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S'associer à des bailleurs de fonds partenaires

3 novembre 2010

Le CRDI estime que les partenariats lui sont essentiels pour l’aider à réaliser sa mission. C’est aussi ce qu’a réaffirmé le Conseil des gouverneurs en mars 2010 en approuvant le premier cadre quinquennal des partenariats avec les bailleurs de fonds. Les partenariats favorisent la collaboration entre les bailleurs de fonds de la recherche et une plus grande mise en commun des connaissances. De manière tout aussi importante, ils augmentent les ressources mises à la disposition de la recherche au service du développement.

Depuis 1970, le CRDI a conclu des accords avec plus de 140 bailleurs de fonds de la recherche animés de préoccupations semblables aux siennes. Sa vaste expérience l’a amené à établir des partenariats de plus en plus importants et novateurs. Aujourd’hui, les partenariats d’une valeur de plus de un million de dollars représentent près de 80 % de tous les accords de cofinancement en vigueur. En 2009–2010, le financement de la programmation du CRDI provenait à près de 16 % de partenariats conclus avec des organismes gouvernementaux, des organismes d’aide bilatérale et d’aide multilatérale, des fondations philanthropiques et des organismes du secteur privé.

L’accord le plus important, dont la valeur s’élève à 50 millions CAD, a été conclu en 2009–2010 avec l’Agence canadienne de développement international (ACDI) aux fins du Fonds canadien de recherche sur la sécurité alimentaire internationale. D’autres partenariats ont été établis au cours de l’exercice, dont

  • un partenariat avec l’ACDI pour l’octroi de subventions de renforcement des capacités en vue d’essais cliniques en matière de prévention du VIH/sida — 10 millions CAD;
  • un partenariat avec le Fonds international de développement agricole pour KariaNet II — 1,6 million CAD;
  • un partenariat avec l’Australian Agency for International Development aux fins de l’Initiative de recherche en écosanté sur les maladies infectieuses émergentes — 1,5 million CAD.

Prospection de partenariats

Au cours des cinq prochaines années, le CRDI consolidera ses relations avec ses partenaires. Il s’emploiera aussi à nouer des liens avec de nouveaux bailleurs de fonds et collaborera davantage avec des organismes et des réseaux internationaux d’envergure.

Le CRDI continuera également d’oeuvrer au renforcement de la capacité des bénéficiaires de subventions d’établir des partenariats durables et de mobiliser les ressources dont ils ont besoin. Le Centre continuera aussi de consigner et de faire connaître les bonnes pratiques en matière de partenariats au service du développement.

LE CHANGEMENT, FRUIT DES PARTENARIATS

Aide à l’Afrique pour l’adaptation aux changements climatiques

Au cours de la dernière décennie, les cas de paludisme dans les hautes terres du centre du Kenya se sont multipliés par sept. Les chercheurs du Kenya Medical Research Institute attribuent cette augmentation aux changements climatiques. Par ailleurs, une étude financée par le programme Adaptation aux changements climatiques en Afrique conclut que l’activité humaine est responsable de la hausse des températures. Or, le parasite du paludisme n’a besoin que d’une hausse de deux degrés — de 17 oC à 19 oC — pour atteindre sa maturité et présenter un risque pour la santé de quatre millions de personnes vivant sur les pentes du mont Kenya.

Ce projet de recherche est l’un des quelque 50 projets appuyés par le programme Adaptation aux changements climatiques en Afrique, lancé conjointement par le CRDI et le Department for International Development (DFID) du Royaume-Uni en 2006. Ce programme a pour but d’améliorer la capacité des populations et des organismes du continent africain de s’adapter aux changements climatiques de sorte que même les plus vulnérables s’en tirent bien. Il vise également à étayer les politiques et les plans en matière d’adaptation.

Le DFID est le plus important partenaire de financement non canadien du CRDI. Au cours des cinq dernières années, il a annoncé le versement de 48 millions CAD à ce programme et d’une somme additionnelle de 16,6 millions CAD en vertu de cinq autres accords de partenariat.

LE CHANGEMENT, FRUIT DES PARTENARIATS

Collaboration canadienne en vue d’assurer la sécurité alimentaire

De nombreux pays en développement, en particulier en Afrique subsaharienne et en Asie, ne parviennent pas à produire ou à importer suffisamment d’aliments pour nourrir leur population. Il en résulte que plus d’un milliard de personnes dans le monde souffrent de malnutrition. La Banque mondiale estime que la production vivrière devra doubler à l’échelle planétaire d’ici 2030 si l’on veut faire face à la demande croissante.

Compte tenu de cette dure réalité, la ministre de la Coopération internationale du Canada, l’honorable Beverley Oda, a annoncé, le 16 octobre 2009, la création du Fonds canadien de recherche sur la sécurité alimentaire internationale. Doté de 62 millions CAD, ce fonds est une initiative conjointe du CRDI (qui y contribue 12 millions CAD) et de l’Agence canadienne de développement international (dont l’apport atteint 50 millions CAD). Il réunira les esprits les plus brillants du Canada et des pays en développement afin de trouver, grâce à la recherche, des moyens durables d’assurer la sécurité alimentaire.

On réalisera cet objectif en investissant dans la recherche appliquée et en tirant parti des compétences et du savoir canadiens. Le fonds est destiné aux plus vulnérables, en particulier aux petites exploitantes agricoles, ainsi qu’aux organismes et institutions aptes à mettre en oeuvre des moyens durables pour augmenter la production vivrière.

Le CRDI a lancé les deux premiers appels en février 2010. Trois projets de recherche ont été choisis jusqu’à maintenant.

Les femmes assurent la préservation de l’arganeraie aux portes du Sahara

1 novembre 2010

L’arganier (Argania spinosa) est un arbre endémique au Maroc, où il constitue la deuxième essence forestière. Il peut vivre de 150 à 200 ans et est très résistant à la chaleur et à la sécheresse. L’arganier pousse à l’état sauvage et en abondance dans les régions arides et semi-arides du sud-ouest marocain, dans une zone allant de Safi jusqu’à la frange saharienne et limitée par l’océan Atlantique à l’ouest et par l’Atlas à l’est. Il joue un rôle irremplaçable dans l’équilibre écologique et dans la préservation de la biodiversité. Grâce à son système racinaire puissant, l’arganier contribue au maintien du sol et permet de lutter contre l’érosion hydrique et éolienne qui menacent de désertification une bonne partie de la région.

L’arganier est extrêmement important pour l’économie locale. Chaque partie de l’arbre est utilisable et constitue une source de revenus ou de nourriture : le bois est utilisé comme combustible, les feuilles et les fruits servent de fourrage pour les chèvres et l’huile extraite de l’amande par les femmes est utilisée en cuisine et en médecine traditionnelle. L’arganeraie assure ainsi la subsistance d’environ trois millions de personnes.

La déforestation

Malheureusement, en moins d’un siècle, plus du tiers de la forêt a disparu et la densité moyenne de cette dernière est passée de 100 à 30 arbres par hectare. Cependant, tous les travaux de recherche montrent que l’arganier n’est pas un fossile en voie de disparition mais, au contraire, un arbre rempli de promesses pour certaines zones arides. Aussi est-il essentiel d’améliorer les possibilités de production de l’arganier pour que cet arbre retrouve sa place dans les systèmes agraires de la région. C’est ce défi auquel se sont attaqués deux chercheurs marocains, Zoubida Charrouf, professeure à la Faculté des sciences de l’Université Mohammed V de Rabat, et Faiçal Benchekroun, professeur à l’Institut agronomique et vétérinaire Hassan II de Rabat, dans le cadre d’un projet du Network for the Valorization of Plant Materials in Africa financé par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI).

Bien que l’arganier joue un rôle important dans la préservation de la biodiversité et la lutte contre la désertification dans les régions arides du Maroc, ce sont là des préoccupations très lointaines pour les populations locales défavorisées. C’est pourquoi le projet a pour but d’aider non seulement à préserver la biodiversité, mais aussi à améliorer le bien-être économique des populations, en particulier des femmes, dans le sud-ouest du Maroc. Pour atteindre ces objectifs, les chercheurs axent leurs travaux sur la formulation de scénarios de gestion de l’arganeraie; la sélection d’arbres hautement productifs en huile et en produits biologiquement actifs; l’amélioration des procédés artisanaux de production de l’huile d’argan; l’étude des caractéristiques physicochimiques, de la composition chimique et de l’action pharmacologique de l’huile d’argan afin d’améliorer la conservation et de mettre en valeur les propriétés pharmacologiques de cette dernière; l’étude de la viabilité économique des groupes de femmes qui produisent de l’huile; et l’organisation de cours de mise en marché et de séances de formation à l’intention de ces groupes.

L’objectif principal

Le projet financé par le CRDI a pour principal objectif de faire en sorte que les chercheurs puissent réaliser les études nécessaires pour permettre aux coopératives de femmes d’améliorer la production d’huile d’argan et d’assurer l’encadrement technique des coopératives. Le financement nécessaire au démarrage des coopératives (aménagement des locaux, achat de l’équipement et des bouteilles, conception et production des étiquettes, formation, etc.) provient des subventions obtenues par la chercheure marocaine chargée du projet auprès de différents bailleurs de fonds : les ambassades du Canada, du Japon et du Royaume-Uni et le corps diplomatique accrédité au Maroc; Oxfam-Québec; le Comité d’entraide internationale; et différents particuliers marocains. De nombreux organismes et services marocains ont aussi apporté leur concours à diverses activités de formation des femmes membres de coopératives.

Ces activités portent sur la formation technique (torréfaction, extraction, filtration, organisation du travail, mise en bouteille, sertissage), professionnelle (gestion, comptabilité) et personnelle (alphabétisation). À ce jour, la formation a donné des résultats très appréciables. En effet, les conditions socioéconomiques des Marocaines se sont améliorées grâce à la création d’emplois et à la génération de revenus; les femmes sont devenues plus conscientes de leurs droits; l’appui des coopératives de femmes a aidé au reboisement des forêts d’arganiers et favorisé le tourisme régional.

La mise en marché de l’huile d’argan

Pour assurer la pérennité de ce projet, il importe d’inciter les coopératives de femmes à participer à la mise en marché de leurs produits (huile vierge pour la peau, huile torréfiée pour usage culinaire, pâte à tartiner, savons, etc.). De gros efforts ont déjà été déployés en ce sens. Par exemple, on a communiqué avec des clients potentiels et exposé les produits dans des foires, des points de vente ont été ouverts dans les coopératives, et les produits sont en vente dans divers supermarchés et magasins à Rabat, Casablanca, Marrakech et Agadir. Les coopératives sont équipées de téléphones et de télécopieurs. En outre, le projet a fait l’objet de reportages présentés sur la deuxième chaîne marocaine, sur les chaînes françaises France 2 et FR3 ainsi qu’à Radio-Canada.

Depuis son accession au trône, le nouveau roi du Maroc a adopté une politique d’ouverture qui a été très favorablement accueillie par la population marocaine. Cette politique devra améliorer la situation économique de la population rurale marocaine, plus particulièrement les femmes, dont le degré de développement accuse un très grand retard par rapport à celui des populations urbaines. Le projet financé par le CRDI est un pas dans la bonne direction. C’est pourquoi Zoubida Charrouf est présentement en pourparlers avec d’autres bailleurs de fonds en vue de mettre sur pied un projet global de mise en valeur de l’arganier.

Zoubida Charrouf est professeure de chimie à l’Université Mohammed V de Rabat. Serge Dubé est administrateur de programme au Bureau régional de l’Afrique subsaharienne du CRDI, situé à Nairobi, au Kenya. (Photo : Z. Charrouf)

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Research turns oil into market hit, empowers women

Des décennies de recherche sur le manioc portent fruit

28 octobre 2010

Pionnier de la recherche sur le manioc, Nagib Nassar, professeur à l'Universidade de Brasília, est parmi les candidats retenus cette année pour le Prix mondial de l'alimentation. Ce prix, d'une valeur de 250 000 $, est considéré comme l'équivalent du prix Nobel dans le domaine du développement international; la cérémonie de remise aura lieu le 24 octobre 2002.

Le manioc, plante racine rustique qui résiste à la sécheresse, est un aliment de base pour un demi-milliard de personnes. Le Centre de recherches pour le développement international (CRDI) a financé les premiers travaux du professeur Nassar au cours des années 1970 et 1980, dans le cadre du programme de recherche sur l'amélioration génétique du manioc qu'il appuyait. Ces travaux ont permis de mettre au point des variétés de manioc à teneur élevée en protéines et des plantes spécifiquement adaptées aux conditions agricoles de l'Afrique de l'Ouest.

Il faut envisager ce genre de travail dans une perspective à long terme, estime Peter Cooper, directeur du domaine de programme Environnement et gestion des ressources naturelles au CRDI. Les projets de développement, fait-il remarquer, sont habituellement financés pour trois ou quatre ans à la fois, mais les résultats ne sont souvent visibles que des dizaines d'années plus tard. Si, au fil du temps, il peut s'avérer de plus en plus difficile d'attribuer une contribution particulière à une réussite scientifique donnée, les contributions pouvant provenir de bon nombre de sources, Nagib Nassar, lui, continue de faire état de l'appui que le CRDI lui a accordé à ses débuts dans tous les articles qu'il publie.

Une plante aux multiples usages

Le manioc est cultivé depuis des siècles sous les tropiques. Aliment de base riche en amidon, cette plante racine peut être bouillie, cuite, frite ou séchée. On l'utilise pour faire de la farine, du pain, du tapioca, du sucre, de l'amidon de blanchisserie et même une boisson alcoolisée. Plus de 800 millions de personnes en Amérique du Sud, en Asie et en Afrique en sont tributaires. Plante indigène en Amérique, le manioc est cultivé dans les pays tropicaux et constitue une denrée de base au Congo, au Kenya, au Nigeria, en Ouganda et en Tanzanie.

La transformation du manioc pour le rendre comestible est complexe, puisque la plupart des variétés contiennent des glycosides cyanogènes, substances toxiques que la cuisson rend inoffensives. Bien que la popularité du manioc comme denrée de base soit comparable à celle des grains céréaliers cultivés dans les climats nordiques, la majorité des variétés de manioc ont une teneur faible en protéines  –  moins de 1 % comparativement à environ 7 % pour les cultures céréalières des zones tempérées. Le manioc peut également être cultivé, puis laissé dans le sol pendant de longues périodes afin de pouvoir servir en cas de disette : c'est, pour les agriculteurs pauvres, l'aliment par excellence contre la famine.

Le professeur Nassar a commencé à s'intéresser au manioc au début des années 1970 alors qu'il enseignait la biologie culturale africaine à l'Institute of African Studies de l'Université du Caire, en Égypte. On avait, dit-il, toutes les raisons de croire que le manioc pouvait sauver l'Afrique de la famine, qui frappait durement le continent au cours de cette décennie. C'est un aliment hypercalorique, disponible toute l'année et qui peut tolérer un stress environnemental important. Toutefois, le manioc pousse mal pendant les périodes de grande sécheresse ou dans des sols acides et toxiques comme ceux de la savane brésilienne.

À la recherche de souches sauvages

Najib Nassar s'intéresse de près au matériel génétique du manioc depuis 28 ans, soit depuis son arrivée au Brésil. Il a exécuté des travaux pour l'Institute of African Studies, puis pour l'Institut international d'agriculture tropicale (IITA), à Ibadan au Nigeria; pendant deux mois, il a parcouru le nord-est du Brésil à la recherche de souches de manioc sauvage, ce qui a incité le CRDI à financer deux de ses projets entre 1976 et 1982.

Il avait pour objectif de récolter des variétés sauvages de manioc dans leur habitat naturel, dans le centre et le nord-est du Brésil, d'en évaluer la valeur économique, de constituer une collection vivante et de procéder à des croisements avec des variétés de manioc cultivées. En prime, la collection a permis de sauver ces variétés sauvages de l'extinction. Le professeur Nassar a par la suite poursuivi sa récolte au Mexique.

Des hybrides nutritifs et productifs

Les lignées sauvages qu'il a remises à l'IITA pour leur potentiel d'amélioration ont donné lieu à la mise au point de souches de manioc spécialement adaptées aux conditions agricoles de l'Afrique de l'Ouest. L'une d'entre elles, explique le chercheur, a aidé à assurer au Nigeria, pour la première fois, une place incontestée parmi les grands producteurs de manioc du monde. Les autres producteurs les plus importants sont le Brésil, l'Indonésie, la République démocratique du Congo et la Thaïlande.

Le professeur Nassar soutient que l'appui du CRDI lui a permis de recueillir 42 variétés sauvages de manioc, indigènes au Brésil. À l'Universidade de Brasília, où il enseigne, il en assure encore la multiplication dans une collection vivante qui sert à l'évaluation et au croisement avec des variétés domestiquées. À ce jour, il a produit 14 hybrides. C'était tout un défi puisque, depuis des millions d'années, l'évolution et la sélection naturelle ont créé des obstacles interspécifiques considérables qui ont rendu l'hybridation particulièrement difficile.

Un de ses tout premiers hybrides a permis de presque doubler la teneur en protéines du manioc. Nagib Nassar attribue son succès en grande partie à la chance : habituellement, quand une variété sauvage est croisée avec une variété cultivée, l'hybride comporte des caractéristiques qui sont souhaitées et d'autres qui ne le sont pas. Ce n'est pas ce qui s'est produit en l'occurrence, affirme-t-il. L'hybride présentait à la fois un niveau élevé de productivité et de faibles concentrations de glycosides cyanogènes.

Un autre hybride – le plus captivant selon lui – était apomictique (c'est-à-dire capable de produire des semences hybrides sans fécondation). Les sélectionneurs peuvent avoir recours à l'apomixie pour préserver les caractéristiques désirables d'un hybride. Cette lignée pouvait résister aux bactéries et aux virus et, au bout d'une seule génération, sa valeur nutritive était étonnamment élevée. Le chercheur poursuit ses travaux sur la multiplication asexuée du manioc et espère produire un premier clone apomictique qu'il pourra ofrir aux agriculteurs brésiliens d'ici deux ou trois ans.

Lorsque le collègue chimiste avec lequel il travaillait lui a fait part du pourcentage de protéines, il n'osait pas le croire. Doubler la teneur en protéines en une seule génération dépassait et de loin ses rêves les plus fous. Il faut en général des dizaines de générations avant d'augmenter la teneur en protéines de 20 à 30 %. Réussir cela en une seule génération paraissait irréel. Pendant des années, il a repris l'analyse chimique pour confirmer les résultats.

La reconnaissance d'une contribution

Ses travaux ont valu à Nagib Nassar d'être mis en candidature à cinq reprises pour l'obtention du Prix alimentaire mondial, candidature proposée chaque fois par Joachim Voss, autrefois du CRDI et actuellement directeur général du Centre international d'agriculture tropicale (CIAT), établi en Colombie.

De bien des façons, Nagib Nassar a été considéré comme un précurseur parce qu'il a cherché à intégrer des caractéristiques de variétés sauvages de manioc dans des variétés domestiquées, soutient M. Voss. Sa contribution, de fait, a été de déceler très tôt la capacité de certaines variétés sauvages d'améliorer le manioc cultivé. L'amélioration du manioc est une entreprise difficile, c'est un fait avéré. Nagib s'est intéressé à la biologie moléculaire et l'a utilisée pour introduire les caractéristiques voulues dans le manioc cultivé à des fins commerciales.

Joachim Voss a proposé la candidature du professeur Nassar parce que, du point de vue scientifique, ses travaux ont révolutionné la recherche sur le manioc. Tant les souches de manioc à teneur élevée en protéines que les souches apomictiques recèlent d'immenses possibilités pour les populations les plus pauvres de l'Afrique. Il reconnaît cependant que la concurrence pour le Prix mondial de l'alimentation est telle que Nagib Nassar pourrait bien ne jamais l'obtenir.

M. Voss estime néanmoins qu'il est important de reconnaître sa contribution. Au CIAT, où se trouve la plus importante collection de manioc au monde, on poursuit le travail du professeur Nassar, notamment pour ce qui est de l'augmentation de la teneur en protéines du manioc, simplement en raison des possibilités qu'il présente. Et cela en très grande partie à cause de ses premiers travaux.

S'il remporte le prix, le professeur Nassar compte l'utiliser pour appuyer les jeunes chercheurs de l'Universidade de Brasília qui s'intéressent au manioc. Il a déjà fait des démarches en ce sens et a commencé à se servir de ses économies personnelles pour créer un fonds à cette fin à l'université.

Keane Shore est rédacteur pigiste à Ottawa.

Les producteurs agricoles du Kenya découvrent Internet

20 octobre 2010

La ville de Karatina semble passablement éloignée de Nairobi, capitale du Kenya, où vivent 3 millions de citadins. Bien qu’il faille environ deux heures pour parcourir les quelque 100 kilomètres parsemés de multiples nids-de-poule séparant les deux villes, Karatina est le grenier de la capitale.

À l’aube, alors que la plupart des habitants du Kenya sont encore au lit, Peter Kimani se dirige vers le marché central des exploitants de Karatina, le plus important marché de fruits et légumes de l’Afrique de l’Est, pour y écouler ses produits. Les oignons, les tomates, les choux et les avocats seront plus tard acheminés vers Nairobi, au marché de Wakulima. Avec ses quelque 10 000 marchands, celui-ci est considéré comme le plus important marché de gros de produits agricoles d’Afrique de l’Est.

Kimani est un petit exploitant du district de Kirinyaga, dans la partie centrale du Kenya, connu pour la fertilité de ses terres et l’abondance de ses pluies. Toutefois, la croissance de la population a entraîné une parcellisation des terres qui, à son tour, a provoqué une baisse de la productivité agricole. Père de trois enfants, Kimani gagne sa vie en vendant des fruits et des légumes dans la région métropolitaine de Nairobi. Il possède une acre de terrain. Il gagne peu : son revenu moyen est d’environ 5 USD par jour.

Les prix sont bas et cela n’a rien de nouveau, estime-t-il. Personne ne le conteste : les prix des produits horticoles au marché central de Karatina sont bas depuis longtemps. Pourtant, lorsque les produtis atteindront le marché de Wakulima, les prix auront augmenté d’environ 40 %.

Les intermédiaires, fléau des producteurs

Dans l’ensemble, les prix ne sont pas en baisse au Kenya. La saison mi-sèche mi-pluvieuse caractérisée par une hausse des approvisionnements n’est pas encore arrivée et le coût de la vie n’a pas varié depuis 1997, année où la Banque mondiale a interrompu l’aide de 205 millions USD au titre de l’ajustement structurel pour manifester son opposition à ce qu’elle considérait comme de la corruption et une mauvaise gouvernance. Selon Charles Mwita, surintendant des activités commerciales au marché de Wakulima, le problème vient de ce que la plupart des producteurs ne sont pas au courant des prix en vigueur. Les fruits et légumes arrivent des districts ruraux; les producteurs de ces districts ne peuvent pas fixer les prix parce qu’ils ne livrent pas leur production ici.

Les difficultés éprouvées par Kimani n'ont rien d’étonnant. Il compte parmi les milliers de paysans exploités par les intermédiaires et les revendeurs qui savent bénéficier de l’ignorance des producteurs sans défiance. Ils exploitent les producteurs agricoles depuis longtemps, affirme Edith Adera, spécialiste de programme travaillant dans le cadre du programme ACACIA du Centre de recherches pour le développement international (CRDI), à Nairobi.

Adera fait partie d’une équipe de chercheurs participant à un projet destiné à améliorer les moyens de subsistance des producteurs agricoles grâce à une augmentation des prix et de la productivité. Le projet a été baptisé DrumNet, un mot qui a une connotation à la fois historique et culturelle. Avant que les technologies de la radio et du téléphone ne viennent bouleverser les modes de vie africains au début des années 1960, peu avant l’accession à l’indépendance, le tambour (en anglais drum) était l’instrument utilisé pour transmettre les nouvelles au sein d’une collectivité, ou d’une collectivité à une autre. Quant à « Net », il s’agit d’une abréviation d'Internet, la technologie la plus récente pour canaliser les courants d’information partout dans le monde.

www. se substitue au battement du tambour

En Afrique, le tambour était utilisé pour transmettre des informations sur des sujets comme des funérailles ou un incendie, de poursuivre MmeAdera. Le continent passe maintenant du tambour à Internet, du tam-tam africain à la technologie la plus récente.

Les chercheurs croient que la prestation de services financiers, de services de marketing et de services d’information aux paysans améliorera leur accès aux marchés et leur capacité de prendre des décisions éclairées en matière de commercialisation. Tout cela devrait, en dernier ressort, influer sur l’efficacité générale des marchés et faire reculer la pauvreté. DrumNet projette d’offrir à ses membres une gamme de services payants, entre autres, des liens avec le marché, des informations en temps réel sur les prix de certains produits, la coordination du transport des fruits et légumes, des achats groupés de machines agricoles et des informations sur les méthodes d’exploitation agricole de pointe.

Parrainé par le CRDI, ce projet a pour but de mettre en évidence le lien entre la prestation de services et de renseignements commerciaux aux petits exploitants et l’augmentation des prix du marché, des revenus agricoles et des revenus des ménages. Selon Edith Adera, DrumNet ouvrira des perspectives liées aux marchés d’exportation. Les exploitants agricoles n’ont actuellement aucun accès aux marchés de l’Afrique de l’Est parce que ce sont les intermédiaires qui, souvent, déterminent les prix. L’objectif à long terme de DrumNet, dit-elle, est d’étendre le réseau à l’ensemble du Kenya et de l’Afrique de l’Est. En fin de compte, il appartiendra aux chercheurs d’évaluer l’impact économique des services sur les membres du réseau.

Kiosques d’information

DrumNet est un projet de l’organisation non gouvernementale PRIDE AFRICA d’une valeur de 300 000 CAD. Il a été élaboré avec la participation du CRDI, de l’Institute for Development Studies (IDS) de l’Université de Nairobi, du Center for Basic Research in the Social Sciences de l’Université Harvard et du Department of Economics and International Affairs de l’Université Princeton. Des chercheurs de Harvard et de Princeton ont conçu le projet, et celui-ci sera mis en œuvre par l’IDS au cours de l’année 2004.

Edith Adera souligne que DrumNet a établi des « kiosques d’information » dans les régions rurales du district de Kirinyaga, dans le centre du Kenya, pour permettre aux petits exploitants locaux d’obtenir des renseignements gratuits chaque jour sur les prix des produits de base. Chacun de ces kiosques est muni d’ordinateurs offrant de l'information sur l’évolution des prix de détail, de gros et d’exportation à un groupe représentatif de producteurs agricoles qui collaborent au projet de recherche.

DrumNet a également installé des bureaux au marché central des exploitants agricoles de Nairobi et à Karatina. Les adjoints de recherche et les courtiers de renseignements gèrent ces bureaux et vont chaque jour s’enquérir des prix des produits de base, lesquels sont enregistrés sur Internet et sur les tableaux d’affichage dans les bureaux. Comme il serait facile pour les courtiers de renseignements de ne pas se montrer trop scrupuleux, ils sont assujettis à un code de déontologie astreignant, de préciser Mme Adera.

Au dire de Vince Groh, directeur du projet, le premier groupe de 180 producteurs agricoles a été établi en se fondant sur certaines caractéristiques, comme la taille de l’exploitation, le niveau des revenus et les produits cultivés. Mais dès la fin de l’année, l’échantillon sera élargi à 500 exploitants des quatre coins du district de Kirinyaga. DrumNet travaillera également avec un groupe spécial d’agriculteurs qui participera à une expérimentation surveillée de très près tout au long de l'année 2004. à la suite d'une sélection aléatoire, ces exploitants feront partie soit du groupe étudié, soit du groupe de contrôle. DrumNet commencera à communiquer avec les membres du groupe étudié et à offrir des services à ceux qui acceptent de participer à l’expérience. Les membres du groupe de contrôle ne seront pas informés des activités de DrumNet et ne seront pas autorisés à bénéficier de ses services.

Au cours de la recherche, les exploitants — dont Peter Kimani — feront l’objet d’une observation régulière, et l’on enregistrera toute variation — positive ou négative — de leur productivité et de leurs revenus. Au bout d’un an, tous les exploitants participants se prêteront à une entrevue pour déterminer les variations de productivité, de prix et de revenus.

Une révolution

Dans le contexte du Kenya, le recours à Internet pour déterminer l’évolution des prix et permettre aux petits exploitants agricoles d’en tirer profit est une révolution. Pourtant, l’expérience a déjà été couronnée de succès en Ouganda et en Zambie.

Internet a fait son entrée au Kenya en 1993 grâce à un projet financé par l'African Regional Centre for Computing (ARCC. Les services commerciaux sur Internet sont apparus il y a à peine un an, mais ils ont eu un impact important sur la vie quotidienne des 700 000 Kenyans qui y ont accès. Compte tenu du fait que le pays compte 30 millions d’habitants, cet accès demeure limité. Dans les régions rurales en particulier, cette technologie est rarement accessible. Même là où on y a accès, beaucoup de gens, généralement des producteurs agricoles, ne peuvent en bénéficier.

Pour Kimani et les autres producteurs agricoles du pays, DrumNet marque un tournant. L’ignorance les a toujours obligés à vivre dans des conditions déplorables et à se laisser enfermer dans un cercle vicieux d’exploitation. En raison d’une mauvaise gestion économique et de politiques maladroites, le secteur agricole n’a cessé de s’enliser depuis deux décennies. Au cours de la décennie 1964-1974, l’agriculture représentait en moyenne 36,6 % du PIB du Kenya. Selon le plan de développement national 1997-2001, ce pourcentage est passé à 33,2 % au cours des années 1974-1979, à 29,8 % de 1980 à 1989, et à 26,2 % entre 1990 et 1995. Les subventions et les programmes de prêts qui ont eu un effet de stimulation pendant les années 1970 et qui ont fait du secteur de l’agriculture le plus gros employeur n’existent plus. Et l’ensemble de l’économie est aux prises avec une récession.

Le prix de l’exploitation

Les petits exploitants agricoles tendent à être exploités parce qu’ils n’ont pas les moyens de se procurer certains équipements : leur production est limitée et les frais afférents à la recherche de meilleurs marchés pour leurs fruits et légumes sont trop élevés, selon Edith Adera. Pour les producteurs kényans, le cercle vicieux est lié au fait qu’ils ne disposent pas de ressources suffisantes pour acheter les graines, les engrais ou les appareils requis, et aussi à la faiblesse des prix. Il s’explique aussi par les abus des intermédiaires et des revendeurs locaux : des recherches appuyées par le CRDI ont permis d’établir que ces derniers retiennent en moyenne un quart de la valeur de la production des exploitants agricoles au cours du transport et de la mise en marché entre la ferme et l’acheteur en gros, les produits passant généralement entre les mains de trois ou quatre intermédiaires avant d’arriver à l’étal.

Comme Internet permet d’établir des liens directs entre producteurs et consommateurs, l’exploitant agricole devrait pouvoir obtenir plus pour sa production. On s’attend à ce que les membres de DrumNet voient leurs revenus augmenter grâce à leur participation à ce projet, d'expliquer Mme Adera. Si l'on parvient à démontrer clairement que ces liens augmentent les revenus des exploitants, on aura un appui solide pour assurer l’expansion du réseau DrumNet aux autres régions du Kenya et le développement d’autres organismes semblables.

D'après Vince Groh, les services visent à accroître la productivité des cultures commerciales porteuses, notamment de celles qui offrent un potentiel d’exportation. Ils contribueront à supprimer le rôle des intermédiaires, qui retiennent plus de 23 % des prix de gros. L’emballage, le tri, les frais d’accès au marché et le transport représentent un autre 14 % des prix. DrumNet contribue à alléger ce problème, précise M. Groh. Ne connaissant pas les prix des produits et à défaut de pouvoir accéder à des services de mise en marché efficaces, les exploitants agricoles n’ont pu retenir que 63 % des recettes. Si on ajoute à cela la faible productivité de leurs exploitations, il n’est pas étonnant que les agriculteurs soient pris au piège d’un cycle de pauvreté pernicieux.

Le changement n’est jamais facile. Mais les chercheurs de DrumNet espèrent que, une fois mené à bien, ce projet leur permettra de mieux connaître la productivité des exploitants et de faire reculer la pauvreté. Pour un pays aussi pauvre que le Kenya, dont le revenu par habitant est inférieur à 270 USD, DrumNet est une révolution.

Journaliste kényan, Ken Opala s’est vu décerner la Médaille d’or du Prix Natali 2003 — un des prix les plus prisés dans le monde du journalisme. Il a également obtenu le prix régional pour l’Afrique 2003 de l’International Association of Journalists.

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