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Un commerce plus inclusif permettrait-il de promouvoir l’égalité des sexes ?

20 décembre 2017

Arjan de Haan

Directeur(trice), Économies inclusives, CRDI
Banque mondiale / Graham Crouch [view:perspectives_authors_pics]

Le commerce forme une importante part des processus de développement d’un pays et représente un aspect crucial de l’intégration mondiale qui a marqué la deuxième partie du 20e siècle. Toutefois, il a également été associé à des inégalités grandissantes, notamment en matière de sexospécificité, et récemment, on lui a attribué nombre de problèmes sociaux, comme l’ont fait ressortir le Brexit et l’élection présidentielle américaine.

La croissance du commerce et de la production transfrontalière dans les chaînes de valeur mondiales au cours des dernières décennies a accentué les écarts, tant entre les pays qu’à l’échelle nationale, et a eu un effet considérable sur le bien-être des citoyens – bien que ce parallèle puisse facilement être déformé. La croissance du commerce peut accroître la production globale et permettre aux pays de profiter de leurs avantages comparatifs, mais pour assurer un commerce fructueux, les pays doivent demeurer concurrentiels et compter sur de solides institutions qui facilitent le commerce.

Les économistes optimistes espèrent qu’une plus grande concurrence peut réduire les obstacles qui se dressent devant les groupes défavorisés, notamment l’accès des femmes aux possibilités économiques. Par exemple, bien que les conditions de travail demeurent dangereuses, la croissance des exportations de textiles et de vêtements crée des possibilités pour les femmes relativement pauvres de nombreux pays.

Même si le commerce offre des avantages à certains segments de la population, il peut également en menacer d’autres par l’accentuation des inégalités entre les groupes, notamment entre les hommes et les femmes. Certaines théories économiques prévoyaient que le commerce aiderait à réduire les écarts entre les sexes, mais selon les discussions tenues au Centre de recherches pour le développement international (CRDI), rien n’indique que ce soit véritablement le cas. Un nombre croissant d’éléments probants concernant l’incidence du commerce sur les écarts entre les sexes montre que cette incidence dépend fortement du contexte (et des définitions du renforcement de l’autonomie et de l’égalité), et qu’il n’existe pas de conclusions simples.

Lors du webinaire sur le programme Croissance de l’économie et débouchés économiques des femmes (CEDEF) au CRDI qui a eu lieu plus tôt ce mois-ci, Janneke Pieters a mis en évidence la possibilité de réduire les écarts entre les sexes en se concentrant sur les industries qui emploient principalement des femmes. En Indonésie, la libéralisation du commerce a tendance à réduire ces écarts; elle a aidé à améliorer la participation des femmes au marché du travail et leurs heures de travail. Toutefois, au Brésil, la libéralisation du commerce a entraîné la diminution des taux de participation au marché du travail des hommes comme des femmes, particulièrement parmi les groupes peu spécialisés, et davantage chez les hommes que chez les femmes. Janneke Pieters et ses coauteurs soulignent le fait que les marchés sont et restent grandement séparés, même si la libéralisation en Indonésie a permis une diminution de cette séparation. Il s’agit d’un facteur déterminant de l’incidence du commerce et des politiques commerciales.

Les éléments probants présentés par Stephanie Seguino lors du séminaire sur le programme CEDEF, qui a eu lieu le 8 décembre, mettent également en lumière les liens complexes qui associent le commerce et les écarts entre les sexes, comme le démontrent les recherches sur l’Afrique qu’elle avait effectuées antérieurement avec Evelyn Wamboye. Bien que les femmes ont obtenu une partie plus importante des emplois rémunérés dans les pays à revenu intermédiaire, la portion discriminatoire de l’écart entre la rémunération des hommes et celle des femmes s’est accentuée chez les chefs de file de l’exportation comme la Chine et le Viet Nam. L’écart entre les sexes n’a pas non plus considérablement diminué dans les pays dont la croissance s’appuie sur les exportations, notamment la Corée du Sud et le Viet Nam. De plus, la tendance observée au Brésil semble commune : dans de nombreux cas, l’augmentation des taux d’emploi des femmes par rapport à ceux des hommes s’est expliquée par le déclin des taux d’emploi de ces derniers.

Bien que les femmes soient souvent les plus touchées par l’augmentation de la concurrence et les mesures de réduction des coûts, cela se produit dans un contexte où tous les travailleurs sont en proie à des difficultés considérables. Stephanie Seguino a montré, par exemple, que l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) a eu des conséquences négatives sur les travailleurs américains et mexicains en ce qui a trait à leur rémunération horaire et à leur part du revenu national. Les parts salariales chutent partout dans le monde, tant dans les pays développés que dans les pays en développement. L’auteure a conclu que ce n’est pas tant le commerce qui est à l’origine de cette dynamique, mais plutôt les façons dont fonctionnent les réseaux de production mondiaux au sein de l’économie mondiale de même que le rôle que jouent les accords d’investissement.

Quelle conclusion pouvons-nous tirer ? Les éléments probants sur le commerce et l’égalité des sexes font ressortir plusieurs priorités politiques. D’abord, il faut comprendre les liens dans leur contexte particulier et le rôle important de la recherche pour obtenir des données empiriques. Ensuite, les politiques sociales ont une fonction essentielle, notamment les mécanismes de protection sociale requis pour les fréquents rajustements du marché du travail qui suivent les économies plus ouvertes. En outre, il est important d’étudier les possibilités d’influencer les effets redistributifs du commerce, par exemple les tarifs sociaux, les normes du travail et les dispositions relatives aux sexospéficités (à l’instar de ce qui a été fait dans le programme commercial progressif du Canada). Les mesures non sexospécifiques sont tout aussi importantes, mais produisent des effets redistributifs considérables, par exemple des dispositions relatives aux investissements, les accords sur la propriété intellectuelle qui peuvent accroître le pouvoir de monopole des entreprises, ainsi que les mécanismes de résolution de conflits. Il est essentiel que ces débats aient lieu à l’échelle mondiale pour que la voix des pays et des groupes de l’hémisphère sud influence tout autant que leurs homologues du nord l’élaboration des mesures politiques; la création d’un commerce inclusif en dépend.

Arjan de Haan est chef du programme Emploi et croissance au CRDI.

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