1994 ).

Dans tous les pays, la nécessité pour les femmes d’allier leurs responsabilités professionnelles et familiales nuit aux perspectives d’emploi des femmes scientifiques. Les employeurs pensent souvent que l’engagement des femmes envers la science est moins soutenu que celui de leurs collègues masculins, surtout si elles sont mariées et ont une famille. Cela peut avoir un effet, non seulement en ce qui concerne leur décision d’engager une scientifique, mais également sur le genre de travail qui lui sera attribué. L’emploi chez les femmes et leurs possibilités de promotion sont souvent restreints ou entravés lorsqu’elles sont enceintes ou qu’elles élèvent leurs enfants. La Suède a tenté d’équilibrer la situation pour les hommes et pour les femmes grâce à une loi adoptée en 1994, qui fera époque, en vertu de laquelle les pères doivent prendre un congé obligatoire après la naissance d’un enfant. L’acceptation croissante des politiques de planification familiale dans de nombreux pays en développement constitue un autre progrès de la dernière décennie.

Enfin, les interruptions causées par la vie domestique qui sont une réalité que doivent vivre les mères et les femmes qui travaillent à l’extérieur, nuisent grandement à la poursuite d’une carrière en science, et particulièrement en recherche scientifique ( Arianrhod, 1992 ). Les périodes ininterrompues de temps de laboratoire sont difficiles à concilier avec les exigences quotidiennes de la vie domestique. Les femmes doivent-elles faire des sacrifices plus grands que leurs collègues masculins pour réussir en science? Le mariage et la maternité créent des pressions, des attentes et des obligations qui vont souvent à l’encontre du dévouement total à la recherche scientifique. Bien qu’il y ait de nombreux exemples de femmes qui réussissent à concilier vie familiale et vie professionnelle, y parvenir exige un sens de l’organisation exceptionnel. Cela ajoute plus de crédibilité à l’argument selon lequel ni la pratique, ni le contenu de la science ne sont neutres, et renforce la volonté féministe de repenser les bases fondamentales de la science.

Les femmes scientifiques sont souvent défavorisées dans le lieu de travail. Elles ont plus de difficulté à trouver un emploi ; elles reçoivent des salaires inférieurs et leurs promotions se font plus lentement; elles doivent concilier leur vie privée et publique de façon très discrète. Cependant, ces problèmes pourraient souvent être résolus par la législation. En fait, comme il en a été question précédemment, la Suède a déjà fait des progrès en ce sens.

Formation scientifique en cours d’emploi

Bien que la présente monographie porte principalement sur l’intégration des femmes dans les professions scientifiques et technologiques par l’intermédiaire de l’accès et de la participation à une formation scientifique officielle, il est important d’examiner d’autres moyens par lesquels les femmes peuvent acquérir des compétences en science et en technologie. Au cours de la dernière décennie, des efforts ont été faits dans de nombreux pays pour intégrer les femmes dans des carrières non traditionnelles du domaine de la science et de la technologie. Citons comme exemple la Jamaican Women’s Construction Collective qui a permis aux Jamaïcaines pauvres d’acquérir des compétences en menuiserie, en maçonnerie et en d’autres métiers de la construction. Les finissantes du programme peuvent postuler des emplois plus payants dans l’industrie du bâtiment, mais elles font face à une certaine discrimination puisque les employeurs jamaïcains sont sceptiques lorsqu’il s’agit d’engager des femmes pour faire un travail traditionnellement effectué par les hommes. Une fois de plus, voilà un secteur où la législation pourrait être utile.

Un autre exemple provient du Sarvodaya Movement, à Sri Lanka, qui a tenu des ateliers pour les jeunes femmes sur l’entretien des

pompes à eau, en leur enseignant la plomberie et la soudure. Ces initiatives avaient pour objet de créer, chez les femmes pauvres, de nouvelles sources d’emploi, de mettre un terme aux stéréotypes sexuels et de faire en sorte que les femmes partagent avec les hommes les compétences nécessaires aux travaux d’entretien des collectivités. Le projet sri lankais a été mis sur pied lorsqu’il est devenu évident que les hommes accordaient peu d’importance à la réparation des pompes à eau parce qu’ils considéraient l’eau comme une responsabilité des femmes dans la plupart des foyers. Comme les intérêts des femmes étaient touchés directement, il était logique qu’elles acquièrent les compétences nécessaires pour réparer elles-mêmes les pompes. Des groupes de jeunes femmes ont appris la théorie et le travail d’atelier mécanique, ainsi que l’assemblage des pompes, leur installation, leur contrôle et leur réparation. Les techniciennes responsables des pompes manuelles deviennent ensuite des instructrices, des agentes de changement et des modèles dans leurs collectivités.

En dépit de tels succès, il est relativement rare que les femmes reçoivent une formation technique à l’extérieur des systèmes d’éducation. Bien que les femmes soient souvent engagées dans des industries qui connaissent des changements techniques, elles profitent rarement de programmes de recyclage et de perfectionnement parrainés par des entreprises. Par exemple, certains aspects de la méthode de production juste-à-temps ( JAT ), d’origine japonaise, ont été présentés dans deux usines argentines de tailles moyenne et petite ( Roldan, 1993 ). La méthode JAT exige des travailleurs polyvalents qui peuvent effectuer divers travaux et remplir différentes fonctions. Dans les deux usines, les femmes sont restées aux mêmes postes ou ont été progressivement licenciées, alors que les hommes ont reçu une formation qui leur a permis de changer d’emploi et de devenir polyvalents. Les femmes ont été exclues parce qu’on a jugé qu’elles n’avaient pas la compétence de base pour apprendre de nombreuses techniques. Ces entreprises considéraient qu’il était moins coûteux d’investir dans la formation des hommes, même de ceux qui avaient peu de connaissances techniques de base. Dans une usine spécialisée dans l’électronique, où la main-d’œuvre était entièrement féminine, le chef de production ( un homme ) a décidé de ne pas adopter les techniques de production japonaises parce qu’il aurait été trop coûteux d’offrir aux femmes une formation technique ( Roldan, 1993 ). Il était donc prêt à renoncer aux profits que lui aurait rapporté la technologie pour éviter d’avoir à investir dans la formation technique des femmes. En Argentine, l’avènement de nouvelles technologies de production semble avoir affaibli la position des femmes sur le marché du travail et contribué à faire augmenter la proportion d’hommes dans le travail en usine.

L’explosion informatique de la dernière décennie offre un autre exemple. Bien que la facilité d’utiliser un ordinateur provienne de la maîtrise du clavier, aptitude fortement associée aux femmes au cours de

la majeure partie du XXe siècle, l’informatique est devenue un autre secteur à prédominance masculine. Aux États-Unis, même si les garçons et les filles démontrent un intérêt équivalent envers les ordinateurs au début de l’élémentaire, l’intérêt des filles a tendance à s’estomper après l’âge de 10 ou 11 ans, alors que celui des garçons continue de progresser. Il n’est pas étonnant de constater que l’industrie des jeux informatisés vise principalement les garçons, en accordant plus d’importance aux jeux de violence et de destruction.

L’exclusion des filles et des femmes des paliers supérieurs de l’industrie informatique reflète, dans une grande mesure, les stéréotypes sexuels généraux, et le fait que l’on considère que les femmes n’ont pas l’esprit « technique ». On tient souvent pour acquis que les femmes ne seront même pas intéressées à une telle formation parce qu’elle n’est pas « féminine » et qu’elle est « trop difficile ». Diverses stratégies ont été utilisées afin de mettre un terme aux stéréotypes sexuels et d’encourager les filles à s’intéresser à l’industrie informatique qui, selon les prévisions, sera un employeur important du XXIe siècle. En Australie, des vacances informatiques d’une semaine sont organisées chaque année pour des groupes de jeunes filles. Dans les écoles secondaires australiennes, le visionnement de vidéocassettes éducatives présentant des professionnelles en informatique qui réussissent dans ce domaine, et remettant en question les stéréotypes traditionnels sur les femmes en informatique, a eu des effets positifs. Aux États-Unis, certaines écoles ont mis à l’essai des programmes de mentorat individuel, tandis que d’autres ont réservé des heures de laboratoire informatique uniquement pour les filles.

La formation technique en cours d’emploi est souvent acquise dans le cadre d’un apprentissage officiel ou d’un mentorat non officiel, où un travailleur plus âgé enseigne à un plus jeune. Dans la plupart des pays, ces deux types d’apprentissage sont fortement dominés par les hommes. Les programmes d’apprentissage, issus des guildes médiévales des artisans, ont toujours été conçus pour les hommes. Malgré les efforts déployés dans de nombreux pays pour offrir des possibilités aux jeunes femmes, il est difficile d’en faire une loi et de l’appliquer dans le secteur privé où se donne la plupart des apprentissages en ce sens. Quant au mentorat, vu la séparation des sexes qui se produit au cours des processus de socialisation des enfants dans la plupart des sociétés, il n’est pas étonnant que les hommes plus âgés préfèrent offrir une formation aux jeunes hommes plutôt qu’aux jeunes femmes. Du coup, une importante source d’apprentissage technique est moins accessible aux femmes. Une fois de plus, il est difficile de légiférer en cette matière, puisque le mentorat n’est généralement pas structuré et qu’il est volontaire.

Enfin, la profusion de nouvelles technologies de l’information offre une source importante de moyens d’enseignement pour la transmission des connaissances et des compétences en science et en technologie. Ces moyens comprennent, entre autres, les méthodes d’apprentissage informatisées, la transmission de cours de formation

dans des usines par l’intermédiaire de satellites, les vidéos interactifs et de nombreuses autres méthodes. Si les femmes peuvent tirer partir de tels cours autant que les hommes, elles pourront acquérir de nouvelles compétences et de nouvelles connaissances techniques qui leur permettront de concurrencer les hommes plus efficacement pour obtenir des postes mieux rémunérés dans le milieu industriel. Dans les pays en développement, on devrait également utiliser des technologies plus anciennes telles que la radio afin de démythifier certains aspects de la science et de la technologie pour les femmes des régions rurales. On peut également se servir du matériel éducatif populaire et du théâtre, des chansons et des danses populaires pour transmettre l’information sur la science et la technologie. Par exemple, une compagnie de danse ougandaise enseigne actuellement des techniques de conservation des sols à des hommes et des femmes des régions rurales par l’intermédiaire de présentations de danse expressive.

Recherches supplémentaires

La science et la technologie seraient-elles vraiment différentes si les femmes y étaient mieux représentées? Il semble évident que le problème transcende la simple augmentation du nombre de femmes scientifiques et de technologues. Il est nécessaire de repenser et de réorganiser la culture de la science et de la technologie. Pour ce faire, il faut faire place à des perspectives et à des points de vue différents et humaniser un secteur qui a toujours été perçu comme « neutre » et à l’abri des influences sociales, culturelles, politiques et économiques. Même si l’histoire démontre amplement que la science n’a jamais vraiment été neutre, il faut convaincre les praticiens d’accepter ce fait.

Il est également essentiel que la science et les scientifiques aillent au-delà des limites conceptuelles imposées par la formation officielle et reconnaissent l’apport important des personnes qui n’ont pas reçu de formation structurée, dont beaucoup sont des femmes. La science a tendance à être organisée de façon hiérarchique et élitiste. Dans les pays en développement, la répartition de la technologie ( en agriculture, en santé et dans d’autres domaines ) se fait presque exclusivement à sens unique. Les scientifiques et les technologues se penchent rarement sur les pratiques existantes en matière d’agriculture et de santé en pensant qu’elles pourraient les aider à comprendre les stratégies de la survie humaine. Au contraire, on considère toujours que la connaissance des scientifiques ou des technologues est d’un niveau supérieur à celle des personnes sans formation scientifique officielle. C’est à partir de cette hypothèse que les services de vulgarisation ont été mis sur pied.

D’aucuns soutiendront que les réalités de la science et de la technologie sont souvent présentées délibérément dans un jargon visant à créer des « initiés », qui ont la formation et la compétence pour comprendre, et des « non-initiés » qui ne les ont pas. Les femmes sont souvent reléguées au statut de non-initiées et, bien qu’elles aient beaucoup à gagner, par exemple, par la compréhension de détails mécaniques d’une technologie spécifique, on fait rarement des efforts pour expliquer ces détails de façon compréhensible et accessible. Une fois de plus, le manque de compréhension des femmes est considéré comme un exemple de leur nature « non technique ». Nous devons démythifier et démocratiser la connaissance scientifique et faire participer les femmes à titre d’agentes de changement.

Bien qu’il existe déjà une quantité importante de renseignements publiés sur les femmes et la science et la technologie, il y a encore des secteurs et des questions clés au sujet desquels persiste une incertitude. De telles questions doivent être examinées, de façon générale et spécifique, dans le contexte des conditions sociales et culturelles existant dans divers pays. Voici quelques-unes des questions qui méritent d’être approfondies :

Recommandations

Comme nous l’avons mentionné précédemment, l’absence de volonté politique demeure un motif important de la sous-représentation des femmes et des filles en science et en technologie ou de leur exclusion de ces domaines. Bien que de nombreuses recommandations aient été faites pour améliorer la situation, leur mise en œuvre a été peu efficace, surtout dans les pays en développement. Bon nombre de gouvernements ont insisté sur l’importance d’une politique en matière de science et de technologie sans reconnaître la discrimination sexuelle inhérente à leur propre système. Par exemple, malgré l’attention accordée au développement de méthodes d’enseignement scientifique plus efficaces, ce développement s’est rarement accompagné d’une analyse du rôle des sexes. Par conséquent, il est encore nécessaire que les programmes d’enseignement scientifique soient réorganisés aux niveaux primaire, secondaire et tertiaire. Bien que les filles réussissent aussi bien que les garçons en science et en mathématique dans les premières années, leur intérêt diminue à mesure qu’elles vieillissent. Il semble également y avoir une corrélation entre l’intérêt des filles en science et en technologie et les préoccupations sociales et communautaires qu’elles y rattachent. On peut donc soutenir que le matériel utilisé dans l’enseignement scientifique doit être remanié pour porter sur le rôle de la science et de la technologie dans le développement social et plus particulièrement sur l’utilité et la pertinence de la science et de la technologie dans la vie quotidienne plutôt que sur la capacité de l’homme de maîtriser la machine.

Dans ses efforts pour améliorer la situation actuelle, la Commission des sciences et de la technique au service du développement, des Nations Unies, devrait tenir compte des suggestions suivantes :

Cette page est laissée intentionnellement en blanc.

Chapitre 9
L’accès à l’éducation pour tous

Une priorité pour l’habilitation des femmes

Pamela Fraser-Abder et Jayshree A. Mehta

Partout dans le monde, l’éducation est considérée comme le facteur clé essentiel de l’élimination des obstacles auxquels font face les femmes, et le principal outil d’habilitation qui leur permet de jouer un rôle majeur dans le développement. Le rythme rapide du développement de la science et de la technologie et les effets de celles-ci sur tous les domaines de la vie sont évidents. Or, aucune société ne peut empêcher la moitié de sa population d’acquérir des notions de base en science et en technologie. L’éducation est vitale pour parvenir à l’égalité et à l’habilitation des femmes. Quel type d’éducation permettra à celles-ci de relever les défis du XXIe siècle? Dans une conjoncture économique caractérisée par des changements rapides et la mondialisation des marchés, les femmes doivent lutter de plus en plus pour survivre, car elles sont les victimes de préjugés sociaux et religieux en plus d’être défavorisées sur le plan économique.

Des études menées particulièrement dans les pays en développement ont révélé qu’il existe de grandes disparités et inégalités entre les hommes et les femmes dans tous les domaines, notamment l’accès à l’éducation, aux soins de santé, à la nourriture, à l’énergie, au revenu et à l’emploi. La modernisation technologique a concentré les femmes dans les activités ménagères et à forte teneur en main-d’œuvre. À la suite de l’implantation de nouvelles technologies dans de nombreuses régions du monde, les femmes se voient forcées de quitter des emplois rémunérateurs et spécialisés. Tous les organismes de développement se rendent compte de la nécessité de considérer les femmes non plus comme les bénéficiaires de programmes d’aide sociale, mais bien comme un groupe au service du développement. À cette fin, l’éducation scientifique et technologique doit constituer un outil majeur.

Les femmes, qui sont traditionnellement responsables de l’éducation et de la santé au sein de leur famille, ont très peu bénéficié des développements technologiques. Elles sont les dernières à recevoir de la formation, et leur travail, qui va des travaux ménagers à l’agriculture, les

a laissées démunies, car il est négligé et non rémunéré. Selon des recherches, l’alphabétisation des femmes permet d’augmenter la productivité et de réduire les taux de mortalité infantile et de croissance démographique. Les femmes doivent être en contact avec des technologies diverses, simples et complexes, et les utiliser dans leur vie quotidienne. La technologie doit être conviviale pour les femmes, et celles-ci doivent apprendre à la maîtriser.

Le contexte mondial

À l’heure actuelle, la plupart des jeunes du monde qui ne vont pas à l’école sont des femmes. Dans la plupart des régions, les filles sont sous-représentées à tous les paliers de l’éducation structurée. Ce sont surtout des facteurs socio-économiques et les attitudes des enseignants qui déterminent si les filles demeurent à l’école, même au niveau primaire.

Lorsque pour survivre, il faut surmonter les problèmes que causent la pollution, la malnutrition et l’absence de soins de santé de base, les dépenses au titre de l’éducation des femmes constituent un investissement social. Des recherches ont démontré un lien direct entre l’éducation des femmes et le taux de mortalité infantile, le taux de fécondité et les activités créatrices de revenu. Ce sont les femmes qui sont les plus touchées par la détérioration de l’environnement, qui nuit à leur recherche quotidienne de fourrage, de carburant et d’eau pour leur famille. Depuis des générations, ce sont les femmes qui, dans la plupart des pays, sont les responsables des questions environnementales ; elles sont souvent les détentrices du savoir indigène sur les herbes médicinales, les pratiques agricoles et la conservation des aliments. Pourtant, les décideurs continuent de négliger l’importance des intérêts et des besoins des femmes. Leur participation à la gestion des ressources et à la prise de décisions à tous les paliers apportera une nouvelle perspective au système.

Cependant, une femme sur trois dans le monde est analphabète par rapport à un homme sur cinq. Cet écart s’élargit dans les pays en développement, où un homme sur quatre et une femme sur deux sont analphabètes. Plus de 60 % des analphabètes du monde sont des femmes ( environ 600 millions ). En outre, plus de 100 millions d’enfants d’âge scolaire ( surtout des filles ) ne fréquentent pas l’école ; la plupart vivent dans les pays en développement. Comment pouvons-nous rejoindre ces groupes?

Qui a accès à l’éducation scientifique et technologique?

Plusieurs recommandations découlant de forums des Nations Unies soulignent la nécessité d’améliorer la qualité de l’éducation pour les femmes, d’éliminer les obstacles à l’accès des femmes, d’assurer l’égalité d’accès à la science et à la technologie, de fournir des ressources suffisantes et de rendre la science et la technologie obligatoires dans les systèmes scolaires ( ONU, 1979b, 1984, 1985b, 1990, 1992a ; Unesco, 1993 ).

Selon des recherches, aucun obstacle physique ou intellectuel n’empêche les femmes de participer pleinement à la science et à la technologie. Cependant, dans certains pays, en raison d’obstacles juridiques, culturels ou socio-économiques considérables, le savoir que les femmes peuvent apporter aux domaines scientifiques et technologiques dominés par les hommes est mal exploité, dévalué et négligé. Harding ( 1992 ) soulève un argument notable en faveur de l’inclusion des femmes dans la science et la technologie :

Comme les femmes sont tout aussi capables que les hommes de contribuer à la science et à la technologie, le développement national, qui repose sur les applications de la science et de la technologie, sera limité si les femmes n’ont pas voix au chapitre, et le pays perdra le talent dont il dispose. Quand elles n’ont pas accès à la science et à la technologie, les femmes ne peuvent travailler dans ces secteurs où des compétences pertinentes leur apporteraient un revenu et du travail intéressants. Ces obstacles mènent à l’isolement que les femmes transmettent à leurs enfants, particulièrement aux filles. La science souffre de l’exclusion des femmes. Les hommes et les femmes ont des faiblesses et des points forts différents, et cela se reflète dans la façon dont ils envisagent la science et la technologie et règlent des problèmes scientifiques et technologiques. ( traduction libre )

Néanmoins, l’égalité d’accès demeure un problème majeur. En principe, des pays se sont engagés à assurer l’égalité d’accès en science et en technologie et à consacrer des ressources à cet objectif. Malheureusement, de nombreuses contraintes économiques et sociales leur compliquent la tâche. Dans bien des cultures, l’éducation est considérée comme une nécessité pour les hommes, mais comme une expérience coûteuse et inutile pour les femmes ; dans les pays en développement d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine, 38 % des filles d’âge scolaire ne fréquentent pas l’école. Même dans les pays où le taux d’inscription des filles est élevé, les données ne reflètent pas toujours fidèlement la réalité, cachant souvent l’absentéisme et le décrochage qui affligent surtout la population féminine qui doit travailler et respecter ses obligations culturelles. Par exemple, en Inde et en Afrique, les filles doivent souvent abandonner l’école pour se marier.

Les filles qui fréquentent l’école reçoivent généralement une éducation de mauvaise qualité qui explique leur compétence inférieure en science et en technologie. Comme l’éducation de base est nécessaire pour accéder à la science et à la technologie, les personnes ( surtout des femmes ) qui se voient refuser l’accès à l’éducation de base prennent de plus en plus de retard, ce qui creuse le fossé entre les sexes. Les filles qui ont accès à l’éducation de base doivent quand même surmonter d’énormes problèmes en vue d’obtenir l’égalité d’accès à la science et à la technologie. La plupart des écoles considèrent encore que la science est un domaine réservé aux garçons, et les filles sont cantonnées dans l’économie domestique et d’autres matières plus « convenables ». Les enseignants, les orienteurs, la famille et l’entourage soutiennent et renforcent souvent cette pratique.

Les filles qui s’inscrivent à un programme de science et de technologie doivent composer avec des enseignants dont les techniques pédagogiques sont insensibles aux besoins des filles, voire leur sont carrément défavorables. Aux deuxième et au troisième cycles, les besoins des femmes sont négligés et celles-ci font face à un climat hostile. Celles qui surmontent ces difficultés aboutissent dans des entreprises où on favorise l’inégalité. Pour parvenir au succès, elles doivent travailler dans un contexte dominé par les hommes. Compte tenu des normes culturelles, c’est souvent impossible, et les femmes finissent par plafonner, l’accès aux échelons supérieurs de la science leur étant fermé.

En 1980, l’Unesco a mené des études de cas sur l’accès des femmes à la formation et aux carrières en science et en technologie en France, en Malaisie, au Sénégal, en Tchécoslovaquie et au Venezuela. Ces études ont abouti à l’organisation d’ateliers de formation et de séminaires régionaux ainsi qu’à l’octroi de bourses de recherche. Cette initiative a permis d’améliorer sensiblement la qualité de l’éducation des femmes dans les pays participants.

Politique recommandée

Aider les gouvernements à formuler des politiques économiques et à créer des programmes de formation qui assurent l’accès équitable des femmes et des filles à la science et à la technologie. Les gouvernements devraient être invités à adopter les stratégies suivantes :

Pour être mise en œuvre, cette recommandation nécessite l’engagement des leaders nationaux, des hauts fonctionnaires et des organismes de financement, tant en principe qu’en pratique ; elle nécessite également des modifications fondamentales aux normes morales, culturelles et sociétales et la participation des femmes aux processus de changement. Des programmes économiques et des programmes de formation devraient être établis en collaboration avec l’Unesco, des organismes gouvernementaux, des ONG, des décideurs, des éducateurs et d’autres intéressés. Ces intervenants devraient être informés de ce qui se passe dans les pays qui veulent assurer l’égalité d’accès à la science et à la technologie. Des réseaux devraient être établis pour diffuser les modèles fructueux ( en précisant les populations ciblées et les stratégies employées ) pour faciliter leur utilisation.

Contenu des programmes d’enseignement

Depuis dix ans, la plupart des recommandations formulées par les Nations Unies sur l’enseignement de la science et de la technologie soulignent la nécessité d’élaborer des programmes conviviaux pour les femmes en restructurant les cours et les manuels didactiques pour

répondre à leurs besoins et susciter leur l’intérêt ( ONU, 1984, 1985b ; CCNST, 1988 ; Aghenta, 1989 ). Ces recommandations suggèrent également que, dans l’ensemble du système d’éducation, du niveau préscolaire à l’université, les filles et les garçons suivent le même programme et vivent les mêmes expériences dans les domaines de la science, de la technologie et de la technique. En outre, toujours selon ces recommandations, les enfants devraient être encouragés à s’intéresser à la science et à participer à des activités qui sont jugées « plus appropriées » pour l’autre sexe.

Les responsables de l’élaboration des programmes d’études doivent intégrer la science et la technologie indigènes dans la préparation des programmes d’études nationaux et mondiaux. À l’heure actuelle, le contenu des programmes est souvent emprunté de secteurs hautement industrialisés de la société et est peu pertinent pour les personnes qui commencent à se familiariser avec la science et la technologie. Ce manque de pertinence explique en grande partie le taux de décrochage en science. Les membres de la société, enfants comme adultes, doivent comprendre l’effet de la science et de la technologie sur leur vie. Par exemple, ils doivent savoir pourquoi il faut arrêter de polluer les cours d’eau. Des programmes appropriés permettent de communiquer ces notions, et plus il y a de femmes qui en prennent connaissance, plus il est probable que ces idées seront inculquées dans nos sociétés.

L’éducation doit être pertinente pour la vie des gens. Dans la réforme des programmes d’études, on peut régler la question des rôles sexuels en élaborant des programmes adaptés aux rôles actuels ou en tentant de modifier les rôles traditionnels et de donner de nouvelles chances tant aux garçons qu’aux filles de relever des défis et de répondre aux besoins d’une société axée sur la technologie. Les décideurs locaux doivent déterminer quelle voie suivre, et les responsables de l’élaboration des programmes d’étude doivent produire des programmes scientifiques et technologiques appropriés qui permettront de réaliser des progrès à ce titre et de favoriser l’égalité sexuelle.

La plupart des pays ont entrepris une révision de leurs programmes scientifiques et technologiques et certains y ont intégré des éléments sur la différenciation sexuelle. Cependant, faute de coordination entre les éducateurs et les responsables de l’élaboration des programmes, les questions abordées au cours du processus de révision sont souvent absentes des programmes de formation des enseignants. Ceux-ci ne reçoivent pas assez de formation sur les rôles des hommes et des femmes et ne sont pas assez sensibilisés pour mettre en œuvre des programmes d’étude modifiés.

Par conséquent, peu de pays ont pris des mesures concertées pour fournir aux garçons et aux filles les mêmes types d’expériences. Par exemple, ce n’est qu’après la publication du rapport How Schools Short-change Girls ( AAUW, 1992 ) que de nombreux enseignants en science des

États-Unis ont été sensibilisés à leur propre comportement en classe qui, sous divers aspects, était discriminatoire à l’égard des filles.

Politiques recommandées

Les stratégies suivantes devraient être adoptées :

Les besoins des enseignants

Les politiques recommandées dans ce domaine tendent généralement à sensibiliser les éducateurs aux questions touchant la différenciation sexuelle et à l’importance de ces questions pour les programmes d’éducation et de formation ( Aghenta 1989 ; ONU, 1990, 1992a ). Comme le monde de la science et de la technologie est en évolution et en expansion constantes, les administrateurs doivent donner une formation préalable et en cours d’emploi aux personnes responsables de toutes les formes d’éducation scientifique et technologique en formulant des lignes directrices sur la préparation et le perfectionnement continu des éducateurs en science et en technologie. Ils doivent également aider les pays à mettre en œuvre ces lignes directrices. Les pays doivent reconnaître le rôle essentiel des enseignants dans l’enseignement de la science et de la technologie et rendre plus attrayantes les carrières dans ce domaine, à tous les paliers.

Les enseignants ont beaucoup d’influence sur les réalisations scientifiques et les attitudes à l’égard de la science. Les enseignants, surtout au niveau élémentaire, ont souvent envers la science une attitude négative qu’ils transmettent aux élèves ( Fraser-Abder, 1992 ). L’effet Pygmalion ( tout traitement différent fondé sur des attentes propres influe sur les réalisations ) se répercute sur la place des femmes en science ( Rosenthal et Jacobson, 1968 ). Si les enseignants s’attendent à ce que les hommes soient bons en mathématiques et que les femmes soient bonnes en lecture, les élèves répondront à ces attentes ( Brophy et Evertson, 1974 ). Les enseignants interagissent différemment et plus ou moins longtemps avec les élèves des deux sexes. Pendant les leçons de lecture, les femmes reçoivent plus d’attention ; pendant les cours de mathématiques et de science, les enseignants interagissent plus avec les hommes et leur donnent plus d’encouragement ( Sadker et Sadker, 1986 ; Jones, 1990 ).

Encore une fois, il y a un manque de coordination entre les responsables de l’élaboration des programmes d’études et les formateurs des enseignants, et les questions touchant la différenciation sexuelle qui sont abordées dans les programmes modifiés de science et de technologie ne sont pas soulevées adéquatement au moment de la mise en œuvre des programmes d’études. Les enseignants doivent se familiariser avec les conclusions des recherches contemporaines sur les rôles sexuels, la science et la technologie. Dans le cadre de leur formation, ils doivent prendre connaissance des constatations de certaines recherches sur l’interaction des enseignants et des élèves et les attitudes et attentes de l’enseignant dans les cours de science et de technologie. C’est là un domaine dans lequel la plupart des formateurs d’enseignants ont également besoin de formation.

On intègre progressivement dans les programmes de formation des enseignants des modules sur la sensibilisation aux rôles sexuels et

l’élaboration de stratégies pour assurer l’équité en classe, surtout parce que des questions relatives à l’égalité figurent à l’ordre du jour des congrès annuels de nombreuses associations scientifiques et technologiques. En outre, des manuels sur les stéréotypes sexuels élaborés par l’Unesco ont été utiles dans certains pays.

Politiques recommandées

Il est recommander d’élaborer des stratégies pour assurer la sensibilisation aux rôles sexuels et l’égalité sexuelle dans les cours de science et de technologie et dans tous les programmes de formation à la science et à la technologie.

En outre, il faut informer les décideurs, les responsables de la formation des enseignants et les chercheurs sur les principales questions relatives à la différenciation sexuelle en science et en technologie.

Cadres pédagogique et contextuel pour l’enseignement

Facteurs pédagogiques

Certaines recommandations ont déjà souligné la nécessité de fournir aux femmes des expériences et des milieux d’apprentissage positifs et appropriés ( ONU, 1985b ; Unesco, 1993 ). Des éducateurs ont été appelés à fournir aux jeunes femmes ce genre d’expérience afin qu’elles puissent développer leur estime de soi. Les gouvernements, l’industrie, les secteurs public et privé, le secteur de l’éducation et d’autres responsables de tous les pays ont été appelés à revoir les dispositions actuelles de l’éducation scientifique et technologique de tous les paliers et dans tous les milieux, en mettant l’accent sur l’élaboration et la tenue à jour de programmes d’apprentissage qui répondent aux besoins des particuliers et des collectivités, et à établir des milieux d’enseignement et d’apprentissage favorables à l’acquisition des connaissances scientifiques et technologiques de base. En outre, il faut élaborer des stratégies efficaces de communication et d’évaluation.

Les méthodes pédagogiques inadéquates comptent parmi les principales causes de l’attitude négative des filles à l’égard de la science et de la technologie et de leur décision d’abandonner leurs cours de science et de mathématiques au niveau élémentaire et au premier cycle du secondaire. Selon des recherches, les attitudes des filles au sujet de la science, de leurs réalisations et de leur expérience en science deviennent de plus en plus négatives pendant l’école secondaire ( Mullis et Jenkins, 1988 ).

Au niveau collégial, la plupart des problèmes qu’éprouvent les étudiantes sont d’ordre structurel ou culturel : mauvais enseignement, isolement des professeurs, rythme d’apprentissage élevé, surcharge de travail, aide insuffisante des professeurs pendant les périodes difficiles, mauvaise préparation au niveau secondaire et difficultés financières ( Seymour, 1992 ). La langue favorise et renforce les normes et coutumes sociétales ( Hellinger, 1984 ), mais le langage utilisé en science et en mathématiques reflète souvent un préjugé masculin qui, sans qu’on se rende compte, éloigne les femmes de ce domaine ( Damarin, 1992 ). Les femmes sont plus susceptibles que les hommes d’éprouver de l’anxiété face aux mathématiques et à la science. Elles ont l’impression que ces matières deviennent de plus en plus difficiles d’une année scolaire à l’autre, de sorte que leur anxiété s’aggrave ( Brush, 1985 ). Cette situation, combinée à des méthodes pédagogiques inadéquates, pousse les femmes à s’enfoncer dans l’ignorance de la science et de la technologie.

Pour assurer la mise en œuvre des recommandations susmentionnées, il faut que les enseignants utilisent des méthodes appropriées. Par exemple, à l’Université Lehigh, en Pennsylvanie, des étudiants bilingues participant à un programme de formation scientifique pratique donné par des étudiants diplômés ont appris la matière exigée et ont commencé à considérer la science comme un domaine amusant.

Stéréotypes

Des recommandations ont déjà souligné la nécessité d’éliminer les stéréotypes sexuels. On a conseillé l’élaboration et la mise en œuvre de stratégies et de programmes dès le niveau préscolaire en ce sens ( ONU, 1984, 1985b ; CCNST, 1988 ). Les programmes d’étude et les documents d’enseignement et d’apprentissage devraient être dénués de stéréotypes masculins et féminins. Des lignes directrices visant à éliminer le sexisme et les pratiques discriminatoires devraient être élaborées à l’échelle régionale et communiquée aux responsables de l’administration des services d’éducation dans tous les territoires.

Il faut prendre des mesures concertées pour éliminer le sexisme et les stéréotypes et promouvoir la science et la technologie comme un domaine accessible à tous. Pour de nombreux enseignants, le scientifique moyen est un homme blanc, chauve, ennuyeux et laid. Ce cliché découle du fait qu’il n’ont aucune interaction avec des scientifiques. L’image traditionnelle du mathématicien, de l’ingénieur, du scientifique ou du médecin est celle d’un homme blanc, bien qu’elle soit en train d’évoluer pour comprendre des asiatiques des deux sexes ( Halleck, 1993 ).

Les manuels scolaires et de nombreux autres documents éducatifs utilisés en classe continuent de renforcer l’invisibilité des femmes en science ( AAUW, 1992 ), et les filles considèrent toujours la science comme un domaine masculin ( Linn et Hyde, 1989 ). Les stéréotypes,

notamment celui que véhiculent les médias et selon lequel seuls les hommes font usage de la science, influent sur les attentes des parents à l’égard de leurs enfants et sur les attentes des élèves à l’égard d’eux-mêmes ( Reyes et Padilla, 1985 ). À cause de ces attitudes, les filles envisagent des disciplines habituellement réservées aux femmes et sont moins motivées en science et en mathématiques ( Stage et al., 1985 ). Elles considèrent également que pour exercer une carrière en science, elles devront sacrifier le rôle traditionnel d’épouse et de mère. Ces croyances quant aux rôles sexuels en ce qui a trait aux responsabilités ménagères et à l’éducation des enfants éloignent bien des femmes de la science et de la technologie.

En 1981, la section d’égalité des chances en éducation pour les filles et les femmes de l’Unesco a lancé un programme visant à sensibiliser les gens au problème des stéréotypes sexuels dans les documents éducatifs, à susciter la mise en œuvre de mesures visant à éliminer ces stéréotypes et à créer des attitudes positives à l’égard de l’égalité et du respect mutuel entre hommes et femmes. Dans le cadre de ce programme, huit études nationales ont été menées et trois guides régionaux ont été créés pour l’Amérique du Nord et l’Europe occidentale, le monde arabe et la région de l’Asie et du Pacifique ( voir Sundal-Hansen et Schultz, 1984 ; Whyte, 1984 ; Bisaria, 1985 ; Jaarsma, 1987 ). Ces guides présentent d’excellents arguments pour éliminer les stéréotypes sexuels en énonçant les problèmes créés par ces stéréotypes et en donnant comme exemples des interventions tendant à les éliminer. Ces guides pourraient être utilisés dans les programmes de formation des enseignants à la science et à la technologie. Un ouvrage publié récemment sur les scientifiques indonésiennes montre aux jeunes filles que les femmes peuvent vraiment choisir une carrière en science, ce qui représente un progrès.

La participation des femmes

Dans le système d’éducation structurée, les filles évitent souvent les cours de science parce qu’elles n’ont pas assez confiance en leur capacité de poursuivre une carrière en science et qu’elles ne veulent pas s’opposer aux attentes des enseignants, de leurs camarades et de leurs parents ( Sherman et Fennema, 1977 ). Progressivement, de l’élémentaire à l’école secondaire, la science les intéresse de moins en moins ; elles la considèrent même comme étant inutile dans leur vie ( Linn et Hyde, 1989 ).

Les hommes ont une plus grande confiance dans leurs capacités en mathématiques et en science ; ils jugent qu’ils ont de la facilité en science et ils attendent plus de leurs futurs cours de mathématiques ( Linn et Hyde, 1989 ). La science est considérée comme un domaine masculin. Par conséquent, les hommes sont plus susceptibles d’apporter

de l’aide à leurs camarades moins talentueux et, de cette façon, approfondir leurs propres connaissances scientifiques ( Linn et Hyde, 1989 ). Les femmes, même lorsqu’elles sont aussi bonnes ou meilleures que les hommes, croient que ceux-ci comprennent mieux la science. Par conséquent, elles prennent le nombre minimum de cours de science et de mathématiques nécessaires pour obtenir leur diplôme d’étude secondaire ( Oakes et Rand, 1990 ). Ce faisant, elles obtiennent rarement les crédits nécessaires en science pour s’inscrire à la plupart des cours collégiaux de quatre ans.

Des recherches effectuées par le Center for Research on Women ( Rayman et Brett, 1993 ) soulignent les quatre facteurs qui contribuent à la persévérance des femmes qui détiennent un diplôme de premier cycle en science :

Comme première étape pour améliorer la participation des filles, il est important d’utiliser des méthodes pédagogiques adéquates et de disposer de programmes d’étude, d’installations, d’équipement et de fournitures adaptés, mais la situation doit être surveillée continuellement.

Politiques recommandées

Les stratégies suivantes doivent être adoptées :

Éducation informelle

Ce n’est qu’au cours des deux dernières décennies qu’on a commencé à étudier l’éducation informelle pour l’apprentissage des connaissances de base en science et en technologie. Les différentes méthodes et techniques informelles et structurées utilisées dans différentes régions du monde nécessitent encore une étude et une analyse approfondies. Des sociétés ont créé différents programmes et une variété de médias, et il faut s’assurer d’utiliser ou d’adapter ceux qui se prêtent au tissu social et culturel de la société.

Les avantages

Les éducateurs se rendent compte des limites du système d’éducation structurée dans une société en évolution rapide aux prises avec une explosion démographique. En raison de sa structure rigide et des ressources limitées dont il dispose, le système d’éducation structurée fait face à certaines contraintes. Par exemple, l’acquisition des connaissances de base en science et en technologie peut se faire ailleurs qu’à l’école ou dans des situations informelles. La décentralisation du processus de développement, les mesures prises au palier local et la participation des

collectivités sont importantes pour sensibiliser la population aux sciences. La force du système informel réside dans sa diversité, sa vitalité et sa capacité de réagir rapidement et avec créativité aux besoins locaux. Le système d’éducation structurée manque souvent de documents didactiques souples qui permettent un apprentissage agréable, mais des documents de ce genre peuvent être soigneusement intégrés dans un programme informel d’éducation et de vulgarisation scientifiques.

Établissements d’éducation informelle

Les centres scientifiques et les musées du monde entier ont un rôle positif à jouer dans l’acquisition des connaissances scientifiques de base. Au cours des trente dernières années, ces établissements ont adopté des approches innovatrices, abandonnant les expositions statiques au profit d’événements interactifs et participatifs. Les centres scientifiques sont fondés sur le principe que l’exploration de la science est une activité agréable. Ils mettent l’accent sur l’apprentissage par la pratique, plutôt que sur le type d’enseignement que l’on donne à l’école.

Pour concevoir de nouveaux centres sur la science et son interprétation, il faut non pas se réduire à imiter ce qui a été fait dans les pays industrialisés, mais bien se fonder sur des paramètres fondamentaux. Cette orientation est essentielle dans les pays en développement où les aspirations et besoins réels des gens ordinaires varient selon leur groupe socio-économique. Il faut intégrer dans le processus les aspects culturels. Les visiteurs des centres scientifiques présentent des caractéristiques communes : curiosité, intérêt et volonté d’apprendre. Dans les pays en développement, ces centres ont une responsabilité plus grande qu’ailleurs, car plus de la moitié des enfants de ces pays se sont jamais allés à l’école ou ont décroché avant la fin de leurs études primaires.

Dans l’apprentissage de la science, le vécu joue un rôle important. Les idées courantes des gens qui visitent les centres scientifiques, qui sont parfois fausses ou naïves, doivent être prises en compte dans la conception des expositions et les stratégies de développement. La compréhension de ces notions est indispensable pour élaborer des stratégies permettant d’améliorer l’efficacité des expériences scientifiques informelles ; des recherches approfondies seraient d’ailleurs utiles dans ce domaine. Dans le monde, peu de centres scientifiques ont élaboré des programmes efficaces pour les femmes. Ces centres devraient éviter de présenter des expositions racoleuses qui montrent la science comme quelque chose de mystérieux ou n’expliquent pas le fonctionnement des choses.

Dans l’un des quartiers les plus pauvres de Rio de Janeiro, on peut trouver une importante illustration des liens que l’on peut établir entre la science et la société. Des événements scientifiques ( organisés, par exemple, à l’occasion d’une éclipse totale du soleil ) ont eu lieu sur

des places publiques pour sensibiliser la population à la science en prévision de l’établissement d’un centre scientifique communautaire. La « science vivante » ou la pratique de la science est un bon exemple d’enseignement informel de la science dans les pays en développement. Une autre méthode est l’utilisation de l’artisanat indigène, comme le tissage et la vannerie, ainsi que des jeux pour communiquer des principes mathématiques. Ces activités sont très efficaces, car il y a un rapport entre elles et la vie quotidienne des gens.

Plusieurs groupes d’Asie, d’Europe et des États-Unis ont mené des activités fondées sur le folklore et le théâtre. Le théâtre scientifique peut se révéler un moyen efficace de communiquer certains aspects de la science. En Inde, des groupes de science populaire ont régulièrement recours à des spectacles de marionnettes et à des fermes folkloriques.

Mathématique intuitive

Dans bien des cultures où la méthode actuelle d’apprentissage de la science est étrangère, l’usage des mathématiques est fortement ancré dans la vie quotidienne. Une vendeuse de légumes ou de fruits analphabète qui n’est jamais allée à l’école peut calculer avec beaucoup de rapidité et de précision. Les femmes du Gujarat ornent leurs vêtements traditionnels de motifs géométriques complexes et créent de nouveaux objets d’artisanat. D’où ces connaissances viennent-elles?

Le langage utilisé dans les manuels de mathématiques est complexe et abstrait. Souvent, les enfants ont de la difficulté à les lire ou à les comprendre. Pourquoi répéter la même erreur dans l’éducation informelle? Les gens ordinaires doivent pouvoir comprendre ou déchiffrer facilement le langage ou les symboles utilisés. Peu d’émissions de radio et de télévision portant sur les mathématiques destinées au grand public nécessitent une analyse. Même les centres scientifiques et les musées n’ont pas créé beaucoup d’expositions ou de programmes de mathématiques pour le grand public. Le programme d’égalité du Lawrence Hall of Science de Californie incite les filles à apprendre les mathématiques et tente d’éliminer leur résistance à cet égard, résistance découlant du fait que, selon elles, les mathématiques sont difficiles.

Liens entre éducation structurée et informelle

Il faut se demander si la communication du savoir scientifique doit se faire par l’entremise d’un établissement ou si elle peut être effectuée par des centaines de travailleurs scientifiques et de communicateurs qui vont de village en village à bicyclette et qui s’adressent directement à la population, en démontrant des choses simples et en donnant des exemples tirés du milieu. Dans le cadre du programme sur la place des femmes en science et en technologie, on a obtenu une réaction spectaculaire. On a

analysé de l’eau tirée d’un étang d’un village à l’aide d’un microscope bon marché et on a ensuite discuté de la nécessité de disposer d’eau potable propre et de méthodes de purification de l’eau. C’est en voyant un exemple concret que les gens ont pu assimiler ces notions. On voit donc que la science doit être reliée à la société.

Les travailleurs scientifiques écrivent rarement, et les documents rédigés sans expérience pratique préalable peuvent sembler trop théoriques. Les femmes écrivent très peu. La plupart des centres scientifiques des pays en développement sont dirigés ou gérés par des hommes qui en déterminent les programmes et les politiques ; par contre, les responsables des programmes d’éducation dans les grands centres scientifiques des pays industrialisés sont des femmes. Cette situation entraîne-t-elle des différences dans la façon dont les programmes évoluent ou dans l’importance relative qu’on leur accorde? Les éducatrices, conservatrices, planificatrices de programmes et conceptrices apportent-elles des points de vue nouveaux à la communication structurée ou informelle de la science?

Conclusion

L’analyse des recommandations formulées au cours des vingt dernières années révèle la nécessité d’améliorer la communication, la collaboration et la coopération entre les agents de changement. Cette nécessité est renforcée par la recommandation des participants à la tribune internationale de l’Unesco ( Unesco, 1993 ) selon laquelle l’organisation devrait prévoir dans son plan éducatif à moyen terme ( 1996–2001 ) un programme international qui favorise la coopération entre tous les pays et, en particulier, une coopération régionale et sous-régionale permettant à tout citoyen d’acquérir des connaissances de base en science et en technologie.

Il y a également un besoin aigu de consigner et de diffuser les données dont on dispose. L’absence de mécanismes de communication fait en sorte que des professeurs d’un même campus ignorent parfois les recherches que mènent leurs collègues. Les résultats des recherches locales et des études internationales devraient être publiés et diffusés en langage simple et distribués aux établissements d’enseignement, aux ONG et aux personnes responsables de la formation scientifique et technologique. Ces renseignements devraient comprendre des répertoires de femmes qui exercent des carrières fructueuses dans des domaines reliés à la science et à la technologie et dans des métiers techniques, et qui peuvent servir de modèles.

Des chercheurs ont tenté de déterminer la sous-représentation des femmes en science. Il n’existe pourtant pas de moyen rapide et facile de redresser le déséquilibre, car les causes en sont complexes, de même

que les solutions. Les éducateurs et les décideurs doivent connaître les constatations qui sont faites. Ils doivent aussi se rendre compte du fait que la perception qu’ont les femmes de la valeur et du coût des cours et des carrières en science et en technologie est influencée par leurs valeurs actuelles et futures, les rôles sexuels et la concurrence qu’exercent leurs activités actuelles. Le succès en science et en technologie repose sur les capacités que l’on croit avoir, les processus d’attribution, les stéréotypes et les attentes des autres. Les politiques scolaires et les pratiques d’enseignement qui prévoient des modèles, les attentes des enseignants, les interactions, les documents didactiques, les méthodes d’enseignement et d’apprentissage, le nombre et la qualité des cours obligatoires en science et en mathématiques, les mécanismes de choix de cours et l’orientation professionnelle — tous ces facteurs jouent un rôle majeur pour encourager les filles à adopter la science et la technologie, mais aussi pour les recruter et les maintenir dans ce domaine.

Les collectivités qui examinent la question de la science et de technologie au service du développement doivent répondre aux questions suivantes :

À l’échelle internationale, il faut se poser les questions suivantes :

Sans collaboration et coopération, des milliards de dollars continueront d’être gaspillés à cause de l’utilisation répétée de programmes inadéquats et de l’absence de communication. Il est temps que les gouvernements, les ONG, les Nations Unies et d’autres organismes intergouvernementaux travaillent de concert pour parvenir au développement économique par l’acquisition universelle de connaissances de base en science et en technologie. Les organismes des Nations Unies et d’autres organismes intergouvernementaux devraient lancer et soutenir des programmes qui permettent aux pays et à leur population de planifier leur propre avenir ; les ONG qui sont engagées dans l’éducation scientifique et technologique devraient quant à elles communiquer leurs connaissances et leurs expériences aux organismes des Nations Unies et à d’autres organismes intergouvernementaux, conclure des partenariats avec eux et participer à des programmes nationaux, régionaux et internationaux ayant pour objectif l’acquisition universelle des connaissances de base en science et en technologie ( Unesco, 1993 ). Pour que la population puisse accéder à une éducation de haute qualité qui comprend des notions scientifiques et technologiques, il faut que les gouvernements, les ONG et les Nations Unies prennent des mesures en conséquence.

Mesures gouvernementales

Mesures à prendre par les ONG

Mesures à prendre par les Nations Unies

L’amélioration des connaissances scientifiques et techniques chez les femmes permettra d’accroître la productivité, de réduire le taux de mortalité infantile et d’assurer une croissance démographique stable. Elle apportera une dimension féminine aux technologies dans le domaine de la biologie, de l’agriculture, de l’information et de la communication ainsi qu’aux technologies militaires et industrielles et permettra le développement économique général des pays qui sont disposés à adopter les politiques et à effectuer la planification stratégique nécessaires pour parvenir à l’acquisition universelle des connaissances de base en science et en technologie.

Par la communication, la collaboration et la coopération, nous pouvons faire en sorte que les hommes comme les femmes puissent acquérir des connaissances scientifiques et technologiques.

Cette page est laissée intentionnellement en blanc.

Chapitre 10
Les conséquences des nouvelles technologies sur les hommes et les femmes



Swasti Mitter

La technologie prend de plus en plus de place dans la vie des femmes au travail, même dans les pays les plus pauvres. Udogini, une ONG de New Delhi, offre aux petits vendeurs et aux travailleurs indépendants du secteur manufacturier, qui sont pour la plupart des femmes, de la formation en commerce et en marketing. Pour survivre, ces femmes font maintenant appel à la comptabilité financière assistée par ordinateur grâce aux efforts d’Udogini. Cet organisme est loin d’être au premier plan du changement technologique ; pour le moment, de vieux ordinateurs et systèmes peu coûteux, achetés et entretenus grâce à l’aide financière d’organismes donateurs, suffisent à ses besoins. Cependant, cette activité souligne comment les efforts des ONG, des organismes donateurs, des organisateurs de classe moyenne et des femmes elles-mêmes permettent aux femmes, qui sont habituellement privées des avantages de la technologie de l’information, d’utiliser celle-ci de façon rentable pour améliorer leur situation économique. Aucun des membres d’Udogini n’avait les ressources ou l’expertise nécessaires pour utiliser le système de comptabilité, mais ensemble, ils ont pu s’en servir pour améliorer l’efficacité de leur organisation et de ses membres.

Dans le contexte du rôle de plus en plus important que les nouvelles technologies jouent dans la vie des femmes et des hommes des pays les plus pauvres, le présent document a pour but de :

Pertinence et définition des nouvelles technologies

Le terme « nouvelles technologies » désigne les progrès récents dans les systèmes assistés par ordinateur et certains types de biotechnologies. Dans le contexte général des progrès technologiques, les nouvelles technologies désignent surtout un secteur où le mode de production dépend du stockage, de l’extraction et de l’application de connaissances et d’information. Certaines technologies modernes sont à forte intensité de main-d’œuvre ou de capital, mais la plupart des nouvelles technologies nécessitent surtout beaucoup de connaissances. À maints égards, leurs effets ressemblent à ceux des innovations apportées à la production par le passé. Cependant, contrairement aux autres technologies, elles exigent des travailleurs certaines aptitudes cognitives. L’exclusion des femmes de la formation scientifique, technique et commerciale limite ainsi leurs chances de participer à des activités productives rémunérées dans toutes les sociétés, y compris les plus pauvres, où ces technologies ont été largement diffusées ou sont susceptibles de l’être.

Les femmes, et surtout celles des pays en développement, doivent-elles se soucier des effets possibles des nouvelles technologies ou, en l’occurrence, de toutes les technologies occidentales modernes reposant sur le capital et le système patriarcal occidental, qui exploite la nature, les femmes et les pauvres? ( Shiva, 1989, p. xiv-xx ) On comprend que les écoféministes, les post-modernistes et les tenants du savoir indigène, entre autres, envisagent avec scepticisme les technologies modernes qui sont orientées vers les hommes, eurocentriques et défavorables aux pauvres. Compte tenu des bouleversements que les technologies modernes ont créés dans les pays industrialisés et le monde en développement, bien des gens inquiets préconisent la prise en compte et l’appréciation des technologies indigènes qui font partie intégrante des traditions culturelles nationales et, par conséquent, sont mieux adaptées aux besoins des femmes et des pauvres.

Le présent document est axé sur les effets des nouvelles technologies, mais cela ne veut pas dire que nous approuvions les innovations totalement. Cependant, nous nous opposons à un rejet complet des systèmes de savoir qui pourraient, avec du discernement et de la ténacité, être adaptés aux valeurs et aux besoins de différents groupes d’intérêts dans les sociétés humaines ( Mitter, 1994 ). Seule l’intensification des contacts entre le savoir indigène et la science officielle permettra de

produire un modèle scientifique et technologique axé sur les besoins des hommes et des femmes.

On serait malvenu de nier que la science et la technologie modernes ont profité énormément aux femmes, même dans les pays en développement. Elles ont certes donné de nouvelles possibilités de carrière aux femmes, réduit le taux de mortalité chez les enfants et les adultes et permis aux femmes de contrôler ( bien que de façon imparfaite ) leur propre fécondité. Par contre, les progrès des technologies officielles ont également rendu inutiles les compétences traditionnelles des femmes au travail et ont causé des dangers imprévus pour la santé liés aux aspects productifs et reproductifs de leur vie. En raison de ces effets complexes et contradictoires sur la vie des femmes, il est difficile de formuler des stratégies universelles sans tenir compte du contexte. Cependant, on peut prévoir avec assez de certitude que ce n’est qu’en donnant plus d’autonomie et de choix aux femmes, tant au travail qu’au foyer, que l’on pourra mettre fin à l’orientation masculine de l’évolution technologique actuelle. Les répercussions des nouvelles technologies sur l’emploi occupent une place importante en ce qui a trait à l’amélioration de l’autonomie des femmes et aux choix qui leur sont offerts. L’accès limité des femmes au travail rémunéré et aux réseaux des entreprises explique le sexisme qui caractérise actuellement l’adoption de la technologie.

Il serait illogique de promouvoir une perspective féminine universelle et utopique de la science et de la technologie. Les femmes, même à l’intérieur d’une société, ne représentent pas une catégorie homogène. Il convient d’étudier sérieusement les besoins et le vécu de différents groupes de femmes, particulièrement pour ce qui concerne l’élaboration des politiques. Cependant, la plupart des femmes font face à des difficultés communes en tant que mères et travailleuses. Dans une grande mesure, le rôle reproductif des femmes explique les effets différentiels des changements technologiques sur les femmes et les hommes.

Les échanges commerciaux et le transfert de technologie

L’adoption et la diffusion de technologies reposent surtout sur des décisions prises au palier de l’entreprise, mais les politiques macro-économiques définissent souvent le cadre dans lequel les entreprises font leurs choix. Dans le contexte des nouvelles technologies, les politiques qui sont de loin les plus importantes sont celles qui déterminent les échanges commerciaux, particulièrement entre les pays industrialisés et les pays en développement. Presque toute la R-D est menée dans les pays industrialisés, et la technologie est transférée par le commerce, qui

englobe la vente et l’achat de machines et de connaissances par l’obtention de licences ou de brevets, les investissements étrangers directs et la vente de projets clés en main, le logiciel étant intégré dans le matériel acheté.

Les liens que suppose le transfert de technologie sont complexes et reposent sur la qualité des travailleurs et de l’infrastructure dans les pays concernés. Dans certains pays, particulièrement en Asie orientale, le moteur de l’adoption et de l’adaptation de nouvelles technologies était, du moins au début, l’acquisition des connaissances nécessaires par la rétro-ingénierie ou par d’autres méthodes. Compte tenu de la complexité des nouvelles technologies, cette étape n’est pas nécessairement facile pour les pays qui viennent d’adopter des modes de production à fort contenu intellectuel.

Les échanges technologiques reposent également sur le cadre juridique national et international qui détermine la structure et le volume des exportations et des importations. Dans certains pays, les restrictions imposées à l’importation de matériel étranger, notamment pour protéger la base industrielle intérieure, se sont répercutées sur la rapidité avec laquelle les nouvelles technologies sont adoptées dans le cadre du processus de modernisation. L’industrialisation et l’emploi des femmes dans le secteur industriel urbain sont touchés lorsque l’économie ouvre ses portes à la concurrence internationale. Le cadre juridique international relié au commerce, qui englobe des questions comme les droits de propriété intellectuelle, détermine la mesure dans laquelle les pays en développement sont disposés à adopter les progrès technologiques réalisés et mis en œuvre dans les régions les plus riches du monde.

Dans cet environnement caractérisé par des contraintes externes, la diffusion des technologies par le commerce modifie l’avantage comparatif des pays et la structure sexuelle de l’emploi. À court terme, on prévoit que c’est la biotechnologie agricole qui aura le plus d’effets sur les pays en développement. Grâce au génie génétique, les cultures tropicales peuvent croître sous un climat tempéré ; en outre, le génie génétique peut permettre de créer des substituts bon marché pour certains produits. Par exemple, il est possible que les exportations d’huile de palme soient menacées par le développement du canola. Parmi les pays en développement, l’avantage comparatif pourrait également se déplacer; ainsi, ceux qui sont dotés des capacités les plus avancées en biotechnologie agricole améliorent leurs cultures spécialisées ou de denrées plus rapidement que les autres, ou remplacent les importations en provenance d’autres pays. Par exemple, le génie génétique pourrait être employé pour faire passer la production de café de l’Afrique à l’Asie du Sud-Est, et des clones de cardamome exempts de virus pourraient se répercuter sur la compétitivité relative des principaux producteurs, l’Inde et le Guatemala.

Il faudra étudier l’effet différentiel du flux des échanges commerciaux sur les sexes et les régions pour assurer la répartition équitable des coûts et des avantages des changements technologiques. Les recherches futures devront élaborer un cadre méthodologique à cette fin. Une telle étude serait également pertinente pour démontrer l’utilité du « commerce géré », c’est-à-dire un commerce qui n’est pas tout à fait libéralisé, mais qui fait plutôt l’objet d’une planification attentive fondée sur la justice distributive dans toutes les sphères d’activité, y compris l’emploi ( Benería, 1993 ).

Effets des changements technologiques

Les technologies évoluées se répercutent sur la situation des femmes ayant un travail rémunéré en raison du remplacement de la main-d’œuvre directe, de l’évolution des compétences exigées et de l’organisation innovatrice du travail. Il est pertinent d’évaluer les effets des biotechnologies et des technologies assistées par ordinateur sur ces trois domaines.

La biotechnologie : l’amie ou l’ennemie des femmes?

Bien qu’elle soit souvent décrite comme une percée scientifique récente, la biotechnologie a une longue histoire. Elle désigne essentiellement un ensemble de procédés qui font intervenir l’utilisation d’organismes biologiques. La biotechnologie de première génération désigne généralement des procédés comme la fermentation. La biotechnologie de deuxième génération a pris naissance dans les années 1930, avec l’avènement de la pétrochimie et, plus tard, des antibiotiques. La biotechnologie de troisième génération, dont nous parlerons plus loin, est fondée sur la manipulation systématique des éléments du code génétique. Il est prévu que cette forme de biotechnologie comportera toute une gamme d’applications dans de nombreux secteurs industriels et marchés ( produits pharmaceutiques, agriculture végétale et animale, produits chimiques spécialisés et additifs alimentaires, applications environnementales, production de produits chimiques primaires et d’énergie, bio-électronique ) et qu’elle ouvrira la voie à un éventail de nouvelles possibilités qui demeurent indéterminées. Les changements apportés dans les trois premiers de ces domaines se répercuteront particulièrement sur la structure de l’emploi des femmes, tant dans les pays industrialisés que dans les pays en développement.

Les études des répercussions de la biotechnologie agricole sur l’emploi portent souvent sur leurs effets différentiels sur les petites exploitations agricoles et les plantations à grande échelle. Dans

l’ensemble, les effets possibles ou réels sur les hommes et les femmes ne sont pas abordés malgré l’importance économique actuelle et la vulnérabilité possible des femmes dans les industries axées sur la biotechnologie ( Ahmed, 1992 ). Même les féministes radicales n’ont pas encore étudié systématiquement les répercussions de la biotechnologie sur les rôles sexuels ( Mies et Shiva, 1993 ). Cependant, ce type de recherche est essentiel pour orienter l’élaboration des politiques dans les pays en développement. Les secteurs des produits pharmaceutiques et de l’agro-alimentaire pourraient constituer le point central le plus approprié au départ, car c’est dans ces secteurs que les progrès technologiques et l’évolution des marchés sont les plus avancés et, par conséquent, sont les plus susceptibles d’apparaître tôt. En outre, ces effets toucheront particulièrement les femmes qui, dans les pays en développement, composent une forte proportion de la main-d’œuvre dans ces secteurs. Bien que jusqu’à maintenant les femmes n’aient pratiquement pas utilisé les nouvelles techniques de biotechnologie, celles-ci sont relativement peu coûteuses et ont déjà commencé à se répandre.

L’implantation de méthodes améliorées de production agricole et industrielle dans les pays industrialisés aura un effet négatif sur le niveau d’emploi dans les pays en développement en éliminant des produits traditionnels du marché mondial. Par exemple, dans l’industrie du sucre, le fructose tiré du maïs cultivé dans les pays industrialisés se révèle un substitut économique et répandu du sucre de canne. Il s’agit là d’une catastrophe pour les pays exportateurs de sucre de canne, qui ne sont plus en mesure de contrôler le prix des exportations ou de soutenir la concurrence sur le plan de la qualité. Leur culture d’exportation est menacée de disparaître, et la main-d’œuvre employée dans les industries de transformation du sucre se retrouvera sans emploi.

La commercialisation et la distribution mondiales rapides de variétés de plantes modifiées par génie génétique pour résister aux herbicides entraîneront l’usage accru d’herbicides chimiques, qui mettra fin au désherbage manuel effectué par des femmes salariées. La culture de tissus a des avantages indéniables par rapport à la technique traditionnelle qui consiste à extraire des produits chimiques des plantes. Les tissus cultivés artificiellement donnent des produits qui sont plus faciles à purifier et dont la qualité et la quantité sont prévisibles. Par conséquent, il est probable que ces techniques seront employées de plus en plus souvent, même dans certains pays en développement. Cette transition des champs aux laboratoires s’accompagnera toutefois d’une baisse de l’emploi. En effet, comme les usines de culture de tissus sont fortement automatisées, elles sont peu susceptibles de créer beaucoup d’emplois.

Il est trop tôt pour évaluer précisément les conséquences de l’implantation de la biotechnologie sur la structure de l’emploi dans l’industrie ; pourtant, des indications donnent à penser que les nouveaux emplois nécessiteront beaucoup de compétences techniques et d’aptitudes à la gestion. Par conséquent, les chances des femmes de maintenir

leur part des emplois dans des industries telles que l’agro-alimentaire ou les produits chimiques reposeront sur les facteurs suivants :

La réduction du nombre de femmes salariées sera probablement accompagnée de l’usage accru de main-d’œuvre féminine non rémunérée au sein des familles. La biotechnologie proportionnelle, contrairement à la technologie de la révolution verte, sera beaucoup plus accessible aux petites exploitations agricoles, dont les activités dépendent des services non rémunérés des membres de la famille.

La biotechnologie ouvre de nouvelles voies tant pour la création de technologies que pour leur application. À l’heure actuelle, les femmes sont beaucoup plus visibles dans le domaine de la biotechnologie que dans les autres secteurs de haute technologie. Bien qu’en moyenne elles soient sous-représentées dans l’enseignement supérieur, c’est dans les sciences biologiques qu’on retrouve la plus forte proportion de femmes. Elles dominent les laboratoires de micropropagation au Mexique et aux Philippines ; elles représentent respectivement 74 %, 80 % et 85 % des membres des sociétés philippines de biologie cellulaire et moléculaire, de microbiologie et de biotechnologie ( Halos, 1992 ). Cette concentration de femmes de science s’explique notamment par le fait que les emplois dans les sciences biologiques sont considérés comme étant peu rémunérés, axés sur la science fondamentale et peu pertinents pour l’industrie ( de telle sorte que les hommes de science les évitent ). Dans les laboratoires de culture de tissus, le travail est fastidieux et nécessite de la patience et de la persévérance. Cependant, ce portrait pourrait évoluer considérablement. Si la commercialisation rapide des biotechnologies brevetées rapporte des profits élevés, elle pourrait entraîner une meilleure rémunération des femmes de science et, par ricochet, attirer les hommes.

En règle générale, les nouvelles entreprises de biotechnologie sont petites et à fort contenu intellectuel. Les entreprises à petite échelle offrent ainsi des possibilités d’avancement aux femmes. Cependant, il existe également des contraintes pour les pays en développement et pour les femmes. Bien que les petites entreprises puissent produire efficacement des connaissances et des biens, la commercialisation des produits,

qui est essentielle à la réussite commerciale, n’est pas aussi facile. L’accès à du capital de risque ou à des prêts bancaires influe sur la viabilité des petites entreprises ; comme les femmes ne jouissent pas de cet accès, particulièrement dans les pays en développement, leurs possibilités sont limitées. Pour rectifier cette situation, l’éducation scientifique et technologique devrait aller au-delà de la formation purement technique. Une compréhension du marketing, des finances et du contrôle de la qualité finiront par déterminer le rôle des femmes en tant qu’entrepreneures en biotechnologie.

Le maintien et l’élargissement du rôle des femmes dans ce domaine permettront d’accroître les capacités endogènes du pays. Ils pourraient également déboucher sur la réorientation des recherches scientifiques et leur application dans le contexte de la biotechnologie. Les capacités scientifiques dans ce domaine sont actuellement axées sur les besoins du monde commercial, et ce n’est peut-être pas par hasard si ce sont des femmes spécialisées dans les sciences naturelles et les sciences sociales qui s’opposent le plus farouchement aux utilisations du génie génétique qui, bien que rentables commercialement, sont irresponsables au plan social et environnemental.

Technologies assistées par ordinateur

Bien que dans les pays en développement, l’exploitation de la biotechnologie en soit à ses balbutiements, les technologies assistées par ordinateur influent déjà sur la structure de l’emploi. Combinées aux télécommunications et aux satellites, ces technologies ont modifié les exigences sur le plan des compétences ainsi que la nature et le nombre d’emplois offerts aux travailleuses.

Fabrication automatisée

L’informatique a miné les avantages comparatifs des pays en développement. Comme les appareils informatisés prennent en charge des tâches qui nécessitaient auparavant beaucoup de main-d’œuvre, les entreprises multinationales n’implantent plus d’usines dans les pays en développement pour tirer profit de la main-d’œuvre à bon marché. À l’heure actuelle, les investissements étrangers directs sont orientés vers les pays qui offrent de la main-d’œuvre qui est non seulement peu coûteuse, mais également spécialisée. C’est le cas notamment des pays de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est ( ANASE ). Dans ces pays, les femmes ont relativement plus de chances d’obtenir de la formation et d’acquérir les compétences nécessaires.

Les entreprises intérieures exigent également de nouveaux types d’expertise en raison de l’implantation de nouvelles technologies. Même dans les pays où il existe un excédent de main-d’œuvre, les entreprises manufacturières adoptent des méthodes automatisées pour

assurer la rapidité, la souplesse et le contrôle de la qualité. Par conséquent, malgré la structure et l’orientation diverses des emplois du secteur manufacturier dans les différentes régions du monde :

L’évolution des exigences en matière de compétences se traduit souvent par le déplacement des travailleuses, même dans les industries en expansion. Par exemple, en Malaisie, l’implantation de systèmes modernes de gestion dans le secteur des semi-conducteurs a fait augmenter la demande d’expertise dans les systèmes de contrôle du matériel. En raison de l’adoption de nouvelles techniques de gestion, la plupart des entreprises du Penang ont pu réduire le délai de mise en route des machines, les temps morts et les délais de production. Cependant, une hausse générale de productivité a fait baisser la proportion de femmes employées dans l’industrie de l’électronique en Malaisie. Au cours des premières étapes du développement de cette industrie, jusqu’à 80 % des travailleurs étaient des femmes, mais, en 1986, cette proportion ne s’élevait plus qu’à 67 % et elle continue de baisser.

Les technologies informatiques ont également touché la qualité de l’emploi des femmes. En réduisant le nombre d’opérations manuelles fortement répétitives, les technologies assistées par ordinateur ont permis d’alléger le fardeau physique du travail à la chaîne. Pourtant, les taux de productivité croissants qu’ont permis ces progrès technologiques ont également limité la marge de manœuvre des employés quant à leur rythme de travail ( Mitter, 1992 ). Souvent, les travailleurs sont soumis à des contraintes de travail encore plus lourdes par des machines plus rapides.

Les tâches des travailleurs à la chaîne deviennent beaucoup plus variées et évoluent sur le plan qualitatif ; elles peuvent aller du travail manuel sur une chaîne de montage à l’entretien et à la maintenance des machines en passant par le contrôle de la qualité. Ainsi, au tout début de l’industrie de l’électronique en Thaïlande, les travailleurs comptaient sur l’habileté manuelle des femmes pour relier des fils minuscules aux semi-conducteurs. Cette tâche a été automatisée, de sorte qu’une

seule femme doit faire fonctionner jusqu’à dix machines. La quantité de travail baisse, mais la qualité exigée des travailleurs de l’électronique augmente ( Financial Times, 1990 ).

Changements dans l’organisation du travail

La nature de l’emploi des femmes et leurs conditions de travail ont également été modifiées par l’évolution de l’organisation du travail au palier de l’entreprise. Des innovations ont été apportées dans l’organisation du travail précisément en raison de la nécessité d’assurer le déroulement continu du travail pour rentabiliser les technologies coûteuses. Les entreprises s’orientent vers une gestion efficace et le souci de la qualité, en se fondant sur le système de gestion au moment adéquat ( GMA ) élaboré au Japon, qui souligne l’avantage de réduire les stocks et le gaspillage de matériaux et de biens et services finis. Les entreprises qui ont adopté la GMA ont une politique à deux volets : élimination du gaspillage et des inefficacités qui se traduisent par de la malfaçon et des temps d’attente en rationalisant l’organisation du travail et en diversifiant les compétences des employés ( mesures internes ) ; établissement d’un réseau efficace de sous-traitants permettant de garantir la livraison des biens, services ou matériaux en tout temps ( mesures externes ).

La GMA nécessite la gestion totale de la qualité, notamment la méthode de l’erreur zéro, le service après-vente et des normes garanties pour les produits, autant d’aspects vitaux pour les clients et, par conséquent, pour la compétitivité des entreprises. Cette orientation de la gestion de la qualité totale ( GQT ) souligne l’importance d’une approche intégrée à l’égard de la qualité dans les politiques de gestion ( Roldan, 1993 ).

La GQT, ou la GMA interne, présente des possibilités contradictoires pour les travailleuses. Au palier organisationnel, cette approche comprend la passage de la division traditionnelle du travail entre différentes sections et catégories d’emploi à l’intégration des fonctions, compétences et expériences au sein de l’entreprise. La réussite procède de l’« interfonctionnalité » des différents services de l’entreprise, afin qu’une communication efficace entre les travailleurs améliore la qualité et les délais de production des services et des produits. Ces changements de modèle dans les pratiques de gestion exigent des employés des compétences commerciales et techniques complexes et multiples, du professionnalisme, une scolarité élevée et l’aptitude au changement.

Du fait que les femmes se situent généralement aux échelons professionnels les plus bas et qu’elles ont un accès limité à l’éducation et à la formation pertinentes, l’implantation de la GQT entraînera probablement leur déplacement dans les principales entreprises. Cependant, du moins en principe, la GQT est également prometteuse. L’abandon de la division du travail s’inspirant des pratiques de la société Ford donnera de la souplesse aux bureaucraties existantes. Or, l’approche démocratique nécessite la participation des employés et les sociétés pratiquant la GQT

considèrent qu’il est possible de réduire la désaffection des employés en leur donnant des possibilités de perfectionnement et de la formation par l’entremise de centres de ressources, de groupes de discussion et de programmes d’apprentissage pratique. Ces activités pourraient donner aux femmes de la confiance et des compétences polyvalentes.

L’effet de la GQT et de la GMA sur les travailleuses d’usine n’a pas été suffisamment étudié. Cette situation est encore plus marquée dans les pays en développement. Dans certains cas, l’application universelle de la GQT sans tenir compte du contexte local entraîne une intensification du travail et, par conséquent, des dangers pour la santé des travailleuses. Les attentes accrues des employeurs causent souvent du stress physique et affectif. Dans le cadre de la GQT, les travailleurs faisant partie de « cercles de qualité » sont appelés continuellement à trouver de nouveaux moyens d’améliorer le produit. Bien qu’une telle tribune permette aux femmes d’émettre des idées novatrices et stimulantes et de se sentir importantes ou engagées, on craint que la direction ne tire profit de l’expérience des travailleuses manuelles sans leur verser de rémunération pour leurs responsabilités supplémentaires. En Argentine, les groupes temporaires de technologie qui ont été constitués ont donné lieu chez des femmes à des ulcères d’estomac et à des problèmes psychologiques ( Roldan, 1993 ). Du fait qu’elles doivent répondre à la fois aux exigences de leur famille et de leur vie professionnelle, les femmes ont plus de difficulté que les hommes à faire face aux attentes liées à la GQT. Ainsi, la GMA et la GQT causent une baisse du nombre de travailleuses dans les principales entreprises, et l’objectif externe exacerbe cette tendance en transférant certains emplois réservés aux femmes à de petits sous-traitants.

Les technologies de l’information dans le secteur des services

Alors que la robotique, associée aux nouvelles pratiques de gestion, menace l’emploi des travailleuses à la chaîne, la télécommunication et l’informatique présentent de nouvelles possibilités d’emplois pour les femmes dans le secteur des services. Les clichés sur les compétences des femmes font en sorte qu’on leur accorde la préférence pour tous les types de travail de bureau. Les aptitudes à la dactylographie sont utiles dans de nombreux emplois faisant intervenir le traitement de l’information. Dans les régions riches et pauvres du monde, l’entrée des femmes dans les services bancaires, les assurances et les télécommunications a été impressionnante. Par exemple, dans certaines grandes banques étrangères établies en Inde, les femmes représentent jusqu’à 70 % de la main-d’œuvre ( Gothoskar, 1995 ) ; dans les années 1970, les femmes n’occupaient que 5 % de ces postes. En Malaisie, on a rapporté une augmentation semblable de la proportion des femmes dans le secteur des télécommunications ( Ng, 1995 ).

Dans l’industrie de l’imprimerie et de l’édition, la proportion des emplois occupés par des femmes s’est accrue aux États-Unis et au

Danemark ( OIT, 1990b ) à la suite de l’implantation de la micro-électronique ; aux États-Unis, cette augmentation s’est élevée à 56 % en termes absolus. Ce gain des femmes s’est accompagné d’une chute du nombre d’emplois occupés par les hommes, du fait que les emplois traditionnellement réservés aux hommes, comme celui de linotypiste, nécessitent maintenant les compétences en travail de bureau des femmes, telles que la saisie de textes à l’aide de systèmes de photocomposition munis d’écrans de visualisation. Même dans les pays pauvres comme la Tanzanie, les femmes ont fait des progrès dans les industries de l’imprimerie, de l’édition et des médias grâce à l’utilisation efficace de l’informatique ( Haddon et Silverstone, 1993 ; Alloo, 1995 ).

Cependant, des programmes intensifs de formation à l’intention des femmes des pays pauvres afin qu’elles puissent occuper ces nouveaux postes doivent de toute nécessité être mis en œuvre. C’est dans les économies en transition, comme celles de la Roumanie et du Viet Nam, qui font appel depuis peu aux technologies assistées par ordinateur, que la pénurie de travailleurs ayant des compétences en informatique est la plus aiguë. Dans une entreprise financière du Kenya, par exemple, près du tiers des postes vacants dans le service de traitement des données n’ont pu être comblés ( Mureithi et Ndiritu, 1991 ).

Il ne suffit pas de donner aux travailleuses de la formation ponctuelle en informatique. Dans ce domaine en évolution rapide, les compétences doivent être mises à jour continuellement. Jusqu’à maintenant, l’accès des femmes aux nouvelles occupations s’est limité aux postes de commis de bureau et de dactylo. Or, il s’agit précisément des emplois qui sont susceptibles d’être automatisés au cours de la prochaine étape du développement technologique.

Les femmes qui occupent ces nouveaux postes dans les secteurs de l’information et des services ont généralement des antécédents différents des travailleuses du secteur de la fabrication. En outre, elles sont plus jeunes ; la main-d’œuvre féminine excédentaire dans le secteur manufacturier est généralement âgée de plus de 35 ans. Dans le cadre de la formulation de politiques, il est donc important de tenir compte de cette polarisation entre les femmes en fonction des antécédents sociaux et du groupe d’âge. Le domaine de l’élaboration de logiciels a créé de nouvelles possibilités, qui ne sont toutefois ouvertes qu’aux femmes provenant de milieux relativement privilégiés. La proportion de femmes dans ce domaine est assez importante dans certains pays en développement, comme au Brésil ( 25 % ) et en Inde ( 15 % ) ( Gaio,1995 ). Cependant, cette proportion demeure faible parce que, souvent, les femmes refusent d’entreprendre une carrière stimulante car elles jugent qu’il en résultera une baisse de la qualité globale de leur vie. Pour encourager les femmes scolarisées à choisir ces nouveaux domaines, les décideurs doivent inciter les entreprises à assouplir les horaires de travail et l’organisation du travail. Les aptitudes cognitives des femmes seront essentielles dans les entreprises et au palier national. Des stratégies pour

encourager les femmes à faire leur entrée dans ces nouveaux domaines technologiques permettraient d’améliorer la compétitivité des pays au sein de l’économie mondiale.

La révolution des télécommunications et le télétravail

La modularisation et la miniaturisation des produits ont rendu possible le déplacement d’une grande partie des activités manufacturières des grandes aux petites entreprises. Cependant, cette extériorisation d’une partie ou de la totalité des processus de production ne se limite pas au secteur manufacturier. Des innovations en informatique et dans le matériel de bureau, l’évolution de la technologie des télécommunications et la réglementation des services de télécommunication influent sur la quantité et la structure du travail. La souplesse accrue que permettent ces nouvelles technologies hybrides a permis aux grands utilisateurs de services de traitement de l’information de centraliser certains éléments de leurs activités. Les grandes entreprises sont en mesure de situer leurs activités exigeant beaucoup de main-d’œuvre et d’espace, comme la facturation, les calculs de la paie, le contrôle des stocks, la tenue des registres de vente, l’analyse des marchés et les procédés comptables courants, à des emplacements où le coût de la main-d’œuvre et des locaux est considérablement inférieur à ce qu’il serait au siège social. La décentralisation du travail de bureau se présente sous une variété de formes, que l’on appelle « télétravail », « travail à domicile » ou « travail à distance ».

Le terme « télétravailleur » désigne habituellement une personne qui travaille régulièrement chez elle, à l’aide d’un système de télécommunication qui la relie au monde extérieur. Cependant, cette définition restreinte exclut un certain nombre d’autres formes nouvelles et intéressantes d’organisation du travail, comme le télétravail de voisinage ( centres de travail de quartier ou petits groupes de travailleurs indépendants ou de salariés partageant des locaux ), les bureaux satellites et les centres de téléservice. Il est difficile d’évaluer avec précision la popularité de ces différentes formes de travail dans les pays avancés, et il est presque impossible de le faire dans les régions les plus pauvres du monde. Le peu de renseignements dont on dispose à ce sujet confirme le point de vue selon lequel l’expansion du travail électronique à domicile a été plutôt limitée dans les pays en développement. Dans ces pays, il arrive souvent que même le logement des commis de bureau est inadéquat pour l’installation de l’équipement nécessaire pour travailler à la maison. Néanmoins, on a constaté l’expansion du télétravail en Corée du Sud, en Malaisie, aux Philippines et à Singapour ( Kelkar et Nathan, 1992 ).

Dans les pays en développement, la décentralisation du travail de bureau débouchera probablement sur la création de bureaux satellites

et de centres de téléservice. Cette tendance est déjà visible, et les répercussions de cette nouvelle organisation du travail sont particulièrement importantes pour les femmes. À cet égard, les femmes des pays en développement, où le télétravail dans le domaine du traitement de l’information est un phénomène relativement nouveau, peuvent tirer profit de l’expérience des femmes des pays riches.

Il est difficile de nier l’existence d’une dimension sexuelle dans l’analyse des répercussions sociales du télétravail ( Wajcman, 1988 ; Huws, 1991 ; Haddon et Silverstone, 1993 ). Une technologie qui permettrait aux femmes de combiner les soins aux enfants et les travaux domestiques avec une carrière digne de ce nom serait évidemment bien accueillie. Le télétravail, en plus de la souplesse qu’il permet sur le plan spatial, pourrait également permettre d’assouplir les horaires de travail. Dans les faits, les indications recueillies jusqu’à maintenant donnent à penser que les gains des femmes à ce chapitre, contrairement aux prévisions de nombreux futurologues tels qu’Alvin Toffler, ne sont pas considérables. Les employeurs préconisent habituellement des mécanismes de télétravail qui leur donnent le contrôle et le pouvoir nécessaires pour assujettir l’employé à un nouvel ensemble de directives souples ( Huws, 1991 ). Il arrive souvent que les employés se retrouvent à travailler à des heures inhabituelles et plus longues. Le télétravail, surtout s’il est accompli à la maison, renforce la division sexuelle traditionnelle du travail au lieu d’avoir un effet libérateur ( Haddon et Silverstone, 1993 ). Les femmes ne peuvent plus se libérer des tâches domestiques comme elles peuvent le faire lorsqu’elles occupent un emploi à l’extérieur. Les tâches et les outils de travail entrent en conflit avec les exigences de la vie à la maison et l’aménagement du logement, ce qui cause du stress professionnel et familial. En outre, les hommes qui travaillent à domicile sont considérés comme des travailleurs à part entière, contrairement aux femmes. Il faut en tenir compte lorsqu’on évalue les effets du télétravail.

Certains de ces problèmes sont moins aigus lorsque le travail est effectué dans de petits bureaux satellites ou des centres de quartier. Le problème de l’isolement est également moins grave lorsque cette forme de télétravail est adoptée. Pourtant, il y a des risques, notamment lorsque les emplois en question exigent peu de compétences et que les travailleurs n’ont pas beaucoup de pouvoir de négociation. Au Brésil, des travailleurs d’une succursale d’un grand organisme public ont notamment constaté que le manque de contact avec le siège social faisait en sorte qu’ils n’avaient pas leur mot à dire dans l’établissement des compétences et de la formation nécessaires ainsi que du contenu de leur travail, malgré la souplesse que l’on exigeait d’eux. Leur travail et leur rendement étaient assujettis à un contrôle accru exercé par des superviseurs et des systèmes de surveillance électronique. À cause de la fragmentation physique du lieu de travail en postes de travail personnels, les travailleurs avaient peu d’occasions de communiquer entre eux. Les commis à la saisie n’étaient pas autorisés à discuter pendant les heures

de travail ; ils ne bénéficiaient que de courtes pauses, et la solidarité au sein des employés était découragée à cause d’un système de rémunération en fonction des résultats, qui favorisait le travail personnel plutôt que collectif.

Une enquête réalisée au Japon sur les effets de l’utilisation d’ordinateurs dans les services bancaires et d’autres secteurs tend à confirmer le pessimisme découlant de l’étude brésilienne. Les travailleurs de bureau japonais étaient convaincus que leurs conditions de travail s’étaient détériorées à la suite de l’informatisation. Ils déploraient un contrôle électronique intense, les restrictions imposées à leur mobilité, un niveau élevé d’épuisement et un sentiment d’insatisfaction face à la nature monotone et répétitive de leur travail ( Pearson et Mitter, 1993 ).

Le pouvoir de négociation des femmes devrait influer sur leur capacité de profiter des avantages de la révolution des télécommunications. Faute d’un tel pouvoir, le télétravail devient un prolongement du travail traditionnel à temps partiel ou à la pièce, avec la même insécurité et une absence notable d’avancement. Il n’est donc pas étonnant de constater que la distribution professionnelle des emplois visés par le télétravail s’écarte peu de celle des emplois traditionnels. En Grande-Bretagne, une enquête menée en 1992 ( Huws, 1993 ) conclut ceci :

Les femmes représentent près de 90 % des secrétaires et des adjointes administratives qui travaillent chez elles, les trois quarts des rédactrices et journalistes et près des deux tiers du personnel affecté à la formation et à l’éducation. Elles représentent plus de la moitié des cadres ainsi que des responsables des ventes et du marketing et la moitié des chercheuses qui font du télétravail, mais dans les autres domaines, elles sont une minorité. Dans le cas des ingénieurs, cette minorité est assez importante, c’est-à-dire 48 %, mais ailleurs elle est très faible. En moyenne, seulement 16 % des consultantes travaillant à la maison sont des femmes, alors que celles-ci ne composent que 14 % des informaticiennes qui travaillent chez elles. Chez les comptables et les travailleurs des services financiers, la majorité masculine est encore plus considérable ; elle atteint 96 %. ( traduction libre )

Même pour les hommes et les femmes professionnels, le télétravail pose souvent des problèmes en ce qui concerne les contrats de travail. Il est souvent difficile de déterminer si un télétravailleur est un travailleur autonome ou un employé éloigné d’une entreprise. La sécurité et les avantages qu’un employé moyen tire d’un emploi échappent souvent aux télétravailleurs qui, dans bien des cas, sont reclassés par les employeurs comme sous-traitants.

Déplacement des emplois en saisie des données

L’avènement du télétravail est également relié à l’internationalisation du marché et du traitement de l’information. La quantité et la qualité des emplois déplacés dans le domaine de l’information diffèrent considérablement selon la région et selon le sexe ( Mitter et Pearson, 1992 ). Malgré une hausse spectaculaire de la sous-traitance en programmation à la faveur d’un certain nombre de pays pauvres, la part de ces pays dans la production de logiciels est faible. Le rôle des femmes dans ce secteur, quant à lui, est insignifiant. Par contre, les femmes des pays en développement ont acquis une proportion importante des emplois semispécialisés en saisie, surtout lorsque ces emplois ont été déplacés à partir de pays où les salaires sont élevés.

La saisie ou le traitement des données extraterritorial désigne le déplacement des emplois de bureau fondés sur les nouvelles technologies vers les pays où les salaires sont faibles. Pearson et Mitter ( 1993 ) tracent un portrait exhaustif des conditions de travail des femmes qui occupent ces emplois. La plupart de ces activités ont lieu dans les Antilles, principalement à la Barbade et en Jamaïque, et plus récemment en République dominicaine. On trouve aussi quelques établissements à Nevis, Saint-Christophe, Sainte-Lucie et Saint-Vincent. On sait également qu’il existe d’autres établissements en Chine, en Inde, en Irlande, aux Philippines et à Singapour. La plupart des filiales de propriété étrangère dans la région des Antilles et ailleurs sont situées dans des zones de libre-échange, où les gouvernements donnent aux investisseurs étrangers des incitatifs semblables à ceux que présente la fabrication extraterritoriale. Parmi les encouragements offerts aux entreprises étrangères de saisie dans la zone de libre-échange de Montego, en Jamaïque, on relève des locaux bon marché, des avantages fiscaux et le rapatriement complet des profits et des dividendes dans le pays d’origine de l’entreprise.

Il existe des similitudes entre les conditions de travail des commis au traitement des données des installations extraterritoriales et celle des télétravailleurs des pays industrialisés, notamment en ce qui concerne l’instabilité de leur situation contractuelle et leur revenu. En Jamaïque, il arrive souvent que les travailleurs ne soient embauchés qu’après une longue période de sélection et de formation, pendant laquelle ils ne reçoivent qu’une allocation de formation, même s’ils traitent déjà des données dans le cadre de contrats commerciaux.

Malgré la précarité des contrats d’emploi et les salaires faibles, la rémunération totale des commis à la saisie dans les installations extraterritoriales se compare avantageusement aux salaires que reçoivent les travailleurs occupant d’autres emplois locaux. Une entreprise américaine de traitement de données établie aux Philippines a annoncé à ses clients éventuels que les salaires étaient fonction du cours du dollar américain et qu’ils seraient rajustés pour compenser toute dévaluation de la monnaie locale. Le salaire minimum cité était comparable à celui des cols blancs et des professionnels locaux. Cependant, au

début des années 1980, ces salaires étaient de six à douze fois plus élevés aux États-Unis que dans les établissements extraterritoriaux des pays en développement ( Pearson et Mitter, 1993 ).

Dans les zones de libre-échange, on refuse souvent aux travailleurs le droit de se syndiquer. En Jamaïque, la syndicalisation des commis à la saisie a été interdite ; là comme à la Barbade, on a encouragé les commis travaillant sur des postes de travail à se considérer comme des cols blancs afin de prévenir le développement du militantisme caractéristique des travailleurs industriels. Les styles de gestion étaient souvent fondés sur le bien-être des employés, mettant l’accent sur la bienveillance de la direction plutôt que sur les relations conflictuelles entre elle et les travailleurs. Aux Philippines, les cadres insistaient sur les avantages accordés à leurs employés, y compris des primes, des soins médicaux et des programmes de partage des profits, tout en confirmant leur statut de travailleurs non syndiqués.

Il faut évaluer attentivement les avantages nets que les femmes tirent des nouveaux emplois et des pratiques de travail nouvelles. Jusqu’à maintenant, la plupart des recherches effectuées dans le domaine de la technologie visaient la fabrication et ne tenaient pas compte de la différenciation sexuelle. Certaines recherches menées par des femmes universitaires engagées pourraient servir de fondement à une évaluation exhaustive des avantages et des inconvénients du travail souple dans le domaine des services.

Les femmes dans le processus décisionnel

Même dans les secteurs où elles ont fait des gains pour ce qui est du nombre d’emplois, les femmes sont demeurées invisibles dans le processus décisionnel. Elles sont essentiellement absentes des postes supérieurs de direction tant dans le monde en développement que dans les pays industrialisés. La sous-représentation des femmes ou leur absence dans le processus décisionnel est particulièrement évidente dans les nouvelles industries de traitement de l’information, où l’on ne trouve généralement pas de division traditionnelle du travail en fonction du sexe et où, par conséquent, on s’attend à ce que les femmes soient en meilleure situation. Dans les grandes entreprises de télécommunication d’Europe, cependant, cette division des tâches est semblable à celles des secteurs traditionnels. Les femmes prédominent aux échelons inférieurs de la hiérarchie, où les emplois nécessitent moins de compétence et peu de formation structurée, et sont à la fois répétitifs et fastidieux ; elles sont moins visibles près du sommet de la hiérarchie ( Shapiro et al., 1995 ).

Les raisons de cette situation sont complexes. L’invisibilité des femmes aux postes de direction ne découle pas uniquement de leur exclusion relative de l’éducation structurée dans le domaine de la

technique et de la gestion. Une analyse approfondie des progrès professionnels des femmes cadres dans deux grandes entreprises de technologie de l’information du Royaume-Uni a révélé peu de différences dans les qualifications officielles des cadres inférieurs et moyens de sexe masculin et féminin ( Shapiro et al., 1995 ). Ce taux différentiel de progrès peut être attribuable au fait que les femmes saisissent mal les procédures informelles de promotion dans les organismes dominés par les hommes. Il serait difficile de modifier la culture organisationnelle avant qu’un nombre suffisant de femmes n’occupe des postes de cadres supérieurs.

Les femmes candidates à des postes de cadres supérieurs ont également de la difficulté à faire face à la fois à leurs obligations familiales et professionnelles. Un emploi exigeant de cadre crée des tensions dans la vie familiale ; ainsi, les femmes de toutes les sociétés préfèrent souvent leur famille à une promotion. La nouvelle technologie, en permettant d’assouplir les lieux et les horaires de travail, pourrait parvenir à harmoniser la vie familiale et professionnelle des femmes. Cependant, en raison de leur sous-représentation au palier de la planification, les femmes sont souvent incapables de négocier une telle souplesse d’après leurs propres critères.

Les nouveaux principes de gestion dans le contexte des nouvelles technologies pourraient donner lieu à la création de modèles et de pratiques de travail qui incitent les femmes ayant reçu de la formation spécialisée à occuper des postes supérieurs comme techniciennes et cadres et d’y obtenir de l’avancement. Les qualités qui sont considérées comme féminines sont aujourd’hui très prisées dans les entreprises spécialisées dans les technologies de l’information, qui délaissent les chaînes de montage au profit de la technologie de groupe et du travail d’équipe. Dans certaines de ces entreprises, la direction met explicitement l’accent sur un style féminin de leadership pour assurer la GQT dans les procédés et les produits. Cet absolutisme nous laisse un peu sceptique, mais la reconnaissance ouverte de l’apport possible des femmes à la gestion pourrait entraîner la création de modèles de travail qui conviennent mieux aux femmes.

Les nouvelles technologies dans les PME

L’avènement des industries à forte teneur en information et à fort contenu intellectuel a contribué à l’importance et à l’essor des PME dans toutes les parties du monde. Ce sont souvent les petites entreprises qui sont les premières à générer du savoir et à commercialiser des produits ; leur rôle est reconnu dans le domaine de la biotechnologie ainsi que dans les technologies assistées par ordinateur en général.

Les petites entreprises à fort contenu intellectuel se retrouvent surtout dans les régions riches du monde. Cependant, même dans ces régions, il est difficile pour les PME de pénétrer les marchés dominés par

les grandes entreprises, qui jouissent d’un meilleur accès au capital et qui connaissent mieux les préférences des acheteurs, et d’y maintenir leur part de marché. Par conséquent, les petites entreprises à fort contenu intellectuel font souvent de la sous-traitance, fournissant des biens et des services non pas directement, mais à de grandes entreprises qui dominent le marché. D’autres trouvent un créneau dans un marché où la souplesse est d’une importance capitale. Par exemple, les composantes micro-électroniques, telles que les circuits intégrés, sont fabriquées par des sociétés multinationales à grande échelle qui exploitent des installations dans le monde entier. Dans certaines régions, où il est facile d’accéder au marché, cette mondialisation a permis aux grands et aux petits producteurs des pays en développement, particulièrement ceux de l’Asie orientale, de faire office de sous-traitants pour ces multinationales. La production de modules électroniques ( périphériques et appareils électroniques grand public ) est un créneau pour les PME tant dans les pays industrialisés que dans les pays en développement.

Il existe également des possibilités pour les PME dans certains segments du secteur des services de haute technologie. L’élaboration de logiciels constitue un exemple notable. En général, les logiciels se divisent en trois catégories : logiciels d’exploitation, logiciels d’application et logiciels sur mesure. Bien que les logiciels d’exploitation et, à un certain point, les logiciels d’application aient tendance à être propres à un constructeur, les obstacles à la production de logiciels sur mesure sont relativement faibles, de sorte que ce domaine peut sembler attrayant pour les PME.

L’ampleur du rôle des femmes dans ces PME n’a pas encore été documentée. À l’heure actuelle, les entrepreneurs de ce domaine proviennent d’une élite ; les femmes ayant une telle formation pourraient être en mesure de surmonter certains obstacles auxquels font face les femmes pauvres en ce qui concerne l’accès au savoir, au crédit et aux réseaux. Une étude de ces femmes révélerait probablement les types d’obstacles auxquels les femmes font face dans les métiers où n’existent pas les attentes traditionnelles en ce qui concerne la division du travail selon le sexe. Il pourrait se révéler nécessaire de réévaluer la nature et l’organisation d’une éducation structurée qui exclut les femmes de la formation technique et commerciale à tous les paliers.

Les industries à fort contenu intellectuel demeurent fermées aux femmes pauvres des pays en développement. Cependant, ces femmes font également face à des changements dans la structure des entreprises et de la production. La décentralisation de la production et l’utilisation de la technologie des télécommunications dans la gestion présentent de nouvelles possibilités de création d’entreprises chez les femmes, même dans les secteurs traditionnels comme les vêtements, les appareils électroniques grand public et l’édition. Les difficultés que les femmes doivent surmonter en vue de pouvoir gagner leur vie dans ces domaines ne touchent pas nécessairement la production. Le problème

réside surtout dans leur incapacité de réagir à la demande du marché. Même dans les régions les plus riches du monde, la survie des PME repose tout autant sur leur actif « tangible », comme le matériel technologique, que sur leurs investissements « intangibles » dans l’expertise en vue d’obtenir des renseignements technologiques et commerciaux ( OCDE, 1993b ). L’innovation et la souplesse sont également vitales. Dans toutes les sociétés, et particulièrement dans le monde en développement, les femmes ont de la difficulté à acquérir cette expertise et ces compétences. Les femmes auraient plus de possibilités dans les PME si les gouvernements et les organismes donateurs intervenaient pour leur donner accès aux connaissances et aux compétences commerciales.

Le rôle des décideurs nationaux et internationaux prend une importance particulière en ce moment où de nombreuses travailleuses, dans la plupart des pays, perdent leur emploi dans le secteur structuré en raison de la récession mondiale, de l’évolution technologique et de la rationalisation des entreprises. Le taux de chômage croissant dans le secteur structuré correspond à une croissance du travail indépendant dans le secteur des PME. Au Portugal, au plus fort de la récession ( de 1986 à 1990 ), le nombre de femmes chefs d’entreprises a grimpé de 48 %. Dans bien des cas, le travail indépendant est une solution de rechange au chômage, surtout dans les sociétés où il n’y a pas de filet de sécurité sociale.

Dans les anciens pays socialistes, la transition vers une économie de marché élimine beaucoup plus d’emplois occupés par des femmes que par des hommes. L’effet différentiel sur les hommes et les femmes de cette réorientation économique est visible dans toutes les régions ; il est tout aussi prononcé dans la Roumanie d’aujourd’hui ( Alatescu, 1993 ; Sandor, 1994 ), que dans un pays socialiste comme le Viet Nam. Dans ces pays comme ailleurs, les femmes n’ont généralement pas assez de qualifications et de formation pour occuper des postes techniques. Compte tenu de la conjoncture économique actuelle, où le secteur public est en décroissance, les congés de maternité et l’absentéisme plus élevé des femmes font de celles-ci une main-d’œuvre moins intéressante que les hommes dans les entreprises. Dans ce contexte, des connaissances de base en informatique et en gestion pourraient, dans une certaine mesure, aider les femmes à poursuivre une carrière dans les PME dans les pays où le taux d’alphabétisation des femmes est relativement élevé.

Normes du travail et nouvelles technologies

Dans le contexte des nouvelles technologies, la question des normes du travail prend une importance particulière. La santé et la sécurité dans l’industrie de l’électronique attirent l’attention des travailleurs et des décideurs ( Chee Heng Leng, 1992 ). Le danger pour la santé de

l’utilisation d’écrans de visualisation représente un problème urgent, non seulement dans le secteur manufacturier, mais également dans celui des services. Ce risque frappe surtout les travailleurs subalternes : dactylos, téléphonistes, commis à la saisie.

Pearson ( 1995 ) a attiré l’attention sur la façon dont les femmes universitaires ont soulevé auprès des décideurs la question du danger des écrans de visualisation pour la santé. Un congrès organisé en 1993 par le Women’s Development Collective, de Malaisie, démontre l’efficacité avec laquelle des ONG ont réussi à donner beaucoup de visibilité à cette question. En assurant la participation du ministre du Développement social et de l’Unité, le congrès a ouvert la voie à l’inclusion des questions de santé dans le dialogue national sur les politiques technologiques. Ce congrès, auquel ont participé surtout des travailleurs, a également réuni des universitaires de l’Australie, de l’Allemagne, de l’Inde, de la Suède et des États-Unis. Les délibérations ont été publiées afin de les diffuser dans d’autres pays non européens ( Ng et Munro-Kua, 1994 ).

Dans les pays où les organismes gouvernementaux ne contrôlent pas attentivement la diffusion des nouvelles technologies, on relève des difficultés. Par exemple, l’augmentation des investissements étrangers a créé des possibilités d’emplois pour des millions de femmes dans le Sud de la Chine. Cependant, elle a également entraîné des problèmes de sécurité qui ont fait couler beaucoup d’encre, comme des incendies ayant causé la mort de jeunes travailleuses d’usine. L’incidence accrue des incendies a alerté les décideurs nationaux, les organismes de femmes et les syndicats sur la nécessité d’adopter des règlements de sécurité pour les entreprises du secteur privé et de surveiller leur application.

Acquisition de nouvelles compétences

La qualité des emplois des femmes et le nombre d’emplois qui leur sont ouverts reposent sur leur capacité d’acquérir des compétences pertinentes. Certaines compétences sont acquises en cours d’emploi, d’autres par de la formation interne, et d’autres encore dans des instituts de formation officiels. Cependant, tant dans les pays industrialisés que dans les pays en développement, les femmes ont de la difficulté à s’inscrire à des instituts de formation officiels ( Acero, 1995 ). Les heures de formation, les frais de scolarité et la structure des cours ne leur conviennent pas.

Pour les jeunes décrocheurs, les coûts de la formation, particulièrement en informatique, constituent l’obstacle le plus important ( Banerjee, 1995 ). Bien que la famille moyenne considère l’éducation des fils comme un investissement pour l’avenir, elle considère l’éducation des filles comme un luxe. Dans la plupart des régions du monde, l’État ne verse pas de subventions après l’école primaire. Ainsi, il est très

difficile pour les jeunes femmes de suivre une formation professionnelle à cause de son coût. Dans certains pays, comme la Corée du Sud, les filles sont appelées à donner à leurs parents une certaine quantité d’argent avant de se marier. Pour remplir cette obligation traditionnelle, elles doivent entrer sur le marché du travail précisément au moment où leurs frères suivent de la formation professionnelle.

Il existe une corrélation négative entre les compétences exigées pour un poste et la proportion de femmes qui occupent ce poste. Depuis 1965, les maquiladoras, zones axées sur les exportations situées au Mexique, près de la frontière avec les États-Unis, emploient surtout des femmes qui, à cause de leur scolarité primaire, sont affectées à des emplois répétitifs et non spécialisés dans l’industrie du vêtement et de l’électronique. Cependant, dans les années 1980, l’évolution de la conjoncture a fait augmenter la demande de travailleurs techniques et d’ingénieurs, et diminuer la proportion de femmes au travail, qui est passée de 77 % à moins de 60 %. Cette tendance se poursuit ( Hualde, communication personnelle, 19941 ).

L’exclusion relative des femmes des emplois techniques spécialisés est relativement courante. Il est très difficile pour les femmes de répondre aux exigences de ces emplois, qui nécessitent une mise à jour continuelle des compétences, tout en tenant maison. Des études sur les liens entre les sphères productive et reproductive de la vie des travailleuses tenant compte du contexte culturel permettraient aux décideurs d’élaborer des interventions visant à assurer l’accès des femmes aux emplois de demain.

Il n’est pas facile de trouver un modèle de formation dans le secteur public, particulièrement dans les pays en développement. Cependant, on trouve dans le secteur privé européen de bons exemples de programmes de recyclage des travailleuses dont le poste risque de devenir excédentaire à cause de la technologie ( Commission européenne, 1994 ). Les décideurs des pays en développement devraient déterminer la pertinence et l’efficacité de l’éventail de programmes qui sont actuellement répertoriés par la section de l’égalité des chances de la direction générale de l’emploi, de l’éducation et de la formation de la Commission européenne.

Des recherches pour orienter les politiques

Pour protéger l’emploi des femmes et faire en sorte qu’elles reçoivent la formation dont elles ont besoin pour acquérir les compétences nécessaires, certains domaines devraient être examinés en priorité. Les recherches devraient être participatives et faire intervenir les


1 A. Hualde, « Trade Flows, Gender, and Training in the Maquiladora », El Colegio de la Frontera Norte, communication personnelle, 1994.

gouvernements, les ONG et les fédérations d’employeurs. Les projets devraient être orientés par la demande et répondre aux besoins des femmes et des employeurs. Aucune mesure positive ne sera durable à moins de se révéler rentable.

À cette fin, les décideurs doivent s’assurer que :

Rôle et préoccupations des organismes des Nations Unies

Depuis près de quinze ans, l’ONU porte ces questions à l’attention des décideurs nationaux. Dans différents rapports, l’organisation a attiré l’attention sur deux facteurs troublants du modèle technologique actuel :

En 1979, l’ONU soulignait déjà l’importance d’assurer la formation des ressources humaines pour accroître les capacités endogènes des pays en développement. Elle encourageait les décideurs à assurer la formation, le perfectionnement et le recyclage constant de leur main-d’œuvre pour que celle-ci soit en mesure d’assimiler les changements

rapides qui caractérisent le monde moderne et d’en tirer profit ( ONU, 1979b, par. 34 ).

Les documents publiés ultérieurement par les Nations Unies reconnaissent la nécessité d’évaluer les effets différentiels des changements technologiques dans le Nord et le Sud ainsi que sur les femmes et les hommes. Le rapport de la Conférence mondiale sur les femmes de 1980, par exemple, préconisait des mesures mondiales concertées en vue de faire de la science et de la technologie des outils qui permettront d’éliminer plutôt que d’amplifier les inégalités entre les femmes et les hommes ( ONU, 1980, chapitre 1, section A ). En outre, ce rapport soulignait la nécessité de reconnaître les femmes comme une composante importante des ressources humaines nationales ainsi qu’une source d’innovation technologique. Les stratégies prospectives d’action de Nairobi soulignent également la place des femmes dans le contexte des programmes de formation des ressources humaines ( ONU, 1985b, par. 191 ) :

Leurs compétences technologiques et leurs compétences en gestion devraient être améliorées afin d’accroître l’autonomie de la production industrielle et de favoriser des innovations dans le design de production, l’adaptation des produits et les techniques de production. ( traduction libre )

L’inclusion de questions touchant spécifiquement les femmes dans le dialogue sur les politiques revenait à reconnaître le rôle des femmes en tant qu’agentes de changement. Les gouvernements ont été invités à faire participer les organismes de travailleuses aux discussions sur les politiques et à s’engager à diffuser auprès des travailleurs les renseignements touchant les changements technologiques afin d’améliorer leur pouvoir de négociation ( ONU, 1984, par. 96 ) :

Les femmes scientifiques devraient créer des liens avec des groupes de femmes pour contrôler et diffuser les effets des technologies nouvelles et naissantes sur la vie des femmes. ( traduction libre )

Ces rapports ont sensibilisé les organismes des Nations Unies à l’importance de la différenciation sexuelle dans la recherche et les initiatives scientifiques et technologiques. Les résultats ont été impressionnants sous certains aspects, mais pas dans le domaine des nouvelles technologies. L’Organisation internationale du travail ( OIT ) et l’Organisation des Nations Unies pour le développement industriel ( ONUDI ) s’intéressent surtout au rôle des femmes dans les changements technologiques et l’industrialisation. L’OIT se préoccupe avant tout du contexte des nouvelles technologies au détriment de l’analyse des rôles masculins et féminins. Elle insiste sur les dangers pour la santé et la sécurité au travail ainsi que sur les répercussions pour les femmes du

travail flexible, et notamment du télétravail, dans les pays en développement ( OIT, 1989b, 1990a,b, 1991c ).

L’ONUDI n’a pas encore étudié précisément les besoins et les possibilités des femmes dans les industries axées sur les nouvelles technologies ; son apport le plus important a consisté à souligner la nécessité de prendre au sérieux le rôle des nouvelles technologies dans l’emploi futur des femmes ( ONU, 1989 ). En outre, son étude portant sur l’industrie du textile et du vêtement dans les pays en développement d’Asie ( ONUDI, 1993 ) témoigne de la façon dont la sensibilisation à la différenciation sexuelle pourrait enrichir l’analyse de la restructuration industrielle causée par l’avènement des technologies assistées par ordinateur.

Une nouvelle initiative en matière de recherche

Pour rectifier les lacunes actuelles dans les recherches et l’analyse dans ce domaine, nous avons entrepris un certain nombre de projets à l’Institut des nouvelles technologies de l’Université des Nations Unies ( INTECH ). De 1991 à 1993, le groupe sur la place des femmes dans la technologie d’INTECH a recueilli des données préliminaires et élaboré un cadre conceptuel pour l’analyse des répercussions sur l’emploi des nouvelles technologies en collaboration avec quatorze chercheurs provenant de différentes régions du monde ( Mitter et Rowbotham, 1995 ). La dernière étape de ce travail porte non seulement sur la collecte de plus amples renseignements mais également sur l’adoption de nouveaux modes de recherches, regroupant des chercheurs et des représentants d’ONG et d’organismes gouvernementaux en vue d’un dialogue sur les politiques axé sur l’acquisition de capacités endogènes.

Ce projet a pour principal objectif d’améliorer la capacité des organismes de travailleuses de défendre les droits des femmes en leur donnant accès à des connaissances essentielles. Financé en partie par le Fonds de développement des Nations Unies pour la femme ( UNIFEM ), il a pour cible l’Asie et est orienté par la conviction selon laquelle les femmes qui subissent les conséquences des politiques technologiques et industrielles devraient contribuer à la formulation, à la mise en œuvre, à la diffusion et à l’évaluation de ces politiques. Son but consiste à faire en sorte que les pays, et les femmes qui y habitent, profitent des possibilités que présentent les nouvelles technologies.

Cette page est laissée intentionnellement en blanc.

Chapitre 11
Le « double obstacle »

Les femmes dans les petites et moyennes entreprises

Gillian M. Marcelle et Merle Jacob

Depuis les années 1960, la technologie est un élément important du développement. Pendant les années 1970, l’expérience des pays en développement a donné raison aux critiques des activités de développement ( Baran, 1959 ; Franck, 1967 ) qui soutenaient que les politiques d’industrialisation et de modernisation ne donnaient pas les améliorations escomptées sur le plan social et économique. Loin de permettre aux pays du Sud d’accéder rapidement au développement, les politiques en place avaient creusé l’écart entre les pays industrialisés et les pays en développement, surtout en ce qui concerne :

C’est ainsi qu’on a commencé à orienter la théorie et la pratique du développement vers l’analyse des problèmes associés à l’écart technologique et à l’écart entre les sexes. Le programme adopté en 1979 à la Conférence des Nations Unies sur la science et la technique au service du développement témoignait de cette tendance ( ONU, 1979b ). Selon les participants, il y avait un lien entre l’écart technologique et l’écart entre les sexes ; ainsi, les changements accompagnant le transfert de technologies occidentales minaient souvent la situation des femmes. Pour rétablir cet équilibre, les participants avaient recommandé que tous les membres de la société aient un accès réel et équitable à la technologie et qu’ils puissent influer sur le choix des technologies ( ONU, 1979b, par. 5 ).

Malheureusement, les inquiétudes touchant la dette, le rajustement macro-économique, la libéralisation des échanges et, plus

récemment, le développement durable ont relégué les questions relatives à la technologie et aux différences entre les sexes à l’arrière-plan des débats politiques et théoriques des années 1980. Ironiquement, la préférence accordée aux politiques à court terme a aggravé les contradictions qui minaient le processus de développement et entraîné une série d’effets qui ont ramené les questions touchant la technologie et les différences entre les sexes au premier plan des débats sur le développement. Il était devenu évident que les stratégies axées uniquement sur la croissance ne pouvaient répondre aux besoins des couches les plus pauvres de la société, et notamment des femmes ( Mackenzie, 1993 ; Cornia, 1987 ). La restructuration du processus de production dans les pays en développement, menée dans le cadre de programmes d’adaptation structurelle, a mené au remplacement de la main-d’œuvre régulière par une main-d’œuvre contractuelle et des entreprises de petite taille dans le secteur parallèle et à une nouvelle augmentation de la présence des femmes. Il est donc nécessaire d’examiner les questions touchant la technologie et les différences entre les sexes dans les petites et moyennes entreprises ( PME ) des pays en développement pour que l’évolution des politiques aux paliers national et international s’harmonise avec la réalité socio-économique.

Même s’ils reconnaissent que l’écart entre les sexes et l’écart technologique vont de pair ( ONU, 1979b ; Bourque et Warren, 1987 ), les groupes de recherche et les groupes chargés de l’élaboration des politiques restent divisés aussi bien sur le plan institutionnel que sur le plan conceptuel. La recherche, l’élaboration des politiques et l’analyse se font séparément, et les intervenants concluent des alliances stratégiques avec des groupes différents de la scène politique. Cette division est aussi manifeste sur le plan conceptuel du fait que des méthodes différentes sont utilisées dans les recherches sur la technologie et celles sur les différences entre les sexes. Alors que la recherche sur la technologie et le développement repose en grande partie sur les moyens analytiques des disciplines traditionnelles, il a fallu élaborer de nouvelles techniques pour la recherche sur les sexes parce qu’un grand nombre des catégories conceptuelles existantes ne permettaient ni de décrire ni d’expliquer les questions en cause. À cause de cette division, les chercheurs de ces deux domaines s’intéressent à des aspects différents du même problème.

Une lacune existe au carrefour de la science et de la technologie, des questions liées au rôle des sexes et du développement. Pour bien comprendre les questions de technologie et celles portant sur le rôle des sexes dans le contexte des PME, il est donc important de commencer par regrouper les renseignements dont on dispose. C’est ce que propose le présent document, en plus de tirer des rapports existants des recommandations qui pourraient aider les femmes dans les PME à élaborer des technologies.

Qu’est-ce qu’une PME?

Nombreux sont ceux qui ont défini et catalogué le secteur des PME et le secteur parallèle ( voir Lubell, 1991 pour une liste de définitions ). Aucune de ces descriptions n’est entièrement satisfaisante, surtout lorsqu’on les applique aux activités des femmes.

Dans le présent rapport, nous nous concentrons presque exclusivement sur les PME urbaines, notamment parce que la majeure partie des revenus et de la création d’emplois en milieu rural repose sur l’agriculture et que les questions relatives à ce secteur font l’objet d’une analyse par S. Muntemba et R. Chimedza au chapitre 4 du présent ouvrage : « La femme au cœur de la crise alimentaire. Science et technologie : un atout? ». Toutefois, et surtout en ce qui concerne les politiques, il existe un chevauchement considérable entre les PME urbaines et rurales. Par exemple, les politiques visant à stimuler la productivité agricole en milieu rural ont des effets indirects sur la viabilité des entreprises de transformation des aliments implantées dans les régions urbaines.

Nous avons essayé d’inclure le plus d’éléments possibles pour décrire les activités des femmes dans les entreprises urbaines. Nous avons notamment tenu compte d’activités qui, dans les classifications statistiques traditionnelles, font l’objet de catégories distinctes, à savoir fabrication, commerce et services. Cette approche diffère de celle qu’utilisent les pays développés, qui peuvent compter sur des données assez fiables pour classer les entreprises selon leur chiffre d’affaires annuel et leurs effectifs ( OCDE, 1993a ). La question du rôle des sexes vient encore compliquer les choses et rend des classifications habituellement utiles, comme celles de la Banque mondiale sur les PME, moins intéressantes. La Banque mondiale classe les PME en fonction de leur niveau de développement : entreprises de subsistance, nouvelles micro-entreprises, micro-entreprises en expansion et petites industries. Toutefois, les différences importantes entre les activités économiques des hommes et des femmes ne permettent pas d’utiliser cette classification, parce que les activités des femmes se retrouveraient probablement toutes dans la catégorie des entreprises de subsistance.

La classification des PME dans les pays en développement est difficile parce que les entreprises sont un faible chiffre d’affaires et peu d’employés, qu’elles utilisent souvent des installations temporaires, qu’elles sont saisonnières et qu’elles peuvent être établies à domicile. À cause de ces problèmes, peu d’études utilisent des données quantitatives dans leurs analyses.

Les définitions comme celles suggérées par Lubell ( 1991 ) et Chen ( 1994 ) décrivent bien les entreprises et les activités que nous tentons d’atteindre dans nos interventions auprès des décideurs ; elles défendent aussi le besoin d’être original et critique lorsqu’il s’agit

d’examiner les activités des femmes au regard des définitions existantes. Selon Lubell ( 1991 ) :

La plupart des femmes qui travaillent dans les villes du tiers-monde œuvrent dans le secteur parallèle du commerce au détail, dans les marchés, dans la vente d’aliments préparés ou comme travailleuses familiales dans les entreprises à domicile. La majorité arrivent à peine à subsister. Quand elles sont mariées, ce travail leur apporte un revenu d’appoint, mais c’est le seul revenu familial lorsqu’elles ne sont pas mariées, qu’elles sont divorcées ou veuves et chefs de famille. ( traduction libre )

Chen ( 1994 ) ajoute ceci :

Dans de nombreuses classifications de petites entreprises et micro-entreprises, le travail et les activités économiques des femmes sont le plus souvent classés comme activités de survie ou de subsistance et considérés comme non productifs et dénués des caractéristiques d’une entreprise. L’effet de cette classification est évident : de nombreuses femmes qui travaillent se voient exclues des politiques économiques générales de même que des programmes destinés aux micro-entreprises. ( traduction libre )

Ces auteurs décrivent l’hétérogénéité du secteur parallèle et l’envergure de la présence des femmes dans ces diverses activités économiques. Ainsi, Chen ( 1994 ) met en doute les politiques qui continuent de négliger les activités marginalisées des femmes ; l’auteure donne des exemples de PME qui sont viables et qui ont été transformées en entreprises durables capables de générer des revenus pour le développement humain. Sa classification des entreprises des femmes, qui repose sur le mode de travail, est utile. Elle a identifié deux catégories principales : les contractuelles, c’est-à-dire les femmes rémunérées à la pièce ou à taux horaire ou qui font de la sous-traitance, et les travailleuses autonomes, qui travaillent de façon indépendante ou au sein de l’entreprise familiale. Ces entreprises se retrouvent dans la fabrication, le commerce, les services ou dans des secteurs hybrides. Toutefois, en dépit de cette diversité, quatre caractéristiques définissent les entreprises des femmes : elles sont invisibles, car l’apport des femmes n’est pas reconnu, calculé ou estimé ; elles sont à petite échelle, dans le sens où les femmes sont le plus souvent des travailleuses autonomes dans des entreprises familiales ou font du travail à la pièce dans de plus grandes entreprises ; elles sont parallèles, en ce qu’elles ne sont pas organisées ou protégées et fonctionnent sans avantages sociaux ni privilèges ; elles sont sujettes à des obstacles juridiques et institutionnels qui, en retour, limitent la productivité et les profits ( Chen, 1994 ).

Au regard des besoins technologiques, Jeans et al. ( 1990 ) soulignent que les micro-entreprises des pays en développement sont

caractérisées par des ressources limitées et inadéquates pour l’innovation, l’adaptation et la diffusion de la technologie, par des systèmes de communication médiocres et des renseignements insuffisants sur les technologies et les sources d’apports technologiques, par des politiques qui n’offrent pas de soutien et par des débouchés incertains. Ces caractéristiques mettent en lumière le double obstacle qui touche les femmes des PME dans les pays en développement : soutien inadéquat pour les activités génératrices de revenus et incapacité d’obtenir et d’utiliser l’une des ressources les plus importantes pour améliorer la situation économique : la technologie.

Dans les petites économies ouvertes, comme celles des pays anglophones des Antilles, le secteur des PME compte pour la majeure partie de la production sauf dans le secteur transnational ou minier ( Girvan, 1994 ). Par conséquent, la politique relative à la technologie pour le secteur des PME, dans les régions ayant des caractéristiques semblables, est essentielle à la survie et à la concurrence économiques et ne vient pas seulement s’ajouter à une politique destinée à d’autres secteurs.

Principaux problèmes

Nous avons décidé de nous concentrer sur les principaux sites d’intervention où il est possible d’obtenir l’égalité des sexes dans les politiques sur la technologie destinées aux PME. Notre point de départ est la quasi-invisibilité de deux facteurs essentiels : les femmes dans les PME et les besoins technologiques des PME, et la faible importance qui leur est accordée. Pour déterminer les politiques à adopter, nous tenons compte de la configuration des structures existantes d’élaboration et de mise en œuvre des politiques et nous relevons les changements nécessaires. Quel genre de conjoncture socio-économique et politique permettrait d’atteindre notre objectif? Quels mécanismes politiques et dispositions institutionnelles ont connu du succès? Quels sont les facteurs qui contribuent à ce succès? Quels changements institutionnels doivent apporter les organismes qui élaborent les politiques ou qui les mettent en œuvre?

Nos recommandations ont toutes pour objet d’améliorer les politiques relatives à la science et à la technologie dans le secteur des PME et de promouvoir l’égalité des sexes dans les pays en développement. Elles sont fondées sur les politiques cadres contenues dans une série de documents et de déclarations émanant de l’ONU et portant sur les femmes, la science et la technologie. Étant donné que les approches antérieures n’ont pas donné les résultats escomptés en ce sens qu’elles n’ont pas donné lieu à des améliorations ou à de l’innovation, nous avons aussi tenu compte des contraintes qui entravent la mise en œuvre des politiques ( les accords de l’ONU sont résumés à l’annexe B ).

Projets antérieurs d’organismes internationaux

Les Nations Unies

Depuis sa création à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, l’ONU a été un important partisan de l’égalité des sexes sur le plan international. La Commission des Nations Unies sur la condition de la femme ( 1947 ), l’Année internationale de la femme, les conférences mondiales tenues à Mexico ( 1975 ) et à Copenhague ( 1980 ) ainsi que la quatrième Conférence de l’ONU sur les femmes sont des étapes importantes vers l’égalité des sexes dans le monde entier. L’importance de ces événements vient du fait qu’ils ont lié la question d’égalité des sexes aux objectifs plus traditionnels du développement et qu’ils ont contribué à éliminer les obstacles à l’amélioration de la situation des femmes. L’accent que met l’ONU depuis quelque temps sur la question des sexes dans le contexte de la technologie et du développement en général, et plus précisément dans celui des PME, représente la suite logique de ces activités.

Le Programme d’action de Vienne pour la science et la technique au service du développement ( ONU, 1979b ) : Ce programme portait dans l’ensemble sur les problèmes du transfert des technologies dans l’axe Nord-Sud et sur la stimulation du développement technologique au palier local. On y soulignait toutefois que la technologie n’a pas les mêmes effets sur les hommes que sur les femmes, et que cette différence cause des problèmes particuliers. Selon ce document, les technologies modernes peuvent avoir un effet négatif sur la situation des femmes et sur le fondement de leur apport économique, social et culturel au processus de développement ( ONU, 1979b, par. 5 ).

Les participants à la conférence avaient fait les recommandations suivantes :

L’importance accordée aux technologies locales à la conférence de Vienne reflétait le sentiment général de certains analystes du développement selon lequel les technologies occidentales étaient

rarement adaptées au contexte du Sud. Ce point de vue était aussi partagé par des groupes locaux qui avaient organisé des campagnes pour l’implantation à grande échelle de technologies appropriées et intermédiaires. Par contre, il est étonnant de constater que le Programme d’action ne traite pas de cet aspect du débat politique.

Comité consultatif de la science et de la technique au service du développement ( ONU, 1984 ) : Le thème principal des documents de base et des discussions sur le rapport de ce comité à l’Assemblée générale était le rôle des femmes dans le domaine de la science et de la technologie. Même si le rapport final ne porte pas précisément sur la situation des femmes dans ce domaine, et précisément dans le contexte des PME, il présente certaines recommandations pertinentes. En soulignant que les femmes comptent souvent parmi les groupes qui sont touchés négativement par la science et la technologie, le comité a recommandé ce qui suit :

Les stratégies prospectives d’action de Nairobi pour la promotion de la femme ( ONU, 1985b ) : Cette conférence tenue à Nairobi avait été convoquée pour évaluer les résultats de la Décennie des Nations Unies pour la femme. La déclaration qui en a résulté est la seule qui propose des recommandations détaillées sur les femmes et la technologie dans le contexte des PME. Les participants à la conférence ont conclu que les problèmes reliés au développement industriel des pays en développement témoignaient de la dépendance de leurs économies ; par conséquent, la promotion des industries de transformation fondées sur la production agricole familiale était un enjeu fondamental du développement ( ONU, 1985b, par. 189 ). Étant donné la relation symbiotique entre le secteur parallèle et l’agriculture qui existe souvent dans les régions rurales des pays en développement, cette recommandation est particulièrement importante dans le contexte des PME. En raison de l’importance accordée à l’adaptation structurelle, on a demandé aux gouvernements de tenir compte de l’effet possible de politiques d’adaptation économique à court terme sur les femmes dans le commerce. Voici

d’autres recommandations portant plus directement sur la science et la technologie et la question des sexes dans le contexte des PME :

Action 21 ( ONU, 1992a ) : Action 21 traite surtout de la question du développement durable. Toutefois, les recommandations du chapitre 24 ont un rapport direct avec les PME. Soulignons entre autres les suivantes :

Bien que le programme Action 21 ait pour objet évident d’habiliter les femmes, son contenu laisse parfois planer des doutes quant à la possibilité d’atteindre ce but. Par exemple, bien qu’il souligne que les femmes possèdent des connaissances et de l’expérience en conservation qui devraient être stockées dans une banque de données ( par. 24.8a ), on tient pour acquis que ces connaissances ne sont pas d’ordre technologique et que les femmes ne savent pas les traduire elles-mêmes en langage technique ( par 24.8g ). Il faudrait recueillir les renseignements que détiennent les femmes pour ensuite diffuser des technologies

écologiques à leur intention. Les femmes sont perçues comme les objets des processus de développement, même lorsque leur rôle en tant qu’agentes de ce processus est bien précisé.

On peut remarquer deux tendances dans la position de l’ONU en ce qui concerne les femmes, la technologie et les PME. La première consiste à cesser de considérer les femmes comme bénéficiaires du développement et du transfert de technologie ( ONU, 1979b ) et de les considérer plutôt comme agentes de développement ( ONU, 1985b ). Ce changement suit un mouvement parallèle dans la théorie du développement qui consiste à considérer la population comme le sujet plutôt que l’objet du développement et la tendance vers l’intégration des questions des sexes dans l’analyse du transfert technologique ( Carr, 1981 ; Ahmed, 1985 ; Bourque et Warren, 1987 ). Deuxièmement, un problème dominant relatif aux politiques de l’ONU est que leur conversion en textes législatifs et politiques, au palier de l’État et à d’autres paliers dans un pays donné, repose entièrement sur la volonté politique des gouvernements nationaux. Cela signifie soit qu’il y a un large écart entre la politique mondiale et les pratiques nationales, soit qu’il n’y a pas de mise en œuvre au palier national.

Donnons un exemple. Bien que l’ONU défende l’égalité d’accès à l’éducation depuis 1947, l’accès inégal demeure le principal obstacle à l’égalité des sexes dans les pays en développement. Des facteurs comme la pauvreté des pays du Sud et la nécessité de respecter la souveraineté des États membres sont des obstacles énormes à la volonté de l’ONU d’adopter une position plus dynamique sur la question de la mise en œuvre. Toutefois, le manque de progrès dans la mise en œuvre de décisions essentielles de l’ONU donne à penser qu’il serait prudent d’utiliser certaines des ressources de l’organisation pour trouver d’autres mécanismes afin d’inciter les États à respecter leurs engagements.

Organismes spécialisés des Nations Unies

Au sein de l’ONU — le Fonds de développement des Nations Unies pour la femme ( UNIFEM ), le Groupe consultatif pour la recherche agricole internationale, l’Organisation internationale du travail, le Fonds des Nations Unies pour le développement industriel, la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement, la Banque interaméricaine de développement et la Banque mondiale — ont des programmes et des politiques qui influent directement sur la productivité des femmes dans le secteur des PME, aussi bien dans les régions urbaines qu’en milieu rural. Nous avons choisi d’examiner les activités de développement des entreprises de la Banque mondiale comme exemple du genre de travail accompli par un organisme de l’ONU dans ce domaine.

La Banque mondiale ne semble pas avoir de mécanisme officiel pour promouvoir l’égalité des sexes dans le cadre d’un projet, bien que

ses politiques portent de plus en plus sur l’amélioration de la participation des femmes au développement économique dans les pays emprunteurs. Au cours de la dernière décennie, la Banque s’est engagée de plus en plus dans la promotion des PME, et à ce titre, a dû se pencher sur des questions reliées directement à l’égalité des sexes.

Une compilation des renseignements glanés dans des rapports d’ateliers et des documents techniques préparés par le personnel de la Banque sur les activités de celle-ci a révélé une certaine concentration en Asie où l’augmentation de la productivité et du revenu des femmes est vue comme un moyen de promouvoir la croissance durable. Les objectifs des projets de la Banque comprennent l’accès amélioré des femmes à la technologie, accès que l’on considère souvent comme prioritaire, tout de suite après la possibilité de gagner un revenu. Les programmes de génération de revenus et de développement des entreprises tiennent compte des besoins stratégiques d’égalité des sexes tels que définis par Moser ( 1993 ) et d’autres ; les programmes de crédit doivent comprendre des mécanismes d’épargne obligatoire dans des comptes ouverts au nom des femmes uniquement. Ces programmes de promotion de l’entreprise visent à réinvestir les excédents dans l’entreprise, surtout parce que la Banque souhaite que les entreprises passent du stade de subsistance à celui de petites entreprises officielles ( Bennet et Goldberg, 1993 ). Parmi les mesures importantes de la Banque, on relève un programme de formation en gestion d’entreprises pour les femmes et deux projets pilotes qui se poursuivent toujours en Inde et aux Philippines ( Edgerton et Viswanath, 1992 ).

Notre étude des rapports de la Banque nous a permis de trouver les recommandations suivantes, dont un grand nombre rappellent les recommandations d’établissements mieux connus pour leurs recherches sur la question des sexes. Cependant, elles n’accordent pas assez d’importance aux questions liées aux politiques scientifiques et technologiques :

Autres organismes internationaux

La réunion triennale des ministres responsables de la condition féminine du Secrétariat pour les pays du Commonwealth constitue la principale tribune où sont étudiées les politiques sur les femmes et le développement. Outre les délibérations des représentants gouvernementaux, les réunions s’appuient sur des rapports de recherche et sur la participation d’organismes observateurs, dont la Banque mondiale et les ONG. En plus de recommandations sur le contexte économique et politique général, les rapports des réunions comprennent des politiques précises sur les femmes dans les PME ( Secrétariat pour les pays du Commonwealth, 1990, 1993 ). Les programmes de formation du Secrétariat comprennent entre autres des programmes d’entrepreneuriat destinés aux jeunes filles et aux femmes ( Secrétariat pour les pays du Commonwealth, 1992a ).

Les réunions triennales donnent aussi lieu à des recommandations précises qui sont ensuite présentées aux chefs de gouvernement des pays du Commonwealth et qui obtiennent des appuis aux plus hauts échelons des gouvernements nationaux. La Déclaration d’Ottawa sur les femmes et l’adaptation structurelle en est un important exemple. Elle invite les gouvernements à utiliser leurs politiques d’adaptation structurelle pour améliorer la vie des femmes et force les gouvernements à investir pour améliorer la productivité des femmes, particulièrement dans des secteurs clés comme le développement des entreprises, les technologies appropriées et la formation ( Secrétariat pour les pays du Commonwealth, 1992a, par. 7 ).

Malheureusement, il semble que la mise en œuvre des recommandations contenues dans cette déclaration ne soit pas très avancée ( Secrétariat pour les pays du Commonwealth, 1993 ). Selon une évaluation, comme il arrive souvent que les gouvernements n’aient pas la volonté politique de changer les choses, le programme ne peut aller de l’avant que si on déploie autant d’efforts à sensibiliser et à former les planificateurs et les décideurs qu’à encourager la mise en œuvre des recommandations existantes.

Le Plan d’action du Commonwealth pour les femmes et le développement, qui est préparé par le Secrétariat pour les pays du Commonwealth, est un élément important de la politique de cet organisme. Lorsque les

chefs d’État des pays du Commonwealth ont préparé leur déclaration sur l’égalité des femmes à Harare en 1991, le Plan d’action a été ramené au chapitre des priorités et renforcé par la même occasion. On a mis l’accent sur sa mise en œuvre et on a demandé au Secrétariat de jouer un rôle de premier plan en fournissant des ressources multilatérales par l’entremise du Fonds du Commonwealth pour la coopération technique. Les modifications visaient à faire participer les femmes au secteur de la technologie, ainsi qu’à renforcer et à améliorer le rôle des organismes communautaires et des ONG. Un groupe d’experts a étudié ce nouveau plan d’action et a présenté ses recommandations à la conférence de Beijing en 1995.

Examen des besoins actuels

Science, technologie et développement

Jeans et al. ( 1990 ), Gamser et Almond ( 1989 ) et Maldonado et Sethuran ( 1992 ) ont examiné les besoins technologiques des micro-entreprises, des microproducteurs et du secteur. Ces études dressent une liste utile des faiblesses du secteur des PME en ce qui concerne la capacité technologique et les problèmes auxquels il fait face pour surmonter ces obstacles. Bien qu’un grand nombre de leurs recommandations portent sur la capacité technologique en général, leur étude des PME contient des recommandations inattendues et originales. Nous en avons adopté un grand nombre, même si ces auteurs n’avaient pas tenu compte du sexe comme variable indépendante.

Les travaux de Carr ( 1984 ) et d’Appleton ( 1994 ) sur les questions touchant les technologies appropriées et le rôle des sexes sont beaucoup plus précis ; ils présentent des politiques pertinentes quant à l’utilisation de la technologie et tiennent compte des différences entre les sexes. Par contre, les documents sur les technologies appropriées ont fait l’objet de critiques du fait qu’ils ne tiennent pas compte de la nature internationale et systémique des changements technologiques, ni des changements de modèles technologiques comme ceux que l’on croit reliés aux technologies de l’information et de la communication ( Bourque et Warren, 1987 ; Stamp, 1989 ).

Tadesse ( 1982 ), Ahmed ( 1985 ), Bryceson ( 1985 ) et Bhaskar ( 1987 ) considèrent le sexe comme une variable indépendante en ce qui a trait à l’augmentation de la capacité technologique et démontrent les effets du développement technologique en fonction du sexe. Selon les principales conclusions des premières études, le développement technologique pouvait avoir et, dans la plupart des cas, avait bel et bien un effet négatif sur les femmes. Ce désavantage serait fondé avant tout sur l’exclusion des femmes du processus décisionnel en matière de

politiques technologiques ( Pfafflin, 1982 ; Kanno, 1987 ). Des études menées plus tard vont jusqu’à remettre en question l’orientation même du développement technologique. Les connaissances des femmes et le savoir local sont proposés comme remèdes aux effets débilitants des changements technologiques fondés sur l’importation pure et simple de technologies favorisant les occidentaux et les hommes. ( Shiva, 1989 ).

Pour Appleton ( 1994 ), le rôle des connaissances des femmes et du savoir local pouvant servir à des innovations techniques dans les micro-entreprises est central. Appleton ( 1994, p. 6 ) définit l’innovation comme suit :

Tout changement, si minime soit-il, dans les compétences, techniques, procédés, équipements ou types d’organisation de production qui permet aux gens d’améliorer leur situation ou de tirer profit de circonstances précises. ( traduction libre )

Elle donne en exemple le « Do It Herself Project » de l’Intermediate Technology Development Group ( ITDG ) portant sur l’innovation technique par des femmes dans des domaines aussi variés que les systèmes d’éclairage, la culture et la transformation des aliments, et l’organisation de la production, y compris l’approvisionnement en matières premières ( CITF, s.d. ). En considérant l’innovation comme un système social et en se fondant sur les résultats d’études de cas, Appleton prétend que les améliorations et innovations technologiques peuvent résulter notamment d’améliorations sur le plan des compétences et des systèmes organisationnels et, ce qui est plus intéressant, de nouvelles attitudes de la part des agents de changement. Les recommandations de ce rapport sont générales et soulignent précisément le besoin de reconnaître et d’éliminer les obstacles pour les femmes qui se trouvent à l’extérieur de la sphère technologique.

Dans un rapport présenté à UNIFEM, Brayman et Weiss ( s.d. ) traitent selon une approche plus conventionnelle de l’utilité de la technologie pour les entreprises de femmes. La définition de technologie utilisée dans leur rapport, même si elle englobe les divers éléments ( matériel et contenu ), ne souligne pas explicitement le besoin d’inclure le savoir local dans le système technologique. Les principales recommandations du rapport sont semblables à celles d’autres études faites sans distinction de sexe sur la technologie et les micro-entreprises. Les auteurs suggèrent de relire les études de cas connues pour connaître les répercussions de la technologie comme stratégie de recherche ; ils prônent le changement et le progrès technologique dans toutes les activités des femmes, y compris les projets collectifs. Ils recommandent aussi une participation plus efficace des fournisseurs de technologies rudimentaires du secteur privé. Citant des études de cas ( Carr, 1984 ; Downing, 1990 ), ils analysent avec soin les obstacles auxquels font face les femmes dans les PME et les injustices des politiques industrielles qui favorisent le

secteur structuré par l’entremise de politiques de soutien direct et d’autres politiques micro-économiques.

Sexe et développement

La participation des femmes à de nombreuses activités économiques en tant que salariées, travailleuses autonomes et travailleuses à la pièce a déjà fait l’objet d’études en Inde ( Bennet, 1992 ), en Amérique du Sud ( Standing, 1989 ; Hertel, 1990 ; Wilson, 1993 ) et en Afrique ( Buvinic, 1993 ). L’augmentation du nombre de femmes qui occupent des emplois rémunérés et non rémunérés s’est accélérée grâce à la restructuration à grande échelle de la production dans les services et la fabrication. Cela a entraîné l’expansion rapide d’un système où des moyennes et grandes entreprises du secteur structuré confient une partie du processus de production à des contractuelles rémunérées à la pièce. Bien que cette restructuration ait eu des effets positifs en ce qu’elle fait entrer les femmes dans le secteur de la production, elle comporte des caractéristiques douteuses pour ce qui est de la durabilité du revenu, du transfert des compétences et de sa capacité d’améliorer la situation des femmes à long terme. Mitter, au chapitre 10 du présent ouvrage, parle du rôle des technologies de l’information et de la communication dans cette restructuration. Pearson et Mitter ( 1993 ) et Pearson ( 1993 ) analysent ces changements dans le secteur du traitement de l’information et laissant entendre que le résultat de cette restructuration n’est pas nécessairement négatif.

Les femmes travaillant dans les PME ont en général une faible rémunération ou travaillent à contrat. En outre, elles sont peu protégées par la réglementation du travail, elles ne participent pas aux échanges de renseignements sur la production et aux échanges non officiels, et elles n’ont pas de sécurité comme employées ou contractuelles. À ces aspects négatifs viennent s’ajouter des avantages comme la souplesse et la liberté de gagner en revenu tout en s’acquittant de ses responsabilités familiales.

Les chercheurs parviennent à démontrer que les pratiques de planification du développement doivent tenir compte de nombreux besoins sociaux et politiques ainsi que des droits des femmes pour pouvoir atteindre des objectifs économiques plus précis. Ils définissent de nouveaux concepts de planification et d’élaboration des politiques en tenant compte explicitement de l’égalité des sexes ( Lycklama à Nijeholt, 1992 ; Østergaard, 1992 ; Buvinic, 1993 ; Holcomb et Rothenberg, 1993 ; Moser, 1993 ). Si nous considérons le développement ou la planification de la science et de la technologie comme une question particulière entrant dans le cadre de la planification du développement, les leçons que nous avons tirées de l’importance d’inclure des variables contextuelles et de redéfinir les concepts se révéleront utiles.

Promotion des PME

Rhyne et Holt ( 1993 ) donnent un point de départ utile pour parler des sexes et des stratégies de promotion de l’entreprise, c’est-à-dire une description de la nature de l’esprit d’entreprise des femmes dans les pays en développement, dans des secteurs autres que l’agriculture. Ils se fondent sur les documents de recherche empirique de Downing ( 1990 ) et de Downing et Daniels ( 1992 ) pour brosser un tableau complet des modèles d’entrepreneuriat des femmes en Afrique, en Amérique latine et en Asie. Voici quelques extraits de leurs constatations détaillées sur les entreprises qui appartiennent à des femmes et qui sont gérées par des femmes.

L’étude propose des explications sur les différences dans le rendement et la nature des entreprises des femmes et souligne les obstacles sociaux, techniques et juridiques considérables auxquels se heurtent les femmes dans les PME. Les auteurs pointent aussi du doigt les obstacles à l’accès aux ressources technologiques.

En Thaïlande, le faible taux d’innovation technologique dans les systèmes utilisés par les femmes a joué un rôle déterminant en limitant les débouchés au marché intérieur, où les prix sont plus bas, plutôt qu’au marché des articles à plus grande valeur ajoutée ( Haggblade et Ritchie, 1992 ). Les femmes travaillant dans l’industrie thaïlandaise de la soie

avec de l’équipement de tissage traditionnel ne pouvaient pas fabriquer des biens de qualité acceptable pour l’exportation, mais elles ont réussi à améliorer leurs techniques en utilisant de nouveaux dévideurs et en cultivant des mûriers hybrides et, partant, ont augmenté leurs revenus. C’est là un bon exemple de la façon dont une amélioration technique précise peut soutenir les activités économiques des femmes. Dans les interventions de ce genre, une formation technologique est nécessaire pour s’assurer que les femmes qui utiliseront les nouvelles techniques les comprennent bien. Les auteurs suggèrent toute une série de cours de formation technique et professionnelle pour apprendre à lire, à écrire et à compter, ainsi qu’une formation en entrepreneuriat.

Les recommandations de l’étude de Rhyne et Holt ( 1993 ) portent sur les obstacles et les facteurs restrictifs auxquels font face les femmes dans les PME :

Les services non financiers dont il est question dans le présent document offrent aux entrepreneurs pauvres la possibilité d’améliorer leurs compétences et d’accéder aux marchés. Les femmes ( et les hommes ) pauvres doivent avoir accès à des « services d’intermédiation sociale » qui leur permettront de réduire le fossé qui les sépare des organismes du secteur structuré avec lesquels ils doivent traiter. Les services d’intermédiation sociale comprennent une formation pour changer les valeurs et attitudes ; le réseautage et l’échange de renseignements ; l’acquisition de la confiance en soi par la participation à des activités collectives. Nous recommandons cette approche pour la formulation de politiques et faisons l’éloge de l’analyse de Rhyne et Holt qui place la promotion des PME dans un contexte politique et économique précis. Cette étude suggère aussi une série de changements institutionnels au sein des organismes multilatéraux, des ONG et des autres organismes de formation et de développement des PME.

Évaluation des projets de développement

Au moment d’évaluer des projets, il faut tenir compte des différences culturelles, ethniques et régionales dans la division du travail en fonction des sexes et du contexte du rôle des sexes dans les sociétés ( Downing, 1991 ). Les entreprises de femmes présentent autant de différences que de points communs. Les programmes destinés aux PME doivent être fondés sur l’identification des besoins au palier local et destinés à un

groupe précis ( Male, communication personnelle, 1994 ). Changing Perceptions ( Wallace et March, 1991 ) résume les tentatives d’une grande ONG de développement international d’évaluer les progrès qu’elle avait réalisés dans la prise en compte du point de vue des femmes dans le cadre de projets. Ce document s’harmonise avec notre affirmation selon laquelle il est nécessaire de faire des recommandations précises d’ordre historique et culturel dans toute politique d’intervention, et d’identifier les autres politiques possibles en faisant participer un grand nombre d’intervenants.

Les études d’évaluation préparées par les organismes internationaux, les chercheurs et le personnel des ONG et des organisations de développement fournissent des « données de base » qui permettent d’examiner l’efficacité de divers types d’organismes de développement et les rapports entre eux. Ces évaluations générales peuvent servir à évaluer les affirmations faites par des organismes officiels.

Dans ce contexte, il ne faut pas s’étonner que les questions de technologie occupent une place secondaire par rapport à d’autres préoccupations et qu’elles ne soient pas bien précisées ni bien intégrées. Budinic ( 1993 ) confirme notre point de vue selon lequel la technologie est souvent traitée comme une question secondaire. Toutefois, bien que les descriptions et les études de cas examinent rarement les changements technologiques de façon explicite et systématique, elles constituent une riche source de renseignements sur le contexte de l’intervention technologique.

Projets fructueux

Aucun projet n’intègre complètement la question des sexes, les politiques scientifiques et technologiques et le soutien aux micro-entreprises. Cependant, les programmes de soutien au développement technologique non traditionnel, comme le projet « Do It Herself », comprennent de nombreux éléments valables, même si les technologies utilisées dans ces projets sont surtout destinées aux communautés rurales.

Des ONG comme la Self Employed Women’s Association, le Bangladesh Rural Advancement Committee, la Grameen Bank et Acción International ont obtenu un certain succès au chapitre de la promotion et du soutien des entreprises, et leurs projets sont bien documentés. Par contre, leurs programmes ne mettent pas l’accent sur le développement technologique. Il se pourrait que leur expertise en matière de crédit et de soutien financier, combinée à l’approche adoptée dans les projets technologiques non traditionnels, donne de bons résultats.

Des ONG internationales comme CARE, Technoserve, Appropriate Technology International et l’ITDG sont efficaces pour assurer la formation technologique. L’Agence des États-Unis pour le développement

international a intégré dans certains cas des questions technologiques dans les programmes de promotion des PME. La Banque mondiale a fait des progrès considérables sur le plan de la formation en affaires dans ses programmes de développement des PME. Cependant, il faut améliorer la coordination des organismes donateurs. Les organismes traditionnels comme la Banque mondiale précisent les besoins stratégiques des femmes dans les objectifs de leurs projets de micro-entreprises. Malgré les divers succès obtenus, les programmes pour PME intégrant une approche qui inclut la technologie comme élément important ne sont malheureusement pas assez nombreux.

Possibilités de recherches futures

Alsop ( 1993, p. 368 ) a bien cerné le problème que pose la situation actuelle en affirmant ce qui suit :

Au plan des politiques, on constate toujours un écart entre les documents de politiques qui considèrent la question des sexes comme un problème et les documents de projets qui proposent des mécanismes applicables pour régler la question. ( traduction libre )

Même si les chercheurs et les décideurs s’intéressent de plus en plus à la question de l’inégalité des sexes, surtout depuis une dizaine d’années, il y a un écart entre la politique et la réalité. En ce qui concerne la politique sur l’égalité des sexes et la technologie, l’écart dont parle Alsop est encore plus grand. Au cours des dix dernières années, la recherche sur l’égalité des sexes a débouché sur des études théoriques et empiriques très utiles sur l’égalité des sexes et la technologie. Ces études, ainsi que les critiques environnementalistes modernes du développement, montrent que la science et la technologie occidentales sont hiérarchiques et comprennent des relations inégales entre les sexes aux premiers stades et pendant tout le processus de développement ( Harding, 1991 ; Noble, 1992 ).

Cependant, il est étonnant de constater que les politiques sur les sexes, la science et la technologie reposent très souvent sur la thèse selon laquelle la technologie est une force libératrice pour les femmes du Sud. Par conséquent, il faut, dans le contexte des études sur le développement, examiner les résultats des recherches sur l’égalité des sexes. Il faudra faire preuve de circonspection pour régler les problèmes liés à ce que nous appelons la séparation conceptuelle et institutionnelle et ce que Stamp ( 1989 ) appelle le « problème des limites ». Il reste encore beaucoup de choses à apprendre sur ces deux questions dans le secteur des PME.

En ce qui concerne l’égalité des sexes, la science et la technologie dans le contexte des PME, plusieurs types d’études soulèvent des questions. Nous sommes d’accord avec la recommandation d’Action 21 ( ONU, 1992a, par. 24.8 ) selon laquelle les pays ( ou les organismes internationaux ) devraient élaborer des bases de données, des systèmes d’information ainsi que des recherches et des analyses de politiques tenant compte des différences entre les sexes et axées sur la concertation des institutions d’enseignement et des chercheuses locales. Voici les points les plus importants :

Sur le plan conceptuel, les méthodes de recherche employées dans les études indiquées précédemment doivent tenir compte de l’interdépendance entre les activités domestiques et commerciales et du triple rôle des femmes. Ce faisant, les chercheurs seraient plus à même de comprendre les problèmes reliés à la science, aux sexes et aux PME dans les pays en développement. En outre, il faut modifier les objectifs des projets de développement pour distinguer les besoins et les intérêts pratiques et stratégiques des sexes.

Bon nombre des recommandations figurant dans le présent document comprennent une réforme institutionnelle aux paliers international et national. Par le passé, de nombreuses suggestions semblables ont été négligées, même si elles étaient bien fondées et documentées. Moser ( 1993 ) et ses collaborateurs ont souligné qu’il faut mener des recherches pour élaborer les outils nécessaires à la mise en œuvre de ces recommandations. Cependant, la recherche a aussi soulevé l’importance du contexte politique ; en ce sens, des recherches sont nécessaires pour permettre aux organismes et aux particuliers de faire prendre à ces contextes politiques une orientation favorable aux femmes des pays en développement. Beaucoup d’ONG et d’autres organismes de développement ont besoin de conseils sur les stratégies qui auraient le plus de chances d’influencer les décideurs et d’améliorer le climat politique dans lequel s’élaborent les politiques scientifiques et technologiques

( Moser, 1993 ; Harcourt, 1994 ). Des recherches scientifiques sur la façon d’influencer les stratégies sont nécessaires.

Il faut également mener des études sur les structures et les modes de gestion appropriés dans les PME destinées aux femmes, y compris les objectifs économiques, l’habilitation des femmes et d’autres questions stratégiques reliées aux différences entre les sexes.

Dans le cadre des recherches sur la science, la technologie et le développement, la promotion des PME et l’évaluation des projets de développement, nous avons très peu de données classées en fonction des sexes. Sans cette analyse de base, des expressions comme capacité technologique, choix technologique, entrepreneuriat, habilitation et participation continueront à avoir peu de sens pour les femmes. Les évaluations des projets de développement, en particulier, comportent des analyses riches et variées qui peuvent faire l’objet d’un nouvel examen orienté vers les rôles des sexes et les rapports entre les sexes. Stamp ( 1989 ) fait une proposition semblable dans son rapport de recherche lorsqu’elle suggère d’explorer la documentation technique sur les pièces d’équipement ( moulins, presses, etc. ) pour y trouver des données sur les sexes et l’évaluation technologique.

Politiques recommandées

Pour élaborer des politiques prônant l’égalité des sexes, il faut d’abord tenir compte du fait que les relations entre les sexes varient selon la région et la société. Faute de tenir compte du contexte culturel, on a mis en cause l’efficacité des programmes de développement, tant sur le plan économique qu’en ce qui a trait à l’habilitation des femmes.

Pour comprendre les besoins des femmes dans les PME, il faut bien connaître les activités spécifiques des entreprises et comprendre les effets des grandes politiques sur les PME. En outre, il faut inclure les facteurs stratégiques liés aux sexes qui sont en continuelle évolution, ce qui rend les choses encore plus complexes.

À l’heure actuelle, la technologie ne correspond ni à la vie ni aux intérêts des femmes. Dans les rapports de recherche, les femmes sont présentées comme rejetant la technologie ou comme l’acceptant dans certaines conditions minimales. Ni l’une ni l’autre de ces situations ne sont acceptables. Nous croyons que les femmes des pays en développement sont en mesure de faire une évaluation technologique globale.

Notre rôle en tant que chercheurs et décideurs est de créer des systèmes technologiques et des interventions stratégiques qui correspondent à la vie des femmes, qui les libèrent des travaux ingrats, qui mettent au jour leur créativité et leur innovation, qui s’intègrent à leur mode de vie et qui vont peut-être même jusqu’à améliorer leurs

conditions de vie matérielles et non matérielles. D’après les résultats des projets en cours, il est possible d’utiliser la technologie efficacement dans les PME de femmes. Il faudrait tirer de ces cas les meilleures méthodes et les mettre en pratique à l’avenir.

Avec une réforme législative

Nous faisons ces recommandations en sachant qu’il a fallu attendre longtemps pour que les pays mettent en œuvre les recommandations des accords antérieurs de l’ONU qui remontent jusqu’en 1947. Par conséquent, nous suggérons que l’examen de ces recommandations tienne compte de la nécessité de créer d’autres mécanismes pour s’assurer du respect des résolutions et des accords de l’ONU dans le cadre des lois internationales existantes et de la réorganisation actuelle de l’ONU. Même si ces recommandations sont d’ordre général, leur mise en œuvre créera un climat favorable pour discuter de questions plus précises touchant la politique technologique dans les PME. Des recommandations plus précises ne pourraient avoir de succès que dans un contexte plus tolérant.

Avec l’appui des gouvernements mais sans réforme législative

Pour avoir le plus de succès possible, les pays doivent adopter une perspective suffisamment globale pour que la question fondamentale de la situation des femmes puisse devenir un facteur commun reliant un certain nombre de manifestations sectorielles de la pauvreté. Il faut prendre un engagement global envers l’égalité des sexes ainsi que l’habilitation et l’émancipation des femmes, tout en tenant compte de questions précises relatives à la mise en œuvre. Par exemple, une recommandation portant sur la santé en milieu de travail devra peut-être être précédée d’une réforme importante du système de soins de santé et de l’instauration de mesures d’hygiène professionnelle.

Au sein des ONG

Les gouvernements apprécient beaucoup la participation des ONG dans la mise en œuvre et la prestation de services, mais acceptent moins facilement de collaborer avec eux à la conception des programmes. Les deux parties en cause doivent s’efforcer de travailler de concert et les ONG doivent adopter une approche stratégique et réaliste pour y arriver.

Au sein de PME

Nous savons qu’il est difficile de parvenir à un équilibre entre les gains obtenus par les programmes qui donnent plus de pouvoirs aux femmes dans les PME et ceux qui mettent l’accent sur la commercialisation et la croissance des PME de façon plus traditionnelle. Nous n’avons pas encore réussi à combler cet écart entre les approches relatives au développement des PME, et la solution à ce problème influera directement sur les approches relatives aux politiques et à la gestion ainsi que sur les stratégies de formation utilisées auprès des femmes dans les PME.

Nous avons souligné divers types d’organismes de développement qui fournissent des services et des renseignements, et qui appliquent des politiques qui influent sur la vie des femmes dans les PME. Il s’agit entre autres des ONG, des organismes gouvernementaux, des agences de développement, des centres de recherche technique, des agences de promotion des petites entreprises, des organismes de normalisation et des organismes délivrant les permis dans l’industrie. L’une de nos principales recommandations est la réforme institutionnelle des organismes de prestation des services et de formulation des politiques. Il faudra aussi apporter des changements au contenu et au champ d’application des services fournis aux PME. Pour ce qui est de la recherche, de la formulation des politiques et de l’intervention, la technologie n’est pas encore assez intégrée dans les programmes de promotion et de développement des PME. Il faut changer cette situation.

Nous recommandons de mettre en œuvre les recommandations de l’Étude mondiale ( ONU, 1989 ) et des autres accords de l’ONU, étant donné que l’esprit de ces accords reflète l’importance de la technologie en tant que facteur intégral du développement, même si en pratique nous sommes loin d’y parvenir. Les changements proposés au Plan d’action du Commonwealth pour les femmes et le développement du Secrétariat pour les pays du Commonwealth, dans le but d’inclure le soutien technologique, cadrent avec l’importance que nous accordons à ce soutien.

Les besoins des femmes varient dans les divers pays en développement. Les programmes de technologie doivent tenir compte de leurs intérêts, de leurs besoins et de leur vie quotidienne pour avoir des chances de réussir. Nous recommandons que les expériences tirées de l’habilitation et de l’émancipation, dont l’objectif est d’éliminer les inégalités historiques et systémiques entre les sexes, soient prises en compte dans la formulation de politiques sur la science et la technologie pour les femmes dans les PME. Ce faisant, le soutien accordé aux PME habilitera

les femmes tout en favorisant une croissance équilibrée pour combler les écarts d’ordre sexuel et technologique.

Nous pourrons peut-être un jour éliminer le double obstacle créé par les systèmes technologiques favorisant les hommes et l’écart entre les sexes dans les systèmes économiques, qui relèguent la majorité des femmes des PME dans des activités vulnérables et non rentables.

Cette page est laissée intentionnellement en blanc.

Chapitre 12
L’information, outil de transformation

La dimension sexuelle

Groupe de travail du CRDI sur le genre et l’information1

L’acquisition de connaissances constitue la première étape vers le changement, qu’il soit d’ordre technologique, social, économique, culturel, juridique ou politique. L’information est le catalyseur, le moteur et le produit de ce processus évolutif. Les systèmes d’information, officiels ou officieux, jouent inévitablement un rôle central dans notre vie. La circulation de l’information et les technologies de l’information et des communications font partie intégrante de la science et de la technologie. L’évolution de ces technologies de l’information et des communications façonne profondément les activités humaines.

Nous nous trouvons au cœur même d’une transformation économique et sociale dont nous ne saisissons pas toutes les répercussions ( Rosell, 1992 ). Cette transformation procède de l’interaction des dynamiques sociale et technologique : progrès en gestion de l’information et en télécommunications et liens accrus entre ces deux secteurs ; rôle et rayonnement intensifiés des médias ; spécialisation plus marquée dans une économie davantage fondée sur le savoir et les changements connexes dans l’organisation du travail ; interactions rapides entre organismes du monde entier ; accessibilité considérablement accrue de l’information. Cette transformation donne lieu à ce qu’on appelle la « société de l’information ».

Tout porte à croire que la tendance se poursuivra, mais tout le monde n’en retire pas des avantages égaux. Malgré le potentiel qu’a l’information de modifier les attitudes et comportements et d’habiliter les groupes défavorisés et malgré les investissements massifs du Nord dans les technologies de l’information et des communications, deux lacunes majeures subsistent. En premier lieu, la majorité des retombées positives de la révolution de l’information ne s’appliquent pas aux femmes et la société de l’information fait généralement abstraction des questions liées


1 Le Groupe se compose de Martha B. Stone, Guy Bessette, David Balson, Bev Chataway, Atsuko Cooke, Paul McConnell, Martha Melesse, Tavinder Nijhawan et Pat Thompson.

à la différenciation sexuelle ( Jansen, 1989 ). En second lieu, seules quelques recherches ont examiné la situation des femmes et la transmission de l’information dans les pays en développement.

Eu égard au lien qui existe dans les pays en développement entre la différenciation sexuelle, d’une part, et la science et la technologie, d’autre part, il ne faut pas perdre de vue que la « technologie » comprend non seulement les innovations matérielles, mais aussi les produits sociaux et culturels de l’expérience humaine à travers les siècles ( Stamp, 1989 ). De plus, on a tendance à sous-estimer le rôle significatif que jouent déjà les femmes dans de nombreux secteurs d’activité scientifique ( p. ex. l’agriculture et la santé ). Même si relativement peu de travaux ont porté sur les rapports entre l’information, la différenciation sexuelle, le développement, la science et la technologie, le domaine de l’information et des communications :

Par conséquent, les répercussions et les possibilités que représentent pour les femmes les services et systèmes d’information, ainsi que les innovations technologiques connexes, présentent des occasions de recherches, de politiques et d’interventions fort nombreuses, en particulier dans les pays en développement.

Dans les sections qui suivent, nous traitons de plusieurs questions de recherche qui concernent, par leur dimension pratique ou stratégique, les femmes fournisseuses ou utilisatrices de l’information. À titre de fournisseuses, leur contribution peut aller du partage des pratiques traditionnelles au sein même de la collectivité à l’adhésion officielle à la communauté professionnelle de l’information et des communications. En tant qu’utilisatrices, peu importe où elles se trouvent, les femmes ont des besoins que pourrait combler un meilleur accès à l’information, ressource réutilisable la plus abondante au monde. Cependant, ces deux rôles ne sont pas pleinement exploités. Le savoir indigène jouit-il de la reconnaissance qui lui revient? Les femmes ont-elles des possibilités égales d’emploi dans le domaine de l’information? Ont-elles facilement accès à l’information dont elles ont besoin? Sont-elles bien servies par les médias? Sont-elles prêtes à profiter au

maximum des nouvelles technologies? Selon les données recueillies, la réponse à ces questions est invariablement négative. Le transfert de l’information se fonde sur des hypothèses de plus en plus douteuses. Nous avons besoin d’une nouvelle orientation pour permettre à toutes les femmes du monde de devenir des membres égaux et à part entière de la société de l’information.

Lorsque l’on tente de déterminer l’étendue d’un domaine aussi pluraliste que la gestion de l’information et des communications, certains éléments empiètent inévitablement sur d’autres disciplines. C’est le cas surtout dans les secteurs de l’emploi, de l’éducation et de la formation. Par conséquent, nous mettrons l’accent sur l’accessibilité, l’utilisation et le contrôle de l’information, ainsi que sur les technologies de l’information et des communications. Malgré cette délimitation, l’étendue du domaine demeure immense, englobant les communications sur le développement, les organes parallèles de communication, la radiodiffusion et la télédiffusion, les centres d’information ruraux, les bibliothèques, les réseaux informatiques, l’Internet, de même que leurs combinaisons et interactions multiples.

Dans le secteur de l’information et des communications, les politiques et interventions doivent porter sur un ensemble fondamental de thèmes interreliés : besoins des utilisateurs, contenu, format, accès, contrôle des systèmes, utilisation et effets. Il faut explorer chaque thème de concert avec les parties concernées du réseau d’information. Les sujets de recherche précis et leurs répercussions politiques se classent en deux catégories de base :

L’environnement de l’information

Déterminer les besoins et exigences

Pour définir le concept d’information ou, plus précisément, celui de l’information valable, il faut analyser l’organisation des droits dans les relations de pouvoir d’une société. Ce qu’une société donnée considère

comme de l’information valable est souvent produit et diffusé sous le contrôle parfois exclusif d’une poignée de puissances politiques et économiques ( Foucault, 1980 ).

Le contenu et le format de l’information transmise aux femmes sont habituellement décidés sans que celles-ci soient consultées. Dans les pays à faible revenu, par exemple, les femmes sont confinées à une situation de dépendance politique et économique envers les hommes de leur vie : leur père pendant l’enfance ; leur mari pendant la vie de couple ; leur frère pendant le veuvage. Comparativement aux hommes, elles détiennent peu de pouvoir aux paliers local, national et international et doivent laisser à d’autres le soin de déterminer les connaissances dont elles ont besoin, en particulier dans le domaine de la science et de la technologie ( Stamp, 1989, p. 46-47 ). Dans les pays en développement tout comme dans les pays industrialisés, seul l’homme a voix au chapitre, et la femme ne peut généralement pas choisir l’information dont elle a besoin. Les femmes reçoivent-elles, somme toute, de l’information pertinente? Comme c’est souvent le cas, l’information ne répond malheureusement pas à leurs besoins ni à leurs aspirations.

Les femmes et les hommes ont des besoins différents en matière d’information qui dépendent de leur vécu. Ces différences se reflètent souvent dans le langage employé ( Anand, 1993 ) :

Les hommes et les femmes peuvent s’exprimer dans un langage différent qu’ils croient pourtant avoir en commun. Ainsi, des termes similaires sont employés pour décrire des conceptions disparates de soi et des relations sociales. Étant donné qu’il y a un chevauchement entre le vocabulaire moral de ces deux langages, il y aussi un fort potentiel d’erreurs de traduction, créant par le fait même des malentendus qui entravent la communication et limitent la coopération et la sollicitude investies dans les relations. ( traduction libre )

Les besoins des femmes en matière d’information ne peuvent être compris et comblés que si elles participent activement à leur détermination et à la sélection des mécanismes les mieux adaptés à la diffusion de cette information. Ce n’est qu’au moment où les femmes recevront des renseignements convenant à leurs besoins qu’elles pourront s’adonner à des activités pour leur propre bénéfice, celui de leur famille et celui de leur collectivité. Les femmes doivent avoir la chance de se faire entendre, mais aussi d’être comprises.

L’habilitation passe par l’information

L’accès à l’information est une source de pouvoir qui permet de surveiller l’application des politiques, de s’intégrer à des groupes de pression, d’apprendre, de collaborer, de militer et de réagir aux projets de loi. C’est

également l’un des plus puissants moteurs du progrès social et économique.

La démocratisation de la société et l’élimination de la pauvreté se concrétiseront uniquement si les hommes et les femmes jouissent d’un accès égal aux services et aux ressources dont ils ont besoin pour accomplir leurs tâches productives. La démocratie implique la connaissance de ses choix et la prise de décisions et, partant, est tributaire de la quantité d’information dont on dispose et de la facilité d’accès à ces renseignements. Jusqu’à aujourd’hui, une combinaison de facteurs a empêché les femmes d’avoir un accès égal à l’information dont elles ont besoin et, par conséquent, de participer activement à la transformation de la société.

À l’instar de la différence dans les besoins en information, le langage employé peut limiter l’accès des femmes à l’information. La façon particulière qu’ont les femmes de communiquer dénote en fait une vision différente de l’existence. Tant et aussi longtemps que cette vision ne sera pas reconnue au même titre que celle des hommes, le langage ne pourra pas être considéré comme une réalité objective. De plus, la volonté de s’exprimer et de parler leur propre langage définira ce que les femmes veulent entendre et apprendre.

Toute technologie pertinente a le potentiel de transformer pour le mieux l’existence des femmes. Pourtant, ces dernières ont un accès relativement restreint à l’information sur la technologie, surtout dans les régions rurales. Leurs voies d’accès à l’information sont moins nombreuses que celles des hommes ; même si elles bénéficient d’un accès égal, beaucoup de femmes sont analphabètes et ne peuvent consulter de documents imprimés. Cependant, il est possible de communiquer avec ces femmes, puisqu’on a réussi à renseigner de nombreuses femmes des régions rurales sur la planification familiale, la santé et la nutrition ( CTIF et UNIFEM, 1990 ).

Pour que les femmes puissent exercer un plus grand contrôle sur les services d’information et qu’elles aient davantage accès à ces renseignements, le Centre de la tribune internationale de la femme ( CTIF ) a formulé un ensemble de questions ( CTIF, 1990 ) :

La forme que prendront l’information et les moyens de diffusion dépend du contexte local. Le succès du processus global de communication repose sur la participation active des femmes à la conception et à la mise en œuvre des initiatives de diffusion.

La relation entre les femmes et les médias a fait l’objet de multiples études, mais ce mécanisme est rarement utilisé pour transmettre l’information scientifique et technologique pertinente. Rappelons encore une fois la nécessité d’examiner la situation socio-économique des femmes avant de choisir le média qui semble le plus efficace.

Dans la plupart des pays à faible revenu, les renseignements diffusés par les médias ont un rayonnement et un pouvoir considérables. Les médias comprennent la radio, la télévision et les journaux. La radiodiffusion domine sur le plan de l’efficacité, car l’appareil se vend à prix abordable et le message est clair même pour les personnes analphabètes. En outre, les coûts de production et de transmission radiophoniques sont peu élevés et les émissions peuvent être captées dans les régions relativement éloignées. La radio peut aussi servir à l’éducation parascolaire, au télé-enseignement et à la transmission d’information sur les innovations techniques et sur d’autres activités reliées au développement.

À l’heure actuelle, les effets de la télévision sont quelque peu limités car le téléviseur est moins abordable que la radio, son rayonnement géographique est moins étendu et la diffusion se limite généralement aux régions urbaines. L’utilisation d’un téléviseur nécessite également l’accès à l’électricité, qui est impossible pour bien des gens. Cependant, ce média gagne du terrain et a une influence exceptionnellement puissante sur les téléspectateurs. La télévision est de plus en plus utilisée dans les pays en développement, ce qui devrait favoriser une recherche et une intervention opportunes. De leur côté, les films et les vidéos peuvent avoir une influence positive, mais ils sont utilisés moins souvent que d’autres médias. Ainsi, la vidéo permet aux femmes d’enregistrer leurs expériences positives et de faire connaître leurs préoccupations par rapport au développement. Dans certains pays en développement, le diaporama coûte moins cher et convient mieux à la situation. Comme outil d’enseignement, il engage relativement peu de frais et s’adapte facilement à diverses situations.

Pour les femmes qui savent lire et écrire, les médias les plus influents sont les documents imprimés, en particulier les rapports axés sur les questions féminines. Il existe une mine de magazines, de bulletins, de brochures et d’autres documents, dont un grand nombre sont rédigés dans la langue et selon le contexte locaux.

Certains s’inquiètent de la tendance des médias grand public et des organes de communication à dominer, stéréotyper ou présenter sous un faux jour les femmes et leurs préoccupations, voire à en faire

abstraction. Cette tendance résulte en grande partie de la nature et des caractéristiques des médias grand public et de ceux qui en assurent le contrôle, en définissent le mandat et en fixent les objectifs. Les médias écrits et électroniques grand public ont le pouvoir de modifier du jour au lendemain l’opinion des gens. Ils ont également le pouvoir de légitimer l’information à portée restreinte et insignifiante, mais aussi les nouvelles les plus dignes de mention.

Dans nombre de pays en développement, les « moyens parallèles de communication » sont ceux qui réussissent le mieux à atteindre les femmes. Ces moyens comprennent le théâtre de rue, les spectacles de marionnettes, la danse et la musique. La différence entre les deux formes de communication, médias grand public et moyens parallèles de communication, tient plutôt au traitement, au style et au contenu du message qu’à la formule utilisée.

La participation des femmes

Dans un monde où la différenciation sexuelle est définie par la culture, les femmes sont généralement tenues à l’écart de la technologie véritable ( van Zoonen, 1992 ). Autrement dit, les occupations des femmes sont habituellement définies comme des activités distinctes de la technologie. En outre, bien que les femmes participent activement au processus de développement, on fait souvent abstraction de leurs connaissances car leur rôle productif ne s’inscrit pas dans les modèles économiques établis. À l’invisibilité du savoir détenu par les femmes s’ajoute un préjugé qui les confine à un rôle d’utilisatrices, et non de productrices, de l’information. C’est pourquoi on aborde souvent le développement de la technologie sans consulter les femmes, même si elles risquent de l’utiliser ou d’en subir les répercussions. Lorsqu’on évoque le thème des femmes et du développement technologique, la formule « technologie adéquate » revient souvent. Pourtant, la technologie qui ne reconnaît pas et ne prend pas en compte les différences entre les sexes est souvent inadéquate. Qui détermine quelle technologie est « adéquate » et quels intérêts sert-elle? ( Stamp, 1989, p. 50 )

Les femmes ont besoin de renseignements sur les nouvelles technologies, mais aussi de moyens de partager l’information dont elles disposent déjà. À cette fin, il faut examiner la signification culturelle de la science et de la technologie dans une société donnée, en particulier si l’on souhaite arriver à des stratégies de changement efficaces. Les valeurs associées aux pratiques technologiques ont généralement une connotation masculine, ce qui soulève d’importantes questions. Comment la différenciation sexuelle est-elle exprimée dans la technologie? Quelles sont les répercussions de la technologie sur les relations entre les sexes? Quels sont les effets des valeurs qui sous-tendent la technologie sur la société et les relations entre les sexes?

L’une des questions actuellement à l’étude, le savoir indigène, concerne directement les connaissances détenues par les femmes. Foucault ( 1980 ) parle d’ailleurs d’une « insurrection de connaissances asservies ». Il s’agit ici du savoir historique que l’on a enfoui, déguisé, qualifié d’inadéquat ou insuffisamment développé, c’est-à-dire ces connaissances primaires et naïves, situées au bas de l’échelle hiérarchique du savoir cognitif et scientifique. Cependant, le débat actuel reconnaît la valeur du savoir que l’on a déjà qualifié de local, décousu, banal et illégitime et que l’on appelle désormais « savoir indigène ». Dans la plupart des sociétés, les femmes sont les principales détentrices de ce type de savoir.

Éducation, formation et sensibilisation

L’éducation et la place des femmes dans le domaine de l’information sont largement tributaires de l’accès à des renseignements adéquats. D’entrée de jeu, il est essentiel de sensibiliser les femmes et les hommes aux normes et aux contraintes qui empêchent actuellement les femmes d’arriver à l’égalité sociale. Tous les échelons de la société doivent élaborer des stratégies dans ce sens. En outre, l’éducation des femmes dans les secteurs de la gestion de l’information, de la technologie et de l’élaboration de politiques leur fera prendre conscience des enjeux de ces domaines et leur permettra de saisir, d’organiser et d’échanger l’information pour leurs propres fins. Il faut également encourager les femmes à étudier et à faire carrière en radiodiffusion, en télédiffusion, en journalisme, en communications et dans des domaines semblables.

Comment peut-on assurer aux femmes un rôle efficace et équitable dans le secteur de l’information et des communications? Ce sont les femmes qui doivent définir l’information dont elles ont besoin et les moyens adéquats de l’obtenir. En fait, les femmes ont besoin des mêmes ressources et du même soutien dont ont bénéficié les hommes, mais elles doivent les obtenir d’une façon qui convient à leur mode de vie. Par ailleurs, il ne suffit pas d’arriver simplement à l’égalité en matière de technologie : une fois que les femmes auront voix au chapitre, elles devront aussi se faire entendre. À cette fin, les hommes ont le devoir de reconnaître la situation des femmes et de chercher à les comprendre, d’où la nécessité d’examiner la façon dont l’information sur les femmes est transmise aux hommes. Souvent, les hommes qui jouissent d’influence et d’un pouvoir décisionnel savent très peu de choses sur les femmes que toucheront leurs politiques. Si ces dernières aspirent réellement à l’égalité dans le domaine de l’information et des communications, les renseignements diffusés sur les femmes et par les femmes doivent se rendre aux hommes également.

Technologies habilitantes

L’environnement technologique de l’information

Plusieurs recommandations formulées dans Les stratégies prospectives d’action de Nairobi pour la promotion de la femme ( ONU, 1985b ) portaient sur les technologies de l’information et des secteurs connexes. Cependant, quelque dix années plus tard, on reconnaît généralement que ce document, malgré son exhaustivité, était trop ambitieux et trop vague et, partant, inefficace. On cherche toujours des moyens innovateurs de renforcer le rôle de la femme, autant comme participante au développement que comme bénéficiaire. Les nouvelles technologies de l’information et des communications peuvent beaucoup contribuer à la réalisation de cet objectif. Il reste beaucoup de pain sur la planche même si, depuis une dizaine d’années, les femmes sont plus portées à utiliser ces technologies, qui servent de plus en plus à la communication et à l’échange de renseignements.

En général, on constate un pourcentage plutôt faible de femmes qui emploient les technologies de l’information, que ce soit au travail ou à l’école. Cette situation s’observe autant dans le Nord que dans le Sud. À l’échelle internationale, les possibilités d’emploi pour les femmes en télécommunications ou dans le domaine plus vaste des technologies de l’information sont quasi inexistantes. Qui plus est, la proportion de femmes travaillant en télécommunications a tendance à diminuer plus on monte dans la hiérarchie.

L’automatisation est particulièrement alarmante car elle accroît le chômage chez les femmes. On automatise maintenant les opérations d’assemblage à forte densité de main-d’œuvre ( traditionnellement féminine ), en particulier dans les pays à faible revenu. De plus, ce sont habituellement les hommes qui reçoivent la formation et apprennent à utiliser les nouveaux logiciels. Dans les pays nouvellement industrialisés de deuxième génération, le secteur de la programmation informatique est dominé par les hommes et les femmes y ont un accès limité.

La dévalorisation du travail de bureau est tout aussi préoccupante, car on associe au sexe masculin les compétences en informatique et en développement technologique. En général, les femmes qui travaillent sur ordinateur occupent des postes à faible rémunération ; les emplois qui exigent des compétences supérieures en informatique et en technologie sont surtout occupés par des hommes. Dans ce domaine, il semble que les hommes aient la chance de gravir les échelons, tandis que les femmes se restent au bas de l’échelle.

Dans le secteur public, la recherche sur la différenciation sexuelle et les technologies de l’information et des communications confirme que les femmes qui utilisent les ordinateurs occupent des emplois mal rémunérés et moins prestigieux et que la technologie ne s’applique pas nécessairement aux pratiques des femmes ( Frissen, 1992, p. 37–38 ).

Étant donné l’influence des technologies de l’information, l’exclusion partielle des femmes pourrait les marginaliser encore davantage. En outre, les technologies de l’information et des communications créent de nouveaux types d’emplois mal rémunérés chez les femmes ( p. ex. l’assemblage de pièces électroniques ou les services de relève téléphonique ) qui accentueront la division traditionnelle du travail selon le sexe ( Frissen, 1992 ).

Contraintes et obstacles

Partout dans le monde, on introduit actuellement des technologies micro-électroniques ou informatiques dans des milieux où l’égalité sexuelle n’est pas réalisée ni même encouragée. On considère souvent que les pratiques technologiques, y compris les nouvelles technologies de l’information, sont du ressort des hommes et on décourage donc les femmes à les utiliser ( Frissen, 1992, p. 31–32 ). Des études documentent d’ailleurs l’utilisation minime des ordinateurs par les femmes, par exemple, chez les filles qui suivent des cours de mathématiques ou de sciences ou encore dans les laboratoires d’informatique des universités ( Light, 1994, p. 1 ).

La formation en informatique met rarement l’accent sur les sujets et les approches qui touchent directement les femmes, mais l’avenir semble prometteur. En 1984, en effet, un sondage effectué le premier jour d’un cours d’introduction à l’informatique conçu pour les étudiants en administration des affaires a fait ressortir des différences marquées d’attitude entre les hommes et les femmes. Ces dernières, en effet, étaient beaucoup plus craintives que les hommes à l’idée d’apprendre l’informatique. Cependant, un sondage mené en 1993 n’a mis en lumière aucune différence statistiquement significative entre les réactions des hommes et des femmes ; en fait, les hommes commençaient à se sentir davantage appréhensifs ( Callan, 1994 ). Même si cette étude a été effectuée dans le Nord, elle remet en question certaines présomptions concernant l’attitude des femmes envers les technologies de l’information et des communications. De toute évidence, les contraintes et les obstacles ne sont pas insurmontables.

Contrôle et accessibilité des nouvelles technologies

Jusqu’à maintenant, les femmes ont contribué beaucoup moins que les hommes aux nouvelles technologies de l’information et des communications. Pourtant, on ne peut déterminer le contrôle, l’accès et les droits qu’elles ont au regard de ces nouvelles technologies en se contentant d’évaluer dans quelle mesure elles utilisent celles-ci. Il faut plutôt examiner un grand nombre de facteurs interreliés. Bon nombre des obstacles

que les femmes rencontrent découlent des attentes associées de longue date aux stéréotypes concernant les rôles les comportements sexuels.

Il semble que les femmes acquièrent progressivement un meilleur contrôle sur les récentes technologies de l’information, de même qu’un accès et des droits accrus à ces technologies. Les modes d’interaction des usagers d’une technologie peuvent modifier les rôles sexuels qui lui sont associés. Le téléphone, par exemple, fut conçu à l’origine pour le milieu des affaires, puis est devenu un moyen de communication dont se servent les femmes isolées. De la même façon, les télécommunications informatisées peuvent être remaniées à l’intention des utilisateurs et ainsi faciliter les liaisons entre les femmes ( Light, 1994, p. 4 ).

Parmi les femmes qui bénéficient de technologies remaniées en fonction des usagers, l’accessibilité et le contrôle des nouvelles technologies de l’information et des communications se buttent cependant à des facteurs concrets.

Le courrier électronique est une technologie que les femmes peuvent exploiter pour son côté pratique. C’est un média important, car

il constitue un mode de communication plus « horizontal » par rapport à d’autres voies de communication « hiérarchiques ». Pour beaucoup, il s’agit d’un excellent moyen de communication en raison de son coût relativement abordable et de sa rapidité supérieure à celle des autres modes de communication. Lorsqu’on doit transmettre une idée dans des endroits éloignés et recevoir des commentaires en respectant une échéance serrée, l’efficacité du courrier électronique prend toute sa valeur. Les communications par ordinateur ont le potentiel d’habiliter les femmes dans leurs collectivités de trois façons ( Light, 1994, p. 5-6 ) :

Selon les groupes de femmes, la formation de réseaux diminue le sentiment d’isolement et habilite les femmes d’une façon qui n’est pas contraignante. Au sein des collectivités, les réseaux permettent de faire entendre nos opinions. Malheureusement, pour certaines personnes, cette voie de communication peut mener à une « surdose » d’information. De plus, dans les pays à faible revenu, un nombre relativement faible de femmes sont en mesure de profiter de ces technologies car elles ne disposent pas toujours des ressources et de la structure nécessaires.

Cependant, au cours des cinq dernières années, l’accessibilité des nouvelles technologies de communication s’est améliorée. Quelques ONG constituées de femmes s’intègrent mieux aux réseaux, y compris dans les pays en développement. Les organismes communautaires du Sud acquièrent, par le fait même, la possibilité d’intervenir pour la première fois dans les débats nationaux et internationaux. Les réseaux informatiques peuvent donner aux femmes la chance de participer aux processus décisionnels et aux structures hiérarchiques qui les concernent. Citons, à titre d’exemple, le succès du réseau électronique des ONG ( NGONet ), formé à l’occasion de la Conférence des Nations Unies sur l’environnement et le développement tenue à Rio de Janeiro en 1992. L’Association for Progressive Communications, réseau international se consacrant aux besoins des ONG en matière d’information et de communications, a joué un rôle clé dans ce projet et a participé aux préparatifs de la Sixième conférence mondiale sur les femmes. Les groupes de femmes peuvent tirer de précieuses leçons de ces projets initiaux et ainsi profiter pleinement des avantages de la technologie des réseaux.

Éducation et formation

La sous-représentation des femmes dans le milieu de l’éducation technique constitue l’un des principaux facteurs qui les empêche de travailler en télécommunications. L’éducation dans ce domaine semble en effet

axée sur les besoins et aspirations des hommes. Même si le sexe n’est pas à proprement parler un critère d’admission, la discrimination sexuelle influe, dans une large mesure, sur la motivation de s’inscrire aux programmes techniques et d’y demeurer.

Une proportion relativement faible de femmes fait des études supérieures en informatique. De nos jours, les technologies de l’information peuvent révolutionner le monde par leurs effets stimulants sur l’économie et la production. Les femmes ont beaucoup à offrir, et c’est pourquoi nous devons approfondir les raisons pour lesquelles elles sont absentes de ce domaine.

Les occasions de formation en informatique sont moins nombreuses pour les femmes que pour les hommes. Même si leur accès aux ordinateurs et à la formation en informatique s’est considérablement accru, les femmes s’en servent plutôt pour s’adapter aux changements dans leur milieu de travail que pour répondre à leurs propres besoins.

Pour améliorer de façon constructive les compétences des femmes en informatique, il faut notamment s’éloigner de la formation traditionnelle et élaborer des programmes axés sur des questions qui touchent davantage les femmes. À l’heure actuelle, les programmes et la formation en informatique s’appliquent rarement à la situation et au travail pratique des femmes. Il faut aussi augmenter le nombre de formatrices, surtout pour les apprenantes qui s’initient aux ordinateurs.

La formation en informatique offerte aux femmes doit se faire sous trois modes : utilisation des ordinateurs, notamment dactylographie, clavier, concepts de base, systèmes d’exploitation et logiciels ; réseautage, courrier électronique et babillards électroniques ; formation assistée par ordinateur qui, grâce à un logiciel, permet à l’apprenante de suivre une leçon ou une présentation à l’écran et d’intervenir selon les instructions du logiciel. Quel que soit le mode de formation choisi, les femmes ont besoin d’une forme de soutien qui les aide à surmonter les stéréotypes négatifs associés à la technologie informatique. La formation doit donc être complète, continue et ouvertes aux préoccupations des femmes.

De manière plus générale, les programmes d’approche, les services d’aide, les menus d’aide à l’écran et les logiciels conviviaux sont essentiels à l’utilisation accrue des nouvelles technologies de l’information par les femmes. Dans les pays pauvres, par ailleurs, cette technologie peut paraître « étrangère » et peu adaptable aux besoins locaux. Pourtant, une fois que la technologie est comprise par quelques personnes et employée par un grand nombre de gens dans les pays en développement, elle devient apprivoisée, courante, non intimidante et donc facilement adaptable aux besoins particuliers ( Munasinghe, 1989 ). Il faut examiner au cas par cas les répercussions des technologies de l’information et des communications sur les femmes et sur l’égalité des sexes, en s’attardant non seulement à leur objectif général, mais aussi aux aspects pratiques : marketing et promotion, couverture médiatique, possibilités de formation, infrastructure en place et coûts.

Politiques et recommandations

Dans le secteur du développement scientifique et technologique, le débat international sur la politique en matière d’information et de différenciation sexuelle brille par son absence. Le rapport de la Commission internationale d’étude des problèmes de la communication, appelé rapport McBride ( Unesco, 1980 ), formulait une recommandation portant précisément sur l’égalité des femmes. La conclusion se lisait comme suit :

Le monde n’a pas les moyens de gaspiller la précieuse ressource que représentent les aptitudes et talents des femmes. Les décideurs en matière de communications devraient toujours garder cette considération à l’esprit. ( traduction libre )

Depuis la publication du rapport, les politiques nationales sur l’information et les technologies connexes ont progressé énormément ( UIT, 1984 ; Westely-Tanaskovic, 1985 ; Hill, 1989 ; OCDE, 1989 ; Bender et al., 1991 ), mais peu d’entre elles abordent explicitement la différenciation sexuelle. Il y a nettement place à l’action.

Voici les facteurs dont devraient tenir compte les recommandations concernant les politiques :

Nombre des recommandations suivantes peuvent être mises en œuvre à divers paliers, notamment à l’échelle des institutions locales, des gouvernements nationaux et des organismes internationaux.

Le contexte de l’information