Jeunes femmes indiennes regardant une vue de haut.

kNOw Fear : Rendre les espaces publics ruraux plus sécuritaires pour les femmes et les filles

La violence sexuelle envers les femmes et les filles en Inde rurale demeure un problème très ignoré, caché.  
01 mai 2018

De gros autocollants roses indiquent le chemin vers la « voiture pour femmes seulement » dans le métro de Delhi. Des décalcomanies « Ce taxi respecte les femmes » ornent les taxis dans les embouteillages monstres de la ville. Il s’agit de signes apparents de la mobilisation éloquente qui poussent les gouvernements, comme celui de Delhi, à faire en sorte que les espaces publics et les moyens de transport dans les villes indiennes soient plus sécuritaires pour les femmes et les filles.   

Dans les zones rurales, c’est tout à fait différent. Pas d’autocollants roses, pas de décalcomanies, pas de slogans. La violence sexuelle envers les femmes et les filles en Inde rurale demeure un problème très ignoré, caché.  

Quatre cent cinq millions de femmes et de filles vivent dans les communautés rurales de l’Inde. Si on ignore leurs préoccupations en matière de sécurité, « les femmes et les filles des zones rurales seront grandement laissées de côté et cela sera très dommageable pour l’économie », affirme Poonam Kathuria, directrice de la Society for Women’s Action Initiative (SWATI).

La peur de la violence sexuelle limite la mobilité et freine le développement des femmes et des filles. Pour les garder en sécurité, on les « pousse » dans la maison, explique Mme Kathuria. Par conséquent, « les filles ont un accès limité aux ressources et aux occasions, ce qui restreint davantage leur accès à l’éducation et au monde extérieur ».

Un modèle de changement rural

L’État indien du Gujarat est le lieu d’origine d’une stratégie complète visant à mobiliser les femmes et les hommes des zones rurales afin de remédier à la violence sexuelle et de promouvoir la sécurité dans leurs villages. Financée par le CRDI, cette stratégie réunit les forces uniques de trois organismes indiens : 

  • L’International Centre for Research on Women (ICRW) effectue une recherche sur les sexospécificités afin de promouvoir des politiques et des programmes fondés sur des données probantes.  
  • La Society for Women’s Action Initiative (SWATI) développe le leadership des femmes et mobilise les hommes et les garçons pour mettre fin à la violence envers les femmes, surtout dans l’État du Gujarat.   
  • SETU Abhiyan collabore avec les gouvernements locaux afin d’améliorer la transparence et la sensibilisation.  

Ensemble, ces organismes ont appelé leur projet pilote « kNOw Fear ».

Le modèle kNOw Fear est mis à l’essai dans 16 villages. Une étude de référence effectuée par l’ICRW a cerné les perceptions des femmes et des hommes en matière de sécurité. Elle a documenté la nature de la violence sexuelle et son incidence sur la vie des femmes et des filles. L’équipe « kNOw Fear » a utilisé ces connaissances pour créer des activités dans 11 villages visés par les interventions (cinq villages ne recevront aucun soutien d’intervention étant donné qu’ils agiront à titre de comparaison lorsqu’une étude effectuée après le projet pilote évaluera l’efficacité de l’intervention).  

Mettre à profit la constitution de l’Inde

Les 17 années d’expérience de Poonam Kathuria en défense des droits de la femme sont évidentes lorsqu’elle s’adresse à un centre communautaire pour femmes et filles dans le village de Sedla, dans le Gujarat. Son auditoire, vêtu de saris aux couleurs flamboyantes, est attentif et souriant. Il s’agit de l’une des 4 000 coopératives organisées par la SWATI. En collaborant avec de telles coopératives, Poonam et l’équipe kNOw Fear aident les femmes et les filles à devenir des agentes de changement dans leurs propres villages. 

Les points centraux de ce changement sont des organes élus localement, connus sous le nom de gram panchayats. La stratégie kNOw Fear tire profit des réformes constitutionnelles mises en place par le gouvernement indien en 1992, lesquelles réservent jusqu’à un tiers de tous les sièges des panchayats aux femmes. Toutefois, l’offre d’un moyen pour accéder au pouvoir politique n’a pas fait en sorte que des femmes exercent ce pouvoir. Les raisons sont nombreuses, notamment un manque de conscience de la part des femmes et des filles en ce qui a trait à leurs droits à titre de citoyennes. Même lorsque des femmes font partie des panchayat, elles sont souvent mandataires des préoccupations de leur conjoint.

L’équipe kNOw Fear renforce la capacité des coopératives de village en éduquant ses membres quant à leurs droits. Elle leur montre comment effectuer des études sur la sécurité des villages et comment utiliser des téléphones intelligents et des tablettes pour amasser des données probantes, et elle soutient les femmes et les filles dans la revendication de leurs demandes et dans le suivi des résultats. 

Munies des données probantes qu’elles amassent, les femmes expriment leurs préoccupations à des réunions publiques semestrielles appelées mahila gran sabhas. Les rassemblements sont des forums publics où les femmes peuvent tenir les membres des panchayat responsables de promouvoir leur sécurité. 

Les mêmes réformes de 1992 visant à améliorer la participation politique des femmes ont également élargi le rôle des panchayats afin d’inclure la justice sociale et le développement équitable. Jusqu’à maintenant, les panchayats ont grandement négligé ce rôle, considérant la violence sexuelle et les problèmes de sécurité comme des affaires privées et la responsabilité des femmes et de leurs familles. Lors d’ateliers et de réunions avec les panchayats, l’équipe kNOw Fear approfondit la compréhension qu’ont les membres de leur rôle quant à la résolution des préoccupations des femmes en matière de sécurité.

L’approche multipartite de changement a connu un certain succès. Dans l’un des villages du projet pilote, le manque de transport sécuritaire vers une école secondaire d’un village voisin empêchait plusieurs filles de poursuivre leur éducation au-delà du niveau primaire. Confrontées à des options limitées pour l’éducation de leurs filles, les femmes du village se sont rassemblées et ont fait pression efficacement sur leur panchayat. Un autobus du gouvernement transporte maintenant les filles à l’école le matin et les ramène à la maison en sécurité. 

L’autobus du village est un repère dans une stratégie à long terme visant à aborder les normes culturelles et sexospécifiques bien établies qui renforcent la sécurité des femmes et des filles. L’équipe kNOw Fear prépare les fondements d’un changement générationnel en collaborant avec les jeunes du village pour défier les conventions qui favorisent les garçons plutôt que les filles. On appelle ces groupes de jeunes champions les « infomédiaires ».

Mettre l’accent sur les jeunes

Pour aborder ce déséquilibre de pouvoir, l’équipe kNOw Fear a inclus de jeunes hommes, comme Anand Pandya, Rakesh Parmar et Jayesh Gavaniya, pour qu’ils fassent partie de la solution. Agissant à titre d’« infomédiaires », ils font de la sensibilisation dans leurs communautés, ils revendiquent un changement politique et ils surveillent les espaces publics à des fins de sécurité.

Pushpa Rathore sait quel changement elle aimerait voir. « Nous devons nous assurer que les femmes sont en sécurité lorsqu’elles sortent, mais elles doivent aussi être libérées de la maison. Si les mères sont prises à la maison à faire des tâches ménagères et ne peuvent pas sortir, les filles ne le pourront pas non plus », affirme-t-elle.

L’infomédiaire de 19 ans se décrit comme étant « sans crainte », n’ayant pas peur de marcher dans son village, même le soir. Elle affirme que ses parents « soutiennent son indépendance ». 

Ce n’est pas le cas pour certaines de ses amies dont la mobilité, et même l’accès aux téléphones cellulaires, est restreinte par leurs parents afin de protéger la réputation de la famille. Cette préoccupation parentale masque une croyance populaire, selon laquelle les femmes et les filles sont d’une manière ou d’une autre responsables du harcèlement et de la violence auxquels elles sont confrontées. Cela camoufle également les hommes et les garçons qui abusent de leur pouvoir et de leur place dans la société pour commettre les actes violents que les femmes et les filles subissent.

Refonte de la politique publique

Le projet pilote kNOw Fear est le premier modèle à étudier la sécurité des espaces publics dans les communautés rurales de l’Inde. Les résultats aideront à définir la portée du problème et à façonner les interventions.

Toutefois, une chose est claire : les femmes des zones rurales sont frustrées par le statu quo. C’est une frustration que Poonam Kathuria a vue se solidifier au cours des années.

« Les femmes sont maintenant rancunières quant à leur situation », affirme-t-elle. « Avant, je voyais de l’acceptation, je voyais une forme de résignation. Aujourd’hui, je vois une détermination de s’en sortir, et cela provient d’une certaine rancœur parce que les femmes sont conscientes de ce dont on les prive. »

Comme leurs consoeurs urbaines, les femmes des zones rurales trouvent leur voix et demande du changement.  

 

Photo : The White Ribbon Alliance