Un projet gagnant sur tous les tableaux : les moustiquaires imprégnées d'insecticide améliorent la vie des Tanzaniens

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Jennifer Pepall
Dans l'usine de la Textile Manufacturers of Tanzania Limited (TMTL) à Dar-es-Salaam, le ronflement des 50 machines à coudre est aussi tenace que le vrombissement d'insectes. Les ouvriers cousent des filets bleus, verts et blancs qui ont été tissés sur les métiers de la manufacture. Ces hommes et ces femmes font partie d'une main-d'oeuvre de 180 personnes qui produisent jusqu'à 700 moustiquaires par jour, mises en marché sous des marques comme Health Net et Sweet Dreams.

Pendant dix ans, cette usine textile a été en cocon, mise en échec par le marché des vêtements d'occasion et la dévaluation de la monnaie. Aujourd'hui, elle est animée d'un second souffle et a trouvé sa place parmi les trois entreprises de Tanzanie qui fabriquent des moustiquaires; une d'elles, située dans la ville d'Arusha, au nord, est d'ailleurs depuis peu un des plus grands fabricants de moustiquaires au monde.

Les résultats de la R-D

Les fonds pour la recherche et le développement (R-D) qui stimulent cette activité du secteur privé ont été fournis par le secteur public et la communauté des donateurs, dont le Centre de recherches pour le développement international (CRDI). Cette R-D a prouvé l'efficacité des moustiquaires imprégnées d'un pesticide, le pyréthroïde, dans la prévention du paludisme. Les programmes d'organisations non gouvernementales (ONG) ont favorisé l'utilisation de moustiquaires imprégnées dans plusieurs districts de Tanzanie et le gouvernement a adopté des politiques fiscales afin d'en rendre l'achat plus abordable. Aujourd'hui, la Tanzanie est sur le point de devenir le premier pays d'Afrique à instaurer une stratégie nationale pour qu'un plus grand nombre de gens puissent dormir en paix sous des moustiquaires imprégnées d'insecticide.

Ces progrès ont été réalisés en fort peu de temps. « En 1990, nous n'avions même pas conçu les essais qui devaient nous dire si les moustiquaires pouvaient sauver des vies », affirme Don de Savigny, directeur de la recherche du Projet d'interventions essentielles en santé en Tanzanie (PIEST), mené conjointement par le CRDI et le ministère de la Santé de Tanzanie.

Les premières recherches

Le CRDI a commencé à faire de la recherche sur l'imprégnation des moustiquaires en 1989, reconnaissant le pouvoir des insecticides de prévenir l'une des principales causes de décès et de maladie dans le monde en développement. Le premier projet du Centre à cet égard a eu lieu en Tanzanie; il a exploré les possibilités d'utiliser le tissu fabriqué pour l'ensachage des produits agricoles pour en faire des courtines. En 1994, la Tanzanie accueillait la première conférence internationale sur les moustiquaires imprégnées, organisée conjointement par le CRDI et l'Organisation mondiale de la santé (OMS), avec le concours de l'Agence canadienne de développement international (ACDI). On y a clairement démontré la nécessité de recherches axées sur l'utilisation de moustiquaires imprégnées pour contrôler le paludisme. Le nouveau programme a été rendu public en 1996 dans le livre co-édité par le CRDI et l'OMS, Un mur contre la malaria — Du nouveau dans la prévention des décès dus au paludismequi montre que l'utilisation de moustiquaires imprégnées d'insecticide peut réduire le taux de mortalité infantile de 17 à 63 p. 100. En 1997, le CRDI a appuyé la création d'un groupe de travail sur la lutte antipaludique en Afrique (Net Gain for Africa Task Force) afin d'accroître la disponibilité des moustiquaires imprégnées sur le continent. D'autres projets en ce sens ont été financés par le CRDI et l'ACDI, y compris la mise au point de la première trousse « maison » pour l'imprégnation des moustiquaires.

En Tanzanie, où a pris naissance la recherche sur cette trousse, l'investissement initial du CRDI a porté ses fruits comme en font foi les travaux de Population Services International (PSI), une ONG étasunienne. Pour atteindre les objectifs en matière de santé publique, PSI fait appel à des techniques de « marketing commercial », aussi appelé marketing éthique ou social. La trousse est un des principaux éléments du projet de marketing social des moustiquaires imprégnées (connue sous le sigle anglais SMITN) lancé par PSI en Tanzanie en 1998. Ce projet, financé par le ministère du Développement international du Royaume-Uni, vise à susciter la demande de moustiquaires et de traitements aux insecticides, en particulier dans les régions rurales.

L'augmentation des ventes

Après la première année d'activité de SMITN, le nombre de ménages qui avaient acheté des moustiquaires imprégnées avait doublé. Les trois fabricants ont augmenté leur production, si bien qu'en 1999, ils affichaient des ventes globales de 1,5 million de moustiquaires. La croissance de la concurrence, conjuguée à l'élimination des taxes et des tarifs sur les moustiquaires et les matières premières servant à leur fabrication, ont fait baisser les prix. Avant le marketing social, les moustiquaires destinées à une grande famille se vendant l'équivalent de 10 $US environ. Aujourd'hui, la même moustiquaire coûte 4 $US, alors que le prix au détail des moustiquaires pour personne seule n'est plus que de 2 $. « Sans le marketing social et les projets de recherche effectués par PSI, PIEST et KINET (programme de l'Institut tropical suisse et du Centre de recherche et de développement sur la santé d'Ifakara), je ne crois pas que la Tanzanie aurait eu assez de preuves pour prendre la décision d'implanter les moustiquaires imprégnées à l'échelle du pays », explique Don de Savigny.

L'extension du projet à l'échelon national vise à créer un système équitable de sorte que tous les habitants des régions sujettes au paludisme puissent se procurer une moustiquaire imprégnée à prix abordable. SMITN et d'autres donateurs ont démontré l'efficacité de la création de la demande, mais jusqu'à présent les activités ont été limitées aux régions visées par le projet. La stratégie nationale aidera à faire changer les choses en incitant à participer au projet les intervenants de tous les milieux : secteurs public et privé; donateurs; ONG et communauté de la recherche. L'objectif est de faire en sorte que, d'ici à 2005, 60 p. 100 des enfants et des femmes enceintes soient protégés par une moustiquaire imprégnée. Le ministère de la Santé a approuvé le cadre de travail de base de la stratégie et formé un comité directeur officiel. Il a aussi investi 400 000 $US pour que se poursuivent les recherches et on s'attend à ce que la communauté des donateurs fournissent des fonds additionnels.

Le Dr Christian Lengeler, spécialiste du paludisme à l'Institut tropical suisse, a fait partie de l'équipe-conseil qui a contribué à l'élaboration de la stratégie nationale. Il a aussi, avec Don de Savigny et J. Cattani, assuré la direction de Un mur contre la malaria. En 1996, après l'annonce de la diminution du taux de mortalité infantile grâce aux moustiquaires imprégnées, le Dr Lengeler soulignait lors d'une entrevue : « Une intervention en santé publique n'est pas mature lorsque l'expérience scientifique est achevée, c'est-à-dire quand on a la preuve que le produit testé est efficace et rentable. Ces essais ne sont que la première étape. Vient ensuite l'intervention des gestionnaires, de ceux qui sont chargés de la mise en oeuvre et des collectivités qui doivent veiller à ce que cette intervention se fasse sur une grande échelle. C'est là un travail souvent moins prestigieux, mais un défi tellement plus stimulant. »

En Tanzanie, c'est un défi qu'on n'a pas craint de relever.

Jennifer Pepall, rédactrice principale à la Division des communications du CRDI à Ottawa, a récemment séjourné en Afrique orientale.

2001-04-06