Un regain d'espoir pour la production du manioc en Ouganda

Image
Mike Crawley
En Ouganda, un virus qui a détruit la presque totalité de la récolte de manioc (principale denrée de base du pays) a été jugulé grâce à une recherche financée par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI) et d'autres bailleurs de fonds comme la Gatsby Charitable Foundation.

Depuis 1990, des scientifiques du Namulonge Agricultural and Animal Production Research Institute ont créé neuf variétés capables de résister à la mosaïque du manioc et de produire de bien meilleurs rendements que les variétés cultivées jusque-là. Le manioc est une plante dont les racines tubéreuses, riches en glucides, croissent comme celles des patates douces et ont une consistance semblable à celle de la carotte. On les fait bouillir jusqu'à ce qu'elles soient assez tendres pour être mangées ou on les fait sécher avant de les râper pour en faire de la farine.

Une souche virulente

Au début des années 1990, une nouvelle souche du virus de la mosaïque — variante ougandaise du géminivirus de la mosaïque africaine du manioc (ACMV) —, particulièrement virulente, a attaqué 80 % des 500 000 hectares de manioc cultivés dans le pays. Avant l'épidémie, l'Ouganda produisait 3,5 millions de tonnes métriques de manioc par année. Après la propagation du virus, le rendement n'était plus que de 0,5 million de tonnes métriques, une baisse représentant pour l'économie ougandaise des pertes annuelles de 60 millions USD.

D'après les estimations, en 1994, 3 000 personnes sont mortes des suites de maladies reliées à la famine qui a découlé directement de l'infestation des champs de manioc. Cela a donné lieu à un énorme problème politique parce que les gens mouraient de faim et qu'aucune solution ne pouvait être apportée dans l'immédiat, se rappelle George W. Otim-Nape, directeur du programme de recherche sur le manioc à l'institut de Namulonge.

L'épidémie

L'épidémie de mosaïque du manioc a été signalée pour la première fois en 1989, à environ 100 km au nord de Kampala. Elle s'est vite propagée, occupant une bande de 600 km de large qui progressait de 25 km par année. Quand M. Otim-Nape a constaté l'ampleur du phénomène, il en a vite mesuré les conséquences. L'épidémie a fini par s'étendre et gagner le pays tout entier, les pires dévastations ayant été enregistrées entre 1993 et 1995. Depuis, la mosaïque du manioc s'est répandue au Kenya, en République démocratique du Congo et en Tanzanie.

La maladie est transmise par un aleurode, la mouche blanche, qui transmet le virus d'un plant infecté à des plants sains en se nourrissant de leurs feuilles. En se propageant, le virus détruit la chlorophylle des plants, les rendant incapables de se nourrir. Les racines se rabougrissent, ne laissant presque rien de comestible.

Les scientifiques de Namulonge devaient agir vite : plus facile à dire qu'à faire étant donné la lente reproduction des plants. D'habitude, il faut de huit à dix ans pour mettre au point une nouvelle variété, mais l'Ouganda ne pouvait attendre aussi longtemps. Les chercheurs, qui ont bénéficié de l'aide de l'initiative de programme Gens, terre et eau du CRDI et d'autres bailleurs de fonds, ont utilisé du matériel végétal obtenu par culture tissulaire et des centaines de milliers de semences véritables de manioc dans des champs infestés par le virus; ils ont ensuite retenu les lignées les plus prometteuses. En 1994, quatre ans seulement après le début de la recherche, ils avaient mis au point trois nouvelles variétés.

La recherche participative

Les agriculteurs ont participé à diverses étapes de la recherche; ils ont planté les variétés mises à l'essai, évalué leurs caractéristiques et fait rapport aux scientifiques. Leur participation a été importante puisqu'elle a permis de déterminer si les nouvelles variétés répondaient à leurs besoins tant pour le goût, la couleur et la texture que pour la résistance aux maladies.

Distribuer les nouvelles variétés à des centaines de milliers de petits producteurs de manioc ougandais a représenté tout un défi. Le service de vulgarisation agricole du gouvernement comportait tellement de lacunes que l'équipe de Namulonge a créé un réseau regroupant les agriculteurs producteurs de manioc. Les chercheurs ont formé des agents de vulgarisation dans chacun des districts, lesquels ont nommé des représentants des agriculteurs dans chaque sous-comté, le niveau administratif inférieur. Ces représentants ont à leur tour été formés et ont transmis leurs connaissances aux agriculteurs par l'intermédiaire de groupes de femmes, puisque ce sont elles surtout qui s'occupent de la culture et de la récolte du manioc. Le réseau, toujours actif, est un bel exemple de transfert de technologie réussi.

De nouvelles variétés

En 1996, on avait déjà distribué d'énormes quantités de matériel végétal, souligne M. Otim-Nape. Cette année-là, les 70 000 hectares ensemencés de nouvelles variétés de manioc ont donné une récolte de 1,1 million de tonnes métriques. Selon les estimations des chercheurs, les nouvelles variétés avaient été plantées sur 150 000 hectares en 1998; l'Ouganda, pensent-ils, devrait enregistrer bientôt un niveau de production supérieur à celui d'avant l'épidémie. Les 2,5 millions de dollars investis dans la recherche de nouvelles variétés ont déjà donné lieu à une production de 40 millions de dollars, affirme Bua Anton, socioéconomiste de Namulonge.

Les habitants du district de Pallisa, au nord-est de Kampala, confirment le succès des nouvelles variétés. Faisant une pause durant les travaux des champs, Mary Magino confie, par l'entremise d'un interprète, que, lorsque la mosaïque du manioc est apparue, elle pouvait arracher une tige, puis une autre et une autre encore sans rien trouver. Depuis qu'elle utilise les nouvelles variétés, ajoute-t-elle, le manioc pousse en abondance.

De meilleurs rendements

Qui plus est, les nouvelles variétés (baptisées Nase 1 à Nase 9 dans les deux principaux centres de recherche sur le manioc de l'Ouganda, à Namulonge et Serere) produisent de trois à quatre fois plus de manioc par hectare que les anciennes variétés. C'est une véritable révolution verte pour le manioc, d'affirmer M. Otim-Nape.

Le changement est spectaculaire si l'on se reporte à la situation qui régnait il y a quelques années à peine alors que bien des endroits en Ouganda étaient aux prises avec la famine. Dans certains districts, où les nouvelles variétés dominent, d'aucuns se plaignent même de la surproduction. C'est d'ailleurs ce qui a incité des agriculteurs et des entrepreneurs ougandais à investir dans la transformation du manioc. On peut en tirer différents produits utiles comme la fécule, le glucose et le fructose. Une entreprise produit une boisson alcoolisée qui ressemble au gin, appelée Waragi.

Le potentiel de production

Le potentiel de production est considérable, selon M. Anton. Il s'agit de l'exploiter à fond, et c'est là le défi.

Aujourd'hui, l'Ouganda partage les variétés de manioc créées à Namulonge avec ses voisins, le Kenya et la Tanzanie, où la mosaïque fait aussi des ravages.

Mike Crawley, journaliste canadien lauréat d'une bourse du CRDI, a séjourné en Ouganda dans le cadre d'un stage au Gemini News Service. (Photo : G.B. Mpango, Université Makerere)

[Projet du CRDI no 055298]