Monicah Njoki Njoroge, une éducatrice en garderie, enseigne à Christus Mwangi, trois ans, les mathématiques de base à Korogocho, Nairobi, Kenya.

Des services de garde abordables pourraient-ils permettre aux femmes de gagner un revenu en Afrique ?

Trouver un juste équilibre entre s’occuper des enfants et générer des revenus est un problème auquel sont confrontées les mères autour du monde
17 octobre 2017

Juliet Nyambura se souvient du jour où elle a perdu son emploi comme si c’était hier. Alors privée de son revenu, elle se rappelle qu’elle craignait le pire pour sa famille et se souvient de la honte qu’elle ressentait de ne pas pouvoir subvenir aux besoins de ses enfants.

« Lorsque votre enfant compte sur vous et que vous ne pouvez rien faire pour l’aider, c’est très difficile pour une mère », déclare la femme de 34 ans. Le revenu de son conjoint, qui travaille à temps partiel, était insuffisant pour subvenir aux besoins de la famille. « Nous n’avions pas d’argent pour acheter des médicaments. J’avais toujours peur. »

La perte de son emploi consistant à laver des vêtements dans le bidonville de Korogocho à Nairobi, la capitale du Kenya, n’avait rien à voir avec les compétences de Mme Nyambura. Le problème tenait au fait qu’après la naissance de son quatrième enfant, Joy, elle manquait de temps pour prendre soin de son bébé et maintenir le rythme au travail.

Trouver un juste équilibre entre s’occuper des enfants et générer des revenus est un problème auquel sont confrontées les mères autour du monde. Mais dans une communauté comme Korogocho, où près de 100 000 personnes vivotent dans un kilomètre carré et où s’étalent des abris de fortune en boue et en tôle à l’ombre d’un amas d’ordures fumantes, il existe peu de filets de sécurité. La perte d’un revenu peut amener facilement une famille à s’endetter et à s’enliser dans la pauvreté.

Au début, Mme Nyambura a essayé de jongler avec les deux responsabilités, se précipitant à la maison toutes les deux heures pour allaiter son bébé. Mais son employeur a fini par perdre patience. Les deux années suivantes, elle s’est retrouvée sans emploi, ne survivant que grâce à la générosité d’amis.

« Nous avions souvent faim, » a-t-elle confié. « Parfois nous allions au lit sans avoir mangé de la journée. Mais je ne voulais pas quémander de l’aide à tout le monde. Je savais qu’au bout du compte, cela ne ferait que les éloigner de moi. »

Une mère et sa fille
CRDI
 

Mais en janvier 2016, la situation de Mme Nyambura a changé radicalement. C’est à ce moment-là qu’elle a commencé à participer, avec quelque 1 200 mères de Korogocho, à un projet mené par le Centre de recherche sur la population et la santé en Afrique (CRPSA) en collaboration avec l’Université McGill de Montréal, au Canada. En distribuant aux mères des bons donnant droit à des services de garde gratuits et en investissant dans la capacité et les ressources d’un groupe de services de garde, notamment en proposant du perfectionnement professionnel aux fournisseurs de soins et en offrant un soutien matériel à ces centres, le projet visait à examiner le lien entre des services de garde abordables et de qualité et la capacité des femmes de gagner leur vie.

Le projet de Korogocho s’insère dans une initiative beaucoup plus vaste intitulée Croissance de l’économie et débouchés économiques des femmes (CEDEF), un partenariat entre le Department for International Development du Royaume-Uni, la William and Flora Hewlett Foundation, ainsi que le Centre de recherches pour le développement international (CRDI). Cette initiative vise à repérer des solutions susceptibles de mettre fin aux obstacles qui empêchent les femmes de participer pleinement à l’économie.

Martha Melesse, spécialiste de programme principale du CRDI, dresse un portrait du problème sous-jacent : « D’après les statistiques disponibles, nous savons que les femmes travaillent en moyenne plus d’heures que les hommes chaque jour. Elles consacrent en outre près de cinq heures par jour à effectuer du travail non rémunéré consistant à fournir des soins à leur famille, tandis que les hommes ne consacrent qu’une heure et demie à cette tâche. Cette situation restreint la capacité des femmes à contribuer pleinement à l’économie nationale. »

Le programme CEDEF cherche à déterminer si l’accès à des services de garde abordables et de qualité constitue l’un des chaînons manquants pour déployer le plein potentiel des femmes au travail, plus particulièrement en Afrique subsaharienne et en Asie du Sud où les femmes consacrent beaucoup de temps au soin des enfants », a-t-elle ajouté.

Basée à Nairobi, Stella Muthuri, responsable du projet de Korogocho au CRPSA, a déclaré qu’en un an, l’accès à des services de garde subventionnés avait déjà accru la participation des femmes à l’économie. Le pourcentage de mères qui travaillent est passé de 48,9 % chez celles ne disposant pas de services de garde gratuits à 57,4 % chez les mères bénéficiant de services de garde subventionnés. Avec une augmentation de 8,5 %, le niveau de participation à la population active des mères se rapproche de celui des hommes, dans un environnement où les emplois et les activités génératrices de revenus sont difficiles à trouver.

« Il n’est pas nécessaire d’investir beaucoup dans chaque mère pour obtenir des répercussions importantes sur le plan social et économique, selon Mme Muthuri. Nous avons constaté que les femmes [qui avaient reçu des bons] étaient moins coincées et plus mobiles. Elles se sentaient libérées mentalement et physiquement. Même celles qui avaient travaillé auparavant nous confiaient qu’elles se sentaient maintenant moins stressées et déchirées quant à ce qui pouvait se passer à la maison ».

Le récit de Mme Nyambura en est un bel exemple. Après l’inscription de Joy au Bestan Child Care Centre, un service de garde administré localement où l’atmosphère est amicale et l’environnement agréable, elle a pu apprendre un nouveau métier : la confection de sacs. Le recyclage de sacs de farine en sacs d’épicerie pratiques et la vente de ces sacs dans toute la capitale permettent désormais à la mère de quatre enfants de gagner suffisamment pour faire vivre sa famille et même s’offrir quelques douceurs. Lorsque les affaires sont bonnes, elle peut rapporter jusqu’à 500 shillings kenyans (environ 6,20 CAD), une somme appréciable dans un endroit comme Korogocho.

salle de classe d'une garderie
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« Mes enfants mangent tous les jours et je suis capable de payer les frais de scolarité de mes plus vieux », explique-t-elle en affichant un sourire, assise avec sa fille sur un banc de bois au centre de services de garde. « J’ai payé mon loyer et j’ai même pu acheter un téléviseur. Mes enfants sont beaucoup plus heureux maintenant. Ils sourient et rient davantage qu’avant… Même lorsqu’ils se chamaillent pour savoir qui prendra le contrôle de la télécommande », ajoute-t-elle en rigolant.

Le projet a aussi montré que l’accès aux services de garde pouvait favoriser le développement social et cognitif des enfants. Pour le pasteur Charles Mathenge, propriétaire du Bestan Child Care Centre, quand on subventionne des services de garde d’enfant, il n’y a pas de perdant. « Pendant que les enfants sont ici, les mères peuvent trouver du travail et subvenir aux besoins de leur famille. Mais c’est aussi important pour les enfants. Le quartier est dangereux. [Si les enfants ne se trouvaient pas ici] la majorité d’entre eux accompagneraient leur mère au site de la décharge, même les petits de trois ans. C’est une existence misérable. Mais ici, nous pouvons les aider à éviter de faire de mauvais choix. »

Mme Nyambura ne le sait que trop bien. « Tous les matins lorsque j’emmène Joy ici, je sais que je suis libre de travailler, et cela me rend fière. Les mots me manquent pour exprimer ce que je ressens », ajoute-t-elle.

Le projet se concentrera désormais sur la diffusion des conclusions lors d’événements communautaires et de conférences sur les politiques à Nairobi et à Montréal, ainsi que sur la présentation et le partage des constatations au cours de réunions des parties prenantes, lorsque l’occasion s’en présentera. L’objectif plus vaste du projet est de contribuer aux conversations sur les potentielles options de financement durable avec des partenaires du gouvernement et du secteur privé en vue d’élargir la portée et la qualité des services de garde d’enfant. « Nous avons constaté un intérêt marqué pour l’amélioration des services de garde d’enfant, a déclaré Caroline Kabiru, une chercheure scientifique du CRPSA, à Nairobi. Maintenant, nous voulons nous assurer de maintenir cet intérêt ».

 

Photo : CRDI / Tommy Trenchard