Réduire les risques et les pertes attribuables aux changements climatiques par la bonne gouvernance

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DARRYL COLENBRANDER Littoral de Milnerton (Le Cap)

José Alberto Gonçalves Pereira
Entretien avec
Anton Cartwright est cochargé d’un projet financé par le CRDI dont l’objet est d’examiner comment des villes comme Le Cap peuvent le mieux mettre en application des processus décisionnels efficaces dans le contexte de l’adaptation aux changements climatiques et d’un niveau élevé d’informalité. Les municipalités ont souvent tendance à proposer des solutions compliquées et coûteuses aux effets des changements climatiques. Or, selon l’étude effectuée par l’African Centre for Cities de l’Université du Cap (ACC/UCT), ces solutions ne portent généralement pas fruit si la municipalité ne tient pas compte du fait que la gouvernance suppose un vaste éventail d’expériences vécues.
 
Anton Cartwright est membre de l’ACC et du Stockholm Environment Institute (SEI). Le rédacteur José Alberto Gonçalves Pereira s’est entretenu avec M. Cartwright au sujet du projet et de la nécessité d’aller au‑delà des mesures techniques prises à l’égard de l’élévation du niveau des océans et des inondations dans les terres intérieures.

José Alberto Gonçalves Pereira. Pourriez‑vous nous parler des rôles respectifs du CRDI, du SEI, de l’ACC et du gouvernement du Cap dans ce projet de recherche ?

Anton Cartwright. L’étude portait sur l’élévation du niveau des océans et sur les inondations dans les terres intérieures. Le CRDI a regroupé deux propositions – toutes deux sur Le Cap – en un seul projet. L’ACC s’intéresse à la transition de l’Afrique à l’urbanité dans le cadre d’un programme de « citylabs » (laboratoires urbains) mené de concert avec l’administration municipale du Cap. Ces laboratoires font appel à des démarches pluridimensionnelles pour étudier des questions urbaines à caractère complexe, par exemple les changements climatiques et les inondations. Bien souvent, il n’y a pas de réponses claires et nettes à ces questions. Le projet est le fruit d’une collaboration entre le SEI, qui avait déjà fait des recherches sur l’élévation du niveau des océans, et les laboratoires urbains de l’ACC sur les inondations et les changements climatiques. Pour ce qui est de l’élévation du niveau des océans et des inondations dans les terres intérieures, on avait le sentiment qu’il fallait aller au‑delà des aspects infrastructurels et des solutions spécialisées « lourdes », pour examiner plutôt la complexité de la gouvernance sur le terrain, surtout quand il y a peu d’intervention gouvernementale. 

J.A.G.P. Quelle a été la contribution exacte du CRDI à la recherche sur les changements climatiques ?

A.C. Le CRDI a financé deux phases des travaux sur l’élévation du niveau des océans, lesquelles visaient à examiner de très près les risques, à évaluer nos solutions en matière d’adaptation et à étudier les problèmes sur les plans juridique et des politiques liés à la « limite de construction » (laisse de haute mer dans les pires cas d’inondation). Notre équipe était composée de deux doctorants, de deux étudiants à la maîtrise et d’un étudiant du premier cycle, qui se sont penchés sur les questions relatives aux inondations dans les terres intérieures. Le CRDI a également financé, de concert avec d’autres partenaires, le « Climate Change Citylab », qui a réuni des universitaires, des représentants municipaux et des membres de la collectivité. C’est ce que nous appelons la « coproduction de connaissances ». Nous estimions que c’était important, parce que cela tient compte du savoir crucial que détiennent les représentants municipaux et les personnes à l’extérieur des établissements savants.

J.A.G.P. L’une des principales constatations que vous avez tirées de cette recherche est qu’il est possible de réaliser des économies et de trouver de meilleures solutions de rechange pour protéger les pauvres de l’élévation du niveau des océans et de graves inondations au moyen de stratégies plus souples. Cela dit, votre étude fait valoir que, pour que y arriver, il faut élaborer un bon système de gouvernance. Pourriez‑vous m’en dire plus à ce sujet ?

A.C. Nous avons effectivement constaté que certaines interventions sont susceptibles de réduire les risques et le coût des mesures d’urgence du gouvernement en cas de catastrophe et que les solutions les plus coûteuses (celles ayant trait à l’infrastructure des bâtiments, par exemple) ne sont pas nécessairement les meilleures, surtout lorsque cette infrastructure n’est pas étroitement reliée aux systèmes sociaux et aux stratégies d’urgence locales. Lorsque les gens réagissent sans grande participation des autorités gouvernementales, il est important de comprendre comment cela se passe.

J.A.G.P. L’une de vos constatations est que les limites de construction pourraient protéger les gens de l’élévation du niveau des océans. Existe‑t‑il déjà un projet de ce genre ?

A.C. On se sert plus largement de cette méthode parce qu’elle est souple, qu’elle tient compte des écosystèmes et qu’elle est assez abordable. Le Cap, comme d’autres villes côtières de l’Afrique du Sud, est en train d’établir sa limite de construction. C’est une stratégie qui n’appelle ni déplacements forcés, ni relocalisations, ni nouvelles constructions : il s’agit plutôt de planifier les futures constructions. On bâtit la ville en fonction de la limite de construction. Pour que ça fonctionne, Le Cap a dû s’appuyer sur une série de politiques.

J.A.G.P. On a l’habitude de voir de grandes catastrophes frapper des pays pauvres comme Haïti, le Guatemala, le Nicaragua et l’Indonésie, qui sont exposés à un type de risque différent : les ravages causés par de puissants tremblements de terre. Entre-temps, dans les pays plus riches, comme le Japon et les États‑Unis, les bâtiments et l’infrastructure font l’objet de nouvelles conceptions visant à prévenir les conséquences des tremblements de terre. Quelle comparaison feriez‑vous entre les plans d’adaptation aux tremblements de terre et les politiques relatives à la limite de construction ?

A.C. Les risques sont différents, mais, oui en effet, le fait que les changements climatiques, dont l’élévation du niveau des océans, mettent en relief les inégalités sociales et les faiblesses institutionnelles, les rend comparables aux tremblements de terre. Les risques ont presque toujours des effets différents sur les riches et les pauvres, mais la richesse n’élimine pas toujours tous les risques.

J.A.G.P. Comment détermine‑t‑on la limite de construction ?

A.C. La limite est indiquée dans les règlements d’urbanisme. On en tient compte dans les projets d’aménagement, et elle est négociée avec les propriétaires fonciers. Comme elle s’étend du côté mer des propriétés privées, elle ne s’applique qu’aux personnes qui veulent construire sur des terrains publics ou gouvernementaux. La municipalité tient également compte d’une zone « tampon » pour gérer les rénovations de logements et les modifications apportées à l’utilisation des terres des zones côtières. Ces deux mesures législatives sont appliquées parallèlement. On n’a pas besoin d’affichage public, puisque toutes les nouvelles constructions et toutes les rénovations doivent être autorisées par les autorités locales. Cela contribue à protéger la zone côtière, conformément aux principes de la gestion intégrée des zones côtières.

J.A.G.P. D’autres villes d’Afrique du Sud ont‑elles fait des progrès en matière de limite de construction?

A.C. Le Cap et Durban sont les deux villes les plus avancées à ce chapitre, mais aucune d’elles n’a déterminé définitivement sa limite. Celle-ci est obligatoire aux termes de la réglementation environnementale du pays, mais cette réglementation dit aussi qu’il incombe aux autorités locales de trouver le meilleur moyen de la déterminer. C’est pourquoi les autres villes suivent très attentivement ce qui se passe au Cap. 

J.A.G.P. Outre le livre et l’article sur les limites de construction, l’équipe du projet a‑t‑elle produit des documents destinés à un lectorat non scientifique ? Pourriez‑vous nous en parler ?

A.C. Entre novembre 2009 et mai 2013, nous avons produit plusieurs rapports techniques, le livre intitulé Climate Change at the City Scale ainsi que deux brochures intitulées Cape of Storms et Rising Waters. Il y aura bientôt des articles dans des revues et des journaux, et beaucoup plus à venir puisque la recherche se poursuit et que les enjeux sont toujours d’actualité !

José Alberto Gonçalves Pereira est rédacteur au Brésil.

Cette entrevue fait partie du cycle Entretien avec. Le projet Gouvernance axée sur la collaboration : gestion des risques associés aux inondations et à l’élévation du niveau de la mer au Cap est financé par le programme Changements climatiques et eau du CRDI et est dirigé par l’African Centre for Cities de l’Université du Cap.

Entrevue vidéo avec le chercheur Anton Cartwright

 Entrevue vidéo avec le chercheur Anton Cartwright

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