Incidences sexospécifiques de la pandémie de COVID-19 dans le secteur de l’élevage

23 novembre 2020
Photo d'une femme à Machakos, Kenya, fabriquant des masques sur une machine à coudre.
Jemimah Oduma
Un groupe de femmes de Machakos, au Kenya, a créé des possibilités de travail à temps partiel pour les femmes en fabriquant des masques et du savon afin d’aider la communauté à se conformer aux nouvelles réglementations gouvernementales liées à la COVID-19.

Alors que la pandémie de COVID-19 continue de mettre à l’épreuve les systèmes de santé mondiaux et de causer des difficultés financières, de plus en plus de preuves démontrent qu’elle accentue les disparités entre les genres dans les différentes cultures et les secteurs économiques.

Dans les pays du Sud, les mesures imposées par les gouvernements au secteur de l’élevage pour contenir la propagation de la COVID-19 ont une incidence directe sur les moyens de subsistance de nombreux éleveurs et prestataires de services. Des rapports de terrain montrent que ces effets peuvent être encore plus importants pour les femmes. Les femmes représentent près des deux tiers du milliard de petits éleveurs de bétail dans le monde, et leur rôle est essentiel à la sécurité alimentaire et à la diversité nutritionnelle dans de nombreuses communautés rurales des pays du Sud. Bien qu’il existe des différences entre les régions et les cultures, ce sont le plus souvent les femmes qui s’occupent des petits animaux comme la volaille, les chèvres et les moutons.

Les incidences socio-économiques de la COVID-19

Photo d'une femme nourrit sa couvée de poulets dans le village de Kwale au Kenya.
CRDI / Bartay
La petite agricultrice Mary Musau nourrit sa couvée de poulets indigènes mélangés et de poulets autochtones améliorés à Kwale Village, Machakos, Kenya.

Lorsque les mesures de santé publique consécutives à la pandémie ont été mises en place en Afrique et en Asie du Sud au début de 2020, le Fonds d’innovation en vaccins pour le bétail (FIVB) soutenait déjà quatre projets visant l’autonomisation des femmes dans la chaîne de valeur des vaccins pour le bétail au Ghana, au Kenya, au Népal, au Rwanda, au Sénégal et en Ouganda. Les chercheurs participant à ces projets ont pu constater l’incidence de la COVID-19 sur les éleveuses de bétail, leurs communautés rurales et les chaînes de valeur des vaccins pour le bétail dont elles dépendent.

Pendant le confinement imposé pour réduire la propagation du coronavirus, les entreprises, les marchés et les écoles ont été fermés, et les rassemblements pour les festivals et autres événements culturels ont été interdits. Ces facteurs ont concouru à faire baisser les prix du bétail, avec des répercussions importantes pour les prestataires de services d’élevage et pour les éleveuses de bétail qui comptent sur les revenus de leurs ventes pour acheter des produits de première nécessité.

Au Kenya, par exemple, la plus grande demande de volaille vient de Nairobi. En raison des restrictions liées à la COVID-19 sur les déplacements vers la ville, les femmes ont dû rester dans leurs communautés locales, où la demande et le prix de la volaille étaient plus faibles. « Lorsque vous vendiez en temps normal un poulet pour obtenir des produits ménagers comme du savon et de l’huile ou du sel, vous devez maintenant vendre deux poulets pour obtenir ces produits d’épicerie dont vous avez besoin », explique la Dre Salome Bukachi de l’Université de Nairobi, chercheuse principale d’un projet au Kenya qui met à l’essai des modèles visant à autonomiser les groupes et coopératives de femmes en renforçant leurs compétences en matière d’entrepreneuriat ainsi que de santé et de gestion du bétail, entre autres.

Des défis similaires ont été signalés dans des communautés d’Afrique de l’Est participant à un projet axé sur le renforcement de la capacité d’action des femmes dans le développement d’entreprises locales en tant que travailleuses communautaires de la santé animale. En mai, l’un des principaux chercheurs du projet, la Dre Hellen Amuguni de l’Université Tufts, a mené avec son équipe une enquête auprès des parties prenantes du projet au Rwanda, en Ouganda et au Kenya afin de mieux comprendre les répercussions de la pandémie qu’elles ont subies. Les participants comprenaient de petits exploitants agricoles hommes et femmes, ainsi que des personnes situées plus haut dans la chaîne de valeur des vaccins pour le bétail, notamment des distributeurs d’aliments pour animaux, des vétérinaires privés et publics, des fonctionnaires, ainsi que des fabricants et distributeurs de vaccins. Parmi ceux qui ont répondu à l’enquête, 70 % ont déclaré manquer de nourriture, et de nombreuses familles ont dû optimiser les aliments dont ils disposaient pour s’assurer d’avoir un repas complet chaque jour.

Pour de nombreux ménages, la pandémie a simultanément diminué les revenus et augmenté d’autres dépenses. Les fermetures d’écoles ont obligé les enfants à rester à la maison et à manquer le repas qu’ils recevaient habituellement à l’école. De même, les restrictions de voyage et les fermetures d’entreprises ont maintenu à la maison les membres du ménage qui avaient une activité professionnelle. Ces frais au sein du ménage, et l’augmentation connexe de la charge de travail, sont souvent supportés par les femmes, à qui incombent plus fréquemment la gestion du ménage et les tâches de soins. « Les femmes sont les prestataires de soins de santé du foyer, explique la Dre Amuguni. Donc, elles ont dû fournir du savon, du désinfectant et des masques, et obtenir de l’argent pour acheter ces choses. »

Effets sur la chaîne de valeur des vaccins

Groupe de discussion sur la vaccination des poulets, à Muumandu Kalama, au Kenya.
SheVax/project staff
Groupe de discussion sur la vaccination des poulets, à Muumandu Kalama, au Kenya.

Les problèmes logistiques posés par la COVID-19 ont considérablement perturbé les chaînes de valeur des vaccins et, dans certains cas, ils ont interrompu ou retardé d’importantes campagnes publiques de vaccination des animaux. Lorsque les vaccins restent disponibles, de nombreux petits exploitants confrontés à des pressions financières dues à la COVID-19 doivent trouver un compromis entre la vaccination de leurs animaux et l’achat de produits de première nécessité pour leur ménage.

Les maladies endémiques du bétail, telles que la maladie de Newcastle chez les poulets et la peste des petits ruminants (PPR) chez les chèvres et les moutons, entraînent d’énormes pertes de bétail et mettent à mal les moyens de subsistance des petits éleveurs, notamment en Afrique et en Asie. Les femmes, qui portent souvent la responsabilité première de s’occuper des animaux malades, sont fortement touchées par ces maladies animales. Bien que des vaccins existent pour prévenir la maladie de Newcastle, la PPR et d’autres maladies du bétail, ils peuvent être difficiles d’accès pour les petits exploitants.

Dans de nombreux pays, les vaccins contre certaines maladies du bétail sont payés par le gouvernement. Cette année, le confinement obligatoire lié à la COVID-19 dans de nombreux pays a empêché la réalisation de la campagne annuelle de vaccination contre la PPR. En outre, peu de pays ont désigné les services vétérinaires comme essentiels, et même dans des contextes où le personnel vétérinaire pouvait se déplacer, la crainte précoce entourant le virus et le manque de soutien l’ont empêché d’atteindre les communautés et leur bétail.

Les mesures visant à contenir la propagation de la COVID-19 ont aggravé et souligné les charges auxquelles sont confrontées les femmes dans le secteur de l’élevage en raison des inégalités sexospécifiques. En Ouganda, les omniprésents taxis-motos, connus sous le nom de boda bodas, n’avaient plus le droit de transporter des passagers. « Les femmes vétérinaires et les travailleuses de la santé animale ne pouvaient pas fournir de services parce qu’elles dépendent des boda bodas pour le transport, rapporte la Dre Amuguni. Les hommes sont mieux lotis parce qu’ils possèdent des motos, mais les femmes comptent sur d’autres personnes pour les transporter ».

Une mortalité du bétail et de la volaille plus élevée que d’habitude est déjà signalée dans les districts du nord du Ghana, où un autre projet met à l’essai et applique des approches de transformation à l’égard des sexospécificités pour améliorer les moyens de subsistance et l’égalité des genres dans les communautés d’éleveurs. Les effets des perturbations de la COVID-19 sur les femmes dont la subsistance dépend du bétail ne seront pleinement compris que sur une plus longue période, mais il est clair que plus l’accès des femmes aux services de santé animale est limité, plus les répercussions potentielles seront importantes sur la santé de leurs animaux et de leur famille.

Conclusion

Combinés aux inégalités préexistantes entre les genres, les perturbations et les revers causés par la COVID-19 risquent, à long terme, d’éroder les atouts des femmes et d’amplifier la crise.

« C’est à la femme qu’il revient de s’assurer que les enfants sont nourris, ce sont donc ses animaux d’élevage qui sont vendus en premier », déclare Agnes Loriba, de l’organisme CARE, un des meneurs du projet au Ghana. Cette perte de revenus peut avoir des effets dramatiquement négatifs mais difficiles à quantifier sur l’autonomisation des femmes, comme la perte du pouvoir de négociation au sein du ménage. Des rapports suggèrent que le pouvoir de négociation au sein des ménages change et que les incidents de violence familiale augmentent lorsque la situation des femmes sur le marché du travail se détériore en raison d’une baisse de revenus et de difficultés financières.

La COVID-19 a mis en lumière les inégalités et a bouleversé les structures et les systèmes existants. Des directives difficiles voient le jour partout dans le monde : plus vite les décideurs politiques et les entreprises agiront pour améliorer l’égalité des genres, plus les bénéfices seront importants, non seulement pour l’égalité des genres mais aussi pour la croissance économique. En ces temps de crise, les normes sociales peuvent changer très rapidement. Une enquête d’analyse sexospécifique sur les incidences de la COVID-19 en Afrique de l’Ouest, menée par l’organisme CARE, a révélé que les hommes s’occupent davantage des enfants et que les ménages prennent davantage de décisions communes qu’avant la pandémie. Cela indique un changement positif en matière d’inégalités entre les genres profondément ancrés.

Dans de nombreuses communautés où ces projets de recherche ont lieu, les femmes ont fait preuve de réactions organisées. En collaboration avec la Dre Amuguni et son équipe, un groupe de femmes au Kenya a créé des possibilités de travail à temps partiel pour les femmes, en vue de fabriquer des masques et du savon pour aider la communauté à se conformer aux nouvelles réglementations gouvernementales. Grâce à son enquête d’analyse sexospécifique, CARE a documenté des interventions similaires menées par des femmes en Afrique de l’Ouest. Les femmes qui exercent leur leadership en mobilisant leurs ressources et leur savoir-faire au profit de leurs communautés peuvent contribuer à l’autonomisation des femmes. Cela augmente la visibilité des femmes leaders et peut contribuer à modifier la façon dont elles sont perçues au sein de leurs communautés.

Pour soutenir les femmes du secteur de l’élevage dans leur reprise d’activité après la pandémie, il importe de surveiller et de suivre les incidences des mesures économiques et de santé publique sur les petits éleveurs ruraux. Il s’agit notamment de recueillir des statistiques désagrégées selon le genre et d’aborder la recherche par des croisements tenant compte du chevauchement des identités et des expériences des personnes pour comprendre les désavantages ou les privilèges auxquels elles sont confrontées. Grâce à une meilleure compréhension de ces incidences et en consignant leurs effets, la recherche peut contribuer à une meilleure planification de la crise et à réduire le plus possible la charge pesant sur les femmes et les jeunes filles, à court et à long terme.