Y a-t-il quelqu’un qui écoute les Haïtiens ?

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Robert Muggah
Quelques heures à peine après le violent tremblement de terre qui a secoué Haïti en janvier, Reconstruction internationale inc. volait déjà à la rescousse. Il s’agit d’un savant mélange d’organismes des Nations Unies, d’organisations de secours de l’Amérique du Nord et de l’Europe de l’Ouest, de gouvernements donateurs d’aide bilatérale, d’entrepreneurs privés et d’organismes de bienfaisance de toutes sortes.

Dans les capitales du monde entier, les porte-parole de Reconstruction internationale inc. préparaient calmement ses actionnaires à la logique implacable de l’acheminement des secours : l’eau d’abord, puis la nourriture, suivie des abris, du matériel de soins médicaux et de l’équipement d’assainissement. Des milliers de personnes venues de l’étranger se sont rapidement mises au travail pour assurer la sécurité des infrastructures, participer aux opérations de recherche et sauvetage et apporter l’aide d’urgence.

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Reconstruction internationale inc. connaît bien Haïti. En effet, le pays accueille plus d’organisations non gouvernementales, ou ONG, par habitant que tout autre pays sur la planète. Depuis de nombreuses années, cette « république d’ONG » impartit la prestation de pratiquement tous les services de base à des fournisseurs non étatiques. L’aide extérieure consentie autrefois au gouvernement haïtien est désormais acheminée aux ONG internationales.

Grâce à une telle d’influence, Reconstruction internationale inc. était bien placée pour intensifier ses activités à la suite du séisme. Dans les semaines qui ont suivi, elle a amassé plus de 1,4 milliard de dollars américains au moyen d’appels d’urgence, dont la majeure partie a été allouée aux membres du consortium. Étant donné qu’une promesse de don de cinq à dix fois supérieure à la somme déjà recueillie devrait être annoncée à l’occasion d’une conférence réunissant les principaux donateurs à New York, le 31 mars, Reconstruction internationale inc. s’apprête à fonctionner à plein régime.

Dans la mesure où Reconstruction internationale inc. dispose de ressources et de compétences techniques appréciables, elle tend à faire fi des connaissances et compétences locales. Son personnel n’est-il pas le meilleur et le plus expérimenté au monde, plusieurs de ses membres ayant fait leurs classes dans des zones de guerre et de catastrophe dans des régions éloignées du globe, en Afrique, en Asie et ailleurs ?

Dans son empressement à sauver des vies et à rebâtir Haïti en mieux, Reconstruction internationale inc. a principalement consulté l’élite de la société haïtienne, plutôt que les gens ordinaires. Si ses manuels prônent les pratiques fondées sur des données probantes, la programmation axée sur les résultats, la prise en charge locale et l’examen des préoccupations des démunis, il n’empêche que ces idéaux sont souvent mis de côté devant l’urgence du moment.

Pourtant, compte tenu des échecs du passé, Reconstruction internationale inc. aurait tout intérêt à écouter les principaux intéressés.

Une équipe de recherche associée à l’Université du Michigan et à l’organisme Small Arms Survey, et financée par le Centre de recherches pour le développement international, organisme canadien, tente de faire entendre les préoccupations du peuple haïtien. Au début du mois, l’équipe a interrogé près de 3 000 habitants de la ville et personnes déplacées afin de connaître leurs opinions sur la sécurité, la justice, la propriété et le rôle de leur gouvernement pour ce qui est de satisfaire leurs besoins fondamentaux.

L’enquête a révélé que malgré le retour prétendu des gangs de rue, la violence et la criminalité ne sont pas les questions qui inquiètent le plus les Haïtiens. Seule une personne sur cinq a désigné la criminalité comme étant un problème grave depuis le tremblement de terre, alors que deux personnes sur trois du même groupe ont indiqué que la criminalité était un problème grave avant le séisme. Bien que plusieurs résidants ont signalé avoir été victimes d’actes criminels par le passé, seuls quelques-uns ont affirmé qu’un crime avait été commis à leur endroit ou à l’endroit de leur ménage depuis le tremblement de terre. Ces constatations font écho à ce que rapportent des organismes et dirigeants haïtiens qui ont sans cesse décrit la situation à Port-au-Prince comme étant relativement calme et pacifique.

L’enquête a également mis au jour d’étonnantes formes d’entraide et de débrouillardise entre voisins, parents et amis. Maintes fois, les personnes interrogées ont indiqué qu’elles comptaient sur les membres de leur famille et de la collectivité pour leur fournir l’hébergement, de la nourriture, un endroit où dormir à l’extérieur et de l’argent. Cette aide a contribué à diminuer considérablement la probabilité de souffrir de la faim et de malnutrition.

L’enquête a rappelé, de façon fort opportune, que le peuple haïtien est remarquablement résilient, du moins beaucoup plus que ce que veut bien l’admettre Reconstruction internationale inc. Depuis le séisme, près du tiers de la population a reçu des dons de parents et d’amis et de membres de la diaspora. Ceux et celles à qui sont adressés les envois d’argent ont plus de chance de jouir d’une sécurité alimentaire. Les envois d’argent de l’étranger se sont chiffrés à environ 1,3 milliard de dollars américains en 2009 et devraient être plus élevés en 2010.

Malgré les nombreux défis qui l’attendent, le peuple haïtien se dit prêt à appuyer son gouvernement pour remettre les choses en ordre. Près des deux tiers des Haïtiens feraient appel à la police nationale, plutôt qu’aux organisations internationales, pour obtenir de l’aide, une hausse par rapport à 2009, alors qu’environ la moitié de la population souscrivait à cette affirmation.

La communauté internationale se voit offrir une belle occasion de se mettre à prêter main forte au gouvernement et au peuple haïtien d’une toute nouvelle façon. Comme le faisait remarquer un dirigeant communautaire dans un camp de personnes déplacées, les Haïtiens ont déjà parmi eux des agronomes et des ingénieurs et ils connaissent mieux que quiconque le pays; les étrangers devraient d’abord leur demander conseil avant de dépenser tant d’argent pour faire venir leurs gens par avion. Qu’ils embauchent des spécialistes haïtiens pour faire le travail, plutôt que de recourir seulement aux Haïtiens comme traducteurs ou chauffeurs, a-t-il ajouté.

Reconstruction internationale inc. devrait à tout le moins tenir compte des réalités sur le terrain, alors qu’elle se prépare à des décennies d’investissements. En outre, elle devrait actualiser fréquemment ses évaluations afin de s’assurer que les plans établis pour Haïti tiennent compte des intérêts et des capacités du peuple haïtien. Pour être efficace à long terme, tout plan devra être pris en charge par les Haïtiens, et non pas par des étrangers.

Robert Muggah est directeur de la recherche à Small Arms Survey, à Genève

(Avec la participation d’Athena Kolbe, chercheure à l’Université du Michigan, et de Roger Noël, travailleur social à Bon Repos, en Haïti)

 
Cet article est repris avec la permission de TheMarkNews.com, un forum canadien quotidien d’informations et d’opinions en ligne, où il a été publié à l’origine, en anglais.