Sandrine Ebakisse – Messages divergents : la communication de la recherche dans les couloirs du pouvoir

Image
Louisa Taylor

Certains chercheurs consacrent des mois ou des années à la recherche du moment « eurêka ». Pour Sandrine Ebakisse, ce moment est survenu lors de ses premières entrevues sur le terrain, dans le cadre de son stage lié à la bourse de recherche du CRDI .

Lorsque Mme Ebakisse a amorcé son étude sur la façon dont les recherches s'intègrent aux politiques et aux pratiques gouvernementales, elle s'est entretenue avec un représentant d'un organisme environnemental, à Yaoundé, au Cameroun. Selon lui, il est fréquent qu'un représentant du gouvernement soutienne du bout des lèvres certains thèmes populaires, et qu'il mette l'accent sur d'autres enjeux en coulisse. Mme Ebakisse a constaté le même « double discours » lors de son entrevue suivante, puis la suivante, et ainsi de suite, autant chez les décideurs des politiques que du côté des chercheurs.
 
« J'ai décidé de me pencher sur cette question, d'obtenir des renseignements supplémentaires sur le fonctionnement et le motif de ce double discours, déclare Mme Ebakisse. J'ai alors compris l'importance des relations informelles avec des représentants du gouvernement. Sans ce type de relations, vous n'obtiendrez aucun renseignement sur les véritables orientations stratégiques. »
 
De la recherche à l'amélioration des politiques forestières
 
Née au Cameroun, Mme Ebakisse a consacré plusieurs années de travail aux communications et à la gestion des connaissances. Elle souhaitait étudier à fond les méthodes optimales de partage de connaissances et de recherches avec les décideurs. Son intérêt a trouvé un écho au sein du CRDI, où la communication et l'influence sur les politiques sont perçues comme des éléments complémentaires essentiels à la recherche qui facilitent la transformation de constatations en modifications pouvant faire une différence dans la vie des gens.
 
Établie à Ottawa durant son stage , Mme Ebakisse s'est rendue au Cameroun afin d'examiner deux situations où les résultats de recherches ont entraîné la modification de politiques dans le secteur de la foresterie du Cameroun. Dans le premier cas, le Centre pour le Développement et l'Environnement (CED), une organisation non gouvernementale du Cameroun, a relevé des irrégularités dans un contrat de concession foncière que le gouvernement avait conclu avec une société agricole basée aux États-Unis. Les activités de communication du CED ont entraîné l'établissement d'un décret présidentiel limitant la portée de la concession.
 
Dans le deuxième cas, le Centre pour la recherche forestière internationale (CIFOR), une organisation internationale, a examiné les ventes de bois d'œuvre à l'échelle nationale, qui étaient pour la plupart non réglementées, et a constaté qu'elles étaient deux fois plus élevées que les estimations. Lorsqu'elle a pris connaissance des constatations du CIFOR, l'administration du Cameroun a adopté des règlements nationaux visant à freiner les abus et à générer des recettes fiscales.
 
Stratégies de communication astucieuses
 
La réussite du CED et du CIFOR reposait sur leur compréhension du contexte de leurs communications et sur leurs forces et faiblesses dans les relations avec les décideurs du gouvernement.
 
Le CIFOR a établi des relations étroites avec des acteurs gouvernementaux et a décidé d'aborder les décideurs directement. De son côté, le CED a plutôt entretenu une relation d'opposition avec le gouvernement. Pour influencer la prise de décisions, il a décidé de faire appel à un réseau d'organisations et de médias dans le but de diffuser ses constatations.
 
La puissance des relations personnelles
 
Cependant, Mme Ebakisse a constaté que les deux organisations dépendaient des conversations spontanées, des réunions privées et d'autres formes de communication interne avec les décideurs pour accentuer l'incidence de leurs recherches en matière de politiques.
 
Ces deux organisations de recherche ont soigné ces relations informelles afin d'en apprendre davantage sur les intentions réelles du gouvernement en matière de politiques. Selon Mme Ebakisse , le discours public est stimulé par les médias, qui moussent la popularité de certains enjeux, et par des bailleurs de fonds internationaux, qui mettent l'accent sur certains thèmes prioritaires.
 
« Pour obtenir de l'aide financière, l'administration sait qu'elle ne devrait pas aborder les idées populaires; cependant, officieusement, elle admet que ces questions ne sont pas les plus importantes », mentionne-t-elle.
 
Formulation de politiques fondées sur des données probantes
 
« Les relations personnelles sont également importantes dans d'autres pays, notamment au Canada », souligne Mme Ebakisse. Je m'interroge quant à leur prédominance en matière d'élaboration de politiques. Si ces relations sont les plus importantes, elles peuvent constituer une menace pour la prise de décisions fondées sur des données probantes. Il est non seulement important d'influencer les politiques à l'aide de résultats de recherche, mais aussi de contribuer au processus que les administrations utilisent pour prendre des décisions. »
 
Mme Ebakisse juge essentiel de fournir aux chercheurs du domaine de la foresterie des mécanismes structurés et officiels afin de présenter leurs constatations au gouvernement. Ces mécanismes favorisent la transparence dans la prise de décisions et l'élaboration de politiques fondées sur des données probantes.
 
Diplômée en Droit et en Relations internationales, Mme Ebakisse est maintenant consultante en gestion des connaissances, à Yaoundé.
 
Louisa Taylor est auteure, rédactrice et stratège des communications, à Ottawa.
 
Pour en savoir plus