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Les organismes subventionnaires de la recherche en santé mondiale doivent intensifier la responsabilisation en matière d’égalité des sexes

13 août 2018

Adele Heagle

Titulaire d’une bourse de recherche, CRDI

Comme l’a souligné Naila Kabeer pendant son discours sur l’autonomisation économique des femmes au CRDI en mars 2018, « les institutions véhiculent les restrictions à caractère sexospécifique ». Madame Kabeer, professeure à la London School of Economics and Political Sciences, faisait référence à la capacité fondamentale des institutions à changer les obstacles systémiques qui entravent la réalisation de l’égalité des sexes.

L’égalité des sexes, soit le cinquième objectif parmi les objectifs de développement durable (ODD) des Nations Unies, attire davantage l’attention sur les programmes, projets et activités de recherche axés sur la sexospécificité parmi bon nombre des institutions de financement à l’échelle mondiale. Les ODD servent de cibles pour le changement, mais étant donné que les institutions qui financent la recherche en santé poursuivent ces objectifs, où se situent-elles au chapitre de la responsabilisation ? La conclusion principale que je tire de ma recherche, c’est que pour être responsables, ces institutions doivent présenter et mettre en valeur publiquement leur position en matière de sexospécificité. Et elles sont trop peu nombreuses jusqu’à présent.

Sexospécificité et responsabilisation dans la recherche en santé

Dans le cadre de ma maîtrise et à titre d’étudiante au CRDI, j’ai dirigé des recherches sur la sexospécificité, la santé et la responsabilisation en 2017. Ces travaux me tiennent très à coeur, en ma qualité de chercheure en santé et de porte-parole de l’autonomisation des femmes visant à laisser une marque tant à l’échelle locale qu’à l’échelle mondiale. J’ai acquis une compréhension plus holistique des mesures prises par les institutions de financement de la recherche en santé mondiale en vue d’intégrer efficacement la sexospécificité à leurs pratiques. Je suis actuellement titulaire d’une bourse de recherche au CRDI, et je continue de réfléchir à la sexospécificité sous cet angle critique.

La sexospécificité est un facteur déterminant pour la santé. En d’autres termes, les expériences de femmes, d’hommes et de personnes de diverses identités de genre dans différents contextes influencent fondamentalement – et déterminent souvent – la santé et le bien-être. La littérature didactique met en évidence la façon dont l’attention portée à la sexospécificité dans des programmes de santé peut permettre une amélioration de la santé.

Pourtant, on ne peut parvenir à l’égalité des sexes sans responsabilisation, car elles vont de pair. Si l’on fait fi de la promotion de la responsabilisation à propos des questions sexospécifiques, cela revient vraisemblablement à ignorer la sexospécificité. Ce manquement peut contribuer à l’invisibilité perpétuelle des questions sexospécifiques et à une stagnation dans ce domaine.

La responsabilisation à l’égard de la sexospécificité implique non seulement une responsabilité en matière de défense de l’enjeu dans les réseaux internes, mais également une expression publique de cette responsabilité. Cette responsabilisation publique proactive est capitale quant à la manière dont un organisme fait progresser son programme sexospécifique précis.

Évaluation des organismes subventionnaires de la recherche en santé

En 2017, j’ai réalisé une évaluation de la portée de la documentation accessible au public mise à disposition par 27 institutions de financement de la recherche en santé mondiale. J’ai évalué leurs pratiques de contrôle, leurs cadres, leurs définitions, leurs outils et leurs stratégies en ce qui concerne la sexospécificité qui sont accessibles au public en ligne. Parmi ces 27 institutions, seules sept avaient intégré la sexospécificité à leurs programmes de santé. Seules 14 d’entre elles mettaient en application la sexospécificité sous un angle de recherche. Ces chiffres donnent à réfléchir et prouvent que des améliorations s’imposent.

Malgré ces défis, divers organismes tentent de s’inspirer de la sexospécificité pour instaurer leurs mesures de responsabilisation. Le CRDI est un acteur fondamental dans la recherche pour le développement, y compris la santé mondiale. Bien qu’il ne possède pas de stratégie sexospécifique accessible au public, il s’affaire à définir une démarche sexospécifique sur les plateformes publiques. Parmi ces dernières, on compte les plateformes comme le site Web du Centre ainsi que les publications externes. Le CRDI engage et mène systématiquement des débats relatifs à la sexospécificité à l’échelle locale et mondiale, qu’il s’agisse de l’organisation de séries de conférences ou du soutien d’innovations dans la recherche féministe. Le programme Santé des mères et des enfants  se concentre sur les innovations appuyant les populations les plus marginalisées en raison de leur sexe, y compris la facilitation de réunions d’intervenants pour discuter de la sexospécificité. Ces outils encouragent des dialogues importants entre des experts chevronnés et des porte-parole publics.

Mon évaluation reflétait les conclusions du rapport Global Health 50/50, soulignant que seul un organisme de santé mondiale sur trois présente explicitement son engagement en matière d’égalité des sexes. De la même façon, le rapport prône une meilleure responsabilisation institutionnelle et exhorte les organismes à « joindre le geste à la parole » concernant leurs pratiques en matière de sexospécificité.

Défis relatifs à la responsabilisation

La responsabilisation au chapitre de l’égalité des sexes est jalonnée de défis qui lui sont propres. Mon évaluation de la portée a fait la lumière sur les risques de préjugés normatifs dans les pays en développement. On retrouve souvent une harmonisation des politiques par rapport aux objectifs de développement durable (ODD) dans les gouvernements et les institutions des pays les plus développés sur le plan économique, mais nous avons besoin de plus d’exemples d’interventions qui ont transposé des objectifs d’égalité des sexes dans des contextes précis, les adaptant aux réalités locales et impliquant des représentants de nombreuses couches de la société.

La responsabilisation proactive en tant que catalyseur de changement

L’inclusion explicite de la sexospécificité dans le financement de la recherche en santé mondiale peut être un choix, mais l’incidence de cette décision est une réalité vécue. Les institutions doivent être résolues, proactives et loquaces concernant leurs engagements face à la responsabilisation en matière d’égalité des genres. En tant que chercheure émergente, je réfléchis à l’importance de ces valeurs dans mon travail ainsi que dans celui des organismes qui me soutiennent.

L’intervention des institutions de financement face à l’engagement en matière d’égalité des sexes, tout en maintenant leur responsabilisation, présente des possibilités de changement nouvelles et attrayantes. Le changement ne s’effectue pas du jour au lendemain, et pour pleinement réaliser le cinquième objectif de développement durable, ce processus doit reposer sur des dialogues plus ouverts et un programme solide visant à amener ces conversations dans la sphère publique.

Adele Heagle est titulaire d’une bourse de recherche du CRDI pour le programme Santé des mères et des enfants et le Comité consultatif d’éthique de la recherche.

Photo: Stephan Gladieu / World Bank