Santé visuelle en Tanzanie : Une huile essentielle

October 01, 2016

Par Martine Letarte, Québec Science

Maïs, manioc et légumineuses; voilà les aliments principaux dans les campagnes de la Tanzanie. La viande est peu disponible pour les ruraux et ne cherchez pas au marché local des carottes, du chou frisé ou des courges ! Or, les produits animaux – particulièrement les abats –, les légumes verts et les fruits et légumes orangés sont les meilleures sources de vitamine A. Ce micronutriment essentiel fait donc cruellement défaut aux Tanzaniens.

Les conséquences sont désastreuses : chez les jeunes, une telle carence ralentit la croissance et augmente les risques de mortalité à la suite de maladies comme la rougeole et la diarrhée. Surtout, leur vision est menacée. « Un apport insuffisant en vitamine A peut causer la xérophtalmie, une maladie qui rend la cornée des enfants opaque et finit par la détruire », explique Nadira Saleh, chargée de projet, Afrique orientale, du Sud et centrale, de Mennonite Economic Development Associates (MEDA), une organisation non gouvernementale (ONG) qui utilise le développement économique pour lutter contre la pauvreté. Les femmes enceintes sont quant à elles à risque de cécité nocturne.

Le gouvernement a pourtant mis en place, ces dernières années, des mesures pour fournir suffisamment de la précieuse vitamine à sa population. Il offre gratuitement des suppléments aux enfants de moins de cinq ans. Il a aussi voté une loi en 2012 pour obliger les entreprises productrices d’huile végétale à y ajouter de la vitamine A qui se dissout facilement dans les corps gras.

« Par contre, on constate qu’il est ardu de rejoindre tous les enfants afin de leur prodiguer les suppléments et la loi est difficilement applicable dans les régions éloignées, plus pauvres, où les petites et moyennes entreprises dominent la production d’huile », explique Nadira Saleh. Ces entreprises n’ont pas toujours les connaissances et les technologies nécessaires pour enrichir leur produit.

Des régions critiques

L’équipe de MEDA a choisi de travailler d’abord avec de petits producteurs d’huile de tournesol de Manyara, dans le nord du pays, où le taux de carence en vitamine A est particulièrement élevé. Cette carence touche de 39 % à 51 % des enfants de six mois à cinq ans. Les producteurs locaux fabriquent une huile non raffinée; il fallait s’assurer qu’on pouvait enrichir efficacement ce produit brut. Une première ! Un projet-pilote a été réalisé en 2012-2013 et il fut couronné de succès.

L’initiative, soutenue notamment par le Centre de recherches pour le développement international du Canada, s’est ensuite déployée à plus grande échelle à Manyara, ainsi que dans la région de Shinyanga, où 31 % à 39 % des enfants de six mois à cinq ans souffrent d’une insuffisance de ce micronutriment. Aujourd’hui, trois entreprises produisent de l’huile enrichie grâce au projet de MEDA et plus de 15 000 litres ont déjà été vendus.

Changer les habitudes

L’idée de consommer de l’huile de tournesol enrichie fait présentement son chemin, surtout que l’ONG a mené une grande campagne de marketing. « Même à Shinyanga où, traditionnellement, la population n’utilisait pas d’huile de tournesol, mais des huiles moins dispendieuses, on voit maintenant beaucoup de gens se procurer notre produit », raconte Goodluck Mosha, gestionnaire du projet en Tanzanie pour MEDA.

Afin d’inciter encore davantage la population à prendre le virage, l’ONG a créé des bons de réduction électroniques envoyés par texto pour permettre aux consommateurs de se procurer l’huile enrichie à un prix semblable à celui de l’huile régulière. La stratégie fonctionne, mais elle n’a pas encore comblé les attentes de MEDA.

Nadira Saleh avance une hypothèse : « Très souvent, les Tanzaniens à faibles revenus n’achètent pas de contenants d’huile. Ils vont plutôt voir le commerçant et lui demandent de leur verser la petite quantité dont ils ont besoin sur le moment. Ainsi, plusieurs ne bénéficient pas de notre rabais et prennent l’huile non enrichie, moins dispendieuse. »

Depuis l’été dernier, MEDA tente donc une nouvelle tactique : donner les bons de réduction aux commerçants. Ils peuvent donc en faire profiter les clients, même lors de l’achat de petites quantités d’huile en vrac. Si le projet est concluant avec les quelques détaillants ciblés, les autres suivront, espère l’ONG.

Un autre grand défi est d’augmenter le nombre de commerces des régions ciblées où l’huile enrichie est disponible. Actuellement, près de 200 commerçants sont de la partie et MEDA souhaite en atteindre 300, voire 400, pour permettre à quelque 400 000 Tanzaniens de bénéficier du projet. « Plusieurs commerçants ont manifesté leur intérêt, mais lorsque vient le temps de s’approvisionner, ils remettent le projet à plus tard, explique Goodluck Mosha. Ils manquent de capitaux et les petits commerçants n’ont généralement pas accès au crédit en Tanzanie. Il faut faire preuve de persévérance et de patience. »

L’objectif ultime du MEDA ? Créer une demande à long terme pour le produit fortifié chez les habitants de Manyara et de Shinyanga. L’ONG espère ensuite se retirer du projet et voir les entreprises croître grâce à un modèle d’affaires bien huilé ! 

Cet article a été publié initialement dans l'édition d'octobre 2016 du magazine Québec Science.