Technologie et langue : apprendre à dire souris en kiché

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Louise Guénette et Rowena Beamish

Quand, dès l'âge de la maternelle, des enfants s’assoient pour la première fois devant un ordinateur équipé d’un logiciel en kiché, leur langue maternelle maya, les leçons dépassent de loin la maîtrise de connaissances élémentaires en informatique. Les élèves apprennent que leur langue et leur culture autochtones occupent une place essentielle dans leur société.

Cela n'a pas toujours été le cas. Marleny Tzicap, enseignante et linguiste qui travaille avec l'organisation non gouvernementale (ONG) guatémaltèque Enlace Quiché, explique comment les attitudes ont changé par rapport à l’utilisation des 22 langues autochtones du Guatemala.

« Mon père a connu bien des difficultés quand il grandissait et qu'il ne parlait que kiché. Les gens le méprisaient etle traitaient comme s'il était stupide. Il ne voulait pas que ses enfants vivent la même chose, alors ma mère et lui nous parlaient seulement en espagnol », se rappelle-t-elle.

Marleny Tzicap, qui a grandi à Momostenango, petite ville de l'ouest du Guatemala, entendait parler kiché chez ses voisins et chez son grand-père, qui refusait de parler espagnol chez lui.

Les conflits d'identité culturelle et linguistique qu’a vécus Marleny Tzicap étaient courants au Guatemala, perpétués par laguerre civile et par un système scolaire qui, jusqu'à la fin des années 1990, faisait tout pour décourager l'emploi de langues autochtones en classe. [Voir encadré : Enseignement interculturel bilingue au Guatemala.]

« Tout le monde était confronté à un dilemme, car la langue parlée à la maison était interdite à l’école », explique-t-elle.Résultat : une culture, une langue et un peuple étaient méprisés.

Évolution des attitudes

Marleny Tzicap est devenue enseignante et ses aptitudes en grammaire lui ont valu une place dans un cours de deux ans en linguistique maya. À présent, elle travaille pour Enlace Quiché, ONG qui a été la premièreà faire appel aux technologies de l’information et des communications (TIC) pour renforcer la formation d’éducateurs en vue d’unenseignement interculturel et bilingue au Guatemala.

Partie d’un projet, Enlace Quiché, qui est maintenant une organisation, fait partie d’un mouvement mondial naissant décidé à mettre les TIC au service de la préservation et de la renaissance des langues et des cultures autochtones, tout en offrant aux communautés autochtones une formation de qualité en informatique età Internet.

Enlace Quiché montre que les TIC peuvent aider à améliorer l’enseignement et la vie dans le Guatemala rural, tout en faisant revivre la langue et la culture mayas. Elle fait de la technologie pédagogique un élément important du processus deréconciliation national.

Le département du Quiché, où Enlace Quiché a sa base, est l'une des régions qui ont été les plus touchées par la guerre civile, et sa population porte encore les cicatrices psychologiques et socio-économiques de la campagne de la terre brûlée, avec ses meurtres et ses tortures.

Bâtir une communauté virtuelle

L'Institut pour la connectivité dans les Amériques (ICA) appuie Enlace Quiché dans la préparation de matériel didactique pour divers cours qui associent l'acquisition de compétences en TIC et d'autres applications concrètes et pratiques afin de répondre aux besoins des populations autochtones rurales.Hébergée au Centre de recherches pour le développement international (CRDI), l'ICA est une instance au service de l'innovation qui vise à renforcer la démocratie, à favoriser la prospérité et à aider à réaliser le potentiel humain de la région.

Enlace Quiché dressera un vocabulaire officiel des TIC en kiché, le diffusera en ligne, par écrit et dans des jeux interactifs axés sur l'apprentissage. Elle compilera une banque de ressources existantes qui sera mise en ligne à l'intention de centres d'apprentissage en TIC. Elle concevra une série de cours associant l'acquisition de compétences en TIC et de compétences pratiques. Enfin, elle partagera les ressources du projet avec d'autres organisations autochtones au Guatemala et dans la région.

Enlace Quiché compte 28 centres de technologie pédagogique bilingues et interculturels appelés CETEBI (Centros de tecnologíaeducativa bilingüe intercultural), accessibles à 6 000 étudiants dans des villes et des villages montagnards de l'est dupays. Neuf des centres reliés par satellite se trouvent dans des écoles de formation des enseignants et aident les futurs éducateurs à créer leurs propres ressources documentaires en kiché.

Celso Chaclán, vice-ministre guatémaltèque chargé de l'enseignement bilingue et interculturel, est intéressé par le succès de la méthodologie interactive d’Enlace Quiché. « Pour moi, la technologie pédagogique doit changer les méthodes, pour aider les élèves à mieux apprendre. Il ne s'agit pas seulementd'acquérir des compétences en informatique », déclare-t-il.

Avec ses programmes et les CETEBIS, Enlace Quiché a créé une communauté d'apprentissage virtuel bilingue pour les enseignants en langue maya, les membres de la communauté et les partenaires. « Nous voulons que les gens soient fiers de s'identifier à leur communauté », explique Marleny Tzicap.

Le kiché fait aussi son entrée dans le cinéma. L'ONG, et Marleny Tzicap en particulier, a  fourni des conseils linguistiques et culturels à une société cinématographique costaricaine qui produit un dessin animé sur le Popul Vuh, l'histoire de la création selon les Mayas. Bon nombre des employés d’Enlace Quiché prêtent leur voix à des personnages de ce dessin animé qui s'expriment en kiché.

Enlace Quiché a démontré que la technologie numérique et les connexions Internet sont efficaces et rentables pour préparer des documents pertinents sur le plan culturel dans plusieurs langues, tout en transmettant des compétences. Elle ouvre au monde de la technologie de l'information en fournissant la technologie voulue pour préserver et faire renaître les cultures et les communautés autochtones.


Enseignement bilingue interculturel au Guatemala

Le travail qu'accomplit Enlace Quiché jouera certainement un rôle clé dans les efforts que déploie le gouvernement pour mettre les langues mayas au cœur de la scolarité des peuples autochtones du Guatemala. Les accords de paix de 1996 prévoient le droit de tous les Guatémaltèques de recevoir une éducation dans leur langue maternelle et dans le respect de leur culture. Le Programme d'enseignement bilingue interculturel a été adopté en 1997, mais le ministère de l'Éducation dispose d'un budget limité pour accomplir cette tâche immense. La mise en œuvre est graduelle, car le bilinguisme ne se réduit pas à enseigner dans deux langues officielles, mais en espagnol et dans une des 22 langues mayas parlées par environ 30 % d'une population forte de 11 millions d'habitants.D'après Celso Chaclán, vice-ministre chargé de l'enseignement bilingue et interculturel, seuls 23 % du million d'enfants autochtones actuellement scolarisés sont inscrits au programme, qui n'est offert qu'à huit des 22 groupes linguistiques pour l'instant.

L'Initiative des écoles de demain du gouvernement comprend l'équipement en ordinateurs et en connexion Internet à large bande d'au moins 500 des 17 000 écoles du Guatemala d'ici à 2007.