Savoir combler un déficit en eau

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Stephen Dale et Chantal Schryer

Fayez Bataineh a toujours rêvé de devenir ingénieur-hydraulicien.

« Quand j’étais enfant, je voyais les gens souffrir du manque d’eau, se rappelle-t-il. J’étais parfois obligé d’aller à la ville chercher de l’eau pour ma famille. L’eau était une préoccupation constante, j’en rêvais. »

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Après ses études de génie en Égypte et en Yougoslavie, Bataineh entre au service du ministère de l’Eau et de l’Irrigation en 1975. C’est à cette époque qu’il obtient son diplôme d’études supérieures en génie sanitaire de Delft, aux Pays-Bas. Plus tard, il est détaché auprès du sultanat d’Oman pour s’occuper de questions liées à la gestion de l’eau. Au bout de neuf ans, il rentre chez lui pour devenir secrétaire général adjoint aux Affaires techniques du ministère jordanien de l’Eau, son poste actuel.

Le problème de l’eau aujourd’hui est sensiblement le même qu’à l’époque où il était enfant. Le ministère prévoit que l’actuel déficit annuel en eau - la population consomme plus vite que la ressource ne se renouvelle - persistera pour encore 25 ans. « Ce déficit pourrait durer toujours si nous ne prenons pas certaines mesures », pense Bataineh. Il ajoute que la Jordanie fait partie des 10 pays les plus arides de la planète.

Des solutions à petite et grande échelle

C’est ainsi que les Jordaniens examinent toute une gamme de mesures, dont certaines sont déjà en chantier. Cela va de changements dans les habitudes de consommation jusqu’à de grands travaux ambitieux. Une initiative modeste, par exemple, est la pratique devenue courante de compenser la rareté de l’eau du robinet (l’été, la plupart des foyers n’ont l’eau courante qu’une ou deux fois par semaine) par la collecte de l’eau de pluie, conservée dans des réservoirs souterrains.

« C’est ce que je fais chez moi, ajoute Bataineh. Une ou deux pluies suffisent pour remplir un réservoir de 40 pieds cubes, ce qui nous permet de passer la semaine sans trop de difficulté. »

Parmi les grands travaux, plusieurs projets pour augmenter l’approvisionnement en eau sont envisagés. Il est question de percer un canal depuis Aqaba sur la mer Rouge jusqu’à la mer Morte. Ce canal aurait une double utilité : permettre de rétablir le niveau de la mer Morte - dont le niveau baisse dangereusement depuis quelques années - et fournir une nouvelle source d’eau pour les populations. Comme il s’agit d’un projet à grand échelle, il ne pourrait être réalisé que grâce à un partenariat entre pays voisins et avec un financement international.

Outre ces mesures pour régler le problème d’approvisionnement, la Jordanie ne néglige pas la gestion de la demande. Les fuites d’eau, par exemple, contribuent pour beaucoup à gonfler la demande. Bataineh signale qu’il y a jusqu’à la moitié de l’approvisionnement en eau qui se perd, pour ainsi dire, en raison soit de fuites soit de problèmes administratifs et matériels. Aussi, le pays a entrepris un projet de 215 millions de dollars canadiens pour remplacer les vieilles conduites d’eau fissurées d’Amman par de nouvelles conduites étanches.

Faire agir les forces du marché

La Jordanie s’emploie aussi depuis plusieurs années à réduire la demande en encourageant la récupération des eaux usées. À l’heure actuelle, les 72 millions de pieds cubes d’eaux usées qui sont traitées ne servent qu’à l’agriculture, pour l’arrosage. Mais on espère qu’avec l’amélioration des équipements de traitement, un plus grand volume des eaux traitées pourra servir à d’autres usages. Le ministère a d’ailleurs commencé à améliorer les usines de traitement existantes, ainsi qu’à en faire construire de nouvelles.

On sait déjà que les forces du marché ont parfois contribué à réduire la demande en eau. Bataineh rappelle, par exemple, que bien des gens ont fait installer des dispositifs pour réduire la pression au robinet (afin de réduire le volume d’eau utilisée). Ces gens ont d’ailleurs donné l’exemple au gouvernement, qui a fait installer dans les bureaux de l’administration des robinets à faible pression et à faible débit. « Les gens ont pris cette initiative d’eux-mêmes lorsqu’ils ont compris que leur facture en serait réduite, ajoute Bataineh. Ce dispositif ne coûte pas cher, et il permet d’économiser de l’argent en peu de temps. »

Pouvoir partager de telles expériences, estime Bataineh, est une des retombées les plus importantes de rencontres comme celles organisées par le Forum sur la gestion de la demande en eau. La prochaine étape, selon lui, devrait être de prévoir des entretiens entre les intervenants de divers pays pour leur permettre de partager des expériences concrètes dans les domaines où ils excellent. « Si les partenariats secteur public-secteur privé fonctionnent bien dans un pays, croit-il, les autres pays devraient pouvoir apprendre de lui, en obtenant des réponses à des questions comme celles-ci : Comment trouver le bon entrepreneur? Comment faire pour que l’entrepreneur n’ait pas le dessus dans les négociations ou l’arbitrage? » Avec tous les moyens que l’on a de lutter contre les pénuries d’eau, estime Bataineh, partager des informations concrètes ou techniques permettra d’économiser du temps et de l’argent, et fera en sorte que les pays qui ont un problème d’eau urgent à régler ne seront pas pris pour « réinventer la roue ».

Chantal Schryer est chef des affaires publiques et des relations gouvernementales à la Direction des communications du Centre de recherches pour le développement international. Stephen Dale est rédacteur pigiste et travaille à Ottawa.