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L'union fait la force : des universités africaines se regroupent pour avoir plus de bande passante

2 février 2011
L’accès à Internet est un impératif pour toutes les universités modernes. C’est particulièrement vrai des universités d’Afrique, qui ont besoin d’offrir constamment de l’information à jour, de se tenir au courant des occasions de collaboration avec leurs homologues du monde entier et de publier du contenu en ligne. Or, les universités africaines doivent payer beaucoup plus que les établissements comparables d’autres continents pour y avoir accès.

À LIRE ÉGALEMENT

Point de vue : la largeur de bande pourrait permettre aux universités africaines de suivre la cadence, publié dans le magazine Le CRDI Explore.

L’exode des cerveaux et le renforcement des capacités en Afrique, publié dans le magazine Le CRDI Explore.

Site Web de l’Association des universités africaines

Site Web de Connectivité Afrique

Site Web du Sommet mondial sur la société de l’information (SMSI)

Site Web de TIC-D
Les participants à la Conférence sur le réseautage dans les domaines de la recherche et de l’éducation en Afrique, qui a eu lieu en Tunisie les 14 et 15 novembre derniers, ont uni leurs efforts pour mettre au point une démarche susceptible de résoudre ce problème. Organisée par l’Association des universités africaines (AUA), la conférence a précédé de quelques jours seulement le Sommet mondial sur la société de l’information (SMSI).

« Cet événement rassemble des groupes qu’il est plutôt inhabituel de voir en un même endroit », a déclaré Akilagpa Sawyerr, secrétaire général de l’AUA. « Nous constatons la présence à cette rencontre de représentants non seulement d’universités et de centres de recherche, mais également du secteur privé, de fournisseurs de services Internet ainsi que de l’Union internationale des télécommunications, de gouvernements et de bailleurs de fonds. »

Et d’ajouter M. Sawyerr : « Ce qui nous réunit tous ici, c’est cette conviction commune que le problème a suffisamment duré et qu’il est temps d’y remédier ensemble. »

Plus de cent personnes ont ainsi pris part à cette conférence tenue sous les auspices du Centre de recherches pour le développement international (CRDI) du Canada, de Partnership for Higher Education in Africa, de l’Agence suédoise de coopération internationale au développement et de l’Institut de la Banque mondiale (WBI). Elles s’y sont surtout penchées sur les moyens d’améliorer la connectivité des universités africaines, tant au niveau des campus qu’aux niveaux national, régional et continental.

Les pionniers de la connectivité

« Dans le but de promouvoir la collaboration et l’accès à l’information, des Africains et des Africaines se sont fait les pionniers de la connectivité en Afrique en assurant la percée de l’Internet au sein de leurs universités et d’un bout à l’autre du continent », a rappelé aux participants M. Venâncio Massingue, ministre de la Science et de la Technologie du Mozambique. « Ces hommes et ces femmes ont véhiculé, les premiers, cette conviction que l’accès à Internet serait d’une incroyable utilité pour les universités et les autres établissements d’enseignement postsecondaire avides d’information. »  Ils avaient raison et, tout au long des années 1990, on a vu les campus africains se doter l’un après l’autre de connexions à Internet.

 
 
Akilagpa Sawyerr, secrétaire générale de l'Association des universités africaines (AUA)
Selon Steve Song, gestionnaire des programmes en technologies de l’information et de la communication au service du développement (TIC-D) du CRDI en Afrique, pendant la même période «on a commencé à diffuser des publications scientifiques par le truchement d’Internet et certains visionnaires ont vite compris à quel point les universités d’Afrique pourraient bénéficier de ce précieux savoir. »

Il fallait cependant surmonter un obstacle de taille pour réaliser cette vision : les coûts de connexion. Comme le souligne Bob Hawkins, spécialiste principal en éducation à l’Institut de la Banque mondiale, « pour accéder à Internet, l’université africaine moyenne débourse 50 fois ce qu’il en coûte à un établissement nord-américain pour jouir des mêmes services ». Pire encore, elle dispose d’une bande passante moindre qu’un foyer moyen d’Amérique du Nord, et ce, en dépit d’une forte demande. Par ailleurs, même au sein des différents pays d’Afrique, on constate des écarts considérables dans les frais d’accès.

La raison ?

« Les universités africaines sont des cibles de choix pour les fournisseurs de services Internet », précise M. Song.  « Traitées au même titre que des particuliers, on leur imputait des frais extrêmement élevés. » Or, ces coûts faramineux associés à la connectivité limitent l’accès à l’information, entravent le processus de recherche et réduisent les possibilités de collaboration virtuelle.

 
Steve Song, gestionnaire des programmes en technologies de l'information et de la communication au service du développement (TIC-D) du CRDI en Afrique
La solution ?


Les établissements qui se sont regroupés ont été en mesure de négocier des tarifs plus avantageux. En Équateur, par exemple, les universités ont constaté qu’en s’unissant en un consortium national, elles parvenaient à économiser plus de 70 % sur les coûts de bande passante internationale. « Les économies réalisées ont pu servir à améliorer les structures institutionnelles », a précisé M. Enrique Peláez Jarrín, directeur général du consortium Consorcio Ecuatoriano para el Desarrollo de Internet Avanzado (CEDIA).

Tirer profit des économies d’échelle

Le programme de la Conférence sur le réseautage dans les domaines de la recherche et de l’éducation en Afrique a été conçu de manière à favoriser la mise en commun des expériences et le débat sur les moyens envisagés pour améliorer la connectivité, tant au niveau des campus qu’aux niveaux national, régional et continental.

M. Sawyerr précise qu’en ce qui concerne les campus, « les préoccupations [des participants à la conférence] ont tourné particulièrement autour des questions du renforcement des capacités et des infrastructures […] ainsi, naturellement, que de celle, cruciale, de la bande passante ». Or, renforcer les capacités signifie offrir davantage de formation en TIC, favoriser l’essor de collectifs de praticiens et fidéliser le personnel en place. Les participants ont également convenu que l’infrastructure de base, les stratégies à employer en cas de pannes d’électricité et les diverses options en matière de connectivité (sans fil, par fibres optiques, etc.) s’inscrivaient toutes parmi les grandes problématiques à examiner.

« Au niveau des pays, les réseaux nationaux de recherche et d’éducation (RNRE) se sont révélés d’utiles instruments, mis à l’épreuve avec succès ailleurs dans le monde mais qui en sont toujours à leurs premiers balbutiements en Afrique où l’on n’en compte encore que huit », précise M. Sawyerr. Or, ces réseaux permettent aux universités et aux centres de recherche de mettre en commun l’information et de collaborer aux efforts de recherche.

Emmanuel Tonyé, professeur à l’Université de Yaoundé au Cameroun, explique : « Certaines universités disposent de plus de ressources que d’autres pour ce qui est des enseignants, de l’équipement, du contenu et du matériel de formation. Si nous réussissons à obtenir davantage de bande passante, nous en tirerons de nouvelles occasions de mise en commun des ressources entre les différentes universités [dans le cadre des RNRE]. Nous pourrons alors enfin contempler la perspective d’une connectivité efficace pour l’ensemble de nos établissements. »

 
Emmanuel Tonyé, professeur à l'Université de Yaoundé au Cameroun
Dans les faits, la conférence a permis d’apprendre des expériences signalées par certains réseaux de campus, comme en témoigne Godfrey Chikumbi, un étudiant qui s’intéresse à la mise en place d’un RNRE en Zambie.  « Cette conférence m’a beaucoup appris sur les défis auxquels d’autres pays font face. On s’enrichit beaucoup de leur expérience et on se rend compte, surtout, que nos propres difficultés sont loin d’être uniques. D’autres ont affronté les mêmes et nous montrent comment ils ont surmonté ces obstacles. »

L’alliance UbuntuNet : un nouveau réseau régional

Les regroupements régionaux peuvent contribuer à la réalisation d’importantes économies d’échelle en négociant les tarifs de bande passante.  Ils peuvent également assurer la représentation des universités à diverses tribunes géopolitiques. La création de l’alliance UbuntuNet, un tout nouveau réseau régional de recherche et d’éducation, a d’ailleurs été annoncée officiellement à l’occasion de la conférence. Cette alliance, qui regroupe onze universités du Kenya, du Malawi, du Rwanda, du Mozambique et de l’Afrique du Sud, a été forgée grâce au soutien du CRDI et du Royal Institute of Technology de Suède et visera tout particulièrement l’acquisition d’une participation dans le consortium East African Submarine System (EASSy).

Un autre réseau régional, appelé Bandwidth Consortium, réunit onze universités pour le compte desquelles il a récemment conclu un accord avec le fournisseur de services par satellite Intelstat.  Aux termes de cet accord, les membres du groupe pourront obtenir plus de bande passante moyennant le tiers des coûts qu’ils assument à l’heure actuelle. L’Université virtuelle africaine dirige ce consortium formé d’institutions du Ghana, du Nigeria, du Kenya, du Mozambique, de la Tanzanie et de l’Ouganda, dont la mise en place s’inscrit parmi les principaux projets de collaboration de Partnership for Higher Education in Africa.

Faisant référence à une démarche panafricaine, M. Sawyerr ajoute : « nous avons découvert qu’une abondance de nouvelle information émergeait des discussions et nous estimons important que cette information soit rassemblée et stockée dans son intégralité, de manière à pouvoir être retracée et utilisée par tous ceux et celles qui en constatent le besoin. » Dans cette optique, l’AUA agira comme dépositaire central des pratiques exemplaires et du reste de l’information pertinente.

Enfin, la conférence s’est conclue sur un accord unanime. L’AUA, important organisateur d’événements, carrefour d’information et de ressources sur le réseautage dans les domaines de la recherche et de l’éducation en Afrique et lobbyiste aux niveaux régional, continental et international, serait l’entité la mieux placée pour impulser l’action.

 
Venâncio Massingue, ministre de la Science et de la Technologie du Mozambique
Vision d’avenir

Il est urgent que les universités africaines puissent accéder à une largeur de bande décente. Privée de l’accès à une information à jour et, par conséquent, d’occasions de mise en commun du savoir, « l’élite des milieux universitaire et technologique africains cherchera des débouchés sous d’autres cieux », a prévenu le ministre Massingue du Mozambique.

« Les universités d’Afrique ont besoin d’engendrer des penseurs alertes et visionnaires qui soient à l’affût des besoins nationaux et des tendances mondiales », a-t-il précisé.

« Nous évoluons dans un monde où la croissance économique est stimulée par les idées », ajoute pour sa part M. Song. « Et nombre de ces idées sont couvées dans les universités [… ] là où se conjuguent l’énergie, l’espace et le temps nécessaires pour que naissent des idées nouvelles. Sans bande passante adéquate, ces idées n’atteindront pas la masse critique ni la portée qu’elles pourraient avoir. »

« Tous les éléments sont à présent réunis pour faire entrer l’Afrique dans l’ère de la haute vitesse et pour que ses universités réclament haut et fort leur droit à une connectivité accrue, au profit de l’innovation, de la créativité et de la promotion de la croissance socioéconomique en Afrique. »

Lisa Waldick est rédactrice à la Division des communications du CRDI.

Reconnaissance et respect de la médecine traditionnelle

1 février 2011
Nulle part ailleurs dans le monde, le sida n’a d’effets plus dévastateurs qu’en Afrique. Des dizaines de millions de personnes sur ce continent sont séropositives. Les traitements coûteux mis au point par l’industrie pharmaceutique dans le Nord sont trop dispendieux pour la majorité des Africains et ne sont, du reste, pas disponibles partout. Aussi n’est-il pas étonnant que la plupart des personnes atteintes fassent appel aux guérisseurs pour les aider à combattre cette maladie. Malgré le scepticisme affiché par plusieurs, certaines indications montrent que les remèdes à base de plantes offerts par ces guérisseurs seraient non seulement à la portée de toutes les bourses, mais également d’une grande efficacité, selon le docteur Sekagya Yahaya Hills qui, en Ouganda, pratique à la fois comme dentiste moderne et guérisseur traditionnel.
Le docteur Hills a parlé au Symposium international sur la biodiversité et la santé, tenu à Ottawa en octobre 2003, des travaux de PRO.ME.TRA, organisation internationale pour la préservation et la restauration des médecines traditionnelles. Des études à long terme comparant diverses plantes médicinales africaines ont donné des résultats probants et PRO.ME.TRA a déjà présenté cinq demandes de brevet pour l’utilisation de plantes médicinales dans le traitement du sida. (Voir l'encadré Une nouvelle piste pour le traitement du sida)

Selon le docteur Hills, la Déclaration des guérisseurs traditionnels — qu’il a présentée à la 13e Conférence internationale sur le sida et les maladies sexuellement transmissibles en Afrique, tenue à Nairobi en septembre 2003 — résume bien le rôle de la médecine traditionnelle en Afrique. « À titre de guérisseurs traditionnels, nous sommes les prestataires des soins de santé les plus accessibles et en qui les membres de nos collectivités ont le plus confiance », peut-on lire dans la déclaration. « Nous avons acquis une vaste et précieuse expérience dans le traitement des maladies apparentées au sida et nous acceptons la lourde responsabilité de continuer à le faire. »

La déclaration recommande également de faire une place aux guérisseurs traditionnels dans la recherche sur le sida, d’accroître la collaboration entre médecine classique et médecine traditionnelle et d’inclure dans le traitement et les soins de santé prodigués aux sidéens des thérapeutiques traditionnelles sûres et efficaces.

Un système accessible et abordable

Le VIH et le sida sont loin d’être les seules maladies pour lesquelles on consulte les guérisseurs traditionnels. La grande majorité des Africains ont régulièrement recours à leurs services pour leurs soins primaires. Selon une étude menée en Afrique subsaharienne, le pourcentage de fréquentation des guérisseurs traditionnels dans cette région atteindrait 85 %. Pour sa part, François Gasengayire, spécialiste en matière de biodiversité et médecine traditionnelle du Centre de recherches pour le développement international (CRDI), établi à Nairobi, fait valoir qu’en Afrique australe, il y a un guérisseur pour 200 personnes, soit un ratio médecin-patient de beaucoup supérieur à celui qui existe en Amérique du Nord.

Reconnaissant que la médecine traditionnelle est « le système de soins de santé le plus facilement accessible et le plus abordable pour la plupart des Africains ruraux », l’Organisation de l'unité africaine (qui a donné naissance à l’Union africaine) instituait la période 2001-2010 Décennie de la médecine traditionnelle en Afrique. L’initiative a pour objectif de rassembler tous les intervenants afin de « mettre à la disposition de la vaste majorité du peuple africain des pratiques médicales et des plantes médicinales traditionnelles sûres, efficaces, abordables et de grande qualité ». L’Organisation mondiale de la Santé et le CRDI, entre autres organismes, appuient cet objectif. Le CRDI a joué un rôle de premier plan dans le processus menant à l’institution de la Décennie de la médecine traditionnelle en Afrique.

Brian Davy, spécialiste principal de programmes au CRDI, précise : « C’est là une décision essentielle à la santé des populations du continent africain qui sont largement tributaires de la médecine traditionnelle et des plantes médicinales. » Le doteur Philippe Rasoanaivo, chargé du dossier de la médecine traditionnelle au ministère de la Santé de Madagascar, est aussi de cet avis. « L’instauration de cette décennie a incité au développement d’un programme de médecine traditionnelle à Madagascar », affirme-t-il.

Ce programme englobe l’ébauche d’une politique nationale sur la médecine traditionnelle, l’inclusion d’un volet médecine traditionnelle dans le plan d’activités du ministère de la Santé, et la création d’un comité de scientifiques et d’avocats chargés de l’élaboration de lois et de règlements relatifs à la médecine traditionnelle. En outre, un inventaire informatisé des plantes médicinales et aromatiques du pays a été préparé grâce au financement du CRDI. Cet inventaire, qui répertorie environ 6 000 plantes, est disponible sur cédérom sur demande auprès de l’Institut malgache de recherches appliquées (IMRA) et du Bureau régional de l’Afrique orientale et australe du CRDI.

Plusieurs des délégués qui ont assisté au Symposium international sur la Biodiversité et la santé ont souligné, toutefois, qu’un grand nombre de plantes médicinales utilisées en Afrique étaient menacées. Quoique la pression démographique, la déforestation et la désertification en soient en partie responsables, de nombreuses plantes disparaissent inutilement sous l’effet de modes de récolte et de déboisement déficients, explique Gasengayire. Ainsi, l’écorce du prunier d’Afrique renferme des ingrédients utilisés dans le traitement du cancer de la prostate. Bien des gens arrachent au passage des morceaux d’écorce et l’arbre ne résiste pas. Cependant, si l’écorce n’était arrachée que d’un seul côté du prunier, celui-ci survivrait et produirait une nouvelle écorce susceptible d’être adéquatement récoltée par la suite.

Des produits africains pour les consommateurs africains

Myles Mander, de l’Institut des ressources naturelles de l’Afrique du Sud, reconnaît que la déforestation et la désertification ont eu des effets néfastes sur la réserve de bois « et en ont réduit tant la qualité que la quantité ». Comme il l’a indiqué aux participants du Symposium, on peut s’attendre à ce que jusqu’à 80 % des espèces végétales disparaissent sous l’effet des activités d’exploitation. « Déjà, on constate la disparition locale d’espèces », poursuit-il. « On n’offre pas de mesures incitatives à la culture et au développement durable. »

Ces mesures incitatives, estime Mander, ne pourront que provenir du développement d’une industrie moderne fondée sur le recours aux plantes médicinales qui permettra de concevoir « des produits africains pour les consommateurs africains ». Malgré un marché de plus de 500 millions de consommateurs, souligne-t-il, les vendeurs de plantes médicinales n’ont aucune part au développement de l’industrie et ne font pas partie d’une association structurée de sorte qu’ils n’ont guère d’influence sur leurs gouvernements. « Il en résulte une réduction des approvisionnements et une augmentation des coûts, un développement de nouveaux produits limité et des produits de piètre qualité », ajoute-t-il.

Messanvi Gbeassor, de l’Université de Lomé, au Togo, convient qu’il faut de toute urgence non seulement améliorer les méthodes de récolte et de transformation, mais aussi instaurer une industrie africaine efficace afin de produire et de commercialiser les plantes et les herbes médicinales. Il admet sans ambages qu’« il n’y a pas, à proprement parler, d’industrie pharmaceutique en Afrique ni de recherche concertée. Les entrepreneurs dont nous aurions besoin pour bâtir une industrie nous font également défaut. » L’instauration d’une industrie des plantes médicinales permettrait de renforcer les systèmes de soins de santé et d’améliorer les moyens de subsistance des gens, fait-il valoir.

Un début de solution

La reconnaissance accrue de la valeur et de l’importance de la médecine traditionnelle apporte toutefois un début de solution. Le Réseau des plantes médicinales et de la médecine traditionnelle en Afrique de l’Est, parrainé par le CRDI, est une solution qui comporte d’immenses possibilités. Ce réseau met en contact des guérisseurs traditionnels, des chercheurs, des collectivités, des entrepreneurs, des partenaires en développement et des gouvernements. Il a pour objectif d’intégrer l’utilisation durable, sûre et efficace des plantes médicinales et la médecine traditionnelle aux services de santé publique. (Voir l'encadré Un nouveau réseau de préservation des plantes médicinales en Afrique)

« En rassemblant les divers intervenants, le réseau facilite la diffusion des résultats de la recherche et la reconnaissance de la médecine traditionnelle. Nous voulons accroître la sensibilisation aux problèmes et améliorer la gestion des ressources », conclut Gasengayire.   Une nouvelle piste pour le traitement du sida

Le docteur Sekagya Yahaya Hills se spécialise dans deux branches de la médecine : il est à la fois chirurgien-dentiste et guérisseur traditionnel. Cet Ougandais à la voix douce a fait état de son travail à la présidence de PRO.ME.TRA-Ouganda devant les délégués au Symposium international sur la biodiversité et la santé. Cette organisation non gouvernementale fait partie du réseau international PRO.ME.TRA qui permet aux médecins et aux guérisseurs traditionnels africains d’entrer en contact avec leurs collègues européens et américains afin de mieux faire connaître la médecine traditionnelle.

PRO.ME.TRA mène des recherches scientifiques et culturelles, et offre aux guérisseurs traditionnels des cours de formation en médecine traditionnelle fondés sur un programme à la fois rigoureusement scientifiquement et adapté à la culture locale. Ce programme porte sur des sujets aussi divers que la planification familiale, la santé maternelle et infantile et le VIH/sida. Environ 2 500 guérisseurs traditionnels ont suivi le programme offert par PRO.ME.TRA, affirme Hills.

En matière de recherche scientifique, l’organisme a amorcé l’étude de l’efficacité des plantes médicinales dans le traitement de diverses maladies, en se penchant plus particulièrement, toutefois, sur le VIH/sida. Une étude triennale portant sur 62 personnes vivant avec le VIH/sida dont le traitement a consisté en une combinaison de plantes médicinales africaines (METRAFAIDS) a donné des résultats probants chez 85 % des patients séropositifs. Aucun effet indésirable n’a été constaté. PRO.ME.TRA a déjà déposé cinq demandes de brevet relativement à l’utilisation de plantes médicinales dans le traitement du VIH/sida.

En septembre 2003, le docteur Hills, délégué de l’Ouganda et de PRO.ME.TRA à la 13e Conférence internationale sur le sida et les maladies sexuellement transmissibles en Afrique, à Nairobi, a présenté les recommandations formulées par des guérisseurs traditionnels, indiquant comment la médecine traditionnelle pouvait être le plus efficacement intégrée à la campagne de lutte contre le VIH/sida en Afrique.

Pour obtenir de plus amples renseignements sur PRO.ME.TRA, ses projets de recherche et autres activités, veuillez visiter le site Web, à www.prometra.org, ou envoyer un message à prometra@prometra.org.   Un nouveau réseau de préservation des plantes médicinales en Afrique L’Afrique subsaharienne regorge de plantes médicinales et aromatiques qui permettent aux plus démunis de gagner leur vie et d’assurer les soins de santé primaires. Ainsi, des 6 400 espèces de plantes utilisées en Afrique tropicale, plus de 4 000 ont un usage thérapeutique. Jusqu’à 80 % de la population comptent sur ces médicaments traditionnels. Toutefois, d’après le Réseau sur les plantes médicinales et la médecine traditionnelle en Afrique de l’Est, la perte de ces ressources génétiques et de leur habitat s’accélère. Celle des connaissances autochtones connexes est encore plus considérable.

Lancé en septembre 2003, ce réseau est parrainé par le CRDI et coordonné par François Gasengayire, du bureau régional du CRDI à Nairobi. Il a pour objectif, explique Gasengayire, d’aider à renverser cette tendance en favorisant la préservation et l’utilisation durable, sûre et efficace des plantes et des herbes médicinales. Le réseau prône également l’intégration de la médecine traditionnelle aux services de santé publics en Afrique par la mise en place de politiques appropriées. Comme Gasengayire le fait remarquer, le réseau offre à tous les intervenants — guérisseurs traditionnels, collectivités, chercheurs et gouvernements, entre autres — l’occasion de partager information et expériences, d’harmoniser les approches et d’élaborer des projets de collaboration.

Le comité directeur du réseau regroupe des représentants des principales institutions de trois pays de l’Afrique de l’Est — les Musées nationaux du Kenya, l’Institut de médecine traditionnelle de la Tanzanie et le Laboratoire national de recherche chimiothérapeutique de l’Ouganda — outre d’autres organismes de premier plan tels que le gouvernement, des associations de guérisseurs traditionnels et des donateurs. Les partenariats constituent un facteur déterminant du succès du réseau. Aussi les organisations de développement intéressées et d’autres organismes internationaux et privés sont-il invités à se joindre au réseau.   Bob Stanley est rédacteur et réviseur-pigiste à Ottawa.

L’exode des cerveaux et le renforcement des capacités en Afrique

1 février 2011

« Dans 25 ans, l’Afrique se sera vidée de ses cerveaux. » Cette sombre mise en garde de Lalla Ben Barka, de la Commission économique pour l’Afrique (CEA) des Nations Unies, fait écho à la vive inquiétude que suscite l’exode accéléré des cerveaux africains. Si les rares chiffres dont on dispose sur cet exode peuvent varier, ils indiquent tous que le continent est en train de perdre les personnes dont dépend son développement social, scientifique et technologique.

Selon la CEA, entre 1960 et 1989, 127 000 spécialistes africains hautement qualifiés ont quitté le continent. D’après l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), les départs se chiffrent à 20 000 par année depuis 1990. Cet exode qui provoque la lente asphyxie du continent a fait dire aux Nations Unies que l’émigration de spécialistes africains vers l’Ouest est un des principaux obstacles au développement de l’Afrique. 

Le prix de l’exode

L’exode des cerveaux a un prix sur les plans financier, institutionnel et social. Les investissements de l’Afrique dans l’enseignement supérieur rapportent peu, les diplômés étant trop nombreux à partir pour l’étranger ou à ne pas revenir à la fin de leurs études.

La rareté de spécialistes locaux oblige les institutions africaines à se tourner vers l’étranger. Pour combler les vides créés par l’exode des cerveaux, l’Afrique fait appel chaque année à des spécialistes étrangers dont le nombre peut atteindre les 150 000, une dépense annuelle de 4 milliards de USD.

À cause du départ de professionnels de la santé, les responsables des services médicaux et sociaux de plusieurs pays d’Afrique subsaharienne ont de la difficulté à répondre aux besoins élémentaires de la population. Trente-huit de ces pays (sur 47) ne satisfont pas à la norme de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) de 20 médecins pour 100 000 habitants.

Cette fuite perpétuelle de main-d’œuvre qualifiée accentue l’écart entre l’Afrique et les autres continents en sciences et en technologie. De 0,5 qu’elle était au milieu des années 1980, la part africaine de la production scientifique mondiale est tombée à 0,3 % au milieu des années 1990. Il y a plus de scientifiques et d’ingénieurs africains aux États-Unis qu’en Afrique.

Ce phénomène ébranle les assises économiques et politiques de bien des pays africains. À mesure que sa classe moyenne s’effrite et contribue de moins en moins à l’assiette fiscale, à l’emploi et à la société civile, l’Afrique est exposée à voir ses habitants s’appauvrir encore plus.

La recherche de solutions

En quatre décennies d’exode des plus brillants cerveaux africains, le monde a essentiellement ramené le débat à l’envoi de fonds par les émigrés sans s’intéresser aux incidences du problème sur les ressources humaines, les capacités institutionnelles et les services sociaux et de santé.

Les initiatives misant sur des stratégies de rapatriement n’ont pas porté fruit. Il se révèle inutile d’emprunter cette voie tant que les gouvernements africains ne se seront pas attaqués aux causes profondes de l’émigration. De plus, les rapports entre les gouvernements concernés et la diaspora ont jusqu’ici constitué un obstacle de taille à la recherche de solutions.

La participation virtuelle

La participation virtuelle, qui consiste à contribuer à l’épanouissement de son pays sans y revenir, pourrait constituer une solution au problème de l’exode des cerveaux tout en offrant à la diaspora africaine l’occasion de s’investir dans le développement. Pour Mercy Brown, de l’Université de Cape Town, la participation virtuelle, « […] c’est voir l’exode des cerveaux comme un avantage à exploiter […] Les expatriés hautement qualifiés constituent un bassin de spécialistes dont le pays d’origine peut tirer profit […] le défi consiste à recruter ces cerveaux. »

Mais tout n’est pas si simple. La formule pourrait-elle convenir dans un continent où les rapports entre les gouvernements et la diaspora sont tendus, où la technologie de l’information est presque inexistante et où les besoins en développement sont complexes et exigent un investissement de longue durée ?

La diaspora, partie prenante

Les rapports entre les gouvernements et la diaspora s’améliorent depuis quelque temps. D’après la récente étude Semantics Aside: the Role of the African Diaspora in Africa’s Capacity Building Efforts, la diaspora s’efforce aujourd’hui de prendre une part active au développement de l’Afrique. Menée par l’Association for Higher Education and Development (AHEAD), un groupe de la diaspora du Canada, cette étude a été financée par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI).

Les auteurs se sont demandé comment la participation virtuelle pourrait faciliter une contribution réelle et soutenue de la diaspora au développement de l’Afrique. Ils sont arrivés à la conclusion que cette forme de participation offre d’immenses possibilités d’exploitation du savoir et des ressources matérielles de la diaspora. Ils ont également constaté que cette diaspora est de plus en plus consciente de sa responsabilité morale, intellectuelle et sociale de contribuer au développement du continent.

L’Afrique souhaite de toute évidence se réconcilier avec sa diaspora. Tant le Nouveau Partenariat pour le Développement de l’Afrique (NEPAD) que l’Union africaine (UA) ont publiquement reconnu que la diaspora a un rôle de premier plan à jouer dans le développement du continent. En 2003, l’UA a inscrit dans sa charte qu’elle souhaite encourager la pleine participation de la diaspora africaine considérée comme une partie importante du continent.

Des liens virtuels

Les liens virtuels peuvent aussi permettre de mettre à profit le savoir de la diaspora. Ils sont assurés par des réseaux indépendants, apolitiques et à but non lucratif qui facilitent le transfert des compétences et le renforcement des capacités. Ces réseaux s’emploient à faire participer des membres hautement qualifiés de la diaspora au développement de leur pays d’origine. On a jusqu’ici recensé 41 réseaux de ce genre dans 30 pays. Parmi les six réseaux africains, signalons le South African Network of Skills Abroad (SANSA) qui compte des membres dans 68 pays.

Par ailleurs, des membres de la diaspora contribuent personnellement aux réseaux virtuels en tant que chercheurs invités, en investissant dans des entreprises et en facilitant des projets conjoints entre pays d’accueil et pays d’origine. D’après l’auteur Damtew Teferra, l’Afrique accuse un certain retard : « Cette formule de contribution au développement scientifique et technologique est répandue dans bien des pays du Tiers-Monde à l’exclusion d’une bonne partie de l’Afrique. »

En 2001, l’OIM lançait le programme Migrations pour le développement en Afrique (MIDA) afin d’exploiter la synergie pouvant exister entre les migrants africains et la demande nationale dans le but de faciliter le transfert des compétences et ressources virtuelles de la diaspora africaine vers le pays d’origine. En appliquant la notion de mobilité du capital humain fondée sur la participation temporaire, de longue durée et virtuelle, l’OIM collabore avec les gouvernements africains, les pays d’accueil et les membres de la diaspora. Le programme MIDA comporte des projets pilotes dans différents pays africains.

À suivre

En novembre 2004, AHEAD, en collaboration avec le CRDI, a organisé une table ronde internationale pour encourager la diaspora africaine à contribuer au développement en Afrique. Parmi les participants à cette table ronde tenue à Ottawa, au Canada, figuraient des représentants des principales parties prenantes dont l’OIM, des administrations publiques canadiennes, des missions africaines, des organisations non gouvernementales et des groupes de la diaspora réunis pour parler de l’exode des cerveaux en Afrique et des stratégies à privilégier pour mettre à profit les compétences de la diaspora.

À cette occasion, il a entre autres été question du besoin de voir la diaspora comme une des principales parties prenantes dans le dialogue amorcé et dans les efforts consentis pour atténuer le problème de l’exode des cerveaux et renforcer les capacités africaines. Pour que la contribution de la diaspora se concrétise de façon durable, les parties intéressées, notamment les organisations internationales, les gouvernements africains et les pays d’accueil, devront prendre certains engagements tant financiers que de principe.

Les perspectives de contribution de la diaspora au développement de l’Afrique, tout comme la volonté croissante des dirigeants africains de reconnaître la valeur de cette contribution et les possibilités qu’offre la technologie de l’information, montrent qu’après tout, l’exode des cerveaux n’est pas une perte totale pour le continent.

Ex-journaliste, Ainalem Tebeje est vice-présidente d’AHEAD.

L’exode des cerveaux africains en chiffres

  • Depuis 1990, l’Afrique a perdu 20 000 spécialistes par année.
  • Plus de 300 000 spécialistes africains habitent à l’extérieur de l’Afrique.
  • Entre 1980 et 1991, l’Éthiopie a perdu 75 % de sa main-d’œuvre spécialisée.
  • Au Kenya, la formation d’un médecin coûte 40 000 USD, et des études de niveau universitaire, 15 000 USD en moyenne.
  • Trente-cinq pour cent de l’APD destinée à l’Afrique sert à payer des spécialistes étrangers.

Source : Organisation internationale pour les migrations (OIM)

Des pistes locales pour appuyer la paix et la démocratie

24 janvier 2011
Quel dénominateur commun y a-t-il entre les conseils de citoyens locaux au Mexique, au Venezuela et au Nicaragua, le système électoral au Liban, les politiques communautaires au Sri Lanka et la réforme du gouvernement en Afrique du Sud ?

Réponse : chacun de ces éléments renferme des enseignements sur la façon dont la communauté internationale peut favoriser la paix et la démocratie dans des pays qui ont été ou sont aux prises avec un conflit armé.
 
À LIRE ÉGALEMENT

Afrique du Sud - Human Sciences Research Council

Sri Lanka - Social Scientists' Association
Liban - Social Sciences Division, Lebanese American University   Mexique - FLACSO Mexico
Le Centre de recherches pour le développement international (CRDI) finance des recherches dans des sociétés qui sont sorties d’un conflit. L’objectif est de faire en sorte que les citoyens participent davantage, et mieux, au processus démocratique et de renforcer les institutions politiques.

Quatre équipes de chercheurs retenues dans le cadre d’un concours de recherche mondial qui a donné lieu à 63 propositions analyseront, à partir des contextes locaux, la façon dont les rapports politiques et sociaux sur le terrain influent sur les perspectives de paix durable et sur l’établissement de sociétés plus démocratiques. Elles se demanderont également ce que la communauté internationale peut faire pour favoriser l’atteinte de résultats positifs et, à mesure que le projet tirera à sa fin, détermineront s’il existe des modèles applicables à l’échelle mondiale.

Aucun chemin tout tracé vers la démocratie

Aux dires de plusieurs conférenciers ayant participé au débat public tenu récemment au siège du CRDI à Ottawa (où l’on a lancé officiellement les quatre projets), si l’on s’intéresse davantage aux rapports en jeu sur la scène locale, c’est qu’on reconnaît que les efforts déployés par la communauté internationale pour favoriser la paix et la démocratie dans les sociétés divisées ont souvent échoué. Ces échecs s’expliquent en partie par le fait que les concepts mêmes de « consolidation de la paix » et de « démocratisation » sont demeurés flous. On les a adoptés tels quels, en les croyant universels, sans songer qu’ils pouvaient différer selon l’endroit.

La consolidation de la paix fait penser au test de Rorschach, estime le président du CRDI, David Malone. Les gens projettent sur ce concept les notions personnelles qu’ils ont de la paix et de son édification, mais bon nombre d’entre elles ne sont guère utiles sur le terrain. De même, la démocratie revêt des formes et des contenus fort variés dans le monde; c’est un concept également très mal compris. En fait, des sociétés différentes établissent des formes différentes de démocratie selon ce qui convient le mieux à leurs besoins.

À défaut de bien comprendre l’influence qu’exercent les réalités locales sur les perspectives de relèvement des sociétés après un conflit, les acteurs internationaux tentent souvent d’imposer des solutions toutes faites, risquant ainsi de s’attirer le ressentiment des populations qu’ils sont censés aider.

Il est certain que des démarches ont échoué, admet Gerd Schönwälder, chef du programme Paix, conflits et développement du CRDI. Par exemple, le fait de faire appel uniquement à la collaboration de la société civile internationale, sans tenir compte de la société civile locale, n’a pas produit les résultats escomptés, non plus que l’exportation pure et simple des modèles d’institutions démocratiques de l’Europe de l’Ouest et de l’Amérique du Nord.

Une zone grise

Gerd Schönwälder fait observer que la promotion de la démocratie est une tâche ardue et que des difficultés se posent. De nombreux pays, en particulier en Amérique latine, ont glissé vers une « zone grise » dangereuse, située entre la démocratie et l’autoritarisme. Alors qu’il existe des mécanismes démocratiques officiels (un processus électoral, entre autres), les possibilités de participation véritable à la vie politique demeurent ténues, ce qui suscite le mécontentement et accroît les risques de nouveaux conflits.

Cependant, la résolution des problèmes et la mise en place d’institutions efficaces exigeront probablement un nouveau type de recherche, effectuée davantage à partir de la base que du sommet. Dans bien des cas, il apparaît de plus en plus évident que l’on surestime le postulat fondamental formulé par les chercheurs du Nord, à savoir que la démocratie accroît naturellement les chances de paix (et que, réciproquement, la paix crée les conditions nécessaires à la démocratie). Au Liban et au Sri Lanka, notamment, les conflits persistent même si ces pays se sont dotés d’institutions démocratiques. Au Kenya, les élections de 2007 ont entraîné une flambée de violence et une période d’instabilité. Les chercheurs doivent donc examiner des moyens de résoudre les tensions lorsque les processus de démocratisation et de consolidation de la paix semblent suivre des courants contraires.

Une meilleure tribune offerte aux voix du Sud

La recherche dans ce domaine s’est fondée en bonne partie sur des hypothèses dictées par l’idéologie, le bagage culturel y ayant joué aussi un rôle important, affirme Lauchlan Munro, vice-président, Stratégie générale et gestion régionale, du CRDI. Il faut donc améliorer les données probantes dans ce domaine. Il importe, en particulier, d’accorder plus de place aux travaux comparatifs et, surtout, d’offrir une meilleure tribune aux voix au Sud.
L’Afrique du Sud : des leçons apprises

Gerard Hagg, du Human Sciences Research Council de l’Afrique du Sud, se rappelle que, lorsque ce pays a mis fin au régime de l’apartheid en 1994, on l’a perçu comme un « exemple de démocratie ». Le Congrès national africain (ANC) au pouvoir a su éviter un bain de sang en formant un gouvernement de coalition d’unité nationale et en permettant à de multiples secteurs de la société de contribuer largement à l’élaboration des politiques.
 
Oso : Flickr
 
Aujourd’hui, cependant, la démocratie sud-africaine est en crise. L’ANC a perdu sa légitimité et bon nombre de Sud-Africains ne font plus confiance à la classe politique. Gerard Hagg constate des failles nombreuses dans l’évolution politique des 15 dernières années. Au début, les organismes de la société civile ont joué un rôle prépondérant dans la reconstruction post-apartheid. Mais, au fil des ans, la bureaucratie gouvernementale s’est alourdie; les fonds affluaient davantage dans les coffres des organismes gouvernementaux que dans ceux des organisations non gouvernementales (dont bon nombre ont dû fermer leurs portes). Si bien que, lorsque les régions rurales pauvres ont cessé de percevoir les « dividendes de la démocratie », une profonde marginalisation s’est installée sur le plan politique.

Le projet permettra d’examiner, au-delà de la situation qui existe en Afrique du Sud, si l’intégration des institutions africaines traditionnelles au système de gouvernance peut aider à inverser cette marginalisation.


Gerard Hagg (en anglais)

L’Amérique latine : la Belle et la Bête

Par ailleurs, au Mexique, au Nicaragua et au Venezuela, un portrait commun semble se dégager de réformes politiques qui ne parviennent pas à s’imposer sur le terrain. Gisela Zaremberg, chercheure à la FLACSO-Mexique, évoque « la Belle et la Bête » pour décrire la situation. La « Belle », ce sont les droits politiques pleinement garantis, en principe, y compris la création de conseils de citoyens, des espaces de discussion novateurs conçus justement pour que la société civile ait voix au chapitre en matière de conception de politiques.

La « Bête », ce sont des élites politiques puissantes qui, en réalité, n’ont pas renoncé à leur pouvoir. Ainsi, la mise en place de structures novatrices est acceptée en principe, mais les indicateurs internationaux relatifs à la liberté politique et aux conflits demeurent insatisfaisants dans ces trois pays, où la population se méfie toujours des programmes de réforme politique et où l’on assiste à des assassinats politiques et à des disparitions. La recherche permettra d’examiner l’incidence des contextes institutionnels sur les conseils de citoyens, en vue d’accroître l’efficacité de ces conseils. 
Dominic Sansoni : Banque Mondiale
 
Le Sri Lanka : par-delà les élections

Le Sri Lanka fait face également à un écart semblable entre les mesures officielles en faveur de la démocratie et la réalité quotidienne, affirme la professeure Neloufer De Mel, de la Social Scientists Association. Malgré la tenue d’élections périodique et les réformes visant à renforcer la démocratie en transférant le pouvoir aux autorités locales, la guerre civile qui perdure oblige à octroyer de plus en plus de ressources au secteur militaire. Cette situation a pour effet de retarder la croissance économique et le renforcement des institutions démocratiques.

Le projet permettra en particulier d’examiner le rôle des femmes à l’échelle locale : ces dernières produiront des vidéos « témoins » et des documentaires qui jetteront un éclairage sur la façon dont les femmes influent sur les perspectives de paix. Selon la professeure De Mel, le rôle qu’elles sont en mesure de jouer dans l’établissement d’une paix durable n’apparaît pas encore évident, mais il constitue un sujet de recherche prometteur.
Le Liban : des vides constitutionnels

Enfin, au Liban, des lacunes institutionnelles freinent les progrès que le pays semble accomplir en matière de démocratisation. La guerre civile a pris fin en 1990, et les troupes syriennes (qui ont occupé le Liban de 1990 à 2005) se sont retirées. Le gouvernement du Liban est toutefois toujours instable, et l’avenir du pays, incertain.

Selon Bassel Salloukh, professeur à l’Université américaine de Beyrouth, ce n’est pas le manque d’aspiration des citoyens vers la démocratie qui est en cause, mais un vide constitutionnel fondamental. En effet, un système qui consacre le sectarisme au Parlement permet difficilement aux différents groupes confessionnels de collaborer. Il est certain, en outre, que les politiciens vont agir selon les intérêts de leurs propres clans, au détriment des responsabilités nationales qui leur incombent. Le projet permettra d’examiner les réussites et les échecs des interventions politiques extérieures dans quatre pays du Moyen-Orient.

Bassel Salloukh (en anglais)

Stephen Dale est rédacteur à Ottawa.  

ÉTUDE DE CAS – Kenya : Paludisme et agriculture au Kenya

11 janvier 2011

Une nouvelle perspective sur les liens entre les pratiques culturales et la maladie

L'apparition du paludisme, croit-on, concorde avec les débuts de l'agriculture, il y a environ 7 000 ans. Aujourd'hui, un projet financé par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI) envisage sous une nouvelle perspective les liens qui existent entre les pratiques culturales et cette redoutable maladie dans l'espoir d'en réduire l'incidence.

Justus Mwangi n'ira pas travailler à la rizière aujourd'hui. Dans le miroitement du chaud soleil de midi, il reste plutôt à l'ombre d'un arbre à discuter du plus grave problème de santé qui frappe son village : le paludisme. « C'est une maladie handicapante parce qu'elle nous empêche de marcher. Elle provoque des maux de tête et une grande fatigue », déclare ce chef de village au corps frêle. Dans les 53 familles qui vivent ici, à Mbui-Njeru, au Kenya,  il a y a toujours quelqu'un qui souffre de paludisme.

Juste derrière Mwangi, une vache blanche et noire chasse tranquillement les mouches à coups de queue : elle pourrait être une arme efficace contre le paludisme. Les recherches révèlent que certaines espèces de moustiques vecteurs de paludisme préfèrent le sang des bovins à celui des humains. Dans le cadre d'une recherche d'envergure sur le paludisme menée dans les rizières de Mwea, au Kenya, des chercheurs du Centre international de recherche sur la physiologie des insectes et l'écologie (ICIPE) et de l'Institut international de gestion des ressources en eau (IWMI) explorent la possibilité de se servir du bétail comme « appât » pour éloigner les moustiques des gens. Une autre stratégie possible pour réduire le nombre d'aires de reproduction des moustiques consiste à limiter la quantité d'eau servant à la riziculture dans cette région. Le projet adopte une nouvelle approche pour améliorer la santé humaine : la recherche n'est plus axée sur les interventions directes en santé, mais sur une meilleure gestion de l'écosystème agricole.

« Le lien entre le paludisme et les cultures irriguées dans les régions tropicales est assez probant pour qu'il soit logique de  s'attaquer au problème à la source », affirme Clifford Mutero, l'entomologiste qui dirige l'équipe chargée du projet financé par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI).

À l'origine, des camps de travail

Les premiers programmes d'irrigation des rizières à Mwea, situé à une centaine de kilomètres au nord-est de Nairobi, ont vu le jour sous le régime colonial britannique. Mais le riz n'a pu y être cultivé à grande échelle qu'après l'établissement de camps où étaient gardés prisonniers les Mau-Mau capturés par les Anglais. Les détenus ont été forcés de creuser des canaux, de construire des barrages et de travailler dans les rizières.

Après l'indépendance en 1963, le nouveau gouvernement a pris en mains le projet d'irrigation et établi dans la région des paysans sans terre. Aujourd'hui, plus de 3 000 familles sont installées sur les 13 640 hectares que couvre la région.

Près de la moitié de cette superficie est consacrée à la riziculture, irriguée par l'eau qui descend du mont Kenya. Les rizières, submergées au moins six mois par année, constituent un habitat idéal pour les moustiques. Une espèce en particulier -- Anopheles arabiensis -- est porteuse du parasite responsable du paludisme. L'hématozoaire a, à un moment ou un autre, été présent dans le sang d'environ 20 p. 100 des membres de ces collectivités.

Comme partout au Kenya, où chaque jour de 75 à 100 enfants sont emportés par cette maladie, les programmes classiques de lutte contre le paludisme ont échoué. Tant l'hématozoaire que les moustiques sont de plus en plus résistants aux antipaludiques et aux insecticides conçus pour prévenir la maladie. En outre, ces méthodes de contrôle sont coûteuses pour les agriculteurs de Mwea, qui ont bien de la chance s'ils arrivent à gagner 500 $US par année. Les villageois interviewés dans le cadre de ce projet ont tous affirmé que le paludisme est le principal problème de santé. Voulant trouver de nouvelles lignes d'attaque, Mutero et son équipe se sont tournés vers l'approche écosanté afin de mieux comprendre la complexité des facteurs qui influent sur la transmission du paludisme à Mwea.

On peut comparer cette approche à un appareil photo avec zoom. Le zoom montre de près les détails du problème -- dans  le cas du paludisme, un moustique qui transmet le parasite à quelqu'un. Lorsqu'on éloigne l'objectif, d'autres éléments apparaissent : la pauvreté dans les villages; les pratiques culturales dans les rizières; des hommes qui restent assis à ne rien faire tandis que leur femme travaillent. Bref, cette perspective « grand-angulaire » aide les chercheurs à déterminer les motifs que cachent les statistiques sur le paludisme et à songer à des interventions possibles. « Pour que nos travaux soient pertinents à la réalité des collectivités, il faut considérer les choses dans leur ensemble, voir au-delà de la question de recherche qui nous a amenés sur le terrain », souligne Mutero. La beauté de l'approche écosystémique, c'est qu'elle nous permet d'avoir une vue d'ensemble. »

La participation communautaire

La conformité aux besoins de la collectivité est au cœur de l'approche écosystémique, en commençant par la participation active des membres de la collectivité au processus de recherche.

À Mwea, les villageois ont pris part à toutes les étapes du projet. Un premier atelier tenu en janvier 2001 a réuni des délégués de 17 organisations, dont des représentants d'organismes du gouvernement, d'associations de riziculteurs, de groupes confessionnels et d'organisations communautaires. Les participants ont cherché à comprendre la perception qu'avait la population de la santé et des problèmes de développement. À l'issue de ces consultations, quatre villages ont été choisis pour poursuivre l'étude.

La prochaine étape consistait à dresser un « inventaire » de l'information sur la vie dans ces villages, comme l'avaient décrite les villageois eux-mêmes. Pour aider à l'étude et veiller à ce que la recherche réponde vraiment à la réalité de la région, dix membres de la collectivité ont été formés et embauchés comme assistants à la recherche.

L'équipe du projet a ensuite eu recours à toute une gamme d'outils et de techniques d'évaluation des collectivités afin de recueillir de l'information de base. Les chercheurs se sont aussi penchés sur des questions plus vastes comme les problèmes de santé, la pauvreté, les malaises sociaux et les conflits existant dans la région. Tout au long de la recherche, on a porté une attention particulière à la différence des rôles et responsabilités des femmes et des hommes, à la maison, au sein de la collectivité et dans les rizières.

Les villageois ont fait part de leur savoir par divers moyens : en dessinant des cartes sur le sol battu; en décrivant les principaux événements qui ont marqué la vie du village au cours de la dernière décennie; et en discutant des problèmes lors de rencontres individuelles ou de groupes. Les femmes et les hommes ont souvent été interviewés séparément afin qu'ils se sentent libres d'exprimer leur point de vue.

Un vaste programme de recherche

Les chercheurs n'ont commencé à explorer d'autres axes de recherche qu'une fois terminé ce travail d'envergure au sein de la collectivité. Le projet a permis de documenter et d'évaluer les systèmes de production végétale et animale de même que leur incidence sur la santé des gens. Les chercheurs ont aussi fait l'essai de techniques pour circonscrire l'habitat des moustiques en introduisant une variété de riz qui se prête à la culture sèche. La recherche a aussi comporté des activités plus traditionnelles comme la collecte de moustiques dans les ménages aux petites heures du jour. Ces insectes gorgés de sang sont ensuite conservés afin de déterminer leur source de nourriture -- sang humain ou bovin. Pour évaluer le taux de prévalence du paludisme dans la région, les chercheurs ont aussi examiné des prélèvements sanguins faits chez les enfants des villages.

La nature et la portée de la recherche témoignent d'une autre caractéristique de l'approche écosanté : la transdisciplinarité. Il n'existe aucune discipline scientifique qui, à elle seule, puisseétudier la myriade de facteurs influant sur le paludisme et sa transmission à Mwea. Par exemple, les conflits politiques survenus dans la région ont eu des répercussions sur la santé et le bien-être des habitants. (Voir l'encadré : Les vestiges de l'ère coloniale.) Cette question complexe, comme d'autres abordées dans le cadre du projet, exige que l'on comprenne bien les interventions requises par des spécialistes de divers domaines. L'équipe principale du projet a donc été composée de spécia-listes de huit champs d'activité : un pathoentomologiste, un médecin parasitologiste, un spécialiste de la santé publique, un expert en production végétale et animale; un vétérinaire, un anthropologue, un sociologue et un statisticien. Les membres de l'équipe ont amorcé leur collaboration par la définition des problèmes, puis ils ont décidé comment intégrer leurs connaissances et leur expertise au programme de recherche. La recherche transdisciplinaire suppose habituellement que les membres de l'équipe seront appelés à travailler dans une discipline autre que la leur.

Les solutions possibles

De même, il n'existe pas d'intervention uniforme qui puisse englober toutes les facettes du problème que constitue le paludisme à Mwea. « Ce ne sont pas nécessairement de solutions de haute technologie dont nous avons besoin, mais de solutions qui touchent l'environnement dans lequel les gens vivent -- l'environnement socioéconomique et l'environnement biophysique », poursuit Mutero. Le projet a proposé une série d'interventions intégrées pour faire face à la situation à Mwea, dont les suivantes. 

  • Une meilleure gestion des ressources en eau
    Réduire le temps de submersion des rizières, soit en modifiant le calendrier de l'irrigation par inondation ou en alternant la culture du riz avec celle d'une plante qui se prête à la culture sèche, comme le soja. En plus de restreindre l'habitat des moustiques, la culture du soja pourrait accroître les revenus et améliorer la nutrition des résidants de la région. Les enfants de Mwea souffrent souvent de carences en protéines, affirme Mutero, parce qu'ils mangent du riz troisfois par jour. 
  • Le bétail comme appât
    Garder la même quantité des têtes de bétail en se servant pour leur alimentation des balles de riz, déchets dont on se débarrasse habituellement en les brûlant. Le bétail devrait attirer les moustiques en quête de sang et les éloigner des êtres humains. Les recherches préliminaires révèlent que c'est dans le village où on a dénombré la plus grande quantité de moustiques par ménage que le taux de prévalence du paludisme est le plus bas. C'est  aussi le village où la population bovine est la plus nombreuse. 
  • Le contrôle biologique
    Introduire des bactéries d'origine naturelle dans l'eau stagnante afin de tuer les larves de moustiques pendant le pic de la période de reproduction. Ces pesticides biologiques sont sans danger pour les humainset les animaux. 
  • Des moustiquaires traitées à l'insecticide
    Fournir des moustiquaires traitées à l'insecticide aux groupes à risque élevé de contracter le paludisme, comme les enfants et les femmes enceintes, dans le cadre de partenariats avec des organisations non gouvernementales (ONG). Les moustiquaires sont coûteuses pour les ménages agricoles, mais les ONG pourraient aider à absorber les coûts.
  Bien que le projet n'ait pas encore pris fin, les chercheurs songent déjà à une deuxième phase où certaines de ces interventions pourraient avoir lieu. Un nouveau consortium formé par les Future Harvest Centres (centres de récolte de l'avenir) du Groupe consultatif pour la recherche agricole internationale, nommé System-Wide Initiative on Malaria and Agriculture (SIMA), met en application les enseignements tirés du projet. SIMA a pour objectif de montrer, par la recherche et le renforcement des capacités, que les collectivités peuvent adopter plusieurs pratiques culturales susceptibles d'enrayer et de prévenir le paludisme. L'approche écosanté est essentielle en l'occurrence. Mutero est, à bon droit, chargé de la coordination de SIMA, qui loge au Bureau régional de l'Afrique de l'Institut international de gestion des ressources en eau, à Pretoria (Afrique du Sud).

« Pendant mes premières années d'étude, j'ai beaucoup travaillé sur l'écologie et le comportement des moustiques », dit Mutero. « Après  15 ans de recherche dans ce domaine, je me suis rendu compte que, bien souvent, mes travaux n'avaient presque rien à voir avec la réalité des gens que j'essayais d'aider. Arrivé à cette étape de ma vie, je voulais faire quelque chose de pertinent et concret [...] Il était logique que j'adopte l'approche holistique pour résoudre les problèmes. »
 
Les vestiges de l'ère coloniale

Le projet d'irrigation des rizières de Mwea a commencé dans un camp d'internement pour les combattants Mau-Mau qui s'étaient rebellés contre le régime colonial britannique. Nombre de pratiques restrictives qui ont cours dans cette zone de rizières remontent à l'époque de son établissement. Ainsi, les agriculteurs ne possèdent pas de terres et vivent entassés dans des villages surpeuplés. Jusqu'à tout récemment, l'Office national de l'irrigation (NIB), créé par le gouvernement, a rigoureusement réglementé tous les aspects de la riziculture -- plantation, récolte, mouture et commercialisation. Le NIB fournit tous les facteurs de production agricole, que les paysans paient grâce aux revenus tirés de la vente des récoltes. Bien qu'ils produisent près de 80 p. 100 du riz consommé au Kenya, les riziculteurs vivent dans la pauvreté.

« Ce genre de vie est exempt de dignité », confie Charity Kabutha, sociologue qui a dirigé la recherche participative du projet. Les femmes, en particulier, ont attiré l'attention sur les nombreux problèmes sociaux qui existent dans les collectivités. Le saisonnalité du travail, outre les paiements forfaitaires versés aux riziculteurs, favorisent des périodes d'inactivité lorsque les paysans ont de l'argent. Qui plus est, l'établissement relativement récent des villages explique le peu de cohésion sociale. Kabutha affirme que ces facteurs et la pauvreté généralisée contribuent sans doute au taux élevé d'alcoolisme et à la violence familiale observée dans la région.

À la fin des années 1990, de violents conflits ont éclaté entre les riziculteurs et le NIB. Les paysans, qui dénonçaient le caractère non démocratique de la structure de gouvernance de la zone, ont formé une coopérative pour prendre en mains plusieurs des fonctions de gestion du NIB. Mais comme ce sont les agriculteurs qui ont assumé la mainmise, les changements qui en découlent pourraient donner lieu à une augmentation du paludisme dans la région.

« Lorsque le gouvernement était en charge, le calendrier de production du riz était très bien défini », déclare Mutero. « Il était beaucoup plus facile de connaître le moment exact où il fallait intervenir pour protéger les gens contre les moustiques. » Aujourd'hui, les agriculteurs plantent le riz quand bon leur semble. Cela signifie que les rizières sont submergées à l'année longue, prolongeant ainsi la saison de reproduction des moustiques.

Mutero signale aussi des rizières « non officielles » dans les champs au bord des routes où certains paysans ont détourné l'eau de la zone principale et planté du riz sur des terres qui pourraient servir au pâturage. La transmission du paludisme pourrait s'intensifier si la population bovine venait à diminuer.

Malheureusement, la coopérative d'agriculteurs n'a ni les ressources, ni la capacité d'entreprendre tout le travail requis pour diriger la zone de manière efficace. « Les agriculteurs se rebellent contre un système, mais ils n'en ont pas trouvé de meilleur », fait valoir Charity Kabutha. « C'est un contexte institutionnel où tout est allé de travers.»
  Cette étude de cas a été rédigée par Jennifer Pepall de la Division des communications au CRDI.

Télécharger le PDF : Paludisme et Agriculture au Kenya    

Connecter l'Afrique, du Cap au Caire

10 janvier 2011
Des recherches appuyées par le CRDI contribuent à exploiter le potentiel des réseaux de terminaux à très petite ouverture d’antenne (TTPO ou VSAT), la nouvelle génération de technologies satellitaires.

Le défi : amorcer la révolution numérique

Indéniablement, l’Afrique demeure le continent le plus pauvre du monde. Selon le rapport 2006 des Nations Unies sur les objectifs du Millénaire pour le développement (OMD), 44 % des Africains vivent avec moins de 1 USD par jour. Mais il y a de l’espoir. Ce même rapport fait état d’avancées spectaculaires dans d’autres régions du monde au cours des dernières décennies. Dans certaines parties d’Asie, par exemple, les ambitieux objectifs de réduction de la pauvreté, dont les Nations Unies avait fixé l’échéance à 2015, ont déjà été dépassés.

Cette réussite s’explique en partie par un déploiement rapide dans ces zones de services téléphoniques et Internet à faible coût. Manifestement, un meilleur accès aux technologies de l’information et de la communication (TIC) augmente les chances de vaincre la faim et la misère. Les outils modernes de réseautage permettent en effet aux fermiers de se renseigner sur les marchés, aux entrepreneurs d’accéder au microcrédit, aux médecins de surveiller la maladie et de bénéficier de conseils en matière de diagnostic et, enfin, aux groupes communautaires de recevoir du secours en cas de catastrophe, sans compter qu’ils ouvrent tout un monde de connaissances aux étudiants. 
 
« La bande passante est le moteur de l’économie mondiale du savoir. Pourtant, c’est là où on en a le plus besoin, dans les pays en développement d’Afrique, qu’elle est la plus rare. »

— Mike Jensen, consultant en communications

Or, pour de nombreux Africains de zones rurales, la vue d’un ordinateur ou d’un simple téléphone reste du domaine du rêve. Akossi Akossi, secrétaire général de l’Union africaine des télécommunications, qualifie de « cruel » ce manque généralisé d’infrastructures de TIC. Plusieurs facteurs sont en cause. Des coûts élevés et un manque d’apports en capitaux ont limité la construction d’infrastructures adéquates, qu’il s’agisse de réseaux de fibre optique et de micro-ondes dotant les pays d’une capacité de transmission nationale et internationale (bande passante) ou de réseaux à fil et sans fil liant les utilisateurs finaux, bref, ce qu’on appelle communément le « dernier mille » de la connectivité.

Le fardeau de la surveillance gouvernementale entraîne ce retard. Plusieurs des 54 pays d’Afrique sont en effet paralysés par un éventail ahurissant de cadres de politiques nationales et de règlements restrictifs en matière de télécommunications. Ces systèmes, souvent incompatibles, nuisent aussi à l’harmonisation des règlements régissant la délivrance de licences entre pays, ce qui empêche les économies
d’échelle essentielles pour mener à bien des projets d’envergure à des coûts abordables.

Ironie du sort, c’est le Somaliland, une république autoproclamée non reconnue par la communauté internationale et l’un des endroits les plus pauvres d’Afrique, qui héberge le service téléphonique le moins cher et le plus accessible du continent. Le pays n’ayant tout simplement pas les moyens d’élaborer le carcan de licences et de taxes qui étouffe le secteur des télécommunications ailleurs, les TIC y fleurissent.
 
Quelques exemples d’applications potentielles de la technologie satellitaire
  • Internet
  • Courriel
  • Téléapprentissage
  • Télécommunications en région rurale
  • Télémédecine et transfert de données médicales
  • Secours en cas de catastrophe
  • Vidéoconférence
  • Communications intergouvernementales
  • Services maritimes
  • Collecte et distribution de nouvelles
  • Surveillance vidéo
  • Transactions bancaires et services de guichet automatique
  • Systèmes de réservation d’activités de tourisme
  • Transferts de fonds électroniques au point de vente
  • Information sur les prix du marché en temps réel
  • Suivi des ventes et contrôle des stocks
  • Renseignements à l’intention des conducteurs sur les autoroutes
L’idée : se remuer les méninges

Il y a une autre raison qui explique que le Somaliland puisse fournir des services de TIC accessibles et peu coûteux : son petit réseau de télécommunications s’appuie fortement sur les satellites, lesquels diffusent des signaux fiables, à faible coût, dans une zone très vaste. Pourquoi, alors, ne pas s’inspirer de ce modèle pour brancher le reste du continent ? Les satellites assureraient ainsi la connectivité du « dernier mille ».

De plus, ces systèmes sont abordables, car ils combinent des satellites à grande portée à de petites, mais puissantes, stations terrestres de nouvelle génération. Un terminal à très petite ouverture d’antenne (TTPO) fait habituellement moins de 2,5 m de diamètre, et, de nos jours, coûte le dixième du prix du matériel émetteur et récepteur d’autrefois, en plus d’être bien moins encombrant. En outre, un TTPO peut envoyer des signaux Internet et vidéo et des signaux de données, de voix et de télécopieur.

Les TTPO constituent donc une solution encourageante aux difficultés techniques des régions éloignées d’Afrique. Comment, toutefois, résoudre l’impasse administrative qu’occasionnent les lourdes bureaucraties ? Comment réduire l’impact de ce labyrinthe de règlements et de frais afin que les TTPO puissent se déployer librement ?    
« Les TIC, désormais omniprésentes, ne respectent pas les frontières. Dans le domaine du développement, travailler à l’échelle régionale n’est donc plus une option mais une obligation. »

— Jan Mutai, ancien secrétaire général, Union africaine des télécommunications

La recherche : apprendre et sensibiliser

De 2003 à 2006, le Centre de recherches pour le développement international (CRDI) et le programme Dynamiser l’accès aux TIC en Afrique (CATIA) du gouvernement du Royaume-Uni se sont unis pour appuyer la recherche sur la réglementation des TTPO et les travaux connexes de sensibilisation menés par le Global VSAT Forum (GVF), l’association internationale des exploitants de TTPO.

Les responsables de ce projet s’étaient fixé deux objectifs : mieux comprendre les lacunes du régime de réglementation pour ensuite exercer des pressions en vue de sa réforme. Les chercheurs ont donc entrepris d’éclaircir le rôle et le potentiel des TTPO, notamment pour l’amélioration des normes africaines en matière de santé, d’éducation et de commerce. Ils ont sondé chaque gouvernement africain et interrogé des organismes de télécommunications mondiaux, des associations régionales africaines d’exploitants de TPPO, d’autres ONG, des consultants du secteur privé et des jurisconsultes.

L’équipe a examiné et analysé divers sujets : cadres de réglementation et de politiques; dynamiques d’utilisation de la bande passante et accessibilité; propriété de la technologie TTPO; ressources techniques et humaines disponibles pour le déploiement de la technologie TTPO; coûts que devront assumer les institutions et les particuliers pour y avoir accès et technologies complémentaires.

Ce processus a permis de recueillir une abondance de renseignements d’au moins les deux tiers des pays africains et des données partielles du tiers restant. À partir de cette information, on a organisé des réunions, des ateliers et des formations avec des responsables de la réglementation en télécommunications. Enfin, on a créé un guichet unique en ligne pour renseigner sur la réglementation et recevoir les demandes de licence, un service commode qui réduit le fardeau administratif des gouvernements et permet au milieu des technologies TTPO d’accéder facilement à des renseignements cruciaux.
 
CRDI / Peter Bennett
Grâce au TTPO, un entrepreneur, la secrétaire d’une petite entreprise, un fonctionnaire ou un particulier (dans un cybercafé ou un télécentre en zone rurale) peut se brancher instantanément à Internet.
Sur le terrain : brosser un portrait précis

L’équipe a rassemblé les conclusions de ses premiers travaux dans un rapport de 73 pages, détaillé et convaincant, intitulé Ciels ouverts et fermés : l’accès aux satellites en Afrique. Cet ouvrage, qui propose un plan d’action détaillé aux gouvernements désireux d’harmoniser leurs règlements sur les satellites, a comblé de graves lacunes au niveau de la recherche et de l’analyse.

L’Africa Satellite Atlas du CRDI accompagnait ce rapport. Ce site Web interactif permet de connaître, entre autres, les zones desservies par les satellites en Afrique. Cet atlas en ligne confirme que, techniquement du moins, les TTPO pourraient desservir presque toute l'Afrique. « Même les personnes qui connaissent peu les TIC pourraient regarder les cartes et comprendre les enjeux », affirme Heloise Emdon, du CRDI.

Dans le cadre du volet de sensibilisation du projet, on s’est donc appuyé sur tout ce matériel pour persuader le plus grand nombre de la nécessité de réformer le secteur des TIC en Afrique. On a ciblé le secteur privé, la société civile, les groupes de consommateurs et les médias de masse afin de leur faire comprendre qu'ils pouvaient, eux aussi, exercer des pressions en faveur de meilleures télécommunications. De plus, le programme CATIA a reconnu l’importance du leadership et veillé à former plusieurs « grands défenseurs des TIC », notamment parmi les femmes.

L'incidence : assouplir les règlements

La diffusion accélérée du rapport de recherche a été la clé de la réussite de ce volet. Comme l'explique Claire Sibthorpe du programme CATIA, « la recherche nous a permis d'obtenir les renseignements dont nous avions besoin. Puis, les responsables du projet ont veillé àce que les artisans des politiques et les organismes de réglementation diffusent et utilisent ces résultats. Le chevauchement des deux volets a donc engendré de meilleurs résultats que s'ils avaient été menés distinctement ».

Mais qu'ont été ces résultats ? Selon Mme Emdon, ce que ce rapport a fait, principalement, c'est diffuser un modèle de réglementation qu'ont ensuite adopté trois associations régionales de réglementation qui régissent, à elles seules, les trois quarts de l'Afrique.

Dans nombre de ces pays, la réforme a abouti à des changements au niveau des modalites de delivrance des licences et, selon David Hartshorn du GVF, à un essor rapide des TTPO.
  • Les activités du programme CATIA ont donné lieu à une réforme des politiques et des réglementations, suivie d'une intégration accrue des TTPO au Kenya, en Ouganda, en Tanzanie, au Ghana, en Côte
    d'Ivoire et au Nigeria.
  • En 2005, l'exploitant de TTPO Afsat, desservant le Kenya, l'Ouganda, la Tanzanie, le Ghana et le Nigeria, a connu une croissance de 67 %.
  • Le nombre de réseaux TTPO autorisés au Ghana est passé de 96 en 2003 a 162 en 2005.
  • Dans au moins 15 pays, les fournisseurs de services se multiplient par suite de réductions majeures des droits de licence de TTPO.
  • Les TTPO améliorent l'accès a Internet et, donc, l'utilite des systèmes de voix sur IP, ce qui permet de réduire le coût des services téléphoniques internationaux là où la voix sur IP est permise.
Grâce à ces modifications aux politiques, les Africains peuvent participer à la « société du savoir mondiale » et améliorer véritablement leurs conditions de vie. Nombre d'entre eux ont désormais accès aux marchés, à des occasions d’affaires, au crédit, à de l'information médicale et à des activités de téléapprentissage, et ce, plus facilement et à moindre coût. Les liens établis sont garants de nouvelles richesses émanant de la base de la pyramide économique.
 
CRDI / Peter Bennett
 
Les défis de l’avenir : passer à des solutions modernes

Bien des progrès ont été réalisés, mais il reste encore beaucoup à faire. Jusqu’à maintenant, la réglementation a été coordonnée à l’échelle régionale dans l’est, l’ouest et le sud de l’Afrique. Le centre et le nord ne seront touchés par ces réformes qu’une fois que des organismes de réglementation régionaux s’y seront établis. Les réformateurs africains sont encouragés par ce qu’ils constatent en Europe.

Quelque 46 organismes de réglementation nationaux y oeuvrent dans une relative harmonie dans l'intérêt des exploitants de satellite et des consommateurs, sans pour autant mettre en jeu leur souveraineté nationale. En tirant parti de ces expériences menées ailleurs, les organismes de réglementation africains souhaitent passer directement à des solutions modernes.

Certes, le déploiement à grande échelle des TTPO reste freiné par les pénuries locales de techniciens aptes à installer et maintenir des milliers de terminaux, le besoin de sources d’électricité non conventionnelles dans les zones rurales éloignées et la difficulté de prélever les frais de gestion dans ces régions. Toutefois, des solutions réalistes sont en vue, et les possibilités pourraient être infinies.

Télécharger le PDF : Connecter l'Afrique, du Cap au Caire  
Briser le cercle vicieux de la pauvreté en Éthiopie

ÉTUDE DE CAS — mondiale : Repenser les stratégies de recherche agricole

24 décembre 2010

Repenser les stratégies de recherche agricole

Les agriculteurs qui disposent de peu de ressources -- des femmes, pour une large part -- produisent jusqu'à 20 % des cultures vivrières de la planète et pourraient bien détenir la clé de la croissance de la diversité biologique et culturelle. Car en luttant pour subsister -- et produire -- sur ces sols pauvres et avec des ressources limitées, les petits exploitants agricoles permettent aux variétés végétales d'évoluer. Si bien qu'ils sont devenus les gardiens de la diversité et préservent la variation génétique essentielle à l'évolution et à l'adaptation continue des génotypes végétaux.


La pomme de terre est un aliment de première nécessité dans la région andine de l'Amérique du Sud. C'est là, après tout, qu'est né ce tubercule. C'est aussi là, dans une salle de classe de Puchuni, village des hautes terres de la Bolivie, qu'un petit groupe de paysans -- quatre femmes et quatre hommes -- suivent un cours sur la pomme de terre.

On leur enseigne l'histoire de la pomme de terre et bien d'autres choses encore. En dix séances, ils apprennent à mettre en pratique des techniques comme le mode et le moment de la récolte du pollen, l'hybridation de diverses variétés de pommes de terre, l'obtention des baies, l'extraction des semences, la préparation des planches de pépinière, la transplantation des jeunes plants ainsi que l'évaluation et la sélection des clones de pommes de terre dans les champs. Ils reçoivent aussi de l'information sur une nouvelle approche, appelée phytosélection participative, qui peut les aider à améliorer leurs cultures et leur gagne-pain.

Dans la phytosélection participative, les agriculteurs ne jouent plus un rôle auxiliaire, ce sont des partenaires à part entière. De fait, il arrive fréquemment que les agriculteurs prennent les devants et, parfois, ils combinent les semences qu'ils ont eux-mêmes sélectionnées avec le matériel fourni par les sélectionneurs. Parce que les obtentions végétales des agriculteurs sont adaptées aux conditions locales et qu'elles répondent aux préférences en matière de cuisson et de consommation, les résultats sont souvent plus probants. Et lorsque cela se produit, les paysans n'hésitent pas à procéder à la multiplication des semences et à les distribuer. Ces interventions donnent lieu à un processus dynamique de conservation et d'amélioration.

La phytosélection participative et la conservation in situ de l'agrobiodiversité -- c'est-à-dire la préservation de la diversité des espèces végétales dans les exploitations agricoles, dans les habitats d'où elles viennent et où elles continuent d'évoluer -- sont deux méthodes complémentaires. La phytosélection participative est une approche qui favorise à la fois le développement et la conservation de la diversité.

Elle permet aux agriculteurs plus prospères d'exercer un plus grand contrôle sur leur vie et donne à ceux qui pratiquent une agriculture de subsistance ou qui ne récoltent que le minimum vital l'occasion de briser le cercle vicieux de la pauvreté. Les femmes des régions rurales sont sans doute celles qui bénéficient le plus de la phytosélection participative. Ce sont elles qui exécutent le gros des travaux agricoles, veillent au traitement et à l'entreposage du grain et d'autres plantes cultivées, et préparent les aliments. Et parce que, dans bien des régions, les femmes préservent aussi les meilleures semences pour la plantation, elles jouent un rôle déterminant dans la gestion des ressources phytogénétiques.

Voilà pourquoi il y a autant de femmes que d'hommes dans cette classe en Bolivie. Le projet participatif d'amélioration de la pomme de terre, ou PROINPA pour reprendre le sigle espagnol, a été lancé en 1998 avec l'intention d'élaborer des méthodes de phytosélection participative.

Les chercheurs ont commencé par étudier les connaissances des agriculteurs en matière de sélection végétale, leurs techniques, les variétés cultivées et leurs préférences. Afin de motiver et d'éduquer les agriculteurs, ils ont élaboré un programme de formation fondé sur les connaissances de ces derniers et sur leur compréhension de l'environnement.

Malgré des déboires occasionnels, comme un coup de froid qui a détruit quelques lits de germination, le projet a donné des résultats impressionnants. En travaillant avec l'équipe de recherche, les agriculteurs ont adopté la méthode de la phytosélection participative et ont montré qu'ils avaient la capacité de mettre au point de nouvelles variétés de pommes de terre qui répondent à leurs besoins et donnent des rendements supérieurs. Enfin, et c'est sans doute ce qui compte davantage, certains exploitants agricoles se servent de leurs compétences nouvellement acquises d'agriculteurs­sélectionneurs pour récupérer des génotypes qu'ils croyaient perdus, aidant ainsi au rétablissement de la biodiversité de la pomme de terre dans la région.

À l'échelle mondiale

Le projet PROINPA est un des nombreux projets financés grâce au programme de petites subventions administré par le programme-système Recherche participative et analyse du genre (RPAG) du Groupe consultatif pour la recherche agricole internationale (CGIAR). La RPAG est sans doute le programme le plus important à l'appui de la phytosélection participative qui existe à l'échelle mondiale. Il est coparrainé par quatre des centres du CGIAR; ses activités sont financées par les gouvernements nationaux et divers donateurs, dont le Centre de recherches pour le développement international (CRDI) du Canada. Il a pour objectif de favoriser les innovations institutionnelles, d'évaluer et d'élaborer des méthodes de recherche participative qui tiennent compte des sexospécificités, et de les mettre en application dans la sélection végétale et la gestion des cultures et des ressources naturelles.

Les projets menés dans le cadre du programme mondial RPAG appuient l'élaboration et l'évaluation des méthodes de recherche participative qui prennent en compte les sexospécificités. Des hautes terres de la Bolivie à celles du Népal, les projets de petites subventions aident les femmes à acquérir plus de pouvoir dans les prises de décisions et à avoir une plus grande influence sur l'utilisation des ressources. Les approches participatives mises en application en Ouganda ont donné lieu à une collaboration accrue entre les hommes et les femmes; au Kenya, elles ont permis d'accroître la présence des femmes au sein des comités de gestion locaux.

Après vingt années d'efforts pour faire en sorte que la science réponde davantage aux besoins des paysans pauvres, il est logique de mettre en évidence le rôle et les besoins des femmes. Les femmes jouent des rôles multiples -- culture, récolte, entreposage des plantes cultivées, préparation des aliments. Mais sans doute n'y a-t-il pas de rôle plus important que celui qu'elles jouent dans le domaine de la sélection végétale. Les agricultrices sont non seulement des phytogénéticiennes prolifiques et compétentes, mais aussi les principales gestionnaires des ressources naturelles comme le sol et l'eau. Elles domestiquent les espèces sauvages et jouent un rôle capital dans la sélection et l'entreposage des semences des prochaines plantations.

Des attentes différentes

Partout dans le monde en développement, les femmes ont des connaissances détaillées des caractéristiques particulières des diverses cultures et des préférences marquées à cet égard. Des études révèlent que souvent les attentes et le savoir des hommes et des femmes diffèrent en matière de cultures, différences dont la recherche et les politiques devraient tenir compte, de dire Louise Sperling, ancienne coordonnatrice du groupe de travail sur la sélection des plantes pour le programme RPAG.

Bien qu'en diverses occasions, les chercheurs aient déclaré que les critères des femmes et des hommes n'étaient pas sensiblement différents, sauf en ce qui a trait aux usages culinaires et à la qualité, Sperling affirme que les critères retenus par les femmes sont parfois si différents de ceux des hommes qu'il leur faut mener parallèlement les activités d'amélioration et de sélection végétale. Au Mali, par exemple, les évaluations du maïs révèlent que les hommes ont pour principal critère la production et la précocité des variétés tandis que les femmes privilégient les aspects organoleptiques et la transformation. Dans un projet sur le riz réalisé en Afrique occidentale, les divisions entre hommes et femmes étaient semblables, les hommes s'intéressant davantage au rendement et aux caractères liés au rendement comme la vigueur des plants, alors que la qualité était le principal attribut retenu par les femmes.

Améliorer les sciences

La participation des femmes peut améliorer les sciences, affirme Sperling. « Les femmes sont souvent les phytogénéticiennes des systèmes de production agricole à petite échelle; ce sont elles qui se chargent de la domestication des espèces sauvages, de la sélection du matériel génétique et de la conservation des semailles. Ainsi, les femmes s'occupent de la conservation et de la reproduction d'un grand nombre de cultivars traditionnels, dont le manioc, les haricots, le fonio, le voandzou, le millet et diverses cultures sur surfaces réduites. »

Nous en avons un exemple en Namibie : une agricultrice, Maria Kaharero, a encouragé, pendant quatre saisons, les croisements de sa variété locale avec une variété mise au point par une station, Okashana 1, qui ont donné un millet hors pair. Les chercheurs ont fait main basse sur sa variété et l'ont croisée avec 30 autres variétés. Le composite qui en a résulté -- appelé MKC, pour Maria Kaherero Composite -- a servi de base au programme national de sélection végétale du pays.

Sperling fait une mise en garde : la non-participation des femmes à la sélection végétale pourrait avoir des conséquences néfastes, pas seulement « neutres ». Ainsi, en Gambie, les systèmes de production retenus par les hommes portaient presque exclusivement sur des variétés de riz à haut rendement, alors que ceux des femmes restaient fondés sur l'utilisation d'une variété de riz indigène. L'adoption par les hommes d'un système global marginalisait les produits des femmes et favorisait le transfert des rizières aux mains d'autres hommes qui touchaient tous les profits de la vente du riz. Éventuellement, les femmes ont cessé ce travail, le régime de double culture dépassant leurs possibilités financières.

Une recherche d'avant-garde

Si les petites subventions représentent la principale composante de la Recherche participative et analyse du genre sur le terrain, le personnel du programme entreprend également des recherches de pointe. Ainsi, une étude sur l'épineuse question de l'attribution des droits de propriété intellectuelle est née de la collaboration entre des chercheurs et des collectivités agricoles.

Les avantages de la recherche participative sont bien connus, mais pour convaincre un plus grand nombre de chercheurs et de directeurs de recherche d'intégrer cette approche à leurs activités, il est essentiel de pouvoir comparer l'approche participative à d'autres démarches, plus traditionnelles. Les résultats préliminaires laissent entendre que le fait de permettre aux agriculteurs de participer plus étroitement à la recherche et leur donner une plus grande marge de manœuvre a eu des effets favorables à plusieurs égards, dont l'accroissement de leurs revenus. Les résultats empiriques indiquent aussi que la recherche participative réduit les coûts en évitant la mise au point de techniques que les utilisateurs visés ne sont pas susceptibles d'adopter.

Pour faire valoir et faciliter davantage le recours à l'approche participative, le personnel de la RPAG a créé un réseau de pratiques et de savoirs. Des listes de diffusion sur Internet favorisent les échanges continus de savoir-faire partout dans le monde tandis que des colloques internationaux rassemblent des centaines de spécialistes de tous les pays. Le personnel du programme a aussi créé trois bases de données, accessibles au public, dont un inventaire complet des projets passés et en cours afin que ceux et celles qui s'intéressent à la phytosélection participative puissent examiner comment d'autres intervenants ont conçu les programmes, tirer des enseignements des divers résultats obtenus et même entrer directement en relation les uns avec les autres.

Les grands défis

Louise Sperling estime que la RPAG a grandement contribué au déclenchement de nombreux changements pendant les cinq années qu'a duré le programme. « Les changements survenus, notamment, dans la structure et le processus de la sélection végétale afin que la science tienne davantage compte des exploitants agricoles. Ce sont des changements à long terme, qui vont bien au-delà du cycle d'un projet », affirme-t-elle. « Des changements comme la décentralisation des essais ou la conception d'essais in situ que les agriculteurs seront en mesure d'interpréter eux-mêmes et qui seront effectués sous la surveillance réelle des agriculteurs. Nous commençons à peine à constater une utilisation sérieuse et une intégration véritable des évaluations produites par les agriculteurs dans le système officiel de la recherche », ajoute-t-elle.

Ces considérations soulèvent la question des droits de propriété intellectuelle. Si une agricultrice met au point une variété améliorée en collaboration avec un chercheur du système officiel, qui détient les droits sur cette variété, qui y a accès et est autorisé à la distribuer, et comment seront partagés les divers avantages qui en découlent ? Pour Sperling, cette question et d'autres qui y sont reliées font partie des défis qu'il faudra relever pour mener à bien les projets de phytosélection participative et protéger la diversité agricole.

« Un autre grand défi nous attend », ajoute Sperling. « Il faudra mettre en place des modèles organisationnels pour permettre la cession du pouvoir de décision et la réalisation d'essais in situ à l'échelon local. Cela veut donc dire que des centaines d'unités locales verront le jour. Il faut aussi élaborer de meilleures stratégies à l'appui de la phytosélection participative dirigée par les agriculteurs pour ce qu'on appelle les « cultures sur surfaces réduites » et pour celles qui ne sont pas du ressort du système officiel de la recherche et des centres internationaux de recherche agricole. »

Cette étude de cas fait partie d'une série de six articles sur la phytosélection participative rédigés par Ronnie Vernooy, spécialiste de programme principal au CRDI, et Bob Stanley, rédacteur scientifique.

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Microfinance et pauvreté

21 décembre 2010
AIDER LES DÉMUNIS À S’AIDER EUX-MÊMES  
les expressions « recherche participative », « travaux en collaboration », « renforcement des capacités locales », etc. Le CRDI croit fermement, en effet, en l’importance de faire participer les collectivités locales aux recherches, de traiter les populations comme des bénéficiaires mais surtout comme des collaborateurs de la recherche et, enfin, d’assurer la mise à profit des résultats au sein des collectivités concernées.

— Maureen O'Neil, présidente du CRDI

Microcrédit, macro sourires

Grâce au projet Swayamsiddha (swayam signifie soi et siddha une personne ayant des capacités éprouvées ou dont l’autonomie a été renforcée), un projet d’entraide de la BAIF Development Research Foundation de l’Inde appuyé par le CRDI et l’Agence canadienne de développement international (ACDI), des milliers de femmes de l’Inde rurale ont eu accès à un crédit de plus de 14 roupies (400 CAD) — somme colossale pour des ménages dont le revenu est inférieur à un dollar par jour.

UNIS DANS LA LUTTE CONTRE LA PAUVRETÉ


Le CRDI a collaboré avec les nouveaux lauréats conjoints du prix Nobel de la paix, le professeur Muhammad Yunus et la Grameen Bank, pour mettre les technologies de l’information et de la communication au service du développement rural dans les « villages Grameen » du Bangladesh.

Le CRDI a, en effet, contribué à appuyer :
  • le renforcement des liens de communication entre les quelque 1 000 bureaux — notamment les succursales en zone rurale — de la Grameen Bank;
  • la création du premier point d’accès public à l’Internet et au courrier électronique au profit d’établissements d’enseignement, d’ONG et de chercheurs du Bangladesh;
  • un projet pilote à Madhupur, dans le district de Tangail, qui a abouti à l’ouverture de l’un des premiers télécentres ruraux d’Asie;
  • des essais, menés par la Grameen Bank, sur diverses technologies novatrices.
Renseignements (en anglais seul.) : www.grameen-info.org

UN FILET DE SÉCURITÉ POUR LES PLUS DÉMUNIS

Déjà une profonde tragédie sur le plan humain, un malheur soudain — décès d’un membre de la famille, maladie, perte de revenu ou perte matérielle résultant d’un vol ou d’une catastrophe naturelle — peut également entraîner la vulnérabilité économique et même la pauvreté. Pour ceux qui sont déjà pauvres, dont la vie bascule entre la survie et le dénuement, ces revers sont habituellement catastrophiques.

À l’instar des programmes de microcrédit comme ceux de la Grameen Bank, qui ont permis à des entrepreneurs de pays en développement d’éviter le cycle vicieux des lourdes dettes, divers régimes de microassurance peuvent aider à soutenir les familles appauvries lorsqu’elles sont frappées par un malheur. Ces programmes modestes, éparpillés et souvent informels — sociétés mutuelles d’inhumation par exemple — existent parce que les pauvres sont généralement exclus des marchés financiers traditionnels, et notamment des services d’assurance. L’offre d’une assurance à bas prix à un plus grand nombre de ces personnes défavorisées est une importante mesure de réduction de la pauvreté dans le monde.

Quelles sont les politiques gouvernementales les plus propices à la croissance d’un secteur de la microassurance efficace ?

Pour rendre la microassurance plus accessible, il faut d’abord savoir ce qui fonctionne. Les chercheurs doivent examiner les régimes offerts dans différents pays selon divers cadres réglementaires et institutionnels, et se demander quelles sont les politiques gouvernementales les plus propices à la croissance d’un secteur de la microassurance efficace.

Le groupe de travail sur la microassurance du Groupe consultatif d’assistance aux plus pauvres a chargé le FinMark Trust de se pencher sur cette question. Cette société de fiducie indépendante sudafricaine entreprend donc une analyse, qui se déroule sur deux ans et vise plusieurs pays, sur l’impact des lois et des règlements sur la possibilité pour les ménages pauvres de souscrire une assurance-vie. Ces travaux sont financés par le CRDI et GTZ, l’organisme de coopération internationale de l’Allemagne, et feront fond sur un réseau de recherche qui avait étudié la réglementation et la surveillance des institutions de microcrédit communautaires, avec le concours financier du CRDI.

Par cette étude, on vise à formuler un ensemble de principes qui aideront les responsables des politiques et les organismes de réglementation des pays à élaborer un cadre législatif et réglementaire favorisant l’offre de services d’assurance destinés aux personnes à faible revenu. Ces principes doivent être d’application pratique et convenir aux pays en développement.

FinMark coordonnera le travail d’équipes de chercheurs dans cinq pays en développement, en Asie, en Afrique et en Amérique latine. Leurs études de cas détaillées apporteront une foule de renseignements pratiques sur l’évolution du secteur de la microassurance et la façon dont il est réglementé et surveillé, ainsi que sur les facteurs qui permettent ou empêchent l’accès des pauvres aux marchés financiers dans ces divers contextes nationaux. Cette information facilitera l’établissement de principes directeurs qui viendront régir l’expansion de ce secteur dans les pays en développement en général.

Vu la grande complexité de l’administration de programmes financiers pour les personnes à faible revenu, les chercheurs se méfient des modèles universels. Et comme les femmes et les enfants sont particulièrement exposés à la pauvreté, l’étude prévoira des mesures supplémentaires qui tiendront compte des variables que sont l’âge et le sexe.   Renseignements (en anglais seul.) : www.finmark.org.za   DRUMNET : BOURSE VIRTUELLE DES MARCHANDISES DE L’AFRIQUE DE L’EST   Dans le centre du Kenya, une femme cultive des haricots verts et du maïs miniature. Un jour, deux hommes arrivent du bureau local de DrumNet et l’interroge sur ses progrès, lui offrent des conseils techniques et financiers et — ce qui l’enchante — ils lui disent qu’un acheteur de Nairobi veut lui acheter sa récolte.

C’est nouveau. Dans le passé, les agriculteurs ne savaient pas comment trouver les meilleurs prix pour leurs produits. Ces entrepreneurs qui se démenaient, étaient à la merci d’intermédiaires, de banques mal disposées et de marchés lointains.

À l’instar des « tambours parleurs » qui servaient traditionnellement de télégraphe dans certaines régions d’Afrique, DrumNet est un moyen de communications Web qui permet d’offrir à de petits exploitants agricoles des conseils techniques, des services financiers et des renseignements sur le marché en temps opportun.

L’organisation non gouvernementale Pride Africa a lancé DrumNet en 2002 sous forme de projet pilote, avec le soutien du CRDI. Chacun de ses centres d’assistance rurale — parfois réduits à un simple kiosque — est équipé d’un ordinateur, d’une capacité d’accès par réseau commuté et d’un téléphone cellulaire, le tout raccordant le « courtier en information » local de DrumNet à la base de données du projet, à Nairobi. Grâce à ces technologies à faible coût, un plus grand nombre d’agriculteurs peuvent prendre de meilleures décisions, augmenter leur productivité et réduire la pauvreté.

À présent, DrumNet met au point un nouveau système de crédit pour permettre aux agriculteurs pauvres d’acheter des intrants essentiels, comme des engrais, des pesticides et des clôtures, avant la récolte. À l’heure actuelle, beaucoup d’agriculteurs se débrouillent sans rien de tout cela ou ils recourent à des programmes de crédit injustes en contrepartie desquels ils acceptent de vendre leurs produits à prix cassé. Avec le service de bons d’échange simple de DrumNet, il sera plus difficile d’exploiter ces entrepreneurs vulnérables.
Le CRDI et ses partenaires félicitent chaudement le professeur Muhammad Yunus et la Grameen Bank, lauréats conjoints du prix Nobel de la paix 2006.

Télécharger le PDF : L'action du CRDI — Microfinance et pauvreté

Un regain d'espoir pour la production du manioc en Ouganda

16 décembre 2010

En Ouganda, un virus qui a détruit la presque totalité de la récolte de manioc (principale denrée de base du pays) a été jugulé grâce à une recherche financée par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI) et d'autres bailleurs de fonds comme la Gatsby Charitable Foundation.

Depuis 1990, des scientifiques du Namulonge Agricultural and Animal Production Research Institute ont créé neuf variétés capables de résister à la mosaïque du manioc et de produire de bien meilleurs rendements que les variétés cultivées jusque-là. Le manioc est une plante dont les racines tubéreuses, riches en glucides, croissent comme celles des patates douces et ont une consistance semblable à celle de la carotte. On les fait bouillir jusqu'à ce qu'elles soient assez tendres pour être mangées ou on les fait sécher avant de les râper pour en faire de la farine.

Une souche virulente

Au début des années 1990, une nouvelle souche du virus de la mosaïque — variante ougandaise du géminivirus de la mosaïque africaine du manioc (ACMV) —, particulièrement virulente, a attaqué 80 % des 500 000 hectares de manioc cultivés dans le pays. Avant l'épidémie, l'Ouganda produisait 3,5 millions de tonnes métriques de manioc par année. Après la propagation du virus, le rendement n'était plus que de 0,5 million de tonnes métriques, une baisse représentant pour l'économie ougandaise des pertes annuelles de 60 millions USD.

D'après les estimations, en 1994, 3 000 personnes sont mortes des suites de maladies reliées à la famine qui a découlé directement de l'infestation des champs de manioc. Cela a donné lieu à un énorme problème politique parce que les gens mouraient de faim et qu'aucune solution ne pouvait être apportée dans l'immédiat, se rappelle George W. Otim-Nape, directeur du programme de recherche sur le manioc à l'institut de Namulonge.

L'épidémie

L'épidémie de mosaïque du manioc a été signalée pour la première fois en 1989, à environ 100 km au nord de Kampala. Elle s'est vite propagée, occupant une bande de 600 km de large qui progressait de 25 km par année. Quand M. Otim-Nape a constaté l'ampleur du phénomène, il en a vite mesuré les conséquences. L'épidémie a fini par s'étendre et gagner le pays tout entier, les pires dévastations ayant été enregistrées entre 1993 et 1995. Depuis, la mosaïque du manioc s'est répandue au Kenya, en République démocratique du Congo et en Tanzanie.

La maladie est transmise par un aleurode, la mouche blanche, qui transmet le virus d'un plant infecté à des plants sains en se nourrissant de leurs feuilles. En se propageant, le virus détruit la chlorophylle des plants, les rendant incapables de se nourrir. Les racines se rabougrissent, ne laissant presque rien de comestible.

Les scientifiques de Namulonge devaient agir vite : plus facile à dire qu'à faire étant donné la lente reproduction des plants. D'habitude, il faut de huit à dix ans pour mettre au point une nouvelle variété, mais l'Ouganda ne pouvait attendre aussi longtemps. Les chercheurs, qui ont bénéficié de l'aide de l'initiative de programme Gens, terre et eau du CRDI et d'autres bailleurs de fonds, ont utilisé du matériel végétal obtenu par culture tissulaire et des centaines de milliers de semences véritables de manioc dans des champs infestés par le virus; ils ont ensuite retenu les lignées les plus prometteuses. En 1994, quatre ans seulement après le début de la recherche, ils avaient mis au point trois nouvelles variétés.

La recherche participative

Les agriculteurs ont participé à diverses étapes de la recherche; ils ont planté les variétés mises à l'essai, évalué leurs caractéristiques et fait rapport aux scientifiques. Leur participation a été importante puisqu'elle a permis de déterminer si les nouvelles variétés répondaient à leurs besoins tant pour le goût, la couleur et la texture que pour la résistance aux maladies.

Distribuer les nouvelles variétés à des centaines de milliers de petits producteurs de manioc ougandais a représenté tout un défi. Le service de vulgarisation agricole du gouvernement comportait tellement de lacunes que l'équipe de Namulonge a créé un réseau regroupant les agriculteurs producteurs de manioc. Les chercheurs ont formé des agents de vulgarisation dans chacun des districts, lesquels ont nommé des représentants des agriculteurs dans chaque sous-comté, le niveau administratif inférieur. Ces représentants ont à leur tour été formés et ont transmis leurs connaissances aux agriculteurs par l'intermédiaire de groupes de femmes, puisque ce sont elles surtout qui s'occupent de la culture et de la récolte du manioc. Le réseau, toujours actif, est un bel exemple de transfert de technologie réussi.

De nouvelles variétés

En 1996, on avait déjà distribué d'énormes quantités de matériel végétal, souligne M. Otim-Nape. Cette année-là, les 70 000 hectares ensemencés de nouvelles variétés de manioc ont donné une récolte de 1,1 million de tonnes métriques. Selon les estimations des chercheurs, les nouvelles variétés avaient été plantées sur 150 000 hectares en 1998; l'Ouganda, pensent-ils, devrait enregistrer bientôt un niveau de production supérieur à celui d'avant l'épidémie. Les 2,5 millions de dollars investis dans la recherche de nouvelles variétés ont déjà donné lieu à une production de 40 millions de dollars, affirme Bua Anton, socioéconomiste de Namulonge.

Les habitants du district de Pallisa, au nord-est de Kampala, confirment le succès des nouvelles variétés. Faisant une pause durant les travaux des champs, Mary Magino confie, par l'entremise d'un interprète, que, lorsque la mosaïque du manioc est apparue, elle pouvait arracher une tige, puis une autre et une autre encore sans rien trouver. Depuis qu'elle utilise les nouvelles variétés, ajoute-t-elle, le manioc pousse en abondance.

De meilleurs rendements

Qui plus est, les nouvelles variétés (baptisées Nase 1 à Nase 9 dans les deux principaux centres de recherche sur le manioc de l'Ouganda, à Namulonge et Serere) produisent de trois à quatre fois plus de manioc par hectare que les anciennes variétés. C'est une véritable révolution verte pour le manioc, d'affirmer M. Otim-Nape.

Le changement est spectaculaire si l'on se reporte à la situation qui régnait il y a quelques années à peine alors que bien des endroits en Ouganda étaient aux prises avec la famine. Dans certains districts, où les nouvelles variétés dominent, d'aucuns se plaignent même de la surproduction. C'est d'ailleurs ce qui a incité des agriculteurs et des entrepreneurs ougandais à investir dans la transformation du manioc. On peut en tirer différents produits utiles comme la fécule, le glucose et le fructose. Une entreprise produit une boisson alcoolisée qui ressemble au gin, appelée Waragi.

Le potentiel de production

Le potentiel de production est considérable, selon M. Anton. Il s'agit de l'exploiter à fond, et c'est là le défi.

Aujourd'hui, l'Ouganda partage les variétés de manioc créées à Namulonge avec ses voisins, le Kenya et la Tanzanie, où la mosaïque fait aussi des ravages.

Mike Crawley, journaliste canadien lauréat d'une bourse du CRDI, a séjourné en Ouganda dans le cadre d'un stage au Gemini News Service. (Photo : G.B. Mpango, Université Makerere)

[Projet du CRDI no 055298]

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