Tous les projets, petits et grands, ont leur place dans l'action en faveur de la sécurité alimentaire

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Jean Lebel et Merle Faminow

La récente crise alimentaire mondiale a entraîné le réveil brutal d’un monde qui tenait la production agricole pour acquise. La flambée des prix des denrées de base, comme le riz et le blé, a touché plus particulièrement, et plus durement, les habitants les plus démunis des pays les plus pauvres de la planète. Cette crise nous a aussi rappelé qu’un milliard de personnes souffrent toujours de la faim et que les ménages obligés de consacrer une plus grande part de leurs revenus à l’alimentation le font au détriment d’autres besoins, dont l’instruction des enfants.

Le Centre de recherches pour le développement international (CRDI), une société d’État canadienne, appuie la recherche qui aide les pays en développement à trouver des solutions viables aux problèmes concrets auxquels ils font face. Il soutient diverses activités dans le domaine de l’agriculture, notamment des travaux de recherche appliquée qui visent à préserver et à bonifier les semences, l’eau et les terres, à permettre d’utiliser les technologies pour améliorer les pratiques et la productivité agricoles ou encore à élargir l’accès aux marchés.

Au cours des quatre dernières décennies, le CRDI a appris, au fil de ses réussites et de ses échecs, quelles démarches sont les plus efficaces. Ainsi, il est conscient de l’importance d’accorder une attention particulière au contexte dans lequel les innovations agricoles sont mises en oeuvre. Il connaît aussi l’utilité d’adopter, en matière de développement agricole, une approche pluridimensionnelle qui intègre à la fois des projets de grande et de petite envergure.

La crise alimentaire n'est pas un « tsunami silencieux » 

 Même si elle a été qualifiée de « tsunami silencieux » par certains, la récente crise alimentaire était en fait prévisible : elle couvait depuis des années ! La production alimentaire n’était plus considérée comme un grand enjeu planétaire depuis que sa forte croissance (à la faveur de la révolution verte) avait dissipé les craintes, justifiées, que ne survienne une famine mondiale dans les années 1960 et 1970.

Les investissements en recherche et développement agricole ont diminué partout dans le monde au cours des deux dernières décennies. Par voie de conséquence, le rythme de croissance de la productivité agricole a commencé à reculer par rapport à celui de la demande. Conjuguée à la situation démographique mondiale, la réussite économique de certains pays en développement (en particulier la Chine et l’Inde) a entraîné une hausse de la demande, et ce, en quantité et en qualité. Et cette demande mondiale a mis à rude épreuve les réserves alimentaires de la planète au moment même où la production était entravée par la hausse des prix du pétrole et la ruée vers les biocarburants.

Il est essentiel de soutenir de nouveau, au plus vite, la recherche agricole dont profiteront les agriculteurs et les consommateurs les plus pauvres du monde. Plusieurs signes encourageants laissent entrevoir une reprise dans ce domaine. Par exemple, la ministre de la Coopération internationale, Beverley Oda, a annoncé que la sécurité alimentaire serait l’un des trois thèmes prioritaires qui orienteront le travail de l’Agence canadienne de développement international (ACDI). La Banque mondiale double son budget de l’aide à l’agriculture, qui s’élèvera à 9 milliards USD pour la période 2010-2012. Le système de recherche agricole mondiale, à savoir le Groupe consultatif pour la recherche agricole internationale, ou CGIAR, fait actuellement l’objet d’une restructuration. Bon nombre de bailleurs de fonds augmentent leur appui à la recherche agricole.  

Une nouvelle révolution verte

En outre, des mesures d’envergure sont prises, à point nommé, afin de produire une nouvelle et véritable révolution verte, destinée à accroître la productivité et les revenus agricoles tout en protégeant l’environnement. Il va de soi que ces efforts seront déployés aux endroits où ils auront le plus de chances d’être rentables : ils cibleront les fermiers qui vivent dans les meilleures zones de culture et qui sont déjà en mesure d’utiliser les technologies améliorées et d’avoir accès à de nouveaux marchés.

Le CRDI sait, par expérience, que des mesures plus modestes sont également nécessaires, tels les efforts stratégiques destinés à lutter contre la pauvreté et la famine dans les endroits qui seront exclus du grand projet de révolution verte. En effet, selon toute vraisemblance, environ un demi-milliard de personnes comptant parmi les plus pauvres de la planète seront laissées de côté parce qu’elles ne pourront satisfaire aux conditions établies pour participer (notamment le degré d’instruction et l’accès aux marchés). Ces pauvres vivent en Afrique et en Asie du Sud pour la plupart, mais ils sont également nombreux en Amérique latine et en Asie du Sud-Est.  

Collaborer en vue d'opérer des changements

Il est impératif de trouver, au moyen de la recherche et développement, des moyens d’aider ces gens à se sortir de la pauvreté. Un projet réalisé au Nagaland, un État de l’Inde isolé situé dans les contreforts de l’Himalaya où le CRDI travaille depuis 1995 en collaboration avec l’ACDI, constitue un bel exemple. La sécurité alimentaire y régnait depuis toujours et n’était donc pas un sujet de préoccupation, jusqu’à ce que la croissance démographique rapide soulève des craintes non seulement à cet égard, mais aussi en ce qui concerne la sécurité du revenu. Le Nagaland n’avait pas profité de la première révolution verte car sa topographie ne se prêtait pas à la culture des variétés de riz à haut rendement, conçues pour les basses terres. Les agriculteurs du Nagaland avaient donc continué de cultiver les centaines de variétés locales qui étaient mieux adaptées au relief montagneux et aux températures froides de leur région.

Le projet réalisé avec l’appui du CRDI ne visait pas à remplacer le système agricole traditionnel des Nagas par un autre entièrement nouveau, mais plutôt à innover dans le contexte existant. L’idée de base, qui consistait à intégrer dans la riziculture traditionnelle des cultures arbustives au potentiel lucratif, a été suggérée par les Nagas eux-mêmes. Après avoir tâté le terrain avec des arbres de haute futaie, les agriculteurs ont ajouté d’autres espèces, comme le gingembre et la grenadille. En peu de temps, les paysans pauvres ont commencé à faire des profits, ce qui aurait été impensable ne serait-ce que quelques années plus tôt. Et comment les Nagas dépensent-ils leur argent aujourd’hui ? Ils investissent dans ce qui compte le plus pour eux : offrir une meilleure instruction à leurs enfants.

Le CRDI espère participer, de concert avec l’ACDI et d’autres bailleurs de fonds, à de nombreux autres projets de cette nature qui appuient les collectivités des pays en développement dans leur quête de solutions à ce grand problème qui se pose à l’échelle planétaire : assurer la sécurité alimentaire pour tous.

Jean Lebel est directeur de la programmation du CRDI dans le domaine de l’environnement. Merle Faminow est chef du programme Pauvreté rurale et environnement du CRDI.

Cet article a d’abord été publié en version originale anglaise dans le cahier Policy Briefing – Agriculture inséré dans le Hill Times du 1er juin 2009.