Une chercheure spécialiste des questions sexospécifiques en quête de réponses sur les campus sud-africains

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Keane J. Shore
En Afrique du Sud, les études postsecondaires sont un privilège, et bon nombre des étudiants d’aujourd’hui sont les premiers de leur famille à y accéder. De plus, comme les diplômes constituent un des rares moyens de gravir des échelons, les étudiants font face à des pressions économiques et personnelles énormes et sont obligés, en quelque sorte, de réussir.

« Les enjeux sont élevés dans la culture des campus », explique Jane Bennett, chercheure spécialiste des questions sexospécifiques et directrice de l'African Gender Institute, qui a ses bureaux à l’Université du Cap.

Il arrive donc que des étudiantes acceptent de coucher avec des chargés de cours contre de bonnes notes. Les garçons estiment, en conséquence, que les filles ont un avantage injuste sur eux et ils leur en veulent. D’autres étudiants affirment que les instructeurs draguent des filles sur les campus et donnent de mauvaises notes aux garçons qui les dérangent.

Problématique hommes-femmes, violence et éducation

D’après Jane Bennett, pour réussir à l’université, il faut affronter des idées bien ancrées au sujet des sexes et de l’hétérosexualité. Elle a présenté ses recherches sur les liens entre la violence sexospécifique et la sexualité dans l’enseignement supérieur en Afrique à un forum sur les idées relatives au rôle des hommes et des femmes, le forum sur les questions de genre, organisé par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI).

L’éducation est essentielle pour le développement de l’Afrique, affirme Jane Bennett. Cependant, ajoute-t-elle, il faut mieux comprendre la relation entre les rapports sociaux entre les sexes, l’hétérosexualité et les clivages économiques et culturels auxquels font face les jeunes gens et les jeunes femmes. Elle demande que l’on consacre beaucoup plus d’études à l’égalité des sexes et à la violence sexospécifique dans un contexte spécifiquement africain.

Richesse et pauvreté

« Il est de plus en plus évident qu’il faut des recherches qui aillent au-delà de la nécessité première de tout simplement découvrir l’existence de violence sexospécifique et de harcèlement sexuel sur un campus, déclare-t-elle. Dans une conjoncture où la mondialisation et la pauvreté font peser la menace du chômage et de la marginalisation même sur les diplômés, la survie peut passer par une dynamique des rapports hommes-femmes risquée. » En outre, l’Afrique du Sud est un « monde ambivalent » où se retrouvent des juxtapositions dramatiques, où les privilèges conférés par des ressources occidentales côtoient une misère profonde.

« Je m’intéresse aux répercussions viscérales de la juxtaposition de la pauvreté et de la richesse, juxtaposition qui, dans bien des situations en Afrique du Sud, est très intime. Juxtaposition qui est également amplifiée, fantastiquement orchestrée et même célébrée par la dynamique culturelle, économique et sociale de la mondialisation. Je m’intéresse à la façon dont la juxtaposition de la richesse et de la pauvreté crée ce que j’appellerai une zone sauvage où de nouvelles identités se négocient et de nouveaux dilemmes apparaissent », explique encore Jane Bennett.

Voici quelques exemples mis en lumière par ses travaux.

 
  • Le fait que des chargés de cours sollicitent des relations sexuelles de leurs étudiantes semble largement accepté dans d’autres universités. De plus, certains garçons accusent les chargés de cours qui s’intéressent à leur petite amie de les harceler et de les faire échouer.
  • Au cours d’une manifestation contre le harcèlement sexuel, la majorité des manifestants étaient des étudiants dont les pancartes disaient : « Touchez pas à nos femmes ».
  • Il arrive que les étudiantes acceptent le harcèlement et les avances des chargés de cours comme étant le prix à payer pour rester au collège. Il arrive aussi que les garçons ne fréquentent de jeunes femmes qu’en dehors du campus. Certains chargés de cours affirment que leurs étudiantes sollicitent des relations « donnant, donnant » avec eux et s’attendent à des emplois, à des possibilités, à des ressources ou à de bonnes notes en échange de « faveurs ».

Une étude approfondie

Depuis une dizaine d’années, précise Jane Bennett, des chercheurs établissent un lien entre le sexe, la race, l’appartenance ethnique et la construction d’un pays, d’une part, et les relations compliquées entre les sexes sur les campus africains, d’autre part. Cependant, les universités africaines sont confrontées à quantité de problèmes moins théoriques en ce qui concerne l’égalité des sexes, y compris la faible proportion de filles inscrites et la misogynie institutionnelle. Dans l’enseignement supérieur, le personnel est très majoritairement masculin et le choix des disciplines semble suivre de vieux stéréotypes. Les programmes d’action positive visant à inscrire plus d’étudiantes sont sources de ressentiment contre ces dernières et certains y voient la confirmation d’idées misogynes sur les aptitudes intellectuelles inférieures des femmes.

Cependant, Jane Bennett pense qu’une étude plus approfondie pourrait aider à révéler les causes de ces problèmes et à cerner des stratégies pour y remédier.

Keane J. Shore est rédacteur pigiste à Ottawa.

2003-07-21