Somos@Telecentros : un net avantage

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Keane J. Shore

Une association créée il y a quatre ans pour favoriser l'accès à'Internet grâce à l'établissement de télécentres en Amérique latine et dans les Caraïbes compte aujourd'hui près de 1750 membres. Les membres de ces centres en pleine expansion utilisent ce que les organisateurs appellent « des systèmes d'éducation ouverte » afin d'améliorer la capacité de chaque télécentre de tirer profit de l'expérience des autres et d'éviter les erreurs les plus courantes.

Selon Karin Delgadillo de la Fundación Chasquinet, organisation non gouvernementale  (ONG) basée en Équateur qui offre des solutions Internet aux organismes œuvrant pour les changements sociaux, les télécentres servent à renforcer les réseaux sociaux locaux en leur donnant la possibilité d'influer sur les grandes instances politiques et sociales. En règle générale, les télécentres locaux sont situés dans des collectivités qui ont peu de ressources mais ils répondent aux besoins des localités. Les télécentres aident les groupes marginaux de la société à se servir d'Internet pour s'organiser et influencer les grands courants de pensée sur le genre de politiques nationales, de règlements et de questions relatives aux droits humains qui les touchent, affirme Delgadillo.

À titre d'exemple, elle décrit un projet que la fondation Chasquinet a entrepris en Équateur avec l'aide du Centre de recherches pour le développement international  (CRDI) du Canada. Un télécentre communautaire a été installé dans un bidonville. Les enfants de ce quartier pauvre utilisent Internet autant pour apprendre à lire et à écrire que pour écouter de la musique, explorer les multimédias ou apprivoiser le numérique. Certains ont développé leur talent artistique, poursuit Delgadillo, et se servent de l'ordinateur pour dessiner des cartes de souhaits et des cartes postales qu'ils iront vendre dans la rue. D'autres, que la technique intéresse davantage, ont formé une petite entreprise et offrent des services d'entretien des ordinateurs aux ONG et à d'autres organismes.

De l'aveu même de Delgadillo, il reste encore bien des défis à relever. « Comment faire en sorte que leur travail soit accrédité et leur ouvre de réelles possibilités d'emploi afin que ce qu'ils ont appris en informatique soit validé et reconnu par l'université ? », s'interroge-t-elle.

La création d'une communauté virtuelle

Somos@Telecentros, parrainé par le CRDI, a vu le jour en 1999 afin de créer une communauté virtuelle, Telelac2, regroupant via Internet des collectivités régionales et nationales. Bien que le réseau offre de l'aide technique, il a aussi plusieurs objectifs d'ordre social et politique. Ainsi, le projet Telelac2, appuyé désormais par l'Institut pour la connectivité dans les Amériques (ICA) du CRDI, a élaboré des modèles de gouvernance et offert le soutien nécessaire aux télécentres nouvellement établis. Le réseau a aussi mis sur pied un centre de ressources électroniques contenant un grand nombre de documents sur les divers aspects du fonctionnement d'un télécentre. En outre, la fondation Chasquinet a constitué une banque de textes et d'anecdotes sur la façon dont certaines collectivités s'y sont prises pour créer leurs propres télécentres et offre aux télécentres de création récente une boîte à outils pour leur permettre de devenir financièrement viables.

Éventuellement, Telelac2 offrira par l'intermédiaire de Somos@Telecentros un service de soutien perfectionné — en partie politique et en partie technique — aux internautes locaux, comportant un centre de dépannage national pour les deux types de problèmes. Un centre de ressources offrira aux femmes et aux personnes handicapées des trousses d'information pour les aider à se servir d'Internet et préparera d'autres documents susceptibles d'aider les utilisateurs locaux à produire leurs propres pages Web. Un « consortium de recherche virtuelle » étudiera les questions auxquelles doivent faire face les télécentres et un réseau ouvert de logiciels leur permettra de rester en contact par radio, par vidéos ou par courrier électronique.

La force du nombre

Le réseau offre également des forums de discussions sur la question générale des télécentres et sur divers problèmes plus particuliers tels que la formation, les associations de gouvernance, les solutions techniques qu'offrent les logiciels libres GNU/Linux ainsi que sur les enseignements tirés de l'exploitation de télécentres. Les télécentres sont sur leur lancée, si bien que les centres de ressources et les forums de discussions croissent en nombre et en substance.

« Les réseaux nationaux sont les forces dynamiques qui permettent de consolider les capacités des réseaux locaux de façon à ce les membres puissent apprendre les uns des autres », poursuit Delgadillo. « Nous avons déjà appris que nous pouvons tirer des leçons autant des échecs que des réussites. Nous sommes aussi en contact avec des entreprises, des organisations et des gouvernements auprès desquels nous faisons valoir notre cause. Nous ne pouvons travailler en vase clos. Nous devons établir des liens étroits avec d'autres si nous voulons que notre réseau soit efficace au sein des forums mondiaux et des centres de décisions internationaux. »

Un manifeste rédigé lors de la conférence de Papallacta, en Équateur, en 2000, prône l'accès universel à l'Internet dans les pays de l'Amérique latine et des Caraïbes. Plus de 50 000 signatures ont été apposées au Papallacta Manifesto qui est devenu une importante monnaie d'échange politique pour le réseau Somos@Telecentros. Cette rencontre faisait partie d'une série de conférences et d'ateliers qui ont donné lieu à des réunions nationales dans huit pays — l'Argentine, le Brésil, la Colombie, Cuba, l'Équateur, le Mexique, le Pérou et le Venezuela — et, subséquemment, à l'adhésion de leurs réseaux nationaux à Somos@Telecentros.

Surmonter la vulnérabilité

Les télécentres communautaires en Amérique latine et dans les Caraïbes sont face à des problèmes qui les rendent particulièrement vulnérables. Leur isolement, la demande croissante de connexion Internet et de services informatiques, l'insuffisance du financement, la technologie désuète et le manque de liens efficaces avec les cybercafés locaux les fragilisent au même titre que l'existence de centres Internet gouvernementaux qui n'ont établi aucun lien avec les collectivités et ne reposent pas sur un projet de société.

Néanmoins, le problème le plus sérieux est sans doute l'absence de politiques publiques régissant et favorisant l'utilisation des technologies numériques à l'appui du développement des collectivités. La majorité des règlements en place tendent à privilégier les intérêts privés et commerciaux plutôt que les intérêts communautaires et sociaux.

Si ses capacités étaient renforcées et s'il disposait de pouvoirs accrus, le réseau Somos@Telecentros pourrait jouer un rôle de premier plan dans la diffusion de l'information et exercer des pressions pour l'adoption de politiques publiques en faveur des télécentres communautaires et d'autres activités favorisant l'accès au monde numérique. Grâce à Somos@Telecentros, les télécentres communautaires peuvent partager leurs expériences et avoir accès aux ressources. Le réseau leur donne aussi une plus grande crédibilité et un moyen de se faire entendre collectivement, ce qui leur permet d'accroître leur participation et leur influence dans les discussions entourant l'élaboration des grandes politiques publiques.

Keane J. Shore est un rédacteur-réviseur basé à Ottawa.