Récupérer l’espoir

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Mark Foss
En octobre 2007, André Casault, professeur d’architecture à l’Université Laval, a invité deux collègues et une douzaine d’étudiants des cycles supérieurs à le rejoindre dans une banlieue pauvre de Dakar, la capitale du Sénégal, afin de mener une expérience d’aménagement urbain.
 
Au cours d’un atelier intensif réunissant à Malika des agriculteurs, des éleveurs, des représentants des instances gouvernementales, des représentantes de groupes de femmes, des récupérateurs de déchets et des recycleurs pendant trois jours, l’équipe canadienne a collaboré avec les gens afin de les aider à réfléchir sur l’avenir de leur quartier. En plus de préparer le terrain pour que les intérêts divergents puissent être réconciliés, on a invité les participants à préserver l’environnement, leur nourriture et leur santé plus efficacement. 
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École d'architecture de l'Université Laval

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Objet de curiosité, sujet de recherche et d’expériences diverses, Mbeubeuss, gigantesque décharge en banlieue de Dakar, au Sénégal, reçoit quotidiennement plus de 1 300 tonnes d’ordures. Elle abrite des centaines de personnes qui y trouvent une source de revenus.

Entre 80 et 100 personnes étaient constamment présentes à l’atelier qui se prolongeait jusqu’à 18 h. S’il était impossible pour l’équipe de résoudre tous les problèmes en trois jours, M. Casault estime que l’atelier était un bon début. Il souligne que l’atelier a aussi été une expérience interculturelle riche pour ses étudiants canadiens. Ces derniers ont pu donner forme aux idées proposées par les résidents. Selon M. Casault, ce type d’activité participative favorise un échange des connaissances multidirectionnel.

 
Comptant environ 7 000 habitants, la commune de Malika a certes de nombreux défis à relever. La population et les animaux cohabitent dans les maisons, ce qui entraîne des problèmes sur les plans de la santé et de l’environnement. L’eau potable est une denrée rare. De plus, la prolifération urbaine et les fréquentes inondations raréfient les terres agricoles, ce qui exacerbe les tensions entre les agriculteurs, les éleveurs et le reste de la population locale. À cela, il faut ajouter la présence d’un dépotoir de 175 hectares aux abords de Malika qui reçoit les ordures domestiques et les déchets industriels solides de la capitale, ce qui représente environ 475 000 tonnes par an. Bien qu’extrêmement toxique, la décharge abrite des centaines de récupérateurs et de recycleurs et constitue une source de travail pour des milliers d’autres personnes.
 
CRDI / Normand Blouin

Des façons de relever les défis

 
Au cours de l’atelier, on a proposé diverses options d’aménagement urbain qui pourraient rendre le quartier, dans son ensemble, plus productif et contribuer à la pérennité de l’environnement. L’ajout d’une couche de végétaux destinés à la consommation protègerait les maisons du soleil et permettrait un meilleur contrôle de la lumière naturelle et de l’aération. L’architecture des maisons pourrait être modifiée de sorte qu’il y ait une séparation entre les animaux (poules et chèvres) et les aires occupées par les humains. La culture sur les toits réduirait la pression exercée sur les terres agricoles et permettrait aux familles d’épargner de l’argent en plus de gagner un revenu grâce à la vente du surplus.
 
L’agriculture urbaine devient désormais une nécessité. Depuis plusieurs années, l’Institut africain de gestion urbaine (IAGU) mène des recherches visant à améliorer la qualité et le cadre de vie dans la décharge et aux alentours. Les chercheurs de l’institut ont découvert que la contamination du sol s’étendait sur 50 mètres au-delà de la décharge; les produits cultivés dans les potagers traditionnels ne sont donc plus sains. Ils furent ravis de constater que l’atelier de l’équipe de Laval présentait les potagers sur les toits comme une option de choix.  

La promotion de cette pratique va dans le sens des projets pilotes de l’IAGU qui appuient la sécurité alimentaire, la santé et la production de revenus. Il s’agit de projets qui consistent, entre autres, à créer une coopérative d’élevage de cochons, à installer des robinets publics afin d’améliorer l’accès à l’eau potable et à mettre sur pied un système de microcrédit en vue de faciliter l’élevage et les pratiques agricoles.

 
Une approche globale
École d'architecture, Université Laval
 
L’atelier de l’équipe de Laval ainsi que les recherches de l’IAGU sont appuyés par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI), organisme canadien. C’est grâce au CRDI que les deux groupes ont pu se mettre en contact et profiter des points forts de chacun. L’IAGU a par exemple profité de l’approche globale en matière d’aménagement urbain de l’équipe de Laval. Oumar Cissé, le secrétaire exécutif de l’IAGU, admet qu’il est impossible de tout faire et que l’équipe de Laval apporte des éléments de réponse intéressants, comme les potagers sur les toits, que l’IAGU peut ensuite intégrer à ses propres travaux.
 

MM. Casault et Cissé soulignent que si la décharge est un endroit toxique, elle est cependant une source d’emplois non négligeable. M. Cissé précise d’ailleurs que 35 000 personnes vivent de cette décharge; celui-ci récupère des parties de poupées pour en faire de nouvelles, un autre récupère le rembourrage des sofas, qu’il lave et transforme ensuite en coussins. Ces personnes sont très bien organisées et très efficaces. Un des objectifs de l’IAGU est de leur trouver un autre travail.

 
CRDI / Normand Blouin

Une précieuse ressource : les gens

 

Pour ce faire, l’IAGU travaille à faire en sorte que le gouvernement municipal constate que les récupérateurs et les recycleurs représentent une précieuse ressource. Certains pourraient travailler dans les différents dépôts où les Dakarois apportent leurs déchets avant qu’ils ne soient acheminés à la décharge. En outre, la municipalité pourrait organiser la séparation des ordures avant leur transport à la décharge. Cela créerait des emplois, en plus de faciliter la tâche à ceux qui travailleraient toujours à la décharge. Les récupérateurs et les recycleurs pourraient également jouer un rôle dans un éventuel programme de recyclage qui consisterait à récupérer des biens avant qu’ils ne soient versés dans la décharge.   

 
 
M. Cissé reconnaît que le processus sera long et qu’il serait illusoire de vouloir imposer son plan d’action. Il faut d’abord créer un climat de confiance et agir avec beaucoup d’humilité. D’ailleurs, les gens des collectivités commencent déjà à trouver leurs propres solutions; le rôle de l’IAGU est donc de les appuyer, conclut-il.  
 
L’équipe du professeur Casault partage les mêmes points de vue. En collaboration avec la collectivité, l’équipe espère passer à la phase suivante, à savoir construire des prototypes de maisons plus durables et former la population aux techniques de l’agriculture urbaine. M. Casault est d’avis qu’il importe de conserver un mode participatif, où les chercheurs jouent en réalité le rôle de médiateurs.
 
Mark Foss est rédacteur à Ottawa.
La version originale anglaise de cet article a paru dans le numéro d'octobre 2008 de la revue UniMonde, publiée par l'Association des universités et collèges du Canada.