Une « révolution » chez les responsables des politiques et les chercheurs d’Amérique latine

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Barbara Fraser
Au Pérou, les constatations tirées de travaux de recherche sur la croissance économique et la réduction de la pauvreté et des inégalités génèrent des changements au chapitre des politiques publiques. Tandis que des responsables des politiques d’autres pays d’Amérique latine découvrent ces constatations, des chercheurs revoient leurs théories du développement rural.
 
Il y a deux ans, Carolina Trivelli étudiait les facteurs qui avaient permis de réduire la pauvreté et les inégalités dans une zone rurale des Andes péruviennes. Aujourd’hui ministre du Développement et de l’Inclusion sociale du Pérou, elle s’efforce de mettre en pratique les constatations qu’elle a tirées de ses travaux.
 
La tâche à laquelle Mme Trivelli doit s’atteler est monumentale : son travail consiste à rationaliser et optimiser l’enchevêtrement de programmes d’aide sociale afin de créer des débouchés pour les habitants les plus pauvres du Pérou, dont la majorité vivent en milieu rural et n’ont que peu profité de la croissance économique fulgurante du pays.
 
En guise de guide, elle fait fond sur les résultats du programme Dynamique de l’occupation du territoire en milieu rural, un projet de recherche régional mené par un partenaire de longue date du CRDI au Chili, le Centre latino-américain pour le développement rural (Rimisp).
 
Selon Arilson Favareto, professeur de sociologie et d’économie et chercheur à l’Universidade Federal do ABC, au Brésil, les recherches effectuées dans le cadre de ce programme ont fourni de riches informations qui transforment aujourd’hui la façon dont les responsables des politiques et les chercheurs conçoivent le développement rural.
 
Six facteurs de développement en milieu rural
 
Au moyen d’études de cas – y compris celle de Mme Trivelli – portant sur 19 territoires répartis dans 11 pays, les chercheurs ont relevé six facteurs qui, lorsqu’ils se combinent de certaines manières, offrent une solution gagnante sur tous les plans, c’est-à-dire qu’ils favorisent à la fois la croissance économique, la réduction de la pauvreté et l’atténuation des inégalités. Ces six facteurs sont :
 
  • la distribution raisonnablement équitable des terres et l’accès aux ressources naturelles,
  • l’accès aux marchés,
  • une économie locale diversifiée,
  • la proximité de villes de taille moyenne,
  • l’investissement public dans les infrastructures et les services,
  • le regroupement des intervenants locaux en coalition.
Julio Berdegué, chercheur principal au Rimisp, est d’avis que, si les combinaisons fructueuses de ces facteurs sont très rares, leur existence seule suffit à prouver qu’il est possible de trouver une solution gagnante à tous les points de vue.
 
De la recherche aux politiquesMapping exercise in Honduras
 
Les fonctionnaires ont maintenant pour défi de tenir compte des constatations de la recherche dans l’élaboration des politiques publiques.
 
Comme l’explique Mme Trivelli, le programme Dynamique de l’occupation du territoire en milieu rural a rendu cette tâche plus complexe. Selon elle, les autorités gouvernementales savent maintenant qu’elles ne peuvent pas simplement dire « nous devons construire une route » ou « nous devons décentraliser davantage les pouvoirs », car aucune de ces mesures n’est en soi porteuse d’inclusion sociale. Or, rappelle‑t‑elle, l’objectif est justement de favoriser non seulement la croissance économique, mais aussi une plus grande inclusion. Les mesures prises doivent procurer des débouchés à tous les groupes de la population, et non pas uniquement à ceux qui en bénéficient toujours.
 
Mme Trivelli concentrera ses efforts sur 20 des provinces les plus pauvres du Pérou. Pour commencer, elle évaluera rapidement les lacunes en matière d’infrastructures, examinera la façon dont les autorités locales planifient et perçoivent les besoins et dressera pour chaque province une carte des parties prenantes – des organismes communautaires aux entreprises en passant par les organismes à but non lucratif.
 
Cette information, dit-elle, aidera son ministère à trouver des moyens plus efficaces et efficients de réduire la pauvreté et la malnutrition et d’offrir des services gouvernementaux de grande qualité. Elle espère que ses efforts fourniront aux chercheurs du programme Dynamique de l’occupation du territoire en milieu rural une précieuse rétroaction sur la manière dont l’élaboration de politiques fondée sur la recherche fonctionne réellement.
 
Dialogue entre la société civile et le gouvernement
 
Bien sûr, ce ne sont pas tous les pays qui comptent un membre du Rimisp parmi leurs hauts dirigeants. Dans d’autres pays (le Mexique, le Salvador, la Colombie et l’Équateur), des chercheurs, des chefs d’entreprise et des représentants de la société civile ont formé des groupes de dialogue qui exercent des pressions en faveur de politiques tenant compte des six facteurs clés. María Ignacia Fernández, chercheure au Rimisp, décrit ces groupes comme des initiatives civiles visant à influer sur les politiques gouvernementales.
 
Trop souvent, explique Mme Fernández, les gouvernements se soucient davantage d’octroyer des subventions à des agriculteurs prospères que de réduire la pauvreté et les inégalités. Cela dit, les efforts déployés par les groupes de dialogue pour changer les mentalités commencent à porter leurs fruits.
 
En Colombie, où le gouvernement commence à restituer des terres aux habitants des zones rurales qui ont été déplacés en raison du conflit interne qui a marqué le pays, le groupe de dialogue a, selon son secrétaire technique, Santiago Perry, contribué à l’élaboration d’une loi sur les terres et le développement rural.
 
Nouvelles avenues en recherche
 
Les recherches du Rimisp ont un impact non seulement sur les ministères, mais aussi dans les salles de classe des universités, où, selon le professeur de sociologie et d’économie Arilson Favareto, elles ont entraîné une révolution dans la manière dont on conçoit le développement rural.
 
Dans un premier temps, les chercheurs ont colligé un ensemble de données sur les zones rurales d’Amérique latine qui serviront de référence pour des études ultérieures. Ensuite, ils ont su relever les facteurs qui ne s’inscrivaient pas dans la pensée classique du développement rural.
 
M. Favareto indique que l’on avait l’habitude de postuler que l’agriculture déterminait la configuration des régions rurales; or, les travaux du Rimisp révèlent que la réalité est en fait beaucoup plus complexe que cela.
 
Si, quand il est question de développement durable, les chercheurs se penchent habituellement sur le rôle de l’agriculture, les travaux du Rimisp indiquent que l’agriculture ne suffit pas à créer une économie rurale florissante. M. Favareto explique que, par exemple, les études sur le développement rural font généralement abstraction des zones urbaines. Pourtant, souligne-t-il, les travaux du Rimisp montrent que la proximité des villes de taille moyenne est un facteur qui permet aux habitants des zones rurales d’accéder aux marchés et de recevoir des services, notamment de santé et d’éducation.
 
La détermination des six facteurs clés jette selon lui les bases des recherches à venir. Il s’attend en effet à ce que la prochaine génération de sociologues et d’économistes s’intéressant au monde rural fassent fond sur les travaux du Rimisp pour réexaminer – et probablement revoir entièrement – les théories du développement rural.
 
Barbara Fraser est une journaliste pigiste habitant à Lima, au Pérou.
 
Lire le rapport du Rimisp sur les inégalités en Amérique latine et de nombreux autres documents sur le programme Dynamique de l’occupation du territoire en milieu rural