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Échoué dans une pandémie : les expériences des migrants et des réfugiés appellent à une gouvernance collaborative

20 juin 2022

La mobilité de la plupart des personnes dans le monde a été restreinte à cause de la pandémie de COVID-19. Les confinements obligatoires, les restrictions de voyage, les fermetures de frontières et les inquiétudes concernant les nouveaux variants ont perturbé la plupart des vies, mais les effets de ces mesures ont été particulièrement difficiles pour les populations vulnérables qui ont été forcées de fuir leurs maisons et pour les migrants économiques qui sont souvent laissés en plan en temps de crise.

Dans le monde entier, les populations isolées sont passées entre les mailles des structures étatiques qui n’étaient pas assez souples afin de répondre à leurs besoins. Cependant, les leçons tirées de la pandémie peuvent améliorer les efforts de reprise inclusifs et aider à préparer des interventions en cas crises futures qui répondent aux besoins des personnes déplacées de force.

Le CRDI appuie l’initiative Réponses à la COVID-19 pour l’équité, qui vise à comprendre les répercussions de la pandémie et à élaborer des stratégies de redressement fondées sur des données probantes et sur des interventions locales et communautaires. La recherche se concentre sur les personnes déplacées de force, notamment les migrants qui ont fui les persécutions, les conflits, la violence, les violations des droits de la personne, les difficultés économiques, les changements climatiques ou les situations prolongées d’instabilité politique. Ces études documentent les obstacles supplémentaires auxquels les migrants sont confrontés en cas de crise et démontrent le rôle important que jouent les organismes locaux afin de les soutenir. Les conclusions plaident pour que les gouvernements orchestrent des interventions concertées fondées sur des modèles de gouvernance collaborative, en particulier en temps de crise.

Les populations en transit sont confrontées à des obstacles structurels

La pandémie présente encore davantage de difficultés pour les populations déplacées de force en raison des préjugés et des obstacles préexistants. Les recherches menées avant la pandémie ont permis de déterminer les barrières structurelles en matière de gouvernance qui entravent l’accès des migrants à la protection et aux prestations sociales. Ces barrières systémiques sont ancrées dans un préjugé sédentaire (lorsque la migration est abordée comme un phénomène négatif) dans les structures étatiques.

Une recherche financée par le CRDI et menée par Asuntos del Sur montre qu’au Mexique, les autorités exigent des pièces d’identité nationales avant d’accorder l’accès aux services de santé et au soutien financier. Cette pratique se fait au détriment des migrants étrangers, dont beaucoup sont originaires des pays d’Amérique centrale. Les recherches ont révélé que de nombreux foyers pour migrants au Mexique ont fermé pendant la pandémie, ce qui a eu des répercussions sur les populations en transit et les a exposées à des risques de maladie et de décès. Les abris qui sont restés ouverts étaient sous-financés et ne disposaient pas de masques et de gels antibactériens ni d’un accès suffisant à l’eau et aux installations sanitaires. D’autres obstacles comprenaient des procédures d’immigration moins efficaces, voire suspendues, qui avaient pour conséquence directe de violer le droit d’asile et la protection internationale des personnes.

Ce parti pris est également évident dans le cadre d’une recherche financée par le CRDI dans 12 villes et menée par l’organisme Femmes dans l’Emploi informe : Globalisation et Organisation (WIEGO). La recherche a révélé que 15 % des travailleurs du secteur informel vivant à Mexico recevaient des transferts en espèces, contre seulement 2 % des travailleurs migrants vivant en dehors de la ville. De même, l’organisme WIEGO a constaté que les travailleurs migrants des villes indiennes d’Ahmedabad et de Delhi ne pouvaient pas accéder à l’aide alimentaire, car leurs cartes de rationnement étaient enregistrées dans leur ville d’origine. Seuls 34 % de ces personnes ont indiqué avoir reçu des transferts en espèces, contre 43 % des travailleurs de la même ville.

Les migrants de retour dans le Triangle Nord de l’Amérique centrale (El Salvador, Guatemala et Honduras) étaient également invisibles dans les dossiers d’aide sociale du gouvernement. Le partenaire de recherche du CRDI, l’Asociación de Investigación y Estudios Sociales (ASIES) a constaté que 35 % des personnes qui ont été expulsées des États-Unis ou du Mexique ou qui sont retournées au Salvador n’avaient pas de documents d’identité. Sans papiers d’identité, ces migrants de retour n’avaient pas droit aux transferts en espèces, aux subventions et aux services médicaux ou autres. Au Guatemala, aucun des rapatriés interrogés n’a indiqué être bénéficiaire de programmes de soutien du gouvernement. En plus des graves difficultés économiques, les rapatriés ont fait état du rejet de la communauté à leur égard et à l’égard de leurs familles.

Le genre, l’ethnicité et le lieu d’origine intensifient les vulnérabilités

Les migrants sont souvent confrontés à l’exclusion sociale, une vulnérabilité qui est intensifiée par d’autres aspects croisés de l’identité tels que le sexe, l’origine ethnique, la classe sociale et la situation géographique. L’anxiété et le manque de soutien s’intensifiant pour les migrants, ces identités intersectionnelles ont aggravé les répercussions pour beaucoup.

La recherche de l’organisme WIEGO documente le fardeau disproportionné du travail de soins que les femmes dans l’emploi informel ont entrepris, en particulier parce que les confinements obligatoires ont eu des répercussions sur le fonctionnement des écoles, des garderies et la capacité des grands-parents et des autres membres de la famille ou des voisins à donner un coup de main. L’étude menée dans 12 villes a révélé que seuls 32 % des travailleurs non migrants pouvaient accéder à ce filet de sécurité sociale informel, contre seulement un quart des travailleurs migrants. Pour les travailleuses migrantes, ce croisement de la migration, du genre et de l’emploi informel a des implications à long terme sur la pauvreté intergénérationnelle, car le travail de soins non rémunéré les obligent à travailler moins de jours et à compter sur leurs biens précédemment accumulés afin de survivre.

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Des travailleurs de santé sensibilisent des personnes à la COVID-19 dans les camps de réfugiés rohingyas au Bangladesh.
UNHCR
Des agents de santé sensibilisent au COVID-19 dans les camps de réfugiés rohingyas au Bangladesh.

Dans une recherche financée par le CRDI et menée par l’Université BRAC au Bangladesh, l’inégalité du pouvoir de décision dans les ménages est apparue comme un facteur qui entrave davantage l’accès des femmes migrantes aux vaccins, en plus du manque d’information et de la désinformation au sujet de la vaccination dans ces communautés. Tant dans la population rohingya déplacée du Myanmar que dans les communautés d’accueil de Cox’s Bazar, les femmes et les autres membres du foyer devaient obtenir la permission des hommes chefs de famille afin d’avoir accès aux vaccins.

Les ressortissants du Myanmar déplacés de force étant tributaires des rations et des fournitures de secours fournies par les organismes d’aide humanitaire, les perturbations du flux d’aide relatives à la pandémie ont constitué une difficulté considérable pour leur survie quotidienne. Les confinements obligatoires ont réduit la quantité de rations fournies et ont détérioré la sécurité alimentaire – en particulier pour les personnes âgées, les femmes sans membre masculin de la famille et les personnes en situation de handicap. 

Gouvernance collaborative et interventions locales

Si les interventions à l’échelle de l’État n’ont pas suffi à répondre aux besoins fondamentaux des migrants, la recherche financée par le CRDI au sujet de la pandémie de COVID-19 a permis de documenter des exemples d’interventions efficaces à l’échelle communautaire par des organismes locaux, y compris par les migrants eux-mêmes.

Par exemple, Asuntos del Sur a constaté que les organisations de la société civile ont comblé le vide laissé par l’État en livrant des vivres, en créant des cuisines collectives, en établissant des protocoles sanitaires et en trouvant des lieux d’hébergement pour les migrants qui transitaient par le Mexique au début de la pandémie.

Les migrants sont connus pour avoir des réseaux qui leur confèrent une certaine résilience en temps de crise. Le partenaire de recherche du CRDI, Universidad Nacional de San Martin (UNSAM), a constaté que les femmes migrantes en Argentine ont utilisé leurs connaissances et leurs compétences organisationnelles afin de combler le vide laissé par l’État. Les témoignages des membres de ces réseaux illustrent le volontariat des femmes migrantes afin de fournir une aide alimentaire au moyen de soupes populaires et un soutien à ceux qui ont souffert de la violence sexospécifique ainsi que de la violence institutionnelle relative à l’application des confinements obligatoires.

ASIES a constaté que de nombreuses organisations non gouvernementales qui s’occupent des migrants de retour ont suspendu leurs services habituels pendant la quarantaine et se sont concentrées sur la distribution d’une aide ponctuelle telle que des produits alimentaires de base, des cartes cadeaux ou des trousses de biosécurité. Certains ont également soutenu le développement de l’esprit d’entreprise dans leur circonscription ou fourni une assistance psychologique à distance.

Exploiter l’intelligence collective

Les recherches soutenues par l’initiative Réponses à la COVID-19 pour l’équité illustrent l’importance des interventions locales et la nécessité de coordonner les efforts des groupes communautaires informels, des ONG, des municipalités et des gouvernements d’État et nationaux.

ASIES et UNSAM se concentrent sur le rôle des familles et des communautés afin de répondre aux besoins des migrants étrangers et des rapatriés. L’organisme WIEGO recommande de reconnaître les organismes locaux comme une composante essentielle de l’écosystème de la protection sociale. L’Université BRAC demande que des informations précises et claires en matière de santé soient renforcées par les dirigeants locaux, les imams et les jeunes ambassadeurs afin de toucher à la fois les réfugiés rohingyas et leurs communautés d’accueil.

Pour Asuntos del Sur, ces formes de collaboration permettent aux gouvernements de puiser dans une intelligence collective afin de trouver des solutions aux défis de notre époque (comme la pandémie de COVID-19) d’une manière qui ne laisse pas derrière elle des populations déplacées de force ou des migrants contraints de rentrer chez eux.

Faits saillants

  • Les populations migrantes et en transit dans le monde sont souvent dépourvues de documents d’identité, ce qui rend difficile l’accès à la protection sociale, aux mesures de secours et aux transferts d’argent. 
  • Les femmes ont soutenu de manière disproportionnée l’augmentation des tâches de soins et ont connu des niveaux plus élevés de violence sexospécifique. 
  • Les efforts communautaires ont réussi à atteindre les plus vulnérables, là où les initiatives à l’échelle de l’État ont échoué.
  • Des modèles de gouvernance collaborative sont nécessaires afin de reconnaître le rôle joué par les organismes locaux dans le soutien aux populations vulnérables en temps de crise.

Collaborateurs : Natasha Chhabra, administratrice de programme, avec les spécialistes de programme principaux du CRDI Martha Melesse, Fernando Perini, Edgard Rodriguez, Walter Ubal et Alejandra Vargas García.