Le pouvoir de l’action collective pour parvenir à l’égalité des sexes

06 février 2019
Rosy, qui provient d’une lignée de sages-femmes autochtones, est une sage-femme professionnelle qui offre ses services à la maison des femmes autochtones de San Luis Acatlán, Guerrero, au Mexique.
Kinal Antzetik Distrito Federal A.C. / Sarai Fabián
Rosy, qui provient d’une lignée de sages-femmes autochtones, est une sage-femme professionnelle qui offre ses services à la maison des femmes autochtones de San Luis Acatlán, Guerrero, au Mexique.

Cet article fait partie d’une série sur les Solutions pour l’égalité entre les sexes

Partout dans le monde, les femmes misent sur leur pouvoir collectif pour lutter contre les inégalités.

Dans quatre États du sud du Mexique, des promotrices de la santé des Autochtones et des sages‑femmes se sont unies pour accroître l’accès des femmes aux soins de santé reproductive et sexuelle et aux services juridiques en cas de violence.

En Inde, des animatrices locales travaillant pour un programme gouvernemental ont encouragé plus de 1,2 million de femmes pauvres à former des groupes communautaires afin de cerner et de traiter des problèmes tels que la pénurie d’eau et l’hygiène, l’approvisionnement alimentaire et la violence.

Les travaux de recherche appuyés par le CRDI soulignent la façon dont l’action collective peut atténuer les effets négatifs des normes sexospécifiques et patriarcales.

Inde : Un programme collectif national pour les femmes met l’accent sur le processus

Mahila Samakhya (qui se traduit par « égalité des droits des femmes »), fondé en Inde en 1989, est un programme national de renommée mondiale ayant touché 42 000 villages dans 11 États indiens. C’est grâce à l’impressionnante portée du programme que le Centre for Budget and Policy Studies (CBPS) de Bangalore a entamé une évaluation du programme sur trois ans en 2014, avec le soutien de Croissance de l’économie et débouchés économiques des femmes, une initiative financée par le CRDI, du Department for International Development du Royaume-Uni et de la Fondation William et Flora Hewlett.

Niveditha Menon est conseillère principale en recherche au CBPS. Sa connaissance du programme Mahila Samakhya a suscité un profond respect pour le programme et le processus suivi, lequel permettait aux femmes de déterminer elles-mêmes leurs problèmes les plus urgents et d’obtenir d’importants résultats.

« Je tiens à souligner que ce programme gouvernemental n’avait pas d’objectifs ni de résultats précis à atteindre », a-t-elle indiqué lors d’un débat d’experts appuyé par le CRDI en octobre 2018. « Le sens que les femmes donnaient à leur vie et à leur système de croyances était primordial pour décider de la suite. »

Niveditha Menon
Teckles Photo Inc.

Le programme du gouvernement n’avait aucun objectif à atteindre. Il n’avait aucun résultat prévu. Le sens que les femmes donnaient à leur vie et à leur système de croyances était primordial pour décider de ce qui allait se passer.

- Niveditha Menon, conseillère principale en recherche au Centre for Budget and Policy Studies.

Par ailleurs, le programme tenait compte du fait que le changement prend du temps. « Il n’y avait aucun délai à respecter. Le modèle guidant la réussite du programme Mahila Samakhya comprenait la formation d’animatrices dans le village », a-t-elle expliqué. « On les appelait soeurs ou accompagnatrices ».

Les « soeurs » persuadaient les femmes pauvres et marginalisées des villages isolés à s’asseoir en cercles pour parler de ce qui était important dans leur vie et trouver des moyens de régler les problèmes. Elles pouvaient discuter des rations alimentaires en retard, du besoin de meilleures toilettes ou d’écoles sécuritaires pour les jeunes filles. Au fil du temps, de nombreux groupes ont formé des fédérations de femmes à l’échelle régionale. Ces fédérations ont créé des institutions uniques telles que des écoles d’alphabétisation pour filles et un tribunal de femmes pour aider les femmes victimes de violence ou de vol à travailler avec l’appareil judiciaire.

Une évaluation de l’impact se transforme en campagne de plaidoyer

Le CBPS travaillait sur son évaluation de l’impact lorsque le gouvernement national récemment élu a annoncé son intention de mettre fin au programme. Le CBPS a donc pris part à une vaste campagne de plaidoyer afin d’obtenir un financement de l’État pour poursuivre le programme, en décrivant dans un exposé de politique la portée, la valeur et l’impact de l’approche Mahila Samakhya. Certains États ont finalement accepté de financer des programmes régionaux.

En se concentrant sur les travaux du programme dans les États du Bihar et de Karnataka, l’équipe du CBPS a achevé son évaluation de l’impact à la fin de 2017. Sa vidéo de 30 minutes saisit l’esprit et la force de femmes auparavant marginalisées qui font de l’action collective un nouveau mode de vie dans des villages partout en Inde.

Le CBPS a appris que le fait d’offrir aux femmes un espace et du temps pour déterminer les fins et les moyens de leur parcours d’autonomisation était essentiel à son succès et à sa durabilité. Les chercheurs ont aussi observé que les initiatives d’autonomisation des femmes devaient être ancrées et appuyées à l’échelle locale. Après s’être joint à une communauté, le programme nécessitait l’appui de certains hommes de la région et de l’administration locale, appelés panchayats et anganwadis, pour permettre la formation d’un groupe de femmes solide.

Le CBPS a également cherché à mieux comprendre l’autonomisation et son processus, en particulier son impact sur la mobilité, la prise de décisions et la participation des femmes aux activités économiques. Dans les communautés où des groupes de femmes existent depuis longtemps, les chercheurs ont observé des changements dans la dynamique des ménages. Les femmes ont acquis un pouvoir de négociation, probablement lié à leur visibilité sociale accrue et à l’acceptation communautaire. Les filles des membres de groupes jouissaient également d’une meilleure santé et d’une meilleure éducation que leurs camarades du même âge.

Mexique : Les femmes se mobilisent pour changer la politique de santé

Le taux de décès maternel élevé chez les femmes autochtones au Mexique – trois fois la moyenne nationale – et les taux élevés de violence familiale ont forcé des organismes communautaires à exploiter des Casas de la Mujer Indigena (maisons des femmes autochtones). Exécuté dans certaines des régions les plus pauvres du pays depuis 2004, le programme est reconnu à l’échelle nationale et internationale comme une stratégie réussie pour renforcer les droits des femmes autochtones.

Lina Rosa Berrio Palomo, professeure-chercheure au Centro de Investigaciones y Estudios Superiores en Antropología Social à Mexico, déclare que bon nombre des changements qui ont permis d’intégrer les droits des femmes autochtones dans la politique de santé du pays ont vu le jour dans ces groupes de village.

« Les travaux ont débuté dans de petits groupes de femmes autochtones qui discutaient d’autonomisation, de développement économique, de santé et autres sujets », a-t-elle déclaré lors du débat d’experts en octobre.

Combiner les données probantes, l’action et l’influence sur les politiques

Les casas servent de pont entre le système de santé et les femmes autochtones. Il existe maintenant 30 casas qui proposent divers services de première ligne tels que des méthodes de contraception, des renseignements sur la planification familiale, des campagnes de prévention en santé, des soins prénataux, des méthodes traditionnelles d’accouchement et des services de sage‑femme. Les actions contre la violence incluent des campagnes de sensibilisation du public, des conseils juridiques, un soutien émotionnel et de la documentation judiciaire.

Les casas ont combiné l’action avec la défense des droits pour aider les organismes qui offrent des services aux femmes autochtones à adopter une approche globale, avec un financement public pour les traductrices de langues autochtones, par exemple, et une légitimation croissante des sages-femmes autochtones.

Même si elles n’étaient au départ qu’un projet pilote, les casas ont acquis un statut de programme avec un financement fixe en 2012. « C’est important, car cela inscrit le projet dans la politique publique à l’égard des peuples autochtones », a déclaré Mme Berrio. « Comment pouvons-nous garantir la continuité de nos initiatives ? En institutionnalisant certaines d’entre elles. »

Lina Berrio Palomo
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Comment pouvons-nous garantir la continuité de nos initiatives ? En institutionnalisant certaines d’entre elles dans le cadre de la politique publique visant les personnes Autochtones.

- Lina Berrio Palomo, professeure-chercheure au Centro de Investigaciones y Estudios Superiores en Antropología Social

Mme Berrio a participé à une enquête financée par le CRDI en 2012, qui examinait comment des organisations de la société civile mexicaine, des réseaux et des groupes influençaient la politique de santé publique et amélioraient la santé des femmes autochtones. Les changements documentés et analysés dans plusieurs cas montrent qu’il est important de traiter les causes fondamentales de l’inégalité, de créer des espaces sécuritaires pour les femmes afin qu’elles exercent leurs droits et accèdent aux services, et de reconnaître les peuples autochtones comme des sources de changement et de leur propre développement.

« Rien pour nous sans nous »

Les expériences menées en Inde et au Mexique trouvent un écho dans les travaux de Women in Informal Employment: Globalizing and Organizing (WIEGO), un réseau consacré à l’autonomisation des travailleuses du secteur non structuré. Sofia Trevino, gestionnaire du soutien aux programmes pour WIEGO, qui participait aussi au débat d’experts en octobre, a déclaré que trois conditions ont guidé la théorie du changement du groupe international : la voix, la visibilité et la validité.

Dans ses travaux appuyant les organisations de travailleuses domestiques, WIEGO répond à ce que les femmes elles-mêmes proposent. « Les travailleuses disent ceci : “Rien pour nous sans nous”. Nous avons besoin de politiques inclusives », a déclaré Mme Trevino.

Sofia Trevino
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Les travailleuses elles-mêmes affirment ceci : Rien pour nous sans nous. Nous avons besoin de politiques inclusives.

- Sofia Trevino, gestionnaire du soutien aux programmes pour Women in Informal Employment: Globalizing and Organizing

Qu’il s’agisse d’un programme national pour l’équité en Inde, de l’accès des femmes autochtones à la santé au Mexique ou des travailleuses domestiques à l’échelle internationale, le désir des femmes de se faire entendre mène à un nouveau degré de visibilité.

Lina Rosa Berrio Palomo, Niveditha Menon et Sofia Trevino étaient expertes lors du cycle de conférences « Solutions pour l’égalité de genre ». Elles sont intervenues lors du débat d’experts « Mobiliser l’action collective des femmes pour susciter des changements » le 10 octobre 2018 à Ottawa, au Canada. Le cycle de conférences concerne les efforts du CRDI pour soutenir l’égalité des sexes à l’échelle mondiale, menant à Women Deliver 2019, une conférence internationale sur l’égalité des sexes qui aura lieu à Vancouver du 3 au 6 juin 2019.