Tête-à-tête avec David Brooks sur la rareté de l’eau et la gestion locale

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Isabella Grigoroff

David B. Brooks est l’auteur d’un ouvrage récent intitulé L’EAU : Gérer localement, que publie le Centre de recherches pour le développement international (CRDI) dans le cadre de la série En_Focus : Du chercheur au décideur. Cet ouvrage résume les résultats de trois décennies de recherche sur l’approvisionnement en eau financée par le CRDI. Il examine les réponses à la rareté de l’eau appliquées à l’échelle locale ou communautaire, dans les ménages, les champs cultivés, les villages et les quartiers des villes.

M. Brooks, spécialiste des ressources naturelles qui travaille au Centre de recherches pour le développement international, à Ottawa, au Canada, a une formation en géologie et en économie, et il est le directeur fondateur du Bureau de la conservation de l’énergie du Canada. Ses principaux intérêts en matière de recherche visent à trouver des solutions pour parvenir à un développement plus durable dans la production et la consommation de minéraux, d’énergie et d’eau.

Y a-t-il un message en particulier que vous aimeriez voir les lecteurs retirer de ce livre?

Qu’il n’existe pas de solution magique en ce qui concerne la gestion des pénuries d’eau auxquelles sont confrontés de nombreux pays, mais que l’on ne tient pas suffisamment compte d’un élément de la solution, à savoir la gestion de l’eau à l’échelle locale ou communautaire. Une bonne gestion de l’eau passe par une action à tous les niveaux, mais j’espère que cet ouvrage stimulera la recherche et les essais nécessaires pour déterminer quand et où la gestion communautaire de l’eau peut être efficace, équitable et durable.

Qu’entendez-vous par gestion locale de l’eau et pourquoi est-elle si importante?

Un tiers de la population mondiale sera confrontée à de graves pénuries d’eau dans les 25 prochaines années. Il est plus essentiel que jamais d’utiliser au mieux l’eau dont nous disposons. La nécessité de gérer la demande en eau devient d’autant plus grande que les sources d’eau les meilleures et les moins chères sont déjà utilisées et que les solutions du côté de l’offre sont limitées en ce qui concerne l’avenir. Cette situation crée une réelle possibilité de gestion locale de l’eau parce que celle-ci fonctionne de manière tellement directe en utilisant la conservation et le rendement. Nous consommons tous beaucoup plus d’eau que nous n’en avons besoin. La gestion locale de l’eau joue un rôle en ceci qu’elle amène à réparer les tuyaux qui fuient dans les maisons et les jardins locaux. L’irrigation de nuit plutôt que de jour, pour limiter l’évaporation, est un autre exemple.

À quelle échelle intervient la gestion locale?

a gestion locale peut se faire à l’échelle d’une tribu, d’un groupe ethnique ou d’une entité politique. Elle n’a pas besoin d’aller au-delà du quartier, de la collectivité ou du village. Les zones urbaines, qui seraient reliées par des réseaux de pipelines, par exemple, offrent le plus grand potentiel d’étude inexploité et d’amélioration de la gestion locale.

La notion de bonne gouvernance revient souvent dans votre livre. Comment la définiriez-vous? Comment s’applique-t-elle à la gestion de la demande à l’échelle locale?

Il s’agit d’une gouvernance fondée sur une analyse scientifique, qui tient compte du point de vue des parties intéressées, qui est relativement transparente et qui surveille les résultats. Elle permet d’ajuster les décisions dans le temps. Ce n’est qu’en considérant ensemble les questions difficiles de la recherche et de la gouvernance, autrement dit, quand le savoir et la politique s’informent mutuellement, que l’on pourra réaliser le plein potentiel de la gestion locale de l’eau. Les commentaires rapides de la collectivité aux autorités et les possibilités d’apporter des ajustements et des corrections représentent des aspects très importants de la bonne gouvernance au niveau local.

Quel peut-être le rôle de la gestion locale, étant donné l’influence des facteurs économiques et politiques à l’échelle régionale, nationale et internationale?

La gestion locale joue certainement un rôle essentiel dans la gestion de la crise mondiale de l’eau. En fait, la Déclaration ministérielle qui a suivi la Conférence internationale sur l’eau douce, qui a eu lieu l’an dernier à Bonn (Allemagne), insistait sur le rôle de la gestion locale de l’eau. Cependant, ce n’est pas la panacée. Le vieux slogan qui dit de penser mondialement et d’agir localement continue de s’appliquer à l’eau, mais on ne peut généraliser le rôle que la gestion locale joue dans toutes les circonstances. C’est pourquoi une bonne gestion locale de l’eau passe par une étroite collaboration entre les collectivités et leurs administrations en amont. Le défi consiste à trouver le juste équilibre entre la gestion locale, intermédiaire et supérieure.

Les politiques de gestion de l’eau peuvent-elles tenir compte à la fois de stratégies de gestion à grande échelle et de stratégies de gestion locales?

Les stratégies locales peuvent compléter des approches plus générales de la gestion de l’eau. Certaines stratégies locales peuvent être appliquées à plus grande échelle, par exemple, pour le stockage commun de l’eau qui alimentera plusieurs quartiers. Dans certains cas, des stratégies peuvent se révéler être moins chères et plus efficaces que des approches à grande échelle, centralisées et très coûteuses que l’on préférait dans le passé et qui, trop souvent, n’ont pas tenu leurs promesses. C’est là qu’il est très intéressant de prendre des modèles hydrologiques modernes et des connaissances traditionnelles, et de trouver un moyen de les combiner. Il ne s’agit pas de science de la gestion, mais il faut faire preuve de beaucoup de créativité pour imaginer de bonnes politiques.

Citez-moi des idées reçues au sujet de la gestion locale de l’eau?

En voici une : l’idée erronée et dangereuse qu’il n’est pas nécessaire de prêter attention aux points de vue locaux et à la gestion traditionnelle locale. Même si certaines méthodes traditionnelles utilisées dans les pays en développement ne sont plus efficaces à cause de l’évolution de la situation, il est très important de comprendre la théorie sur laquelle s’appuient les choix locaux pour pouvoir influer sur le changement. En général, l’eau est gérée exclusivement de façon descendante. Nous ne demandons pas que ce soit l’inverse, mais cet ouvrage souligne que l’on ne reconnaît pas vraiment l’intérêt de la gestion locale de l’eau. Or, les deux sont nécessaires.

Quelles sources d’information avez-vous utilisées pour cette étude?

Le livre réunit une grande partie de la recherche existante, soit 30 années de recherche sur l’eau menée le terrain et financée principalement par le CRDI, dans au moins 50 pays en développement. J’ai participé personnellement à certains de ces projets, depuis 14 ans que je travaille au CRDI, et j’en connaissais beaucoup d’autres. Deux stagiaires ont également aidé à examiner le portefeuille de l’eau du CRDI. Nous avons examiné, quoique moins en profondeur, les résultats de la recherche effectuée par des organisations telles que le International Water Management Institute et l’Institut international de recherche sur les politiques alimentaires.

 
Nous avons examiné des projets portant sur l’approvisionnement en eau à petite échelle; le traitement des eaux usées et leur réutilisation; ainsi que la gestion du bassin hydrographique et l’irrigation. Pendant les deux premières décennies, la recherche du CRDI portait essentiellement sur des solutions techniques, comme la mise point de meilleures pompes manuelles ou la modélisation des aquifères, plutôt que sur la gestion de l’eau. Cependant, en regardant ces projets sous un autre angle, nous nous sommes aperçus que la gestion locale de l’eau jouait un rôle dans les résultats obtenus. Les projets plus récents du CRDI insistent plus sur la recherche participative et sur des approches communautaires. Notre étude a recueilli des indications du succès plus ou moins grand avec une participation locale.

Quels nouveaux éléments votre livre apporte-t-il?

Cet ouvrage présente de vrais résultats en ce qui a trait à l’incidence de la gestion locale de l’eau. Je ne pense pas qu’un autre livre traite de ce sujet aussi directement. Celui-ci comprend de nombreuses études de cas courtes qui montrent les promesses de ce type de gestion. Nous savons, par exemple, qu’en faisant participer la population locale, nous pouvons souvent améliorer la conception des systèmes et que, dans les régions rurales, les organisations non gouvernementales réussissent généralement mieux à apporter de l’eau douce aux gens que la plupart des programmes gouvernementaux. Ce type de leçons aide automatiquement à prendre de meilleures décisions en ce qui concerne la gestion et à repérer les aspects qui méritent d’être approfondis.

Isabella Grigoroff est auteure indépendante à Ottawa. ​