Réduction de la vulnérabilité des pasteurs du nord du Kenya

Adaptation aux changements climatiques en Afrique
De mémoire d’homme, la sécheresse dévastatrice qui a frappé la plus grande partie de l’Afrique de l’Est en 2009 aura été l’une des pires. Les sécheresses sont chose courante dans les zones arides et semi-arides du nord du Kenya, si bien que depuis 1993, l’état de catastrophe naturelle a été déclaré à six reprises dans le pays.

La mobilité est depuis toujours essentielle à la survie des pasteurs. Les communautés migrent avec leurs troupeaux, en quête de pâtures. De nos jours, cependant, la mobilité de ces populations traditionnellement nomades est entravée par l’implantation de fermes agricoles, les conflits au sujet des zones de pacage et de l’eau, ainsi que la dégradation des sols. C’est sans compter les changements climatiques, qui font peser un stress supplémentaire sur les troupeaux. Les recherches menées par l’ONG kényane Practical Action sur la vulnérabilité climatique des communautés pastorales des districts de Mandera et de Turkana, dans le nord du pays, jette de la lumière sur les conséquences biophysiques, sociales et économiques de la sécheresse dans ces régions éloignées.

Les données climatiques confirment que les modes de subsistance des pasteurs sont menacés par l’élévation des températures, l’intensification des précipitations et la fréquence accrue des sécheresses. La figure 2 témoigne du léger déclin de la moyenne annuelle des précipitations à Lodwar, dans le district de Turkana : celles-ci ont régressé de 13 mm entre la période de 23 ans allant de 1950 à 1973, qui marque le début de l’établissement des statistiques, et celle de 34 ans allant de 1974 à 2008.

Surtout, la fréquence et l’intensité des sécheresses se sont accrues au cours des dernières décennies. Depuis les années 1980, le nombre de sécheresses d’intensité moyenne ou élevée monte, et ce, alors même que les précipitations deviennent erratiques, parfois torrentielles. Tous ces facteurs cumulés ont entraîné une réduction du couvert végétal qui assurait l’alimentation du bétail et la protection des sols contre l’érosion. Ils ont aussi provoqué une multiplication des conflits liés à la rareté de l’eau et des pâtures.

CRDI
Figure 2 : Moyenne des précipitations annuelles établie par la station météorologique de Lodwar, dans le district de Turkana, la seule à couvrir celui-ci et à disposer de statistiques sur une aussi longue période.

Les statistiques relatives aux précipitations et les enquêtes auprès des foyers le confirment : les sécheresses sont plus fréquentes et plus intenses.

Les chercheurs ont mené des enquêtes et mis sur pied des groupes de travail afin de déterminer la manière dont les populations vivent les sécheresses et autres événements extrêmes, les répercussions que ces calamités ont sur elles, la manière dont leurs normes culturelles ou sexospécifiques les rendent plus ou moins vulnérables à celles-ci et, enfin, l’évolution de leurs moyens d’adaptation au fil du temps. Des entrevues structurées ont été menées au sein de 423 ménages de deux sites du centre du district de Mandera (Rhamu et Khalilio) et de 652 ménages de deux sites respectivement situés dans les parties centrale et ouest du district de Turkana (Namruputh et Katilu). Quelque 270 ménages ont également été sondés à Kapua, au centre du district de Turkana, où l’environnement est extrêmement aride. Des groupes de travail faisant appel à des représentants des communautés locales, des ministères gouvernementaux et d’organisations de la société civile ont contribué à l’analyse des données recueillies.

L’exercice a confirmé que les gens sont profondément conscients des changements en cours et en constatent les effets directs sur les ressources dont dépend leur subsistance. Plus de 80 % des répondants ont fait état d’une réduction des intervalles entre les sécheresses, tant dans le district de Mandera que dans celui de Turkana. Les pâtures ne parviennent plus à se régénérer, et les zones de pacage restent nues même en présence de précipitations.

Les répondants du district de Turkana ont été 93 % à mentionner les conflits relatifs à la terre et au bétail parmi les facteurs qui entravent la circulation des troupeaux et contribuent au surpâturage ainsi qu’à la destruction du couvert végétal.

Par ailleurs, l’insuffisance de l’accès aux marchés d’écoulement du bétail et des récoltes, l’accès limité aux centres de soins de santé et la faiblesse de l’infrastructure routière accentuent la vulnérabilité des pasteurs. Moins du cinquième des habitants du district de Mandara peuvent compter sur un établissement de santé accessible en moins d’une heure, et plus de 50 % doivent marcher plus de six heures pour se rendre au marché le plus proche afin d’y vendre leur bétail ou le produit de leurs récoltes.

Dans le district de Turkana, 93 % des ménages ont rapporté des conflits portant sur la terre et les animaux d’élevage.

Ils sont, en outre, privés de tout accès à des prévisions météorologiques ou saisonnières fiables. Les répondants du district de Turkana sont 96 % à se fier aux anciens ou à des devins appelés emorons pour les prévisions de cet ordre. Près du tiers des répondants du district de Mandera consultent quant à eux des aînés, des parents ou des voisins. Plus de la moitié, enfin, comptent sur la radio, mais la station la plus écoutée de la région, la BBC, ne couvre pas la météo locale.

Les recherches effectuées visent également à établir dans quelle mesure hommes et femmes sont touchés différemment par les facteurs de stress liés au climat, et dans quelle mesure leurs stratégies d’adaptation diffèrent. Souvent, les femmes n’ont guère leur mot à dire dans les décisions qui influent sur l’usage des ressources dont dépend le ménage en période de stress.

Les hommes, pour leur part, sont directement exposés aux risques de conflits liés au manque d’eau et de pâtures.

Les conclusions du projet permettront de renforcer les initiatives visant à aider les pasteurs à s’adapter aux changements climatiques, à l’échelle des districts et à celle du pays. Les membres des groupes directeurs et des comités environnementaux des districts de Mandera et de Turkana utiliseront les résultats de l’étude pour former les pasteurs sur divers plans, notamment en matière de stratégies de gestion des pâtures et de l’eau et de planification de la taille des troupeaux.

Practical Action
Femmes du district de Turkana puisant l’eau d’un puits. Bien qu’elles jouent un rôle majeur dans la santé et le bien-être familial, les femmes ont peu de place dans les décisions sur l’utilisation des ressources vitales.

L’isolement accroît la vulnérabilité des pasteurs. L’infrastructure routière est déficiente, et l’accès aux services de santé et aux marchés est limité.

Les fonctionnaires des comités précités ont d’ailleurs déjà exploité les conclusions du projet lors de rencontres consultatives régionales consacrées à l’élaboration de la stratégie d’adaptation aux changements climatiques du gouvernement kényan. Malgré la fin du projet en 2010, les chercheurs espèrent que celui-ci aura contribué à l’adoption de politiques qui prennent en compte les problèmes particuliers des pasteurs.

À l’affiche

Ayub Macharia Ndaruga
Directeur, Éducation environnementale, information et participation du public Autorité nationale kényane de gestion de l’environnement

L’Autorité nationale kényane de gestion de l’environnement (NEMA) joue un rôle clé dans l’élaboration des stratégies du pays visant l’adaptation aux changements climatiques. Elle supervise et coordonne les politiques gouvernementales relatives à l’environnement et gère les comités de gestion environnementale des districts et des provinces, qui sont de plus en plus confrontés aux conséquences de ces changements. Haut fonctionnaire à la NEMA, Ayub Macharia Ndaruga s’emploie avant tout à jeter des ponts entre la recherche sur les problèmes des pasteurs et les processus stratégiques susceptibles d’améliorer le sort des populations locales.

M. Macharia estime urgent de répondre aux besoins des pasteurs non seulement en raison des dernières sécheresses dont ils ont souffert, mais aussi parce que le pastoralisme constitue un important mode de subsistance sur 80 % du territoire kényan. « En période de sécheresse, on voit fréquemment dans les médias des images de pasteurs affamés, émaciés, coupés du reste du pays, aux prises avec des troupeaux malades ou décimés. »

Malgré les nombreux handicaps dont souffrent les pasteurs, en particulier l’éloignement et l’analphabétisme, M. Macharia constate les innovations considérables dont leurs communautés font preuve pour s’adapter à la variabilité climatique. « Elles ont recours à toute une panoplie de solutions, comme la culture du maïs et du sorgho pour l’alimentation, la diversification de la composition des troupeaux, la culture de l’aloès (très prisé par les marchés), la cueillette et la vente de produits des arbres comme la gomme ou la résine, ou encore la production de charbon de bois comme combustible. »

M. Macharia espère néanmoins voir les autorités renforcer leur soutien à l’endroit des pasteurs. « Les autorités censées guider le pays vers les meilleures stratégies d’adaptation possibles n’accordent pas à ce dossier la priorité qu’il mérite. Les fonctionnaires nationaux et locaux ne prennent pas en compte les changements climatiques dans leurs programmes et leurs actions. »

« Le projet que nous menons à bien est d’une importance cruciale, aux yeux de la NEMA comme aux miens. Il nous sexospécifiques les rendent plus ou moins vulnérables à celles-ci et, enfin, l’évolution de leurs moyens d’adaptation au fil du temps. Des entrevues structurées ont été menées au sein de 423 ménages de deux sites du centre du district de Mandera (Rhamu et Khalilio) et de 652 ménages de deux sites respectivement situés dans les parties centrale et ouest du district de Turkana (Namruputh et Katilu). Quelque 270 ménages ont également été sondés à Kapua, au centre du district de Turkana, où l’environnement est extrêmement aride. Des groupes de travail faisant appel à des représentants des communautés locales, des ministères gouvernementaux et d’organisations de la société civile ont contribué à l’analyse des données recueillies. L’exercice a confirmé que les gens sont profondément conscients des changements en cours et en constatent les effets directs sur les ressources dont dépend leur subsistance. Plus de 80 % des répondants ont fait état d’une réduction des intervalles entre les sécheresses, tant dans le district de Mandera que dans celui de Turkana. Les pâtures ne parviennent plus à se régénérer, et les zones de pacage restent nues même en présence de précipitations. aide à appréhender les enjeux climatiques dans une perspective élargie. Les conclusions de notre étude pourraient être intégrées aux plans et aux programmes à venir de la NEMA. »

L’équipe du projet assure le lien entre la NEMA, l’ONG Practical Action, ainsi que les chercheurs des universités de Kenyatta et de Maseno, du Food Link Resources Institute et du Centre pour la recherche et le développement des technologies (CRTD).

Ces chercheurs ont pris part à la formation du programme ACCA axée sur la cartographie des incidences, l’analyse des aspects sexospécifiques et la science des changements climatiques. M. Macharia estime que ces compétences et approches pourront être utiles à la NEMA sur d’autres plans. « Nous avons élargi le champ d’application de la cartographie des incidences à la mise en oeuvre d’un programme national d’éducation portant sur le développement durable. Nous avons également initié d’autres ministères gouvernementaux à cette approche et les avons aidés à mettre l’accent sur les résultats plutôt qu’uniquement sur les incidences. »

« Le recours à la recherche action participative a permis de faire en sorte que les recherches ne conduisent pas qu’à des rapports et publications, mais bien à une transformation des comportements des collectivités et à des résultats tangibles. »

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