Réflexions sur l’eau - Entrevue avec Margaret Catley-Carlson

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Division des communications, CRDI
Dans le but de démystifier la « problématique » de l’eau, le Bulletin du CRDI s’est entretenu avec la gouverneure Margaret Catley-Carlson, qui s’intéresse vivement depuis une vingtaine d’années à la gestion de l’eau. Elle est présidente du Partenariat mondial de l’eau et membre de la Commission mondiale de l’eau.
 
Selon vous, quels sont les problèmes ayant trait à l’eau qui sont les plus pressants de nos jours ?
Les gens sont plutôt perplexes quand on aborde les problèmes ayant trait à l’eau. A-t-il cessé de pleuvoir? Pourquoi sommes-nous soudainement si préoccupés par la question de l’eau?

Le problème le plus marquant découle du fait que la population mondiale a triplé depuis 1950 et que la demande d’eau est sept fois plus grande ! Par ailleurs, plus il y a développement, plus nous utilisons tous davantage d’eau. Lorsque nous achetons une voiture, par exemple, les procédés industriels nécessaires à sa fabrication ont exigé de l’eau en abondance. Lorsque nous mangeons du poulet, nous ne réalisons pas qu’il a fallu environ trois fois plus d’eau pour l’amener à maturité qu’il n’en faut pour cultiver des céréales et des fèves, car le poulet mange des céréales qui, elles aussi, ont besoin d’eau pour pousser. Bref, s’il faut une tonne d’eau pour obtenir un kilo de céréale, il en faut quelque cinq tonnes pour amener dans nos assiettes un kilo de poulet ! Toutes ces dynamiques ont un impact exponentiel et, par conséquent, la pression qui s’exerce sur les ressources en eau augmente avec le développement et avec la croissance démographique.

Alors que la demande d’eau s’accroît constamment, les ressources demeurent stables. Par conséquent, l’accroissement de la population exerce de vives pressions sur la ressource, surtout dans les régions déjà aux prises avec des pénuries et dans celles où une grande quantité d’eau est tirée des nappes souterraines.

Quels sont les plus grands défis auxquels des groupes comme le Partenariat mondial de l’eau doivent faire face lorsqu’ils interviennent dans le domaine de la gestion de l’eau ?
Le plus important défi à relever consiste à convaincre les gouvernements qu’il leur faut gérer leurs ressources en eau.

L’eau existe… elle nous est accessible depuis le début des temps et, jusqu’à présent, il y en a eu en quantité suffisante pour combler nos besoins. Cependant, des modes particuliers d’utilisation de l’eau se sont développés au fil du dernier siècle, voire du dernier millénaire. L’idée que le monde a changé à un point tel au cours des 50 dernières années que des habitudes solidement ancrées – comme celle d’avoir accès gratuitement à l’eau, de pouvoir l’utiliser sans compter, la tirer du sous-sol – ces habitudes qui se perpétuent ne sont plus viables et doivent être modifiées… cette idée, certes, est extrêmement difficile à faire admettre.

C’est un grand choc pour plusieurs, et on entend certains s’objecter : «Mais c’est gratuit, et c’est là pour qu’on en profite !» Oui, mais à la lumière des différences qui existent entre les populations et des pressions qui s’exercent sur la ressource, la gestion de l’eau devient un véritable impératif des temps modernes. Malheureusement, l’obstacle le plus important qui se dresse n’est pas l’absence d’expertise scientifique, ni l’incapacité de concevoir des modes de gestion plus efficaces, mais bien le peu de sérieux avec lequel les gouvernements des États et les collectivités considèrent la question.

Comment les stratégies et les pratiques en ce qui a trait à l’eau ont-elles changé depuis une vingtaine d’années, soit depuis que vous évoluez dans le domaine de la gestion de cette ressource ?
Oh, elles changent énormément. C’est que, lorsqu’ils se retrouvent acculés au mur, les pays s’attaquent plus volontiers au changement. La Chine, par exemple, vient de mettre en vigueur une nouvelle loi et de toutes nouvelles pratiques en matière de gestion des ressources en eau. Elle a réorienté ses priorités, les faisant passer de l’agriculture à l’approvisionnement des zones urbaines, et il lui faudra sans doute se lancer dans d’énormes projets d’infrastructure pour amener l’eau du sud au nord du pays.

La Malaisie, pour sa part, a procédé à une réingénierie gouvernementale complète autour de la question de l’eau. La Thaïlande a modifié ses perspectives d’utilisation de l’eau à des fins agricoles. Quant aux pays d’Afrique, ils commencent à voir l’eau comme un moyen pouvant les aider à mettre fin à la pauvreté. Bref, on constate partout dans le monde une sensibilisation toujours plus grande au rôle crucial que joue l’eau. ( Lire la Fiche d'information : Après la guerre de l’eau, la recherche d’un terrain d’entente ). 

Comment des politiques de gestion de l’eau plus judicieuses peuvent-elles contribuer à réduire la pauvreté ?
L’accessibilité et la qualité des ressources en eau sont deux aspects bien précis qui relient directement la question de l’eau à celle de la pauvreté.

La pauvreté se concentre en grande partie dans les zones rurales de pays où la répartition de l’eau est fort irrégulière et changeante. Il peut y pleuvoir abondamment pendant quelques jours par an, mais le reste du temps, il n’y a pas d’eau. Par conséquent, tant que l’on n’arrivera pas à stabiliser la ressource par l’entremise d’une quelconque infrastructure, la pauvreté en milieu rural ne pourra, dans la plupart des cas, être atténuée. Qu’il s’agisse de l’irrigation, de la mise en réserve de l’eau, de l’amélioration de son utilisation à des fins agricoles ou de la protection contre les inondations, il est utopique d’envisager de réduire l’extrême pauvreté en milieu rural sans une gestion plus efficace de l’eau.

La qualité de l’eau potable et l’assainissement constituent le second volet du problème, et ici les liens avec la pauvreté sont considérables. Une équipe de chercheurs du Projet Objectifs du Millénaire des Nations Unies a établi que les femmes d’Afrique consacraient à la cueillette et au transport de l’eau quelque 40 milliards d’heures par année ! Imaginez un peu quel serait l’impact sur la pauvreté si ces femmes pouvaient consacrer ces 40 milliards d’heures à des fins plus productives, comme l’éducation des enfants, l’obtention d’une meilleure instruction ou le maintien aux études de leurs filles.

Il faut également tenir compte du fait que les maladies d’origine hydrique sont de loin les plus meurtrières, les plus invalidantes et celles qui alourdissent le plus la charge de morbidité dans les pays en développement. Si l’on ajoute toutes les heures perdues en raison d’une piètre santé aux efforts faits pour obtenir de l’eau potable, on découvre qu’il n’y a de fait qu’une seule et grande cause à la pauvreté : l’eau, son accessibilité et sa qualité. S’il était possible de remédier instantanément à cela, on aurait une bonne partie de la solution au problème de la pauvreté dans les endroits les plus touchés.

Que souhaiteriez-vous voir se produire dans les 10 à 20 prochaines années?
Ce qui doit survenir est d’une simplicité enfantine : il faut toujours sensibiliser davantage à la question de l’eau. Dans bien des pays, il s’agit d’élaborer une structure de gestion de la ressource. La plupart, dont le Canada, n’ont pas de ministère de l’Eau. Toutefois, dans l’administration fédérale canadienne, 17 ministères différents sont habilités à élaborer et faire adopter des lois et règlements en la matière. Le Canada est un pays bien gouverné et géré efficacement et, par conséquent, le plus souvent, ces différents ministères se réunissent et discutent, ce qui fait qu’un barrage ne peut être construit et mis en service sans que ses répercussions en aval, sur l’environnement et sur l’agriculture, aient été étudiées et soupesées au préalable. Malheureusement, dans bien d’autres pays, de telles discussions n’ont tout simplement pas lieu.

D’ailleurs, dans certains pays, il y a toujours cloisonnement des politiques régissant l’utilisation de l’eau à des fins agricoles, industrielles et autres, et rien n’est fait en vue d’une gestion intégrée de l’eau. Ce qu’il est essentiel de faire, c’est de réunir les différents acteurs du domaine – ministères gouvernementaux, représentants d’industries et de grandes entreprises, etc. – et de les inciter à débattre de toutes les dimensions de l’utilisation de l’eau, notamment des répercussions qu’a sur les autres secteurs d’activité l’usage qu’un secteur donné fait de l’eau. Nous devons déterminer ce qui peut être fait, établir un échéancier et indiquer la voie à suivre aux différents pays.

Croyez-vous qu’il existera un jour pour l’eau un protocole semblable à celui de Kyoto ?
Je ne crois pas que ce soit faisable puisque l’eau est une ressource locale. L’air est une ressource pouvant faire l’objet d’une gestion planétaire, mais pas l’eau. La plupart des collectivités du monde ne consacrent pas suffisamment d’argent à l’entretien de l’infrastructure de l’eau. Par conséquent, le fait de rendre l’eau accessible et la manière de le faire, de même que les obstacles qui existent, tout cela relève des autorités locales. Il y a un petit effet sur la planète, mais en gros, l’impact est local.

Si l’on considère le Protocole de Kyoto, les effets sur l’atmosphère touchent tous les pays du monde, il y a un impact possible sur la couche d’ozone et sur les changements climatiques. Bref, la situation est bien différente en ce qui concerne l’eau, et, dans ce cas, les effets se font sentir surtout à l’échelle locale.

Depuis des dizaines d’années, les chercheurs se penchent sur la gestion de l’eau. Estimez-vous que la recherche doit se poursuivre ?
Je suis d’avis que nous disposons de suffisamment de résultats probants pour entreprendre la mise en oeuvre des changements nécessaires, mais j’estime également que nous avons toujours besoin de la recherche.
Par exemple, nous avons besoin de recherches pour améliorer l’assainissement dans les zones urbaines. Nous avons besoin de recherches pour cerner les obstacles à l’adoption de meilleures pratiques d’assainissement et pour savoir quels réseaux d’égout donnent les meilleurs résultats et pourquoi.

La recherche doit se poursuivre relativement aux réseaux de distribution de l’eau potable, afin d’établir notamment dans quelle mesure ces derniers conviennent aux caractéristiques sociales et anthropologiques du milieu concerné. Elle n’est également jamais superflue quand il s’agit du débit de l’eau et des inondations. Comment prévenir ce type de catastrophe ? Et comment mettre en place de meilleurs modes de communication permettant d’alerter la population suffisamment à l’avance en cas d’inondation ?

Quels sont les indicateurs d’une sécheresse prolongée ? Quelles cultures y résisteront le mieux ? Comment rendre le bétail plus tolérant à la sécheresse, par les méthodes classiques ou par la modification génétique ?

En fait, la liste est sans fin, et c’est pourquoi il faut encore faire énormément de recherches. Néanmoins, nous avons certainement suffisamment de données fiables à ce moment-ci pour nous lancer dans la voie du changement et adopter des réformes dès à présent, sans plus attendre.