Rompre le cycle de la pauvreté urbaine

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Stephen Dale

Des millions de personnes vivent dans des collectivités urbaines informelles où le manque de ressources entraîne une dégradation de l’environnement. La détérioration de l’environnement engendre à son tour plus de pauvreté. Lorsque des représentants des équipes des huit villes ciblées par le CRDI se sont réunis dans le but d’échanger, ils se sont penchés sur la façon dont de petits résultats concrets peuvent contribuer à rompre ce cycle – en fournissant des revenus aux personnes et aux familles tout en contribuant à créer des quartiers plus propres et plus sains.

Le scénario qui suit se répète si souvent, dans tellement d’endroits dans le monde, que c’est presque devenu un archétype de la vie dans les pays en développement.

Devant des perspectives économiques réduites, des résidents des régions rurales partent s’installer dans les centres urbains en quête de nouveaux débouchés. Une fois à destination, ils risquent d’être pris au piège d’une spirale descendante. Étant donné qu’ils vivent dans la pauvreté – sans eau potable et sans services d’assainissement et de cueillette des ordures adéquats – les terres marginales sur lesquelles ils s’installent risquent de devenir des cadres de vie insalubres. Une telle dégradation du milieu a, à son tour, pour effet de miner la santé des résidents et d’exacerber la stigmatisation et l’isolement découlant du fait de vivre dans des établissements informels, rendant ainsi encore plus difficile pour eux d’échapper à la pauvreté.

De nouvelles stratégies

Prenant la parole à l’occasion du premier forum sur l’apprentissage qui a rassemblé des participants au programme Villes ciblées du CRDI, Naser Faruqui, ancien chef du programme Pauvreté urbaine et environnement du CRDI, a déclaré que le programme Villes ciblées tentait justement de rompre ce cycle.

Des membres des équipes des huit villes ciblées en Afrique, en Asie et en Amérique latine ont passé cinq jours à Ottawa à élaborer des stratégies, à établir des repères qui permettront de suivre les progrès réalisés et à examiner de quelle manière, à partir des similitudes et des différences entre ces huit paysages urbains (Cochabamba, en Bolivie, Colombo, au Sri Lanka, Dakar, au Sénégal, Jakarta, en Indonésie, Kampala, en Ouganda, Lima, au Pérou, Moreno, en Argentine, et Soukra, en Tunisie), trouver des solutions novatrices à la pauvreté urbaine et à la dégradation de l’environnement. Le programme a pour objectif ultime l’élaboration de nouveaux modèles concrets permettant de réaliser des progrès sur le plan social et environnemental, modèles qui pourraient être reproduits dans les quartiers d’autres métropoles de pays en développement qui font face à des défis similaires.

L’importance de se concentrer sur des réalisations concrètes est un thème qui est revenu souvent au cours du forum. Comme M. Faruqui l’a dit aux membres des équipes, dans chaque cas, l’objectif visé est toujours d’obtenir des résultats concrets.

Des revenus tributaires de l’environnement

Ainsi, pour l’équipe de Dakar, cela signifie travailler à faire en sorte que les récupérateurs de déchets de la décharge de Mbeubeuss parviennent à gagner leur vie en recyclant des matériaux d’une manière plus saine. Quant à l’équipe de Kampala, poursuit-il, elle examine de quelle manière aider une veuve à nourrir sa famille grâce à l’agriculture urbaine ou aux revenus de location qu’elle peut toucher grâce au fait que sa maison n’est plus inondée (les quartiers pauvres étant souvent situés dans des terres basses sujettes à être inondées par les eaux de pluie). Ce même souci d’obtention de résultats concrets est au coeur du projet de Colombo, qui cherche de nouvelles façons d’empêcher les eaux usées de déborder et de contaminer le quartier.

En créant un consensus autour d’objectifs concrets, les équipes des villes ciblées souhaitent faire bouger les choses dans des contextes où la pauvreté, la détérioration du milieu physique et l’absence de voix au chapitre semblent souvent trop écrasants et trop bien enracinés pour qu’il soit possible d’y changer quoi que ce soit.

Plus d’un milliard de citadins dans le monde

Le conférencier principal du forum était David Satterthwaite, chercheur principal en matière d’établissements humains à l’International Institute for Environment and Development à Londres, au Royaume-Uni. Il est d’avis que la communauté internationale a, dans une grande mesure, abandonné les citadins pauvres, alors qu’on assiste à une concentration accrue de la pauvreté dans les régions urbaines des pays en développement. M. Satterthwaite a peint un sombre tableau statistique de la situation à laquelle font face les quelque 750 millions à 1,1 milliard de citadins dont les revenus ne permettent pas de répondre aux besoins essentiels.

De ce nombre, plus de 680 millions de personnes n’ont pas un accès suffisant à de l’eau potable et plus de 800 millions ne disposent pas de services d’assainissement adéquats. Dans les régions urbaines de certains pays, les taux de mortalité infantile sont aussi élevés qu’un enfant sur dix, ce qui est tout à fait stupéfiant. Selon M. Satterthwaite, le nombre est sûrement plus élevé dans les établissements pauvres, puisque ces chiffres englobent les quartiers prospères, qui connaissent des taux de mortalité infantile inférieurs.

L’espérance de vie des femmes à la naissance, un repère statistique qui est plus élevé que l’espérance de vie des hommes et qui varie entre 40 et 50 ans selon le pays, constitue un autre indice révélateur des conditions difficiles qui règnent dans les régions urbaines. Encore une fois, M. Satterthwaite rappelle que les chiffres qui englobent les quartiers riches et les quartiers de la classe moyenne masquent la situation véritable dans les collectivités informelles, où l’on peut présumer que l’espérance de vie est beaucoup moins élevée.

Élimination des obstacles qui nuisent aux solutions

Comment se fait-il que les piètres conditions de vie qui affligent des millions de citadins n’aient pas suscité une réaction plus vigoureuse de la communauté internationale ? M. Satterthwaite croit que cela est dû en partie au fait que les statistiques officielles sur la pauvreté sont souvent fondées sur un seul indicateur (par exemple le prix d’un panier composé d’aliments de première nécessité), ce qui entraîne une forte sous-estimation de l’ampleur de la pauvreté urbaine dans de nombreux pays. En effet, poursuit-il, les seuils de la pauvreté officiels ne reflètent pas véritablement le revenu nécessaire pour payer le loyer, avoir accès à de l’eau potable et à des services d’assainissement, assurer l’instruction des enfants et obtenir des soins de santé adéquats.

Dindo Campilan, un spécialiste en agriculture rurale et en évaluation de New Delhi qui travaille au Centre international de la pomme de terre, est d’accord pour dire que tout plan visant à combattre la pauvreté urbaine doit répondre à toute la gamme des besoins présents dans les établissements informels.

Ce chercheur, qui collabore présentement au programme Villes ciblées, explique qu’en région rurale, il est possible de cultiver les aliments dont on a besoin et probablement également d’avoir accès à de l’eau, alors qu’en région urbaine, les pauvres sont plus démunis. En effet, dans le nouveau contexte urbain, la plupart des ménages vivent dans un logement de quelques mètres carrés qui n’a accès ni aux services environnementaux, ni aux services sociaux offerts par la ville.

La bonne nouvelle, selon M. Satterthwaite, est que dans le monde entier, des groupes communautaires relèvent ces défis et, dans bien des cas, accomplissent un travail remarquable en dépit de budgets minuscules. Il cite, à titre d’exemples, un groupe d’itinérantes de Harare, au Zimbabwe, qui a réussi à obtenir la construction de maisons pour 300 ménages au moyen d’un prêt de 18 000 $, et un centre de ressources à Karachi, au Pakistan, qui, à l’aide d’un budget de 4 000 $ par année, apprend aux gens à construire des maisons et à concevoir des systèmes de drainage.

Autonomisation des collectivités

Le fait que peu d’organisations de citadins ont droit au financement provenant des bailleurs de fonds internationaux est un problème persistant et un autre facteur dans l’incapacité de la communauté internationale de s’attaquer adéquatement au problème de la pauvreté urbaine. Cette situation est due en partie au fait qu’à l’heure actuelle, l’« architecture du financement » du développement international repose presque exclusivement sur les liens entre les bailleurs de fonds et des bénéficiaires à l’échelon national. En outre, bon nombre d’organisations de citadins, même les plus dynamiques et les plus novatrices, sont incapables de répondre à certaines exigences de nature administrative, notamment de remplir des formulaires dans la langue du bailleur de fonds.

À l’opposé, le programme Villes ciblées fait des groupes communautaires des partenaires à part entière dans la mise en oeuvre de solutions dans des quartiers pauvres mal desservis. Une condition préalable pour devenir une ville ciblée est que le gouvernement municipal et les organismes locaux soient déjà engagés dans un dialogue fructueux et que les élus participent au projet et soient convaincus de son bien-fondé. Le fait d’avoir des alliés au gouvernement – et d’avoir ainsi voix au chapitre – est perçu comme un atout majeur par les collectivités marginalisées, qui sont plutôt habituées à être négligées (et parfois carrément persécutées) par les pouvoirs locaux.

M. Campilan est d’avis que les membres des collectivités informelles n’auront des droits que le jour où ces dernières ne seront plus perçues comme illégales ou illégitimes. Il explique que le fait pour une personne de ne pas avoir légalement le droit de se trouver dans le logement qu’elle occupe crée une réaction en chaîne, parce que cela signifie qu’elle n’a pas formellement droit à l’eau, à l’électricité, aux services d’assainissement et aux services sociaux.

Par contre, le fait d’engager un dialogue avec la collectivité permet de mettre à contribution un esprit d’initiative débordant. Ainsi, dans certaines villes ciblées, des membres de la collectivité sont parvenus à transformer en ressource économique ce qui n’était auparavant que fardeau environnemental. Par exemple, à Cochabamba, des femmes vendent de très beaux articles de papeterie qu’elles confectionnent à la main à partir de vieux papiers qui jonchent les rues. De même, à Jakarta, un programme de conversion des sédiments des caniveaux en briques a permis de transformer un risque pour la santé publique en une ressource qui joue un rôle social tout en produisant un revenu pour la collectivité.

David, un récupérateur de déchets de Cochabamba, est venu dire aux participants au forum que ce qui importe le plus dans sa collectivité, c’est de participer à quelque chose qui permet de répondre aux besoins des familles.

Stephen Dale est rédacteur à Ottawa.

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