Vaincre le vampire violet

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Mark Reynolds
Dans les champs d’Afrique subsaharienne, Alan Watson et le Groupe de recherche sur les plantes nuisibles de l’Université McGill luttent contre des parasites dévastateurs — naturellement.

De toute évidence, quelque chose n’allait pas dans les deux champs de sorgho, culture céréalière courante en Afrique subsaharienne, qui s’étendaient sous le ciel bleu du Mali.

Alors qu’un champ ne présentait rien de particulier (sinon de solides tiges vertes parfaitement alignées), l’autre était parsemé de fleurs dont la vibrante couleur violette contrastait cruellement avec les tiges rabougries des céréales, tachées de jaune et de brun.

« Un assez joli spectacle », convient Alan Watson. « Le jour et la nuit. » Le jour, dans ce cas, étant le champ moins spectaculaire, mais en meilleure santé : un champ verdoyant, témoin d’une victoire éclatante sur la striga, une plante parasitaire source de bien des malheurs pour les agriculteurs africains.

CRDI / Peter Bennett
La striga peut entraîner des pertes de 40 à 100 pour cent.

Alan Watson, professeur de phytologie et directeur du Groupe de recherche sur les plantes nuisibles de l’Université McGill, à Montréal au Canada, s’est spécialisé dans la recherche d’agents naturels visant à combattre les mauvaises herbes. Pour y parvenir, il collabore étroitement avec Adolphe Avocanh, chercheur rattaché à l’Institut international d’agriculture tropicale, situé à Cotonou, au Bénin, et Djibril Yonli, un phytopathologiste qui œuvre au sein de l’Institut de l’environnement et de recherches agricoles ainsi qu’au Centre de recherches environnementales, agricoles et de formation du Burkina Faso. Ensemble, ils ont identifié les insectes et les pathogènes qui s’attaquent de manière sélective à la striga, sans pour autant causer de dommages aux cultures céréalières.

La tâche était ardue. Le Pr Watson étudiait les rizières infectées de mauvaises herbes en Asie du Sud-Est depuis le début des années 1990 lorsque le Centre de recherches pour le développement international, une société d’État canadienne, l’a invité à se pencher sur le problème de la striga en Afrique subsaharienne. Alan Watson s’est immédiatement attelé à la tâche et est parti au Kenya à la recherche d’un antidote, pendant que Marie Ciotola, adjointe de recherche, recueillait des échantillons de striga au Mali, au Niger et au Burkina Faso.

Car cette mauvaise herbe est un véritable fléau. Lorsque la striga (qui doit son nom à un vampire des légendes romaines) envahit un champ céréalier, elle peut entraîner des pertes de 40 à 100 pour cent. Mais elle ne se manifeste que lorsque ses hôtes commencent à pousser (ses minuscules graines étant pratiquement invisibles à l’œil nu, il est presque impossible de les extirper du sol). Dès que les céréales commencent à fleurir ou tout au moins essaient de fleurir, la striga se met à l’œuvre, pénétrant dans leurs racines pour y puiser eau et nutriments.

Comme tout bon parasite, la striga ne tue pas directement son hôte mais l’affaiblit, le rendant donc plus vulnérable à la sécheresse et aux maladies. Aucun herbicide ne peut en venir à bout et sa détection intervient souvent trop tard : les pétales violets de la striga ne sont pas un avertissement mais plutôt l’étendard de sa victoire, car lorsqu’elle fleurit, sa victime est déjà profondément infectée.

Selon certaines estimations, la striga décime chaque année plus de quatre millions de tonnes de cultures céréalières. Si son coût économique est important, son coût humain l’est davantage : les cultures infestées obligent les agriculteurs à cultiver des champs de plus en plus éloignés de leur domicile, dans des sols non contaminés, ce qui, selon l’Organisation internationale du Travail (OIT), une agence spécialisée des Nations Unies, augmente radicalement le risque d’infection par le VIH. (Selon l’OIT, l’exclusion sociale, la solitude, l’anonymat et la pauvreté, qui caractérisent la vie agricole itinérante, sont d’importants facteurs d’infection par le VIH.)

Fort heureusement, Alan Watson pense avoir trouvé le pieu proverbial qui, planté dans le cœur de ce Dracula botanique, permettra d’en venir à bout : un simple champignon du nom de Fusarium oxysporum. Ce pourfendeur de vampires a été identifié au Mali, mais, à l’instar de la striga, il est très répandu en Afrique.

CRDI / Peter Bennett
Selon certaines estimations, la striga décime chaque année plus de quatre millions de tonnes de cultures céréalières.

Trouver Fusarium oxysporum n’a pas été une mince affaire, mais le Pr Watson, aidé de l’adjoint de recherche Julien Venne, et d’Adolphe Avocanh, ont su relever le défi. « Nous avons dû nous mettre à quatre pattes et chercher directement dans la terre », se souvient-il. « Nous nous sommes mis à la recherche de spécimens de striga malades pour voir si nous pouvions utiliser ses ennemis comme biopesticides. » Afin de s’assurer que l’arme fongique découverte par Alan Watson ne se transforme en mercenaire et cause la destruction d’autres espèces végétales, Fusarium oxysporum a été soumis pendant deux ans à une batterie de tests dans les laboratoires hautement sécurisés de McGill, sur le campus Macdonald.

Fusarium oxysporum est facile à cultiver (de la paille de sorgho, quelques nutriments et de l’eau), mais le mariage du champignon et des graines de céréales est cependant une entreprise délicate. Procédant par élimination, l’équipe du Pr Watson a découvert que les spores de Fusarium oxysporum pouvaient être mélangées à de la gomme arabique liquéfiée (un adhésif naturel qu’il est facile de se procurer dans les pays subsahariens), sans causer de dommages au champignon. Les graines sont ensuite enduites de ce mélange, puis mises à sécher. Une fois semées (le champignon reste viable très longtemps, ce qui permet de stocker les graines traitées), les céréales poussent sans risquer d’être infestées par la striga.

Depuis deux ans, Julien Venne mène des essais sur le terrain, de concert avec Adolphe Avocanh au Bénin, et Djibril Yonli au Burkina Faso. Les résultats préliminaires donnent à penser que les graines traitées permettent de supprimer la striga dans 80 à 100 pour cent des cas. Reste néanmoins un obstacle. L’industrie semencière africaine est encore fort peu développée, mais l’équipe du Pr Watson collabore avec plusieurs jeunes sociétés nigérianes pour commercialiser les graines traitées. En attendant, ils apprennent aux agriculteurs maliens à cultiver les graines biologiquement contrôlées (un processus relativement simple et peu coûteux), car la lutte contre ce fléau ne peut attendre.

« La striga est probablement la contrainte la plus importante qui pèse sur l’agriculture africaine », souligne-t-il. « Il ne nous reste plus qu’à remettre les graines aux mains des agriculteurs. »

Les recherches du Pr Watson sont financées en partie par le Centre de recherches pour le développement international et l’Agence canadienne de développement international.

En tête, le magazine de l'Université McGill consacré à la recherche, est publié deux fois l'an par le Bureau du vice-principal (recherche) et par le Bureau de la vice-principale associée (communications). http://francais.mcgill.ca/headway

Cet article a été publié à l’origine dans le magazine En tête de l’Université McGill