La communauté des chercheurs du Myanmar contribue aux débats électoraux sur les politiques

13 octobre 2020
Un homme lit les gros titres devant un kiosque à journaux à Yangon, au Myanmar.
Claire Backhouse
Le soutien à la recherche pertinente pour l’élaboration des politiques contribue à éclairer les débats électoraux au Myanmar.

Des recherches opportunes et pertinentes peuvent aider les pays en transition vers la démocratie, en particulier en période électorale. Les débats électoraux qui s’appuient sur des recherches suscitent de la confiance vis-à-vis du processus électoral et favorisent une gouvernance efficace et participative, ainsi que l’établissement d’un consensus.

Les élections générales au Myanmar étant prévues pour le 8 novembre 2020, le soutien de l’initiative Le savoir au service de la démocratie au Myanmar (K4DM) permet aux chercheurs de contribuer aux débats politiques en fournissant des données et des preuves. Des think tanks et des chercheurs ont présenté et communiqué des résultats qui sont pertinents à l’approche des élections et par la suite, sur des questions telles que la décentralisation, les réponses face à la COVID-19, le processus de paix, la sexospécificité et les conflits, et la participation des femmes à la vie démocratique.

Faits Saillants

  • L’initiative Le savoir au service de la démocratie au Myanmar (K4DM) soutient des chercheurs qui contribuent aux débats politiques en apportant des preuves à l’approche des élections dans le pays.
  • Les recherches émergentes mettent en lumière des enjeux politiques liés à la décentralisation, à la pandémie de COVID-19, au processus de paix et à la participation des femmes à la vie politique. 

Avis partagés sur le défi de la décentralisation

La décentralisation au Myanmar, un processus entamé avec la création de 14 gouvernements infranationaux dans la Constitution de 2008, a des conséquences importantes pour la démocratie à long terme. Lors d’une présentation en ligne organisée par K4DM sur la décentralisation et les élections, les chercheurs ont discuté des répercussions de leurs conclusions sur cette question.

Des recherches menées par l’Université de Toronto, au Canada, et le Myanmar Institute for Peace and Security (MIPS) examinent certains des défis structurels et pratiques que le gouvernement central devra relever pour faire progresser la décentralisation. L’enquête sur la prestation des services publics dans les États comptant des minorités ethniques montre que l’avis du grand public sur la décentralisation est partagé. Par exemple, de nombreux répondants pensent toujours que le gouvernement central et les gouvernements des États ou des régions devraient tous deux participer à la fourniture des biens publics tels que l’éducation et la santé. Jacques Bertrand, professeur à l’Université de Toronto, et Alexandre Pelletier, boursier postdoctoral à l’Université Cornell, ont indiqué que le gouvernement central continue d’investir dans la prestation de services publics dans les États et les régions. Les chercheurs concluent qu’il n’y a pas de consensus sur la façon dont la décentralisation se concrétise et sur la façon de mettre en place un État fédéral au Myanmar.

Réponse face à la COVID-19 : un enjeu électoral

Comme dans d’autres pays du monde, la COVID-19 a transformé la politique au Myanmar et pose des défis imprévus qu’un nouveau gouvernement devra relever dès son entrée en fonction.

Kai Ostwald, professeur adjoint à l’Université de Colombie britannique, au Canada, et Tun Myint, épidémiologiste consultant en Colombie-Britannique, ont parlé de l’insuffisance et de la répartition inégale des infrastructures sanitaires du Myanmar lors d’un événement en ligne, organisé conjointement avec l’Université de Victoria, au Canada. Principalement concentrée à Yangon et à Mandalay, la capacité en soins de santé est plus faible dans les zones périphériques, en particulier celles accueillant un grand nombre de personnes déplacées au sein du Myanmar, lesquelles sont souvent concentrées dans des camps surpeuplés. Kai Ostwald participe à une initiative soutenue par K4DM qui vise à renforcer les capacités de recherche sur les politiques au Myanmar. Il a souligné que la COVID-19 constituait la première réponse politique à grande échelle du pays dans le cadre d’un modèle de gouvernance plus décentralisé et fédéral. Mis à part quelques directives générales données par l’administration centrale, ce sont les unités infranationales qui ont supervisé la politique liée à la COVID-19.

Les chercheurs ont souligné lors de la présentation que le ralentissement économique actuel est la première crise économique mondiale du Myanmar. L’isolement que connaissait le pays auparavant l’avait beaucoup protégé des chocs extérieurs. En raison des répercussions économiques dans la région, les envois de fonds vers le pays ont diminué, et les industries du tourisme et de la confection, secteurs souvent dominés par les femmes, ont souffert. Ngu Wah, conseiller politique principal du think tank soutenu par K4DM, le Centre for Economic and Social Development du Myanmar, a conclu : « Les défis sanitaires et économiques posés par la COVID-19 pèseront lourdement sur les choix des électeurs ».

Suivi du processus de paix

Le Centre for Development and Ethnic Studies (CDES), un think tank soutenu par K4DM au Myanmar, publie régulièrement des documents d’information et de suivi sur le processus de paix auquel participent le gouvernement, l’armée et les groupes armés. En juin 2020, lors d’un webinaire sur le processus de paix et les élections, Zaceu Lian, conseiller au CDES, a fait un compte-rendu d’entretiens qui laissent penser que les groupes armés ethniques et les partis politiques ethniques correspondants ont des visions différentes du processus de paix, d’idéalistes à plus pragmatiques, mais la plupart restent engagés dans ce processus. L’engagement de la part des régions ethniques à ne pas faire sécession, une force armée unique, le monopole de l’État sur le pouvoir, la réforme du secteur de la sécurité, de même que le désarmement, la démobilisation et la réintégration des combattants sont quelques-unes des questions qui figureront à l’ordre du jour des négociations de paix dans un avenir proche, a déclaré M. Lian.

Prendre en compte la sexospécificité pour comprendre les effets des conflits

La dynamique sexospécifique du conflit est souvent négligée dans les discussions du processus de paix du Myanmar et sur l’avenir du pays. Les recherches de l’Université de Toronto et du MIPS sur la décentralisation ont inclus des entretiens avec des parties prenantes locales telles que des organisations de femmes, des organisations ethniques armées, des hommes politiques et des fonctionnaires, ainsi qu’une enquête auprès de 2 747 chefs de famille dans les régions de Chin, Kachin, Karen et Magwey. Les membres de l’équipe de recherche ont fait part des conclusions qui commençaient à se dégager de leurs recherches lors de webinaires et dans des articles récents pour Tea Circle, un forum en ligne pour de nouveaux points de vue sur le Myanmar.

Jae Park, étudiant en doctorat à l’Université de Toronto, et Alexandre Pelletier constatent que les aspects sexospécifiques ne sont pas pris en compte lors de l’examen des conflits. Par exemple, les conséquences économiques, sociales et psychologiques des expériences des hommes ayant été soldats ont été négligées au Myanmar. Les normes de la masculinité peuvent empêcher les hommes de parler de leur expérience particulière des conflits, de la guerre et des traumatismes, avancent les auteurs dans leur article sur la sexospécificité et les conflits publié sur Tea Circle. Les femmes souffrent des conflits sur le plan économique et elles deviennent plus vulnérables à la violence sexuelle et sexospécifique. La prestation de services de sécurité au niveau local joue un rôle clé dans le soutien aux femmes, car la plupart des victimes de violences sexuelles demandent de l’aide aux chefs des communautés.

Des membres de l’équipe, Sakshi Shetty et Kassandra Neranjan (qui étudie le droit à l’université McGill), ont recommandé la collecte et la communication de statistiques plus désagrégées sur l’âge, le sexe, le handicap et la situation matrimoniale afin de faire progresser les recherches sur la sexospécificité pertinentes pour l’élaboration des politiques, indispensables, et d’éclairer les interventions liées aux conflits et à la paix. La pandémie de COVID-19 a rendu plus urgente la prise en compte de la sexospécificité, en utilisant cette approche multidimensionnelle, comme l’expliquent Shetty et Neranjan dans leur article sur les femmes et la pandémie publié sur Tea Circle.

Accroître la participation des femmes à la vie politique

Une équipe de recherche, dirigée par l’Enlightened Myanmar Research Foundation (EMReF), en collaboration avec l’Université McMaster, au Canada, a réalisé de vastes enquêtes nationales sur la représentation politique des femmes dans les États ethniques. En moyenne, les femmes représentaient un peu moins de 10 % des élus dans les parlements nationaux et régionaux. Un document de travail publié en avril 2020 rapporte qu’il existe des écarts importants entre les différents états ethniques et entre les partis s’agissant de la participation des femmes. Par exemple, 19 % des membres du parlement de l’État Mon sont des femmes, alors que dans les États Rakhine et Chin, le nombre de femmes est inférieur à 1 %.

Le document de travail montre également que les partis politiques du Myanmar sont largement dominés par les hommes, et que la plupart des représentantes actuelles sont issues de dynasties politiques, à l’instar de la conseillère d’État Aung San Suu Kyi. Dans la perspective des élections et à partir de ses résultats de recherche, l’EMReF a publié et diffusé une note d’orientation recensant les obstacles spécifiques à l’entrée des femmes dans les partis, tels que la sélection centralisée et hiérarchisée des candidats, de même que les risques pour la sécurité personnelle des candidats faisant campagne dans des zones touchées par des conflits.

Une politique fondée sur des données probantes pour un avenir meilleur

K4DM continue de soutenir des think tanks et des organisations afin de contribuer aux débats fondés sur des preuves. Après trois années de soutien du CRDI, des collaborations entre des universitaires du Canada et du Myanmar et le renforcement des capacités, divers partenaires et chercheurs locaux du Myanmar sont à même d’intervenir et de fournir des conseils stratégiques judicieux qui pourraient forger le futur du Myanmar et aider une nouvelle administration à Naypyidaw, la capitale du pays.