Réutiliser les eaux usées pour suivre le rythme de croissance de la population

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Yehia El Gammal
Abderrafii Lahlou pense que le Maroc, son pays d’origine, est à l’avant-garde en matière de gestion de l’eau potable. Il croit toutefois que malgré les énormes progrès accomplis pour moderniser le réseau de production et de distribution d’eau, le royaume du Maroc ne peut se reposer sur ses lauriers. Face à la croissance de la population au rythme de 2,6 % par année et à l’expansion constante du tourisme et de l’activité industrielle, le pays se doit d’innover et de redoubler d’efforts pour augmenter l’alimentation en eau et améliorer la gestion de la demande.

En qualité de conseiller auprès du directeur général de l’Office national de l’eau potable (ONEP) du Maroc, Lahlou a vu l’approvisionnement en eau potable s’améliorer sur différents plans. L’ONEP a été créée en 1972 à la demande des autorités, inquiètes de voir le manque de planification de l’entretien des réseaux de production et de distribution d’eau et de prévision des besoins d’une population en pleine croissance imposer un trop lourd fardeau financier au pays. Alors que les grandes villes étaient aux prises avec des déficits hydriques, avec un gel des tarifs, les revenus n’auraient pas suffi à financer les réparations au réseau et son extension.

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Management of Water Demand in Africa and the Middle East: Current Practices and Future Needs
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Réduire la demande

La création de l’Office a de toute évidence été bénéfique. D’après Lahlou, des pénuries d’eau ne se produisent qu’en de rares périodes de grave sécheresse. L’eau provient pour l’essentiel de l’excellent réseau de barrages du Maroc. Les spécialistes s’accordent à dire que les modifications apportées au régime de tarification ont nettement ralenti la croissance de la demande, donc permis d’éviter une crise. Dans les années 1980, la demande d’eau augmentait de 6 à 7 % par année. Aujourd’hui, sa croissance annuelle est inférieure à 2 %. D’après Lahlou, cette amélioration est l’oeuvre de l’ONEP, qui a clairement expliqué la nouvelle politique de tarification au public et a su le convaincre de conserver l’eau. Les régies locales des eaux sont également mieux administrées qu’auparavant.

L’importance des eaux usées

Les autorités marocaines s’intéressent aussi à la réutilisation des eaux usées.

Si toutes les grandes villes sont dotées depuis des décennies de réseaux de collecte des eaux usées, ceux-ci ne suffisent plus aux besoins créés par l’expansion urbaine.

Le Maroc dispose présentement de 1 000 m3 d’eau renouvelable par personne par année, ce qui le situe près du seuil en deçà duquel les spécialistes jugent que les pénuries nuisent au développement. Étant donné que la population du Maroc, qui compte pour l’instant 26 millions d’habitants, augmente au rythme de 2,6 % par année, chaque Marocain ne devrait plus disposer que d’environ 750  m3  d’eau renouvelable en 2020. Le pays s’approcherait ainsi beaucoup plus du seuil absolu de pénurie d’eau fixé à 500 m3 par personne par année.

« Nous devons donc nous préparer à la crise qui s’annonce, fait observer Lahlou. Il faut prendre des mesures à l’avance, car les résultats ne seront pas immédiats. »

La réutilisation des eaux usées, thème principal de la première rencontre du Forum sur la gestion de la demande en eau dont le Maroc a été l’hôte, est un domaine où le pays doit redoubler d’efforts, estime Lahlou. « Nous nous devons d’adopter des mesures de réutilisation, l’eau se faisant de plus en plus rare. » Les eaux usées seront d’une grand utilité pour l’agriculture marocaine, car la croissance de l’industrie, du tourisme et de la demande intérieure absorbera une bonne partie de  l’eau servant normalement à irriguer les cultures.

Le prix de l’accessibilité

Depuis qu’il a participé au Forum, Lahlou est plus déterminé que jamais à faire comprendre à ses compatriotes l’importance de trouver des solutions originales pour mieux gérer l’eau. Lors des rencontres du Forum, il a été étonné d’apprendre qu’il est parfois difficile de faire accepter l’idée d’une tarification de l’eau. La question a suscité la controverse en partie parce qu’aux yeux de certaines personnes, l’eau est un cadeau du ciel. Certains intervenants ont par ailleurs dit craindre qu’en faisant payer l’eau, on ne limite l’accès des pauvres à cette ressource essentielle au maintien de la vie. Lahlou fait pour sa part valoir qu’en recouvrant les coûts de la distribution de l’eau, les gouvernements garantissent en fait aux pauvres l’accès à une eau de meilleure qualité, à un prix moindre que celui du marché parallèle.

« À ma grande surprise, pour certains représentants nationaux participant aux rencontres, faire payer  l’eau est un sujet tabou dont ils ne veulent même pas discuter, fait remarquer Lahlou. Personnellement, je crois qu’ils devraient y réfléchir, parce que ce sont les services, et non l’eau, que l’on fait payer. Et c’est ainsi qu’il devient possible d’améliorer ces services. »

Yehia Le Gammal est un agent de terrain rattaché au bureau régional du Centre de recherches pour le développement international au Caire.