Shazia Bibi travaillant à sa machine à coudre

Aux confins du village

Shazia fait face à des réalités et des défis propres aux régions rurales du Pakistan.
29 août 2018

Par : Isabelle Fortin

Éloignée des grands centres urbains et des routes principales, Shazia Bibi passe la majeure partie de ses journées fil à la main et machine à coudre aux pieds. En tant que couturière du village, épouse et mère de famille, elle fait face à des réalités et des défis propres aux régions rurales du Pakistan.

Vivant à Bahawalpur dans la province du Pendjab, elle sort très peu. Si elle a besoin de matériel pour coudre, elle se doit de demander la permission, voire l’autorisation, de son mari, de son beau-père et de sa belle-mère, afin de se déplacer et de se procurer ce dont elle a besoin dans la petite ville la plus proche de son village. Ce n’est qu’une fois qu’ils acceptent que Shazia peut se déplacer accompagnée de sa belle-mère ou de son mari.

« Elle est jeune. Nous ne pouvons pas la laisser sortir seule » explique sa belle-mère dans une vidéo qui dresse un portrait de Shazia.

Même les jeunes femmes qui sortent seules doivent demander la permission à leurs ainés, poursuit la belle-mère. « Les hommes sont les chefs de la famille. Ils n’ont pas besoin d’une permission. »

Visionner le portrait de Shazia

L’histoire de Shazia illustre bien certains effets qui découlent des contraintes sociales vécues par plus d’une femme en milieu rural : des contraintes qui nuisent tant à leur niveau d’éducation qu’à leur progrès en termes d’autonomisation économique.

Encore à ce jour, la participation des femmes à la population active au Pakistan est de loin inférieure à celle des hommes (22 % contre 69 %). En fait, le Pakistan est l’un des pays ayant le plus important écart entre les sexes dans le domaine de l’éducation et de l’emploi.

C’est en vue de contrer ce problème qu’une équipe de chercheurs a appuyé le Punjab Skills Development Fund, un programme gouvernemental dont l’un des objectifs est d’offrir de la formation professionnelle aux femmes dans quatre des districts ruraux les plus pauvres du Pendjab, afin de leur donner un meilleur accès au marché de l’emploi. Les chercheurs ont offert, en mars 2012, des billets d’inscription à plus de 1 000 femmes en vue de les encourager à accéder à une formation de couture gratuite. Ces billets d’inscription ont notamment été offerts à des femmes ayant déjà souligné leur intérêt pour de telles formations. Or, seulement 35 des 1 000 ont pu compléter leur formation : nombreuses d’entre elles ont dû abandonner en raison des contraintes sociales liées à leur mobilité.

Ali Cheema, chercheur universitaire du Centre de recherche économique au Pakistan et membre de l’équipe, souligne dans une courte entrevue que « Le problème n’est pas seulement l’action ou le coût de se rendre du point A au point B. Ce n’est pas le fait d’avoir à payer le billet d’autobus qui pose problème ou l’absence d’un service d’autobus. La mobilité comporte plutôt en soi un ensemble de contraintes sociales. »

 Shazia regarde le coucher de soleil.
Adjacent Possibilities

En prenant en considération les résultats et les échecs obtenus en 2012, l’équipe de chercheurs a développé, en 2014, un projet de plus grande envergure à l’aide d’essais comparatifs. Leur étude a été financée par Croissance de l’économie et débouchés économiques des femmes (CEDEF), un programme de recherche du CRDI et de ses partenaires, la Fondation William et Flora Hewlett et le Department for International Development du Royaume-Uni.

Trois interventions visant à réduire les effets que génère la contrainte de mobilité ont été mises à l’essai :

  • Des centres de formation installés dans 108 des villages de la région.
  • Le transport de groupe fiable et sécuritaire fourni aux participantes dont le village n’avait pas de centre formation, afin de les permettre de se rendre aux cours.
  • Une somme d’argent donnée aux participantes dont le village n’avait pas de centre formation pour défrayer leurs frais de déplacement.

Il en ressort que lorsque les centres de formation étaient installés dans leur village, une moyenne de 30 à 35% des participantes ont su finir l’entièreté de leur formation, un pourcentage comparable à d’autres programmes de formation de par le monde. La recherche conclut d’ailleurs que le transport de groupe fiable et sécuritaire pour se rendre à une formation donnée à l’extérieur du village a permis à un plus petit pourcentage, de 15 à 17%, des femmes à compléter leur formation.

La recherche a permis de comprendre que « Lorsque les femmes doivent traverser la limite du village, elles sont confrontées à un coût social élevé » explique Ali Cheema. Cette réalité était connue par les chercheurs, « par contre, nous n’avons jamais eu de preuves objectives de cette affirmation » précise-t-il.

Visionner un entretien avec Ali Cheema

Les femmes pouvant se déplacer en groupe ont su franchir cette barrière parce que cette forme de transport leur permettait « d'étendre la bulle protectrice de leur village à un environnement extérieur », explique Asim Ijaz Khwaja, chercheur principal du projet et professeur de finance internationale et de développement à l'Université Harvard.

Quant à Shazia, elle s’est inscrite et rendu pendant trois jours à un centre de formation près de son village, accompagnée de son frère. Mais elle a dû abandonner le cours quand son frère ne pouvait plus marcher avec elle, sa famille ne lui autorisant toujours pas de se déplacer seule.

De grandes sommes sont investies pour offrir de meilleures occasions à des femmes comme Shazia, dit Ali Cheema « Si vous ne connaissez pas leur histoire et, en particulier, les contraintes auxquelles elles sont confrontées dans leur vie quotidienne en concevant cet investissement vous allez jeter de l’argent par la fenêtre, » affirme-t-il.

Le Punjab Skills Development Fund développe un nouveau programme de formation professionnelle axée sur les liens avec le marché qui tiendra compte des résultats de cette recherche. Le fond vise à étendre graduellement l’ampleur de ses programmes de formation visant les femmes, qui sont au nombre de 45 millions dans le Pendjab.

 Visionner une vidéo de la Harvard Kennedy School portant sur ce projet (en anglais)  

Apprenez-en davantage sur le programme Croissance de l’économie et débouchés économiques des femmes (CEDEF)

Photo : Adjacent Possibilities