Un « superhéros » du cyberespace appelle à la prise de conscience

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PAOLA SCATTOLON Ron Deibert à la conférence annuelle de l’Association canadienne des rédacteurs scientifiques

Kelly Haggart
Selon Ron Deibert, directeur du groupe de cyberdétectives Citizen Lab, les Canadiens et les Canadiennes doivent prendre conscience des forces sociales qui façonnent – et menacent – Internet, cet outil qu’ils tiennent pour acquis. Il estime que nous vivons une transition historique et que nous devons par conséquent engager d’urgence un dialogue mondial sur la gouvernance du cyberespace, et ce dialogue, à son avis, doit commencer au pays.
 
« Au Citizen Lab, nous avons mis au point une sorte de système numérique d’alerte rapide, a-t-il expliqué à un public d’environ 100 rédacteurs scientifiques à une conférence qui se tenait à Toronto. Les problèmes qui s’annoncent à l’échelle planétaire menacent le système de communications ouvert et sûr que nous connaissons. »
 
M. Deibert croit que la cybercensure, la cybersurveillance et la militarisation du cyberespace risquent de détruire les gains durement acquis de ce système. « Nous devons lutter contre ces menaces, et les rédacteurs scientifiques ont un rôle essentiel à jouer à cet égard : ils doivent communiquer cette préoccupation aux publics du monde entier. »
 
Un « superhéros du XXIe siècle »
 
Le CRDI a parrainé l’exposé donné par M. Deibert à la conférence annuelle de 2014 de l’Association canadienne des rédacteurs scientifiques, qui s’est déroulée à l’Université de Toronto. Bailleur de fonds de longue date du Citizen Lab, le CRDI appuie son réseau de cybergardiens composé de 14 organismes dans le monde faisant la promotion d’approches de la cybersécurité qui respectent l’ouverture et les droits de la personne.

 Penny Park introducing Ron Deibert at 2014 CSWA conference

Penny Park, directrice générale du Centre canadien science et médias, qui a présenté M. Deibert, a dit de celui-ci qu’il était un « superhéros du XXIe siècle » cherchant à lever le voile sur une sphère numérique de plus en plus sombre et opaque.
 
Mme Park a loué la puissance et la pertinence du travail accompli par le Citizen Lab et a d’ailleurs annoncé qu’il était devenu cette année le tout premier organisme canadien à se voir décerner un prix MacArthur (un MacArthur Award for Creative and Effective Institutions), un prestigieux prix d’un million de dollars destiné à des organismes créatifs et efficaces et remis par la Fondation MacArthur. M. Deibert a créé ce groupe novateur de recherche sur la cybersécurité, dont les bureaux sont situés à la Munk School of Global Affairs de l’Université de Toronto, au début de 2001.
 
Émissions numériques
 
Selon M. Deibert, pour comprendre où s’en va l’industrie mondiale des communications, il importe de saisir trois grandes forces sociales qui façonnent cette dernière. La première force, a-t-il dit, est « probablement la transformation la plus radicale que les communications aient jamais connu dans l’histoire de l’humanité, ces cinq à dix dernières années ».
 
Trois technologies sont au coeur de « la formidable explosion à laquelle nous avons assisté » : la connectivité mobile, les médias sociaux et l’infonuagique. Ces technologies ont en commun une caractéristique importante et risquée, à savoir « la quantité de données – auparavant dans nos classeurs, nos tiroirs, voire notre tête – que nous confions maintenant à des tiers. Or la plupart de ces tiers sont des sociétés fermées, et beaucoup d’entre elles ont leur siège à l’étranger ».
 
Les « émissions numériques » quotidiennes de nos téléphones et autres appareils mobiles, comme il l’explique, « sont lourdes de conséquences, et cela s’aggrave avec l’Internet des choses. Il y a de nos jours quelque 15 milliards d’appareils connectés à Internet, et ils émettent tous de l’information très détaillée sur nos déplacements, nos habitudes, nos intérêts, nos relations sociales, nos réseaux, etc. Cette information – à la portée de quiconque – peut être communiquée et analysée ».
 
Nouveau théâtre d’opérations 
Woman in Haiti with mobile phone
 

La deuxième force sociale est le rôle croissant joué par l’État dans le cyberespace, selon M. Deibert. Jusqu’à il y a 10 ou 15 ans, les gouvernements de la plupart des pays n’avaient défini aucune politique dans ce domaine ou avaient délibérément adopté une approche libérale.
 
« Aujourd’hui, la cybersécurité figure en tête de l’ordre du jour dans pratiquement tous les pays », a-t-il affirmé. Une mutation idéologique et institutionnelle s’est produite en 2005, quand le Pentagone a officiellement classé le cyberespace comme le cinquième théâtre d’opérations, après la terre, la mer, l’air et l’espace.
 
« Le gouvernement américain a vu le cyberespace comme un nouvel environnement à dominer et a donc créé un cybercommandement », a-t-il poursuivi. D’autres pays ont emboîté le pas aux Américains, et « nous assistons maintenant à une course aux armements dans le cyberespace. Des dizaines de pays ont établi des cybercommandements ou leur équivalent au sein de leurs forces armées pour se préparer à mener et à remporter des guerres dans le domaine des idées – l’environnement des communications dans lequel nous vivons tous dorénavant.
 
« Qu’est-ce que ça signifie de vivre dans un monde où la guerre est constante, à l’échelle mondiale, et que le domaine des idées et du débat public constitue le champ de bataille ? Voilà une question qui mérite réflexion. »
 
Le cyberespace penche vers le Sud
 
La troisième force sociale, de dire M. Deibert, est l’actuelle mutation démographique en raison de laquelle « le centre de gravité du cyberespace est en train de passer de l’Occident, où il a été inventé, au Sud et à l’Est de la planète ».
 
Les populations des pays en développement se connectent à Internet à un rythme incroyable, et la vaste majorité de ces personnes vivent dans des pays à régime autoritaire, a-t-il rappelé. Le Citizen Lab a contribué à dévoiler le marché sombre des outils de censure et de surveillance de pointe, lesquels sont conçus par des entreprises de technologie dans les pays industrialisés et vite retenus par des gouvernements répressifs.
 Men in India with mobile phones
« Des millions de personnes se branchent rapidement à Internet dans des pays non démocratiques qui ne partagent pas nos valeurs fondamentales, a précisé M. Deibert. L’avenir d’Internet sera décidé par ces pays et la culture qui y entoure la technologie. C’est ce qui nous attend et ce dont nous devons nous préoccuper. »
 
Les enjeux ne pourraient guère être plus élevés. Comme il l’a fait valoir, pour préserver une démocratie libérale en cette ère technologique, les citoyens devront s’impliquer beaucoup plus dans un débat éclairé sur la gouvernance et la sécurité du cyberespace ainsi que sur les libertés et droits fondamentaux en ligne : « Nous avançons comme des somnambules et nous devons nous réveiller ».
 
Kelly Haggart est rédactrice principale au CRDI.
 
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Access Contested (cyberlivre gratuit en anglais)
 
Photos : Paola Scattolon; Fondation Bill et Melinda Gates; Dipankar Dutta/flickr