Pouvoir structurel, sexospécificité et changements climatiques – Partie 2 : Mme Amina Maharjan

Animatrice : Bonjour et merci d’écouter la série balado sur les changements climatiques. Il s’agit de la deuxième partie de notre discussion sur le pouvoir structurel, la sexospécificité et les changements climatiques. Dans le contexte des nombreux changements et progrès socioéconomiques et environnementaux à l’échelle de la planète, la remise en question des relations de pouvoir établies et la promotion d’approches transformationnelles favorisant une résilience socialement inclusive sont essentielles pour améliorer les moyens de subsistance dans les collectivités les plus vulnérables de l’hémisphère sud. Toutefois, la transformation des relations de pouvoir et des normes sociales afin de gérer de manière efficace l’incidence locale de ces changements n’est pas un exercice facile.

Nous sommes aujourd’hui avec Mme Amina Maharjan, spécialiste des moyens de subsistance en migration. Elle travaille pour le Centre international de mise en valeur intégrée des montagnes (ICIMOD), au Népal, et nous parlera des liens qui existent entre les migrations, les changements climatiques et les relations de pouvoir.

Je vous remercie de votre présence, Amina.

Mme Maharjan : C’est moi qui vous remercie.

Animatrice : Pendant près de sept ans, et jusqu’à récemment, l’ICIMOD a travaillé avec le Department for International Development (DFID) du Royaume-Uni ainsi qu’avec l’équipe de l’Initiative de recherche concertée sur l’adaptation en Afrique et en Asie (IRCAAA) du Centre de recherches pour le développement international (CRDI), dans la région de l’Hindu Kush-Himalaya, dans le cadre du consortium HI-AWARE (Recherche sur l’adaptation, l’eau et la résilience en Himalaya). À l’occasion de l’un de nos épisodes précédents, nous avons eu l’occasion de discuter avec M. Ken De Souza, que vous connaissez peut-être –

Mme Maharjan : En effet.

Animatrice : … qui travaille pour le DFID, nous a expliqué en quoi consiste l’IRCAAA et comment fonctionne le modèle de consortium. Pourriez-vous nous en dire un peu plus sur le consortium HI-AWARE en particulier, ainsi que sur les éventuelles nouvelles connaissances découlant de ses recherches ?

Mme Maharjan : HI-AWARE était l’un des quatre consortiums de l’IRCAAA. Il se concentrait sur les bassins hydrographiques alimentés par des glaciers et par la fonte des neiges. Notre travail portait essentiellement sur quatre bassins hydrographiques situés dans quatre pays d’Asie du Sud : le Népal, le Bangladesh, le Pakistan et l’Inde. Plus précisément, ce sont les capacités d’adaptation de ces quatre bassins hydrographiques qui étaient au coeur de nos préoccupations. Voilà en quoi consistait le travail de HI-AWARE. En ce qui me concerne, je n’ai pas fait partie de l’équipe de HI-AWARE dès le début du projet, je l’ai intégrée en cours de route, mais j’ai été ravie de prendre part aux passionnants travaux de ce consortium aux côtés de ses principaux membres – comme l’institut indien The Energy and Resources Institute, le Pakistan Agricultural Research Council et le Bangladesh Centre for Advanced Studies, pour n’en citer que quelques-uns. Le Népal y était bien sûr représenté, par l’ICIMOD. D’ailleurs, l’ICIMOD jouait un rôle de premier plan dans le cadre de certaines des activités mises en oeuvre par le consortium HI-AWARE.

Au sein du projet HI-AWARE, je travaillais surtout sur les liens entre les migrations et l’adaptation aux changements climatiques. Nous avons contribué à l’acquisition de nouvelles connaissances. Mon travail consiste essentiellement à étudier le lien entre les migrations et l’adaptation aux changements climatiques. Et c’est précisément ce que je faisais dans le cadre du projet HI-AWARE. Nous avons réalisé plusieurs études, et j’aimerais vous parler ici de l’une d’entre elles en particulier, qui reposait sur une enquête réalisée auprès de plus de 2 000 ménages vivant dans les bassins hydrographiques auxquels nous nous intéressions. Nous nous sommes intéressés à ces points névralgiques, car il s’agit de régions très fréquemment touchées par des catastrophes naturelles d’origine climatique ainsi que par les changements à évolution lente. Il faut savoir que les gens n’ont pas tous la même capacité d’adaptation à ces changements. Nous cherchions à déterminer quel rôle joue la migration dans un tel contexte. En effet, il s’agit également d’une région où le taux de migration est très élevé. Quelle incidence ce phénomène de migration a-t-il sur les habitants de ces zones névralgiques ? Voilà ce que nous cherchions à savoir.

Nous avons mené cette étude dans les quatre bassins hydrographiques concernés par le projet : le bassin du Gandaki, le bassin du Teesta, le bassin de l’Indus et le bassin supérieur du Gange. Selon nous, la constatation la plus intéressante est la suivante : lorsque l’on parle du phénomène de migration, c’est surtout sur les migrations internationales que porte le débat mondial. Pourtant, dans les régions que nous avons étudiées, c’était avant tout de migrations internes qu’il était question. Près de 80 % des migrants se déplaçaient à l’intérieur de leur pays, et les migrations internationales prenaient essentiellement la forme de migrations sud-sud, c’est-à-dire de migrations vers des pays du Golfe ou du Sud-Est asiatique. Il s’agit d’une constatation très importante. Or, je pense que nous ne nous trompons pas, car ce résultat est cohérent avec ceux obtenus dans le cadre d’autres études – notamment avec ceux du rapport Groundswell présenté récemment par la Banque mondiale, qui met en évidence le même phénomène.

En outre, dans notre région de l’Hindu Kush-Himalaya par exemple, nous venons de publier un rapport d’évaluation et il se trouve que cette évaluation a elle aussi donné des résultats similaires, démontrant l’importance des migrations internes et faisant apparaître les effets des changements climatiques. Pourtant, ces résultats ne se voient pas accorder toute l’attention qu’ils méritent. Voilà donc l’une des constatations particulièrement intéressantes que nous avons faites. La deuxième chose que nous avons constatée, c’est bien sûr le fait que la migration est un phénomène à prédominance masculine, mais tout le monde le sait.

Cependant, le rôle de la migration s’est également avéré intéressant – je dis migration, mais désormais je parlerai plutôt de niveaux de migration horizontale. Certains déplacements sont des réactions à des risques d’origine climatique : les gens doivent quitter certaines zones en raison de ces risques. C’est un phénomène différent. Ce n’est pas de cela que nous parlons, mais de migrations horizontales, dans le cadre desquelles un ménage envoie un ou deux de ses membres travailler ailleurs, mais reste lui à l’endroit où il vit. Ce qui est intéressant, c’est l’impact de ce type de migration, son incidence positive sur la capacité des ménages à s’adapter aux changements climatiques. Voilà, selon moi, les nouvelles constatations auxquelles nous sommes arrivés dans le cadre du projet HI-AWARE.

Animatrice : J’aimerais juste revenir ce que vous avez dit un peu plus tôt, au sujet du fait que 80 % des migrations sont des migrations internes. À votre avis, pourquoi ces migrations ne suscitent pas autant d’attention que les migrations internationales ?

Mme Maharjan : C’est une question intéressante.

Mme Maharjan : Honnêtement, suis-je en mesure de vous donner une réponse catégorique ? Non. C’est notamment une question de visibilité. En effet, d’une certaine manière, les migrations internes sont moins tangibles. Elles ne s’effectuent pas en avion ou en bateau, et cette invisibilité est probablement l’une des raisons pour lesquelles elles ne reçoivent pas toute l’attention qu’elles devraient. Le fait qu’elles aient lieu de manière informelle constitue une autre raison. Ce n’est pas... C’est là encore un problème de manque de tangibilité, il s’agit d’un phénomène caché en raison de son caractère informel. Mais ce que nos recherches ont montré, c’est l’importance de ces migrations internes, ne serait-ce que pour la survie, ne serait-ce que pour faire face aux changements qui s’opèrent dans la région.

Animatrice : Lorsque l’on parle de migrations et de changements climatiques, est-ce que vous... Vous avez déjà traité cette question, mais tout de même, à l’heure actuelle, la relation entre ces deux phénomènes n’est pas vraiment mise en avant dans les discussions. Elle existe, mais les gens n’en parlent pas tellement. Pourriez-vous nous expliquer un peu plus précisément en quoi les migrations sont liées aux changements climatiques et à leurs effets futurs – voire parfois actuels ?

Mme Maharjan : Cela fait maintenant un certain temps que ce débat ou cette discussion au sujet des changements climatiques et des migrations a cours. Cependant, dans ce débat, la migration est généralement présentée comme une sorte de problème, de défi. Ce n’est pas complètement faux, mais cela revient à simplifier exagérément un phénomène complexe. On trouve des études démontrant que les changements climatiques n’ont aucune incidence sur les décisions de migration, mais à présent d’autres études mettent en évidence l’existence d’une telle influence – directe ou indirecte. Ce que nous avons constaté, c’est que les changements climatiques ont bel et bien une incidence directe sur les décisions de migration des ménages. Il faut savoir que la décision de migration est en soi un processus très complexe.

L’un des documents de travail du consortium HI-AWARE que nous utilisions pour produire nos rapports fonctionnait sur le principe de la déclaration volontaire, et lorsque nous demandions aux gens pourquoi ils avaient décidé d’envoyer un membre de leur famille travailler ailleurs, les facteurs économiques étaient bien évidemment la raison avancée dans le cadre du processus de déclaration volontaire. Mais nous avons tendance à oublier que quelqu’un qui dispose d’une heure pour répondre à 50, 60 ou 100 questions n’a pas le temps de nuancer ses réponses. C’est pourquoi nous en sommes maintenant au stade de l’analyse... Il s’agit d’utiliser d’autres méthodes, comme la régression, etc., pour déterminer quels sont les autres facteurs qui entrent réellement en jeu. Ce faisant, nous réalisons que, dans bon nombre de contextes, la perception de l’évolution du climat, la perte de biens ou l’expérience d’un déplacement temporaire pour cause de risques d’origine climatique influent sur la décision de migrer.

Le contexte joue également un rôle très important. En effet, dans les quatre bassins hydrographiques étudiés, nous avons obtenu quatre résultats différents. Nous nous sommes retrouvés en difficulté, à nous demander comment nous pouvions ne serait-ce qu’interpréter ces résultats. C’est alors que nous avons réalisé que, si nous replacions ces résultats dans leur contexte, les choses devenaient beaucoup plus claires. Nous avons mis en évidence deux facteurs : la vulnérabilité en est un. La vulnérabilité aux effets des changements climatiques peut amener à prendre la décision de migrer. Mais il ne faut pas non plus oublier que la plupart des migrants sont des jeunes, d’où l’importance du deuxième facteur : l’aspiration. La vulnérabilité et l’aspiration, l’aspiration des jeunes au changement, pèsent dans cette décision de migration. Je ne dirais donc pas qu’il n’y a aucun lien entre changements climatiques et migration. Il y a certainement un lien direct, mais l’importance du rôle que jouent les changements climatiques dépend du contexte.

Animatrice : Comment est-ce que la question des relations de genre et de pouvoir s’intègre à cela ?

Mme Maharjan : Vous comprenez, dans toute discussion portant sur les migrations, la migration en elle-même est un phénomène fortement sexospécifique. Ce sont principalement des hommes de certains groupes d’âge qui migrent. Cela n’a pas seulement été mis en évidence dans le cadre du projet HI-AWARE; nous sommes en train de travailler sur un document interconsortiums où il est question d’études de cas dans des régions semi-arides et des deltas, c’est-à-dire dans des zones relevant des trois autres consortiums. Nous avons constaté que, dans tous les cas étudiés, ce sont principalement des hommes de certains groupes d’âge, à savoir des hommes jeunes, qui migrent. Lorsqu’un processus aussi sexospécifique se met en place, il a forcément un impact lui aussi très sexospécifique, et pas seulement à l’échelle des ménages.

En effet, c’est là un autre aspect de la migration : une fois que quelques ménages s’engagent dans ce processus, un effet d’émulation se fait rapidement sentir et d’autres ménages suivent l’exemple des premiers. On assiste à des modifications de la composition de la population à l’échelle de la communauté. Dans certains villages, par exemple dans le bassin du Gandaki ou dans la région du Gange en Inde, il ne reste que très peu de jeunes hommes. Nous parlons donc d’un contexte caractérisé par l’absence de jeunes hommes, absence qui va avoir des répercussions considérables dans tous les secteurs de la vie privée et publique. C’est là que la sexospécificité entre en jeu, car nous parlons maintenant de femmes contraintes d’assumer de nouveaux rôles, qu’elles n’auraient pas eu à tenir si les hommes n’étaient pas absents. Des changements d’un tout nouveau type s’opèrent, et ces changements ont bien sûr un impact à la fois positif et négatif.

Animatrice : Selon vous, s’agit-il de changements transformationnels ?

Mme Maharjan : Pour le moment non, je ne les qualifierais pas comme tels. Les changements se produisent sur le terrain et amènent les femmes à s’acquitter de certaines tâches qu’elles n’avaient pas à accomplir auparavant, disons dans la sphère publique, mais les structures n’ont pas changé. Et cela vaut pour les structures formelles et informelles. La dynamique du pouvoir est la même, et la norme sociale, qui est étroitement liée aux dynamiques du pouvoir, n’a pas changé elle non plus. C’est la raison pour laquelle il est très difficile d’y voir un changement transformationnel de quelque nature que ce soit. On voit souvent des femmes se démener pour faire face à ces changements en l’absence d’un système de soutien structuré. Tant qu’une telle structure n’est pas mise en place, on ne peut pas parler de changement transformationnel – c’est ce que je constate.

Cependant, si les structures changent, que ce soit à l’échelle de la communauté, des ménages ou du pays, alors il existera effectivement une possibilité que surviennent les changements transformationnels que nous évoquons depuis longtemps dans les discussions sur les sexospécificités. Le fait que les femmes soient contraintes à assumer certains rôles représente une opportunité, pourquoi ne pas la saisir ?

Animatrice : Mais pensez-vous que, même si pour l’instant vous ne voyez pas le potentiel... ou plutôt les possibilités de transformation, le fait que les femmes soient obligées d’assumer ces rôles pourrait donner lieu à une sorte de poussée ascendante ? D’autant plus aujourd’hui, à l’heure où les effets des changements climatiques se font de plus en plus sentir, et où cette réalité devient plus concrète. Pensez-vous que cela pourrait provoquer une poussée ascendante susceptible de remettre en question des structures en place ?

Mme Maharjan : Étant d’une nature optimiste, je pense que c’est en tout cas ce qu’il faut espérer. Ce n’est pas ce qui se passe en ce moment, mais je pense que c’est la direction à suivre. Sinon, tout le monde sera perdant. C’est d’adaptation aux changements climatiques qu’il est question. Prenons l’exemple du secteur agricole. Les activités de l’ensemble de ce secteur reposent maintenant sur les épaules des femmes. Si on ne place pas ces dernières au centre des décisions concernant ce secteur, et si on ne commence pas à planifier les choses en fonction d’elles, cela ne fonctionnera pas. Si l’on veut que l’adaptation aux changements climatiques soit synonyme de changement transformationnel, il faut d’abord faire en sorte qu’un changement transformationnel s’opère au niveau des rôles sexospécifiques. C’est indispensable.

Je pense que cela doit se produire, mais, pour l’instant, ce qui me frustre c’est la tendance à maintenir le statu quo et à choisir d’ignorer tant bien que mal la situation ou la nécessité d’essayer de changer les choses. L’ensemble du discours hostile à la migration que l’on entend partout n’est pas seulement un phénomène propre aux pays du Nord : on le retrouve aussi dans les pays du Sud. Tout le monde aimerait mettre fin aux migrations, car elles entraînent toutes sortes de changements. Elles contribuent à mettre les femmes sur le devant de la scène et leur permettent de faire davantage entre leurs voix, ce qui suscite un certain sentiment d’insécurité chez les parties prenantes, à différents échelons. C’est même le cas chez les chercheurs : nous nous réjouissions tellement à l’idée de tenter d’intégrer l’égalité des sexes à nos travaux, et soudain nous réalisons que, oh, il n’est question que de femmes, de femmes et encore de femmes, et que nous devons le faire. Or, je ne pense pas que nous soyons prêts à gérer cela.

Je ne parle pas seulement du gouvernement, mais aussi de nous en tant que chercheurs ou exécutants. Nous nous démenons maintenant, soudainement, pour favoriser la participation des femmes. Certes, les femmes sont déjà nombreuses à participer, mais comment modifier réellement l’équilibre des pouvoirs entre les sexes ? Il me semble que c’est une question avec laquelle nous sommes tous aux prises. Pourtant, honnêtement, je ne vois pas d’autre solution que d’accepter la réalité du terrain et d’essayer de changer nos mentalités à l’égard des structures et des politiques.

Animatrice : Comme vous l’avez dit, il est difficile de parler de la question des relations de pouvoir et de la régler, d’autant plus qu’elle est étroitement liée aux normes sociales. Comment cela se traduit-il dans votre – je ne dirai pas dans votre travail quotidien, mais plutôt, de manière générale, dans vos recherches ? Et quelles sont les difficultés auxquelles vous avez été confrontée jusqu’à présent ?

Mme Maharjan : Permettez-moi de vous donner un exemple. J’ai commencé ma carrière en tant que spécialiste en agriculture, car j’ai fait toutes mes études dans ce domaine. Mais à présent, la question de savoir comment mettre fin au phénomène de migration revient souvent dans mes discussions avec mes collègues du secteur agricole. Pourquoi ? Parce que les migrations ont une incidence néfaste sur l’agriculture. J’essaye de faire comprendre à mes collègues que ce n’est pas le phénomène de migration qui empêche le développement d’un secteur agricole adapté aux régions montagneuses. Il faut prendre le problème par l’autre bout. Le fait que les ménages soient forcés à migrer a beaucoup à voir avec le caractère inadapté du secteur agricole. Mais il est très difficile de faire passer ce message. J’ai participé à des réunions de spécialistes dans le cadre desquelles j’avais beau expliquer cela, quelqu’un finissait toujours par résumer la situation en demandant comment mettre fin au phénomène de migration.

Il s’agit là d’une difficulté réelle et majeure à laquelle je suis quotidiennement confrontée. Je pense que la meilleure marche à suivre consiste à essayer de comprendre l’évolution des réalités sur le terrain, car ces réalités ont changé. Comment peut-on garantir la pertinence d’une approche ne tenant pas compte des réalités ? Une telle approche devient très rapidement déplacée. Voilà le plus grand défi à relever. Cependant, je pense qu’une fois que l’on reconnaît la réalité on peut faire de grands progrès. En tout cas il s’agit pour moi du principal défi à surmonter.

Pas plus tard que le mois dernier, je participais à un débat d’experts à l’occasion d’une conférence nationale sur la sexospécificité et la migration. Les gens ont commencé à évoquer le coût social des migrations, déplorant la désagrégation des cultures et des mariages, et blâmant la migration pour ces problèmes. Dans un cas comme celui-ci, j’ai envie de dire aux gens que nous devrions arrêter de parler d’autonomisation des femmes s’ils ne veulent pas de changements. Parce que, d’un côté, ils affirment que nous devons rendre les femmes autonomes, que nous devons permettre à davantage de voix de s’exprimer et, d’un autre côté, invoquant le trop grand nombre de voix et le fait que les femmes prennent des décisions en toute indépendance, ils disent que cela suffit et qu’ils ne peuvent aller plus loin. Comment ces deux positions sont-elles conciliables ? J’ai essayé de dire – j’ai dû renoncer – que nous devons soit cesser de parler d’autonomisation des femmes, soit accepter que l’autonomisation mènera au conflit, conflit devant lequel nous ne devons pas reculer. Car les questions de pouvoir et de renversement de pouvoir ont toujours mené au conflit. Ce qu’il faut faire, c’est réfléchir aux solutions susceptibles de réduire les risques de conflit.

Et je pense que c’est sur ce point que nous devons nous concentrer : comment réduire les risques de conflit ? Comment amener les gens à reconnaître la réalité ? C’est important, car tout le monde serait perdant si nous... Ceux d’entre nous qui ne reconnaissent pas cette nouvelle réalité de terrain ont perdu contact avec la réalité.

Animatrice :Donc, si je comprends bien, nous nous efforçons de renforcer l’autonomie ou de redéfinir les relations de pouvoir, mais sans changer le contexte, le contexte social de ces relations de pouvoir. Selon vous, comment pouvons-nous nous y prendre – je veux dire, pour regarder la réalité en face ? Concrètement, sur le terrain, que pouvons-nous faire d’après vous pour ébranler un peu les structures en place afin de faire réellement évoluer la relation de pouvoir ?

Mme Maharjan : C’est une question difficile.

Mme Maharjan : Il me semble que nous devons tous essayer de comprendre ces structures complexes dont nous parlons. En effet, les normes sociales et les cultures avec lesquelles nous sommes familiers sont étroitement liées à cette conception patriarcale. Or, le changement dont nous avons besoin aujourd’hui passera par une transformation de cette mentalité, de ce mode de pensée. Ce ne sera pas – et ne soyons pas... Soyons réalistes, cette bataille ne sera pas facile, et elle sera longue... Il n’y a pas de solution à court terme à ce problème. Une réflexion à long terme est nécessaire. Et selon moi c’est à cet égard que les chercheurs doivent adopter une approche plus transdisciplinaire – il ne s’agit pas seulement d’agriculture, il s’agit de résoudre tous les autres problèmes, de se pencher sur toutes les disciplines.

Il est indispensable de mener des recherches, et de mettre en place des politiques fondées sur les données probantes recueillies dans le cadre de recherches visant à déterminer comment apporter les changements structurels requis, tout en sachant que cela engendrera des conflits. Comment faire en sorte que les autres parties prenantes le comprennent et provoquent les changements nécessaires ? Il faut adopter une approche bien plus novatrice afin d’amener un vaste éventail de parties intéressées à participer à la discussion et, vraiment, c’est... quelque chose dont je suis véritablement convaincue... prendre en compte les avis et les contributions des gens dans le cadre des processus de recherche et de diffusion, en leur permettant non seulement de participer aux recherches, mais aussi d’intervenir dans les travaux de recherche.

Animatrice : Pouvez vous me dire comment vous pensez que... disons, nous au CRDI, pourrions vous aider dans votre travail – ou comment non seulement le CRDI, mais aussi d’autres organismes pourraient concrètement appuyer les efforts visant à ébranler ces structures en place et à provoquer un changement transformationnel ?

Mme Maharjan : Pour commencer, nous devons avoir une bonne discussion à ce sujet.

Mme Maharjan : En effet, comme je l’ai déjà dit, il s’agit d’un processus complexe, d’un travail de longue haleine. Et j’insiste sur le fait que les possibilités d’introduction des changements évoqués doivent faire l’objet d’un remue-méninges. Pour ce faire, il ne suffit pas de renforcer la capacité d’agir des femmes, il faut aussi transformer les structures. J’estime que c’est particulièrement important.

Animatrice : Merci. Merci pour tout ce que vous nous avez appris, nous avons pu constater à quel point le sujet vous passionne. Nous vous remercions d’être venue en parler avec nous.

Mme Maharjan : Je vous suis très reconnaissante de m’avoir donné l’occasion de m’exprimer.