Selam Asre, 28 ans, a donné naissance à une petite fille par césarienne à l'hôpital primaire de Merawi

Étudier les morts pour sauver les vivants

Il est indispensable de savoir ce qui tue les mères et les enfants en Éthiopie, afin de sauver des vies tout en veillant à ce que l’argent destiné à la santé publique soit dépensé de façon judicieuse.
19 décembre 2017

« Nous pensions tous que sa grossesse ne présentait aucun risque », déclare le mari de Yeshimbet âgée de 23 ans. « Elle allait bien. » Mais après avoir donné naissance à leur fils à la maison, Yeshimbet a été victime de saignements incontrôlables. Elle décédera le lendemain alors qu’elle était en route vers le centre médical situé à plusieurs heures de marche de chez elle.

L’histoire de Yeshimbet, racontée dans une vidéo produite par le ministère éthiopien de la Santé et le programme Evidence for Action, est hélas celle de beaucoup d’autres femmes au pays. En 2013, on a enregistré selon l’Organisation mondiale de la Santé un taux de mortalité maternelle de 420 décès maternels pour 100 000 naissances vivantes. Les taux de mortalité infantile sont également élevés, à savoir 88 décès pour 1 000 naissances, et 28% de tous les décès d’enfants se produisent avant l’âge d’un mois.

Ces chiffres sont terribles, mais sont-ils exacts ? Moins de 30% des naissances et des décès sont consignés en Éthiopie, ce qui signifie que les décès des femmes et des enfants, sans oublier ceux des hommes, ne sont pas comptabilisés, car ces personnes ne sont pas prises en charge par le système de santé qui est susceptible de leur sauver la vie.

En Éthiopie, 80% des femmes accouchent à domicile sans l’aide d’une personne qualifiée, ce qui représente un obstacle majeur au suivi de la mortalité maternelle et néonatale. Les données disponibles proviennent des établissements de santé, où seulement une infime partie des décès maternels et infantiles se produit.

« Cela veut dire que nous ne disposons d’aucune donnée fiable sur les causes des décès de ces femmes », déclare Wubegzier Mekonnen, professeur adjoint à l’école de santé publique de l’Université d’Addis-Abeba.

On sait toutefois que la majorité des décès de mères et d’enfants pourraient être évités. Mais les gouvernements et les systèmes de santé ont besoin de mieux comprendre les causes de ces décès s’ils veulent les éviter. Derrière chaque décès, il y a une histoire à raconter et des solutions concrètes à apporter pour prévenir les décès évitables à l’avenir.

Collaboration entre le Canada et l’Éthiopie

Pour pallier la faiblesse du système d’enregistrement des faits d’état civil et de l’établissement des statistiques de l’état civil de l’Éthiopie, Wubegzier Mekonnen supervise un projet visant à mettre en place un système de qualité à faible coût de collecte et de suivi de données relatives aux causes de décès. Financés par le programme Innovation pour la santé des mères et des enfants d’Afrique, ces travaux de recherche permettront à l’Éthiopie de disposer pour la toute première fois de données représentatives sur les causes de décès maternels, néonataux et infantiles.

Réalisé en collaboration avec le Centre for Global Health Research de l’Hôpital St.Michael’s et l’Université de Toronto, le projet soutient les récents efforts déployés par l’Éthiopie pour améliorer la santé des mères et des enfants et optimiser les systèmes d’enregistrement des faits d’état civil et de l’établissement des statistiques de l’état civil.

Ces travaux s’articulent autour d’un processus en deux volets. Tout d’abord, l’équipe mène une recherche systématique de toutes les sources d’information disponibles en Éthiopie, en vue de déterminer les causes de la mortalité maternelle et infantile depuis 1990. Les premiers résultats observés montrent que l’hémorragie est la cause de mortalité maternelle la plus courante, suivie par l’hypertension induite par la grossesse et la septicémie. Ces données seront compilées de manière à constituer une base de données nationale en libre accès et simple d’utilisation sur laquelle les chercheurs pourront s’appuyer pour analyser les tendances historiques et mettre en évidence les facteurs de risque et les causes de mortalité.

les autopsies verbales permettent de recueillir des données sur les causes des décès de façon rentable.
 
Les autopsies verbales permettent de recueillir des données sur les causes des décès de façon rentable. Photo: Ajay Bhaskar

En parallèle, les chercheurs développent une plateforme innovante à partir de données provenant des autopsies verbales qui rendent compte des décès déclarés dans le cadre d’entrevues avec les membres de la famille de la personne décédée. L’équipe de recherche est en train de personnaliser la plateforme électronique du Centre for Global Health Research développée par la Million Death Study en Inde pour l’Éthiopie, y compris sa traduction en amharique.

Innovations en matière de statistiques de l’état civil

Selon Prabhat Jha, épidémiologiste et directeur du Centre for Global Health Research, la mort est un événement concret, définitif et mesurable dont les familles gardent un très vif souvenir et qui peut être consigné d’une manière fiable dans les sondages réalisés auprès des ménages. Prabhat Jha a collaboré étroitement avec le registraire général en Inde pour lancer la Million Death Study.

Les données tirées des entrevues sont consignées et codifiées selon les normes internationales de codage de l’Organisation mondiale de la Santé avant d’être envoyées à une équipe de médecins pour qu’ils déterminent l’origine médicale.

Malgré le fait qu’il faille frapper à de nombreuses portes pour s’entretenir avec les familles, cette méthode est simple et relativement économique. « Nous avons conçu des outils électroniques d’enquête sur les autopsies verbales que tous les pays peuvent utiliser pour organiser et réaliser des sondages de façon simple et efficace », souligne Prabhat Jha.

Écoutez Prabhat Jha, directeur du Centre for Global Health Research affilié à l’hôpital St. Michael’s et à l’Université de Toronto, décrire les autopsies verbales réalisées dans le cadre de la Million Death Study en Inde.

 

En plus d’administrer le système en Éthiopie, le Centre for Global Health Research cherche à l’implanter dans d’autres pays d’Afrique. « Nous prévoyons que ce projet mène à des innovations majeures dans le domaine des statistiques de l’état civil », précise Wubegzier Mekonnen.

Des renseignements seront également tirés du recensement national au début de 2018. L’équipe a travaillé en étroite collaboration avec la commission de recensement de l’Éthiopie sur le questionnaire pour collecter des données sur les décès survenus au cours de l’année passée et pouvant faire l’objet d’une autopsie verbale.

Du concept à la mise en pratique à l’échelle nationale

En fournissant des données précises sur les causes de mortalité, en formant des individus capables de les analyser et en cernant les lacunes des interventions de santé, le projet permettra de démontrer qu’il est tout à fait faisable de recueillir des données à faible coût de haute qualité. « Notre stratégie consiste à aborder les questions liées à la recherche tout en développant des approches d’ingénierie qui facilitent le renforcement et le soutien des études. »

Les résultats permettront également de rassembler de nouvelles données fournies à l’échelle mondiale par le Centre d’excellence sur les systèmes d’enregistrement et de statistiques de l’état civil . Installé au Centre de recherches pour le développement international (CRDI), ce centre a été créé dans le cadre de la contribution du gouvernement du Canada au Mécanisme de financement mondial, une importante plateforme de financement de la Stratégie mondiale pour la santé de la femme, de l’enfant et de l’adolescent du Secrétaire général des Nations Unies.

Apprenez-en plus sur l’initiative Innovation pour la santé des mères et des enfants d’Afrique du CRDI.

Pour en savoir plus sur l’Étude communautaire sur les causes de décès, liée au programme de santé des mères et des enfants et aux statistiques de l’état civil en Éthiopie financée par le CRDI.

Photo: Mulugeta Ayene / UNICEF Ethiopia