Changements climatiques, mobilité et autonomisation économique des femmes au Pakistan

14 mai 2018
 Les femmes et les enfants qui empruntent le service de bus rapide de Lahore (bus de Lahore).
Asian Development Bank

Des chercheurs ont constaté que les normes sociales et les responsabilités familiales profondément enracinées empêchent les Pakistanaises de se déplacer de manière indépendante, et les femmes sont aussi plus affectées que les hommes par la dégradation de l’environnement et les changements climatiques. Aujourd’hui, les chercheurs de LEAD Pakistan ont défini plusieurs pistes politiques pour s’attaquer aux obstacles qui empêchent les femmes d’exercer un métier rémunéré, d’aller à l’école et de rester en santé et en sécurité dans leur vie quotidienne.

Le travail de l’équipe s’inscrit dans un projet de recherche plus vaste dirigé par l’Urban Institute, qui analyse les effets positifs et négatifs de la croissance économique sur la vie des femmes au Bangladesh, au Ghana, en Inde, au Kenya, au Malawi, au Maroc, au Maroc, au Nigeria et au Pakistan. Ce projet plus vaste est l’un des 14 projets du programme Croissance de l’économie et débouchés économiques des femmes (CEDEF), une initiative financée par plusieurs bailleurs de fonds et soutenue par le Department for International Development du Royaume-Uni, la Fondation William et Flora Hewlett et le CRDI.

L’objectif du projet est d’améliorer la compréhension des facteurs qui empêchent les femmes de profiter de la croissance économique, notamment la mondialisation, les chocs climatiques (événements climatiques extrêmes comme les inondations et la canicule) et l’urbanisation.

Malgré le taux de croissance économique du Pakistan de 4,7 % au cours des trois dernières années, la Banque asiatique de développement signale que la participation des femmes au marché du travail dans ce pays n’est que de 25 %, soit le taux le plus bas de la région après l’Afghanistan. Les femmes sont confrontées à la discrimination au travail, au harcèlement sur le chemin du travail et aux normes sociales profondément enracinées qui les maintiennent au foyer. Cela reste vrai même pour les femmes les plus instruites; les universités du Pakistan comptent plus de 50 % d’inscriptions féminines.

Les effets des changements climatiques sont plus pénibles pour les femmes

Les chocs climatiques et la dégradation de l’environnement sont fréquents dans les établissements informels (aussi appelés bidonvilles), en raison de la médiocrité des infrastructures. Une étude menée par Hina Lotia (PDF en anglais, 2 702 Ko), directrice des programmes de LEAD Pakistan, a révélé que ces risques contribuent à la marginalisation des femmes.

L’étude a examiné les effets de la dégradation de l’environnement sur les femmes dans les établissements informels de Lahore et Islamabad, au Pakistan, de Dhaka, au Bangladesh, et de New Delhi, en Inde. Après des chocs comme les inondations, les femmes sont plus susceptibles de perdre leur gagne-pain parce qu’elles travaillent généralement à proximité de leur domicile, voire chez elles. En conséquence, elles passent plus de temps dans leur quartier et sont plus vulnérables aux effets de la médiocrité des infrastructures et des services d’assainissement du bidonville. Par exemple, le temps que les femmes pouvaient consacrer au travail rémunéré, à l’action politique ou aux loisirs a diminué en raison de leur propre mauvaise santé causée par leur exposition à des conditions insalubres ou du fait d’avoir à s’occuper d’enfants et d’autres membres de la famille dont la santé a été affectée.

Dans les zones à l’étude, il y a moins de toilettes publiques pour les femmes, voire pas du tout. Pour se soulager, les femmes attendent souvent la tombée de la nuit, ce qui a des conséquences sur leur santé et leur sécurité. En outre, les ménages dirigés par des femmes sont parmi les plus pauvres dans les établissements informels. Les femmes courent un plus grand risque de violence lorsqu’elles perdent leur logement ou leur revenu, et leur santé en souffre à un taux plus élevé que les hommes.

L’étude propose un certain nombre de priorités et d’actions politiques pour changer la façon dont les décisions sont prises dans les établissements informels afin d’améliorer la résilience des femmes face aux chocs climatiques et à la dégradation de l’environnement. Le manque d’hygiène et le surpeuplement sont des problèmes courants, et l’accès à des services de base comme l’eau potable et l’électricité contribuerait grandement à améliorer la condition des femmes.

L’équipe de recherche a également constaté que la conception des stratégies d’adaptation aux changements climatiques et de rétablissement est imparfaite. Étant donné que ces programmes sont considérés comme « sans distinction de sexe », ils sont souvent conçus en consultation avec les dirigeants locaux, qui sont pour la plupart des hommes. Or, il est essentiel de consulter les femmes si l’on veut répondre à leurs besoins; cela permettrait également d’accroître le dialogue au sein des communautés.

Les femmes ont besoin de moyens de transport sûrs

Les normes sociales profondément ancrées au Pakistan empêchent les femmes de sortir seules. S’exprimant lors d’une conférence à Islamabad organisée par LEAD Pakistan en février, Jamshed Kazi, la représentante d’ONU Femmes au Pakistan, a noté que, parce que de nombreuses femmes doivent négocier le droit de sortir de manière indépendante, elles signalent rarement le harcèlement par crainte de mettre en péril ce privilège. Même lorsqu’elles signalent les incidents, les femmes disent qu’elles craignent des représailles et qu’elles ne font pas confiance aux agents de l’ordre.

 Une étude menée à Lahore (PDF en anglais, 1 515 Ko) a révélé que la grande majorité des femmes interrogées ont été victimes de harcèlement sexuel au cours de leur trajet domicile-travail. Des problèmes comme le surpeuplement, le harcèlement verbal et les attouchements sont courants. Les femmes ont déclaré avoir particulièrement peur de prendre un moyen de transport après la tombée de la nuit, ce qui limite leur capacité de travailler le soir. Les incidents sont plus fréquents pendant les temps d’attente dans les gares routières ou pendant la marche depuis l’arrêt d’autobus, lorsque les femmes doivent généralement marcher seules la nuit dans des endroits non éclairés.

Les chercheurs de l’Urban Institute s’affairent à créer une application qui permettra aux femmes de signaler anonymement les incidents dans les transports, afin de souligner l’ampleur du problème et de cerner les zones à haut risque et les problèmes courants. Les chercheurs et les défenseurs des droits à la conférence d’Islamabad ont également recommandé de mettre à l’essai des solutions à court terme, comme des autobus ou des compartiments de trains réservés aux femmes, la formation des conducteurs aux questions de sexospécificité, le renforcement de la surveillance et de l’application de la loi pour encourager le signalement, un meilleur éclairage aux arrêts d’autobus, et des campagnes d’information pour sensibiliser la population aux lois et à l’impact du harcèlement.

Changer les attitudes et les comportements

Cependant, nous ne pouvons pas nous attendre à ce que des solutions à court terme aient un impact à long terme. En effet, pour obtenir un changement durable, il est essentiel de changer les attitudes et les comportements des hommes. Par exemple, les autobus réservés aux femmes peuvent s’avérer efficaces dans l’immédiat, mais le système doit s’attaquer simultanément à la raison pour laquelle la ségrégation est nécessaire dans les espaces publics.

Les femmes ont besoin de se sentir en sécurité lorsqu’elles vaquent à leurs occupations quotidiennes et utilisent les espaces publics. Il faut de nombreuses années pour changer les normes sociales, et les contraintes qui s’exercent sur la mobilité des femmes ont des conséquences immédiates sur leur capacité d’apprendre et de travailler.

L’autonomisation économique des femmes ne pourra être réalisée que lorsque celles-ci auront un statut égal dans leur communauté et dans la société. Lorsque les femmes n’ont pas la possibilité d’occuper un emploi rémunéré, elles ne peuvent pas contribuer à la croissance économique. Cette recherche aide à établir des arguments économiques clairs en faveur de l’amélioration de l’environnement dans lequel les femmes accèdent au travail, afin de les encourager à trouver des emplois rémunérés.