Rétention des cerveaux

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Stephen Dale
Le CRDI s’associe à des établissements d’enseignement et de recherche de l’Afrique subsaharienne dans le but de former de nouveaux experts et de consolider une infrastructure universitaire mal en point. Ce sont là des mesures essentielles en vue de relever les grands défis sociaux qui se posent dans la région.

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Fidelis Allen, titulaire d'une bourse de recherche financée par le CRDI

Fidelis Allen effectue ses recherches de doctorat sur les causes profondes du conflit violent qui secoue le delta du Niger, au Nigeria, une région riche en pétrole mais caractérisée par un environnement saccagé, et il se heurte à de nombreux obstacles. À l’oeuvre en pleine zone de conflit, la sécurité de sa personne tient à sa capacité de gagner la confiance du gouvernement et des combattants rebelles en respectant certaines conditions, notamment l’anonymat de ses sources. Cela signifie par contre qu’il faut parfois jusqu’à cinq mois pour obtenir la réponse à un simple questionnaire. D’autres ennuis plus terre-à-terre, comme les pannes d’électricité, rendent par ailleurs difficile l’utilisation d’ordinateurs et l’envoi de courriels, deux activités indispensables aux travaux universitaires.

Pourtant, M. Allen, qui est candidat au doctorat à l’Université du KwaZulu-Natal à Pietermanritzburg, en Afrique du Sud, jouit de certains avantages dont ne profitent pas d’autres universitaires africains. En effet, à titre de titulaire d’une bourse de recherche financée par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI), organisme canadien, et administrée par le Programme Afrique de l’Université pour la paix des Nations Unies, à Addis-Abeba, en Éthiopie, il lui est possible de demeurer en Afrique et d’y mener des recherches sur un sujet d’intérêt vital pour la région. Son cas tranche avec celui de nombreux autres universitaires africains qui se voient obligés de s’exiler pour des raisons économiques – une situation qui, au fil des années, a donné lieu à un exode des cerveaux ayant des conséquences graves et néfastes sur la capacité de la plupart des pays africains de s’attaquer à un éventail de problèmes pressants.


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Alex Ezeh, directeur général de l'African Population and Health Research Center

La recherche doit précéder les politiques

Dans chaque pays et dans chaque région du monde, la capacité d’améliorer les conditions de vie est étroitement liée à la capacité de comprendre, d’analyser et d’entreprendre des travaux de recherche qui serviront à clarifier les choix et les stratégies au chapitre du développement, explique Alex Ezeh, directeur général de l’African Population and Health Research Center (APHRC), un établissement lui aussi chargé d’administrer des bourses du CRDI. L’une des raisons pour lesquelles l’Afrique accuse actuellement un retard par rapport au reste du monde est qu’elle produit environ 0,3 % du savoir mondial (en se fondant sur les brevets et les extrants de la recherche scientifique), alors qu’elle représente 11 % de la population mondiale.

Par conséquent, en procurant un financement aux étudiants africains, les bourses du CRDI aux chercheurs débutants du Sud poursuivent en fait un double objectif, soit celui d’améliorer les capacités des universitaires africains et celui, plus vaste, de permettre de se pencher sur certains besoins sociaux criants. Ces bourses sont octroyées à titre de projet pilote depuis leur création en 2006; l’expérience menée en Afrique subsaharienne pourrait servir de modèle à l’octroi de bourses dans d’autres régions. Rita Bowry, spécialiste de programme principale au CRDI, explique qu’il apparaissait conforme au bon sens de choisir des secteurs qui revêtent une importance sociale évidente et de confier l’administration des bourses à des établissements à même d’administrer les concours en toute efficacité et transparence.

Au cours des trois dernières années, des bourses du CRDI aux chercheurs débutants du Sud ont été octroyées à 113 chercheurs repérés par des établissements partenaires. Outre l’APHRC et le Programme Afrique de l’Université pour la paix, ces établissements sont le Consortium pour la recherche économique en Afrique (AERC), le Programme concerté de maîtrise en économie agricole et en économie appliquée (CMAAE), le Centre for Environment, Agriculture and Development (CEAD) de l’Université du KwaZulu-Natal, la School of Computing and Informatics de l’Université de Nairobi, le Forum régional universitaire pour le renforcement des capacités dans le domaine de l'agriculture (RUFORUM) et l’Institute for Economic Research on Innovation de la Tshwane University of Technology.


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Jean-Bosco Butera, directeur du Programme Afrique de l’Université pour la paix

Une approche institutionnelle

Les efforts à consentir pour réaliser une transformation plus vaste de la société et du milieu universitaire supposent davantage que de simplement octroyer un appui financier à des chercheurs particuliers. Jean-Bosco Butera, directeur du Programme Afrique de l’Université pour la paix, cite l’exemple de son établissement, qui met en place un réseau de chercheurs qui s’intéressent aux domaines de la paix et des conflits afin de favoriser les échanges avec les responsables des politiques sur les questions de paix et de sécurité, de manière à pouvoir influer concrètement sur la paix et la sécurité du continent. William Lyakurwa, directeur général de l’AERC – lequel finance la recherche portant notamment sur la pauvreté, sur le rendement économique et sur les échanges commerciaux – confirme que la création de liens entre le milieu universitaire et le milieu des politiques est également au nombre des grandes préoccupations au sein de la sphère économique.

Plusieurs établissements organisent en outre des ateliers qui donnent aux étudiants des cycles supérieurs la possibilité d’en apprendre davantage sur les méthodes de recherche et de transmettre à d’autres chercheurs les constatations préliminaires émanant de leurs travaux de recherche. Des activités de cette nature qui contribuent au développement d’un esprit de communauté chez les chercheurs devraient non seulement être bénéfiques pour les universitaires actuels, mais également contribuer à renforcer les universités africaines, puisque les érudits qui perfectionnent aujourd’hui leurs compétences en recherche seront ensuite en mesure de former ceux qui leur succéderont.

Fidelis Allen, qui a pris part à l’un de ces ateliers présentés à l’Université pour la paix à Addis-Abeba, illustre bien cet effet multiplicateur : il s’estime désormais plus apte à donner des conseils et à aiguiller des collègues qui effectuent des recherches.

Quelques signes de succès

Qui plus est, il semble que ces activités aient contribué à freiner l’exode des cerveaux.

M. Lyakurwa signale que bon nombre des chercheurs que l’AERC appuie financièrement sont, fort heureusement, demeurés en Afrique en raison des possibilités qui leur étaient offertes de continuer de faire de la recherche et de participer aux programmes de formation de l’AERC destinés aux étudiants des cycles supérieurs. Il ajoute qu’il est essentiel de constituer une nouvelle génération de chercheurs alertes, dotés d’une capacité d’adaptation et dont les connaissances sont à jour, vu la complexité des problèmes en Afrique et la rapidité à laquelle ils évoluent.

Il importe de répondre aux questions relevant des politiques au fur et à mesure qu’elles évoluent; l’élaboration des politiques étant un processus dynamique et non statique, il est indispensable de se doter des capacités de relever les nouveaux défis qui surgissent, explique-t-il.

Stephen Dale est rédacteur à Ottawa.


Écoutez un extrait de l'entrevue avec Alex Ezeh