VIH/sida et insécurité alimentaire : double péril

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Kate Harper

En 1989, alors qu’il travaillait pour l’Organisation des Nations Unies pour l’agriculture et l’alimentation (FAO), Stuart Gillespie a passé six mois à étudier le lien entre le VIH/sida et la sécurité alimentaire. Il a vite compris que l’épidémie risquait d’avoir, à long terme, des répercussions désastreuses sur la faim dans l’ensemble des pays en développement.

Dix-sept ans plus tard, il continue d’insister sur ce lien en tant que chargé de recherche principal à l’Institut international de recherche sur les politiques alimentaires (IFPRI) et cofondateur du réseau RENEWAL (Regional Network on HIV/AIDS, Rural Livelihoods and Food Security), réseau que finance en partie le Centre de recherches pour le développement international (CRDI), un organisme canadien.

Atteindre les OMD

Stuart Gillespie explique qu’il est aujourd’hui plus important que jamais de tenir compte du lien entre le VIH/sida et la sécurité alimentaire, notamment dans le contexte des objectifs du Millénaire pour le développement (OMD) définis par les Nations Unies en 2000 et auxquels ont souscrit les 191 pays membres de l’ONU. Arrêter ou inverser la propagation du VIH/sida et diminuer de moitié la proportion de la population mondiale qui connaît la famine sont deux des huit OMD à atteindre d’ici à 2015.

« L’Afrique n’a aucune chance d’atteindre les objectifs du Millénaire pour le développement d’ici à 2015 si l’on ne s’occupe pas en même temps du VIH/sida et de la sécurité alimentaire, affirme Stuart Gillespie. Les deux problèmes sont si étroitement liés maintenant qu’on ne peut les compartimenter. »

RENEWAL a été lancé en 2001 à une conférence sur le VIH/sida, les moyens de subsistance en milieu rural et la sécurité alimentaire au Malawi sous forme de projet conjoint de l’IFPRI et du Service international pour le recherche agricole nationale (ISNAR), le but étant d’aider à s’attaquer à ces problèmes. Le réseau, aujourd’hui présent en Éthiopie, au Kenya, au Malawi, en Afrique du Sud, en Ouganda et en Zambie, vise à faire en sorte que les politiques et programmes agricoles, alimentaires et nutritionnels soient mieux « adaptés au VIH » et à déterminer quelles mesures permettraient de faire en sorte que les gens soient moins exposés au VIH et d’atténuer l’impact du sida.

Par exemple, la recherche démontre que les personnes infectées par le VIH ou atteintes du sida risquent d’avoir moins accès à la diversité de cultures nécessaires à une bonne alimentation, car la maladie affaiblit leur productivité. La quantité et la qualité alimentaires se détériorent, ce qui crée d’autres problèmes de santé. D’après les chercheurs de RENEWAL, il est possible d’y remédier en adoptant des politiques et des pratiques de développement tenant davantage compte du VIH qui favorisent un meilleur accès à l’information sur la maladie et renforcent l’importance du soutien nutritionnel dans la prévention, les soins et les traitements.

Après la conférence de 2001 au Malawi, les chercheurs ont commencé à voir les avantages d’une collaboration au sein d’un réseau pour renforcer leurs capacités et se communiquer des renseignements afin d’éclairer les politiques.

Dans sa première phase, lancée en 2002, RENEWAL est devenu un « réseau de réseaux » reliant des chercheurs locaux de toute l’Afrique subsaharienne dans le cadre d’une série de huit études sur le VIH/sida et la sécurité alimentaire.

« Nous nous sommes dit que nous n’avions aucune raison de nous limiter à un ou deux pays seulement et que nous devrions essayer de maximiser ce type d’interaction en passant à l’échelle régionale », précise Stuart Gillespie.

Maximiser les résultats à l’échelle nationale

Dans la deuxième phase du projet, les résultats de ces études ont été compilés et neuf autres ont été amorcées. Les premières études continuent de servir à éclairer les politiques et programmes nationaux. Ainsi, au Malawi, le gouvernement a rencontré des chercheurs de RENEWAL afin de préparer une stratégie sur le sida et l’agriculture. Celle-ci, qui a été mise à l’essai en 2004 près de la capitale, Lilongwe, et officiellement lancée en 2005, vise à associer des interventions concernant la sécurité alimentaire et nutritionnelle, d’une part, et des programmes de prévention du VIH et du sida, d’autre part.

À l’avenir, RENEWAL entend encourager la production d’études qui porteront sur des questions plus locales et régionales. Ce choix s’inscrit dans une volonté d’élargir son influence au-delà des milieux de l’alimentation et de la nutrition en ciblant des organisations internationales, y compris celles, nombreuses, qui s’occupent de politique en matière de santé ou de VIH.

Une étude menée au Malawi a constaté, par exemple, que le risque de contracter une maladie transmissible sexuellement augmente en période de disette. Confrontés à une situation où il est de plus en plus difficile de se procurer des aliments, des membres de la population locale n’avaient guère d’autre solution que de recourir à des relations sexuelles transactionnelles à haut risque pour subvenir à leurs propres besoins et à ceux de leur famille.

Renaud De Plaen, du programme ÉCOSANTÉ du CRDI, explique que les résultats de la recherche menée au Malawi montrent combien il est nécessaire d’examiner le VIH/sida non seulement du point de vue de la santé, mais aussi de celui de l’alimentation et de la nutrition. 

« Plus les gens sont touchés, plus il leur est difficile de produire assez de nourriture et plus ils deviennent vulnérables, ajoute-t-il. Comme les plus vulnérables sont souvent les plus à risque, on se retrouve dans un cercle vicieux. »

« Les gens qui vivent dans une extrême pauvreté ou dans l’insécurité alimentaire risquent plus d’être exposés au virus et d’être infectés, confirme Stuart Gillespie. Ensuite, leurs foyers risquent plus de devenir irréversiblement pauvres à cause de cette infection. »

Faire participer des intervenants clés

Au niveau régional, RENEWAL bénéficie, dans chaque pays où il est présent, du soutien de groupes consultatifs nationaux comptant une dizaine de membres, parmi lesquels des représentants des secteurs de l’agriculture et de la santé locaux, d’organisations non gouvernementales et de groupes s’occupant du sida. Il est essentiel, pour régler les problèmes, de faire participer ceux qui en sont le plus proches, et cette démarche occupe une place importante dans le processus de recherche de RENEWAL, assure Stuart Gillespie.

« Pour avoir une réelle incidence durablement, en tout cas au niveau national, il faut faire participer à fond les principaux intervenants qui se collettent avec cette crise », dit-il.

Une troisième phase de RENEWAL, qui doit être lancée en 2007, se terminera en 2010, année où l’ONU compte avoir atteint plusieurs des objectifs de référence pour le VIH/sida énoncés dans sa Déclaration d’engagement de 2001. Cette prochaine phase comprendra plus d’activités dans toute l’Afrique subsaharienne et en Inde, et on y accroîtra les liens avec des organisations internationales luttant contre le sida. Il est aussi question, à terme, de rendre les réseaux autonomes, ajoute Stuart Gillespie.

« Nous ne devons pas perdre de vue l’enjeu global, poursuit-il. Notre but ultime est d’avoir une incidence évidente sur les secteurs de l’alimentation et de la nutrition, ainsi que sur ceux de la santé et du VIH, en ce qui concerne l’interaction entre les deux. »

Il reste certes à faire, mais plus de gens commencent à prendre conscience du lien entre le VIH/sida et la sécurité alimentaire, affirme Renaud De Plaen.

« Quatre ans après la phase initiale, le milieu scientifique reconnaît qu’on ne peut considérer séparément sécurité alimentaire et VIH/sida, dit-il. Il est très clair qu’une meilleure collaboration entre les secteurs de la santé, de la production alimentaire, de l’agriculture et de l’éducation s’impose face à la crise du sida. »

Kate Harper est rédactrice à Ottawa.