Une representenate de Caritas Homabay montre des haricots aux résidents locaux

Mise à l’échelle de la science

Un nouveau modèle pour optimiser l’impact de la recherche et de l’innovation
23 février 2018

La mise à l’échelle de la recherche et de l’innovation en vue de créer un impact social constitue une priorité pour le CRDI et l’ensemble de la communauté du développement. Toutefois, déterminer la meilleure façon d’obtenir un impact à grande échelle est loin d’être simple.

Même si nous pouvons apprendre beaucoup de choses des modèles du secteur privé, de plus en plus populaires auprès des agences se consacrant à l’innovation et au développement, ces paradigmes sont conçus pour atteindre une croissance et maximiser les bénéfices des entreprises, au lieu d’améliorer les résultats sociaux.

Lorsque l’objectif final est d’améliorer le bien public, ces modèles, qui sont tirés de l’expansion industrielle, de la réglementation des produits pharmaceutiques et du secteur de la haute technologie, sont insuffisants pour les contextes variés et complexes dans lesquels œuvrent les organisations de développement. Nous devons nous adapter et profiter de ces modèles en nous appuyant sur l’expérience pratique en matière de conception et de mise en œuvre de solutions novatrices dans les pays du Sud.

En recherchant une approche systématique et plus nuancée, le CRDI a mené un examen de plus de 100 projets de recherche qu’il a financés. Le résultat de cet examen est une nouvelle approche visant à obtenir un impact à grande échelle que nous appelons mise à l’échelle de la science. Cette dernière met l’accent sur quatre principes servant à orienter les organismes de développement dans leur prise de décisions : la justification morale, la coordination, l’envergure optimale et l’évaluation dynamique.

Ensemble, ces principes suggèrent un concept de mise à l'échelle fondé sur l'expérience vaste et éclectique des pays du Sud. De ce point de vue, la mise à l’échelle de l’impact représente un effort coordonné pour atteindre une série d’impacts; cet effort est entrepris uniquement s’il est justifié sur le plan moral et garanti par l’évaluation dynamique des données probantes.

Justification morale

Le désir d’exercer un vaste impact social crée un parti pris en faveur du passage à grande échelle des programmes, des politiques ou des produits. Cependant, la mise à l’échelle de l’impact social n’est pas nécessairement synonyme de croissance. Dans cette perspective, certaines questions deviennent essentielles, par exemple la manière de déployer les interventions à grande échelle de façon appropriée et responsable, dans quelles circonstances il y a lieu de le faire, et surtout, s’il est justifié de le faire. Par ailleurs, la décision visant à déployer un effort de développement à grande échelle doit non seulement être fondée sur les valeurs de l’organisation qui dirige l’effort en question, mais également sur celles des personnes touchées par l’innovation. Après tout, c’est leur vie qui est touchée de manière importante par les résultats.

Afin de justifier moralement les décisions concernant la mise à l’échelle, les organisations doivent prendre en considération le risque d’incidence assumé par les personnes touchées — c’est-à-dire la probabilité des résultats positifs attendus et des résultats négatifs inattendus.

En guise d’exemple, on peut citer l’intervention menée lors de l'éclosion du virus Ebola en Afrique occidentale, qui a été l’un des projets examinés par le CRDI. Au cours de la crise, aucun vaccin entièrement testé n’était offert. Étant donné l’urgence de la situation et le risque d’incidence dramatique que couraient les personnes sur le terrain, un essai clinique standard n’était pas réaliste. On a plutôt utilisé un vaccin prometteur de concert avec une stratégie de vaccination novatrice. Cette approche était moins certaine, mais le niveau de risque était acceptable en raison des circonstances urgentes qui prévalaient et du fait que des milliers de vies étaient en danger.

Coordination

Les innovateurs doivent développer des relations avec les personnes qui rendent la mise à l’échelle possible et celles qui sont touchées par les innovations. Ce principe de coordination va de pair avec la justification morale. Même si la participation des acteurs gouvernementaux et financiers est essentielle pour les ressources qu’ils fournissent et le pouvoir qu’ils possèdent afin de surmonter les obstacles réglementaires et politiques, ce sont les personnes touchées par l’innovation qui sont les mieux placées pour déterminer si les impacts obtenus constituent une réussite. Leur participation augmente la probabilité qu’une innovation soit déployée à grande échelle avec succès et de façon adéquate.

La coordination entre ces différents intervenants peut être dirigée ou non dirigée. Dans le cas d’une coordination dirigée, les participants conviennent d’un plan d’action, et un sous-ensemble de ceux-ci supervise la mise en œuvre. Tout au long de l’effort de mise à l’échelle, les différents acteurs jouent un rôle plus ou moins important à différentes étapes du processus.

Quant à la coordination non dirigée, elle suit une méthode plus organique. Les acteurs établissent des réseaux d’interaction dont l’activité devient auto-organisée en fonction des priorités partagées, de la connaissance pratique de la situation, et des initiatives populaires. À la conférence de l’American Evaluation Association de 2016, le CRDI a organisé une rencontre de formation dédiée à la conception et à l'évaluation de la mise à l'échelle de la science.  Mallika Samaranayake, présidente de la Community of Evaluators de l’Asie du Sud, a mentionné que la mise à l’échelle ne doit pas toujours être descendante. Les personnes elles-mêmes peuvent devenir des agents du changement si elles adoptent et appuient une innovation, entraînant ainsi une diffusion et une intégration latérales. Son organisation a obtenu des résultats fructueux dans plusieurs pays, à la suite d’interactions non dirigées entre les membres des systèmes d’évaluation que la Community of Evaluators de l’Asie du Sud a aidé à établir.

Envergure optimale

« Plus c’est gros, mieux c’est » est le mantra habituel du monde des affaires dans lequel les industries tentent de réaliser des économies d’échelle pour augmenter leurs profits. Dans le contexte du développement, le terme « mieux » ne signifie pas nécessairement « plus gros ».

Le concept de l’envergure optimale offre une façon de procéder à une réflexion critique sur la façon de définir un impact à grande échelle et la manière de le mesurer. En effet, la réussite n’est pas mesurée de façon purement quantitative. Les indicateurs qualitatifs comme la durabilité, la satisfaction et la qualité de vie sont également des mesures clés. Nous devons savoir que, au fur et à mesure que les programmes sont mis à l’échelle, leur impact ne prendra pas de l’ampleur selon un lien de cause à effet. De plus, nous devons nous méfier des conséquences inattendues comme la dégradation des impacts positifs, l’amplification des impacts négatifs, ou le remplacement des solutions de rechange plus efficaces.

En Tanzanie, la carence en vitamine A constitue un important problème de santé, surtout dans les zones rurales. Les grands producteurs commerciaux vendent de l’huile de tournesol raffinée qui est enrichie de vitamine A, mais les zones rurales dépendent de l’huile de tournesol non raffinée et non enrichie qui est produite par de petites et moyennes entreprises (PME). À cet égard, un projet visant à traiter la carence en vitamine dans les populations rurales souligne l'importance d’une mise à l’échelle appropriée. La collaboration avec les PME en vue de fournir une huile de tournesol non raffinée et enrichie limite nécessairement la mise à l’échelle potentielle du projet, surtout étant donné que la plupart des producteurs existants sont trop petits pour adopter de manière rentable l’approche d’enrichissement. Parallèlement, en travaillant avec les PME, le projet appuie les entreprises locales, tout en rejoignant les personnes qui ont le plus besoin de vitamine A supplémentaire. Dans ce cas, une échelle intermédiaire ciblée est justifiée : elle répond à un besoin immédiat et correspond au contexte existant.

Évaluation dynamique

Au fur et à mesure que les interventions sont déployées à grande échelle, les impacts peuvent augmenter, diminuer ou différer sur le plan qualitatif. L’évaluation dynamique permet aux programmes de demeurer à l’affût de l’évolution des impacts en recueillant, en évaluant et en intégrant constamment des données au fur et à mesure que la mise à l’échelle, les circonstances et les résultats changent. Ainsi, les méthodes de mesure et d’analyse peuvent être adaptées au besoin tout au long du processus de mise à l’échelle.

L’initiative RAHAT, une approche axée sur les survivantes qui vise à fournir une aide sociale et juridique aux survivantes de violence sexuelle, a été mise sur pied à la suite du viol d’une fille de quatre ans à Mumbai, en Inde. Le programme efficace a depuis été mis à l’échelle horizontalement dans d’autres communautés et verticalement par les paliers institutionnels. Toutefois, puisque le succès de l'initiative RAHAT est très lié au contexte et dépend de l’expertise de l’organisme principal, ils ont utilisé une double approche prévoyant une évaluation externe ciblée et une évaluation interne continue. L’examen externe s’est penché sur les risques et les stratégies de la mise à l’échelle afin d’assurer la qualité constante de l’intervention. Quant au processus d’évaluation interne, il surveille les circonstances changeantes (juridiques, sociales, institutionnelles, etc.) qui sont liées aux mises en œuvre existantes et aux localités potentielles pour l’expansion afin que le programme puisse être adapté au besoin.

Les experts invités qui ont participé à la conférence de l’American Evaluation Association ont convenu que l’évaluation dynamique devrait être menée en privilégiant l’action et un apprentissage rapide appliqué à la pratique afin que les organisations puissent être novatrices et essayer de nouvelles choses sur le terrain. Toutefois, ils ont insisté sur le fait qu’une évaluation rigoureuse est essentielle pour aborder les questions de mise à l’échelle.

Mettre en œuvre les principes

En menant l’examen qui a mené à la mise à l’échelle de la science, le CRDI a constaté que les projets qui géraient le mieux la mise à l’échelle avaient tendance à appliquer les quatre principes du paradigme au processus. La production de trois éléments de planification peut aider à mettre en œuvre les principes : « un cheminement vers la mise à l’échelle », qui détermine les étapes qu’une innovation doit franchir lors de sa mise à l’échelle; « une réponse à la mise à l’échelle », qui indique de quelle façon les impacts devraient changer lors de ces différentes étapes; et « les partenaires de mise à l’échelle », qui identifie les acteurs concernés ainsi que leurs interactions tout au long du processus. Ensemble, ces éléments constituent une bonne base pour une théorie du changement à grande échelle.

La mise à l’échelle de la science n’est pas conçue comme un guide prescriptif pour réussir à déployer les projets à grande échelle. Elle est plutôt conçue comme une carte pour naviguer plus facilement dans les eaux tumultueuses d’une mise à l’échelle adéquate. On espère que cela entraînera également d’autres discussions et des contributions de la part des personnes participant à l’innovation et à la recherche pour le développement.

 

 

Photo : CRDI / Nichole Sobecki