Traumatismes : une nouvelle ordonnance

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Stephen Dale

Les organismes de secours internationaux devraient-ils envisager de nouvelles façons d’aider les gens à se remettre de catastrophes naturelles et de guerres ? Leurs méthodes devraient-elles être davantage adaptées aux conditions locales et être moins modelées par un cadre de pensée occidental ?

Voilà les questions épineuses qui sont au coeur du programme Traumatisme et santé mondiale (TGH). Ce programme novateur hébergé à l’Institut Douglas de Montréal, un institut universitaire de santé mentale affilié à l’Université McGill et à l’Organisation mondiale de la santé (OMS), prévoit la réalisation de travaux de recherche sur le terrain dans quatre pays (le Guatemala, le Népal, le Pérou et le Sri Lanka) caractérisés par de longs conflits civils et des catastrophes naturelles périodiques.

Il s’agit de l’un des 14 partenariats entre chercheurs du Canada et chercheurs de pays en développement à bénéficier d’une subvention du Programme de partenariat Teasdale-Corti de recherche en santé mondiale. Le Programme Teasdale-Corti a été mis sur pied par l'Initiative de recherche en santé mondiale (IRSM), un partenariat sans précédent réunissant cinq organismes canadiens, à savoir le Centre de recherches pour le développement international, les Instituts de recherche en santé du Canada, Santé Canada, l’Agence canadienne de développement international et l’Agence de santé publique du Canada.

Toutefois, ce qui distingue cette initiative des autres projets Teasdale-Corti est le fait qu’elle se consacre entièrement à la santé mentale. Le programme TGH s’intéresse en particulier à la manière dont la façon de réagir aux catastrophes peut influer sur le bien-être psychologique à long terme des survivants.

Curt Carnemark / Banque Mondiale

À la recherche des stratégies de guérison et d’adaptation les plus pertinentes

Tout en reconnaissant que les opérations d’aide et de secours menées par la communauté internationale sont animées de bonnes intentions, les chercheurs du programme TGH estiment qu’il faut accorder plus d’attention à la pertinence de ces initiatives en regard du contexte local.

Selon le chercheur Duncan Pedersen, qui dirige l’équipe canadienne du programme à Montréal, après un séisme ou un massacre, l’usage est de parachuter des dizaines de spécialistes du counseling traumatologique munis d’une liste de contrôle des symptômes du syndrome de stress post-traumatique afin qu’ils repèrent les cas sur le terrain et commencent sur-le-champ à tenir des séances de « débreffage » ou à faire d’autres interventions de traitement, avec peu ou pas d’évaluation plus poussée et de suivi.

Or, les chercheurs du programme TGH ont évalué cette méthode et croient qu’il s’agit là d’interventions incomplètes et souvent mal avisées, qui peuvent faire plus de tort que de bien, explique Duncan Pedersen. Ces interventions sont fondées sur des manières de voir propres à l’Occident.

Primo, si l’on prend comme exemple le Rwanda, des mots tels que « stress », « traumatisme » ou « stress post-traumatique » ne font même pas partie du vocabulaire, poursuit-il. Secundo, ce n’est pas dans toutes les cultures qu’on atténue ses symptômes en parlant du traumatisme (par « débreffage »); dans certaines sociétés – par exemple chez les Quechua habitant les hautes terres du Pérou –, on tente d’enclencher le processus de guérison en évitant de se souvenir des événements traumatisants. Dans un tel contexte, une intervention à caractère occidental peut aller à l’encontre du but recherché en traumatisant à nouveau, conclut-il.

Des décennies de souffrance morale

Il est presque universellement reconnu que les problèmes créés par la guerre et les calamités naturelles sont incalculables. Dans les quatre pays où interviennent les chercheurs du programme TGH, les chiffres laissent entrevoir une souffrance insondable. Au Guatemala, par exemple, 36 années d’agitation sociale ont causé la mort de 300 000 personnes et le déplacement de plus d’un million d’autres.

Bien que des tragédies surviennent dans bien des pays en développement depuis de nombreuses années, Duncan Pedersen dit que ce sont les attaques du 11 septembre 2001 aux États-Unis qui ont provoqué une augmentation exponentielle du nombre d’études sur les conséquences psychologiques des épisodes de violence extrême sur les survivants.

Masaru Goto / Banque Mondiale

Le renforcement des capacités de résilience

La recherche permet de brosser un tableau plus complet. Il est clair, par exemple, que les survivants peuvent devoir composer avec tout un assortiment de problèmes de santé à long terme, y compris un plus grand risque d’alcoolisme et de toxicomanie, et une exposition accrue aux maladies infectieuses. Un des exemples les plus tragiques de cette dernière est la flambée des infections au VIH après le conflit au Rwanda, qui a été reliée au recours systématique au viol comme arme de guerre.

Il existe aussi une corrélation distincte – quoique pas tout à fait expliquée – entre la hausse de la violence interpersonnelle (telle que les agressions, les meurtres et la violence conjugale) et les situations de guerre et de conflit civil. En 2000, l’OMS estimait à 1,6 million le nombre annuel de décès dus à des incidents violents – la moitié étant des suicides, le tiers, des homicides, et le reste, des incidents reliés à la guerre.

Si les répercussions des guerres et des catastrophes se font malheureusement parfois sentir durant des générations, les chercheurs affirment qu’ils comprennent maintenant mieux de quelle manière les organismes internationaux peuvent contribuer de façon plus efficace au processus de guérison.

La chercheure Marina Piazza fait partie de l’équipe péruvienne du programme TGH, pilotée à partir de l’Universidad Peruana Cayetano Heredia, à Lima. Elle explique que les chercheurs sont intéressés à renforcer les capacités de résilience.

Des solutions ancrées localement

Pour ce faire, dit-elle, il faut reconnaître que les collectivités disposent de leurs propres traditions et repères religieux et culturels pour se remettre d’une perte. Il est également capital de tenir compte des circonstances particulières créées par les catastrophes et les conflits.

Au Pérou, par exemple, après le séisme dévastateur survenu en 2007, les veuves se sont retrouvées exclues du marché du travail qui est axé sur les hommes et, par ailleurs, elles ne pouvaient pas autant bénéficier de la réciprocité et d’autres pratiques communautaires sur lesquelles elles pouvaient naguère compter. Il est donc nécessaire que les interventions prévoient la réintégration de ce groupe vulnérable à la société.

Scott Wallace / Banque Mondiale

Des pistes pour s’en sortir

Les organismes internationaux doivent songer que lorsque survient une crise, les membres de la collectivité peuvent avoir davantage besoin d’aide matérielle que de counseling. Marina Piazza est d’avis qu’il faut chercher à rapiécer le tissu social, en se penchant sur les besoins les plus fondamentaux et en déterminant quels services de santé sont encore en place, quelles écoles demeurent opérationnelles, s’il existe des routes pour transporter les biens essentiels, etc.

Duncan Pedersen abonde dans le même sens. À la suite d’une catastrophe, les gens se préoccupent davantage de la satisfaction de leurs besoins immédiats que du traumatisme. Ils se demandent s’ils peuvent renvoyer les enfants à l’école, comment trouver de la nourriture et rebâtir leur maison, comment protéger leur famille contre le pillage, explique-t-il. Il reconnaît que s’il est naturel que les professionnels comme lui se soucient des traumatismes et des maladies, les priorités des collectivités ont tendance à être différentes.

Dans certaines régions où l’on se relève d’une guerre ou d’une catastrophe, la suite des choses semble offrir des pistes de solution aux besoins tant pratiques que psychologiques des collectivités. Par exemple, lorsque les réfugiés guatémaltèques sont rentrés du Mexique, ils se sont mis à exhumer les corps de leurs parents tués dans les massacres afin de pouvoir les inhumer selon les rites. Il s’agit là d’un geste qui revêt une grande valeur symbolique, mais qui pourrait aussi déboucher sur de nouveaux efforts concrets de reconstruction des collectivités.

Les rites conjugués à la reconstruction

Victor López, qui dirige l’équipe guatémaltèque du programme TGH de même que le Centro de Investigaciones Biomédicas y Psicosociales sis dans la capitale du Guatemala, explique que le fait de dire ainsi au revoir à ses parents est une façon d’amorcer le processus de guérison. Mais ce geste est plus complexe qu’il n’y paraît; il comporte des dimensions sociales, même juridiques. Selon M. López, cela pourrait être le point de départ de la réclamation de réparations, un élément important qui aiderait les collectivités touchées à se rétablir et stimulerait leur développement social.

Victor López est d’avis que l’un des rôles les plus importants que les organismes internationaux peuvent jouer auprès des collectivités qui commencent à se tourner vers l’avenir est de les accompagner dans leurs efforts et de leur fournir tout le soutien nécessaire, en consultant de près les survivants et la collectivité.

Stephen Dale est rédacteur à Ottawa.