Sécurité alimentaire — Semences porteuses de menaces ou de solutions ?

Image
Ronnie Vernooy
L'agriculture moderne est gravement menacée par l'érosion génétique. Par un curieux retour du balancier, le succès qu'ont connu les phytosélectionneurs en mettant au point des variétés de céréales plus performantes au cours des dernières décennies pourrait bien mener à une perte graduelle d'espèces végétales susceptible de compromettre la sécurité alimentaire. Plus ironique encore, cette menace ne peut être contrée qu'en misant sur les petits agriculteurs vivant en régions éloignées qui, bien souvent, n'ont même pas bénéficié de ces avancées.

L'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) estime que l'agriculture n'exploite que trois pour cent des variétés végétales existantes. Seulement 12 variétés fournissent les trois quarts des denrées alimentaires d'origine végétale consommées dans le monde. Cette dépendance de la population mondiale et le manque de choix rendent les approvisionnements vulnérables aux maladies ou aux changements climatiques soudains.

Il y a cinq ans, dans un rapport sur l'état des ressources génétiques végétales et la sécurité alimentaire mondiale, la FAO nous mettait en garde : « Il peut s'avérer nécessaire de repenser les stratégies conventionnelles de sélection des plantes. » C'est à ce moment qu'entrent en scène les petits agriculteurs.

Des millions de modestes fermiers occupant des terres marginales en Afrique, au Moyen-Orient, en Asie et en Amérique latine ne tirent que peu de profits, sinon aucun, des variétés à rendement élevé. Les semences sont chères, exigent des engrais coûteux, des pesticides et une irrigation constante, sans parler des conditions de croissance idéales. Ces agriculteurs n'ont donc pas le choix : ils expérimentent en cultivant de multiples variétés de semences locales qui leur donnent plus de satisfaction et ils continuent à sélectionner et à mettre en commun les semences qui produiront même dans les conditions les plus défavorables.

Ainsi ils conservent et élargissent ce bassin génétique — la biodiversité — essentiel à l'évolution et à l'adaptation des génotypes, comme le font remarquer des chercheurs d'avant-garde comme Salvatore Ceccarelli, un sélectionneur qui a travaillé pendant de nombreuses années en Syrie auprès du Centre international de recherches agricoles dans les régions sèches (ICARDA).

Ceccarelli estime important de laisser aux agriculteurs « la liberté de faire ce qu'ils jugent bon et de les laisser poursuivre des recherches qui ont un sens pour eux ». En misant sur les pratiques de ces fermiers sur le terrain et en associant leur travail à celui de chercheurs expérimentés — qui ne sont pas enfermés dans leurs laboratoires — un grand nombre de nouvelles variétés prometteuses ont été mises au point. L'approche s'étend alors à toute une région et est reproduite dans des pays comme l'Égypte, la Jordanie, la Turquie et le Yémen.

Même avant que la FAO ne tire la sonnette d'alarme, quelques chercheurs comme Ceccarelli avaient commencé à agir différemment. En se rendant compte que les petits agriculteurs étaient mal desservis par l'amélioration conventionnelle des plantes, ces innovateurs ont fait valoir l'importance de la conservation de la biodiversité. Et ils ont reconnu le rôle clé des agriculteurs en tant que participants, et non seulement comme bénéficiaires de la recherche. Une nouvelle approche — l'amélioration participative des plantes — était née.

Avec le concours d'organisations internationales, y compris le Centre de recherches pour le développement international (CRDI), l'amélioration participative des plantes connaît du succès dans de nombreuses régions du monde. Elle enrichit la biodiversité et améliore les moyens de subsistance des populations. Tout aussi important, la démarche commence à attirer l'attention des gouvernements.

La chercheure Yiching Song, au Centre de la politique agricole de Chine (CCAP), déclare : « L'engagement des auteurs de politiques et des institutions est crucial si cette approche se généralise. » Et elle est convaincue qu'elle est appelée à gagner en popularité. Le maïs est la troisième culture principale de Chine. Pourtant la production nationale n'est issue que de quelques croisements hybrides tirés de la même lignée autofécondée — un exemple classique d'érosion génétique.

La biodiversité agricole est d'une importance capitale afin d'assurer la sécurité alimentaire et sa durabilité. Mais elle est importante aussi pour d'autres raisons. La diversité favorise la qualité et le choix. La qualité des denrées alimentaires est essentielle à une bonne nutrition et attire de plus en plus l'attention des gouvernements et des consommateurs. Aux Pays-Bas, par exemple, le ministère de l'Agriculture, de la Conservation de la Nature et des Pêches a été renommé ministère de l'Agriculture, de la Nature, et de la Qualité des aliments. Le choix est tout aussi important pour les consommateurs — à preuve l'essor phénoménal de la demande pour des aliments « biologiques » et les inquiétudes de plus en plus répandues face à l'utilisation des organismes génétiquement modifiés (OGM) dans les aliments.

Le maintien et le renforcement de la biodiversité exige des actions locales et internationales. Des mesures d'incitation économique, l'accès aux marchés et des tarifs plus équitables sont nécessaires pour assurer la viabilité de petites exploitations. Les questions liées à la « propriété » des semences doivent se résoudre. L'amélioration participative des plantes ne peut devenir une sorte de « fuite des cerveaux inversée » où le Nord ne fait que puiser au Sud ce dont il a besoin. Les agriculteurs méritent de voir leurs compétences récompensées en toute équité. Leurs demandes doivent être appuyées, soutenues plus fermement par le secteur officiel de la recherche et de manière continue, tout comme les chercheurs qui innovent ont besoin d'un espace utile à la poursuite de leurs expériences menées en collaboration.

Par-dessus tout, les scientifiques et les auteurs de politiques à tous les paliers doivent reconnaître et valoriser le rôle des agriculteurs à titre de sélectionneurs. Un jeune chercheur de Cuba, Humberto Rios, admet volontiers que son équipe apprend beaucoup en côtoyant les agriculteurs. Mais il affirme que la plus grande leçon vient de la réaction des agriculteurs. « Ils expriment de nouvelles idées et n'hésitent plus à prendre des décisions concernant la gestion de la biodiversité. De ce fait, la diversité génétique a connu un développement considérable. »

La menace de l'érosion génétique est réelle. En continuant à appuyer les projets d'amélioration participative des plantes dans le monde, les pays donateurs comme le Canada contribuent non seulement à renverser le processus mais à améliorer l'existence de millions d'agriculteurs qui peuvent détenir la clé de la sécurité alimentaire de demain.

Ronnie Vernooy est un membre de l’équipe de l’initiative de programme Gestion communautaire des ressources naturelles (GCRN) en Asie et auteur de l'ouvrage intitulé Un_Focus : LES SEMENCES DU MONDE — L'amélioration participative des plantes, publié tout récemment par le CRDI.