Recherches dans la région du Moyen-Orient et de l'Afrique du Nord L'Unité environnement et développement durable de l’Université américaine de Beyrouth, au Liban : la recherche au service du développement

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Nadia El-Awady
Un projet de recherche, subventionné par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI) et mis en place dans une région isolée et pauvre du nord du Liban, a eu des conséquences considérables.
 
De l’introduction, dans la région d’Arsaal, d’une nouvelle approche de recherche dynamique pour la gestion des ressources naturelles, jusqu’à la création de l’Unité environnement et développement durable, le projet initial a laissé tout un héritage, repris par une nouvelle génération de chercheurs.
 
Malgré la fin de 15 ans de guerre civile en 1990, le pays demeure en proie à l’instabilité politique. Les Libanais persévèrent toutefois dans leurs efforts visant à donner à leur vie une apparence de normalité et à développer le pays. Pendant la période qui a suivi la guerre civile, un petit groupe de chercheurs non conventionnels de l’Université américaine de Beyrouth (AUB) décida que ses travaux pouvaient – et devaient – relever les défis que connaissait leur pays en matière de développement. En 1995, grâce au financement du Centre de recherches pour le développement international (CRDI), un organisme canadien, l’équipe de chercheurs est sortie de ses laboratoires pour aller sur le terrain. S’adjoignant des experts de diverses disciplines, l’équipe s’est rendue dans la région d’Arsaal, une zone grandement méconnue du nord-est du Liban, afin d’y évaluer les différents facteurs affectant la gestion des ressources naturelles de la région.

Conflit concernant l’utilisation des terres

Les arbres fruitiers à noyaux, principalement les cerisiers et les abricotiers, ont été introduits dans la région en 1952 par l’un de ses habitants, appelé depuis le Cherry Man (l’homme cerise). Ce type d’agriculture s’est rapidement avéré lucrative. Cinquante ans plus tard, Arsaal compte deux millions d’arbres fruitiers, une source de revenus importante pour 60 % de sa population.

 
Mais les exploitants traditionnels de ces terres, les bergers, sont gravement touchés. La culture fruitière a englobé de larges parcelles et entraîné la réduction progressive des terres pâturables. Dans le même temps, l’exploitation de carrières qui s’est amorcée dans la région a conduit à l’étouffement des arbres par la poussière. On s’est mis à craindre la dégradation des sols due à l’expansion de l’industrie fruitière locale. Pour aborder ce conflit d’intérêts, les chercheurs ont opté pour la recherche participative. Ils se sont installés dans la région d’Arsaal, souvent pour des séjours prolongés. Ils ont ainsi pu gagner la confiance des organisations non gouvernementales (ONG) locales, des fermiers et d’autres membres de la collectivité, et travailler avec la population pour concevoir des solutions fondées sur des données probantes.

Les résultats et les incidences sont sans précédent pour la région : des réseaux locaux d’utilisateurs ont été établis; un nouveau souffle a été donné à la municipalité locale; les groupes participants ont trouvé des solutions pratiques en matière de gestion des ressources naturelles, lesquelles ont été mises en oeuvre par la collectivité locale.


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La démarche participative constitue un legs du projet

L’institutionnalisation d’un héritage

Le projet a laissé un héritage qui a largement dépassé les limites de la région d’Arsaal. La recherche pluridisciplinaire et participative a connu un tel succès que le groupe a décidé d’institutionnaliser son approche. En 2001, un nouveau groupe pluridisciplinaire, l’Unité environnement et développement durable (Environment and Sustainable Development Unit, ESDU), a été créé au sein de la Faculté d’agriculture et des sciences de l’alimentation (FAFS) de l’AUB. Il était prévu que l’ESDU, en collaboration avec d’autres facultés, des bailleurs de fonds, des instituts de recherche et des ONG, offrirait différents programmes de recherche, d’études, de formation et de rayonnement pour devenir, en bout de ligne, un centre d’excellence régional en matière de développement durable.

« Nous disons que nous utilisons des techniques participatives, mais si l’on s’en tient au sens littéral du terme, cette approche n’est pas largement pratiquée dans la région du Moyen Orient et de l’Afrique du Nord. Nous vivons dans une région très cloisonnée et la plupart des recherches menées sont complètement déconnectées de la réalité. De plus, nous avons des tendances individualistes. C’est là que la recherche-action participative s’est révélée être une solution optimale. La participation est la solution parfaite qui permet à chacun de prendre sa place; en même temps, la collaboration est beaucoup plus bénéfique que si un chercheur travaille seul », explique Ziad Moussa, le responsable des communications de l’ESDU.

La création de l’ESDU s’est faite quelques temps après l’inauguration du master en sciences de l’environnement à l’AUB, diplôme dont les activités de recherche sont fortement imprégnées par les approches interdisciplinaires. Par ailleurs, la FAFS ainsi que d’autres facultés de l’AUB étaient en train de travailler sur différents projets de recherche concernant la gestion des ressources naturelles et le développement durable. Conjuguées au succès du projet d’Arsaal, ces initiatives ont généré un climat positif permettant la création de l’ESDU.

« J’ai pensé qu’il était temps pour l’université de faire fond sur sa propre expérience en faisant travailler ensemble ces différents chercheurs dans le cadre de projets de développement sur le terrain visant à apporter des solutions communautaires », affirme Nuhad Daghir, le doyen de cette faculté et l’un des huit membres fondateurs de l’ESDU.

Le partenariat stratégique à long terme entre le CRDI et l’AUB a facilité la création de l’unité, affirme Shadi Hamadeh, directeur de l’ESDU et l’un de ses fondateurs. La visite du président de l’AUB au siège du CRDI ainsi que le fait que le CRDI était favorable à la création de l’ESDU au sein de l’AUB ont été des facteurs qui ont compté au moment de prendre la décision définitive, précise-t-il.

Malgré les préoccupations initiales de l’AUB concernant les coûts et la capacité d’autofinancement de l’ESDU, explique Nuhad Daghir, l’université a accepté d’apporter un modeste soutien financier au projet (locaux et assistant de recherche à temps partiel). Depuis ces modestes débuts, l’ESDU est devenue un centre d’excellence régional dans le domaine du développement durable. Désormais, elle compte quatre collaborateurs à temps plein : un directeur, un responsable des communications et du renforcement des capacités, un responsable des finances et un responsable de l’information et de la diffusion de l’information. De plus, chaque projet de l’ESDU a son propre directeur.
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Atelier régional sur l'agriculture urbaine à Amman

Un réseau virtuel au Moyen-Orient et en Afrique du Nord

Au fil des différents projets auxquels elle a contribué, l’ESDU a tissé un ample réseau virtuel réunissant des chercheurs de l’AUB, d’autres universités libanaises et d’instituts de recherche de la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. Cette communauté de chercheurs est largement sollicitée pour des échanges d’expériences sur le développement durable, en tant que ressource pour un grand nombre de projets pluridisciplinaires de recherche au service du développement, et pour des séminaires de formation régionaux en raison de son expertise collective. Les membres de l’équipe de l’ESDU soulignent que l’une de leurs préoccupations est la « localisation » des approches de recherche apprises en Occident.

« Le défi rencontré en matière de développement [à Arsaal] a été de savoir comment mettre en place de nouveaux moyens de subsistance dans une région pauvre en ressources naturelles, où règne l’incertitude », explique Shadi Hamadeh. « Nous voulions introduire de nouveaux paradigmes. Nous avons examiné des paradigmes définis en Occident, puis nous les avons adaptés pour qu’ils conviennent mieux à la région », ajoute-t-il. À son avis, la plupart des approches du développement occidentales sont « parachutées » dans la région sans que soit pris en compte leur caractère adéquat (ou non) au vu de la réalité locale. Par exemple, les approches sensibles aux différences entre les sexes ou à la pérennité de l’environnement développées en Occident ne sont pas facilement transplantables dans le contexte de la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, selon lui. L’ESDU reprend ces différentes approches et les adapte à la réalité socioculturelle de la région. « C’est ce que nous faisons de mieux », conclut Shadi Hamadeh.

L’émergence d’un centre d’excellence

Voici deux exemples de réussites en ce qui concerne cette adaptation au contexte régional des approches de recherche au service du développement.

Le premier de ces succès est le travail réalisé par l’ESDU pour localiser ou « arabiser » la cartographie des incidences, une méthode permettant de suivre et d’évaluer les projets de recherche créée par le CRDI. En juin 2007, l’ESDU a organisé un atelier portant sur l’introduction et l’exploration de l’applicabilité de la cartographie des incidences au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, un thème qui reflète parfaitement la philosophie de l’ESDU. Vingt-quatre personnes issues d’ONG, d’organisations internationales et d’organismes de recherche du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord ont pris part à cet atelier; pendant trois jours, elles ont pu étudier la cartographie des incidences et se pencher sur son applicabilité en tant qu’outil de suivi et d’évaluation (S-E) dans la région.

Les participants ont reconnu, avec prudence, les difficultés rencontrées dans la région en matière de S-E, notamment l’absence d’une culture de S-E et par conséquent une sensibilisation insuffisante à son importance pour renforcer les incidences des programmes. Cette culture pourrait émerger en présence de facteurs favorables, telle que l’intégration systématique, par les bailleurs de fonds, du suivi et de l’évaluation en tant qu’outil essentiel de gestion de projets. L’atelier a permis de créer un wiki où les utilisateurs peuvent voir les traductions de termes de la cartographie des incidences courants proposées par leurs collègues et ajouter leurs propres traductions.

Le second exemple concerne un important projet de l’ESDU visant à promouvoir l’agriculture urbaine dans la région.

« L’agriculture urbaine est un concept totalement nouveau au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, explique Ziad Moussa. En général, l’agriculture est considérée comme une activité rurale. Lorsque le CRDI a eu besoin d’une entité pouvant prendre en charge la formation sur l’agriculture urbaine dans la région, il s’est tourné vers l’ESDU. »
  
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Atelier itinéramt réunissant des agriculteurs et scientifiques de la région

L’élargissement des horizons

L'ESDU a commencé par recenser les experts en agriculture urbaine de la région. Elle a ensuite élaboré un programme de formation adapté à la région, et a choisi huit « équipes de ville » – chacune composée d’un chercheur, d’un fonctionnaire municipal, et d’un représentant du secteur privé – pour participer au programme. Des ateliers ont été organisés sur une durée de 21 jours dans trois villes (Beyrouth, Damas et Amman) afin d’étudier en profondeur différents aspects de l’agriculture urbaine dans la région. Les connaissances acquises par les participants se sont concrétisées par la mise en oeuvre de projets d’agriculture urbaine dans leurs villes respectives. Ce projet a notamment donné naissance au réseau arabe d’agriculture urbaine, désormais situé à Amman, en Jordanie.

Le rôle et les activités de mise en réseau de l’ESDU à cet égard lui ont valu de devenir le septième centre de ressources du RUAF, le réseau de centres de ressources pour l’agriculture urbaine et la sécurité alimentaire dans les pays en développement.

« De nouveaux horizons se sont ouverts à nous pour continuer de travailler avec les villes sur l’agriculture urbaine. Un mécanisme durable a vu le jour », confie Ziad Moussa. Par ailleurs, l’une des équipes de ville a alloué 1,2 million CAD obtenus dans le cadre du programme Recherche visant des villes ciblées (RVC) du CRDI à la mise en oeuvre d’un projet d’agriculture urbaine. « Cet exemple est la parfaite illustration des objectifs visés par cette formation, à savoir dispenser – en arabe – des connaissances de pointe sur un sujet entièrement nouveau, l’agriculture urbaine, et donner aux équipes participantes les moyens de se lancer à leur tour dans d’autres programmes », indique-t-il.

Parmi les autres projets menés par l’ESDU, citons la création d’un réseau de renforcement des capacités en matière de développement communautaire, l’hébergement de l’unité de formation libanaise du programme de formation à la gestion agricole au Proche-Orient (NEMTA) et le renforcement des capacités en matière de production animale durable.

L’ESDU bénéficie désormais d’une reconnaissance sur la scène internationale. La communauté de praticiens de l’ESDU sur les modes de subsistance durables en zones arides (Sustainable Livelihoods in Drylands Community of Practice) a été l’une des lauréates de l’édition de 2002 du concours de communautés de praticiens du Forum méditerranéen du développement. Cette communauté de praticiens de l’ESDU a pour but de fournir un cadre permettant les discussions et échanges continus d’information en vue de favoriser les modes de subsistance durables et le développement humain dans les zones arides. Elle est composée de chercheurs et de praticiens du développement de Jordanie, de Gaza et de Cisjordanie, de Syrie, du Liban et du Yémen. Elle réunit également des responsables de l’élaboration des politiques, des agences de développement et des organismes communautaires qui s’intéressent aux modes de subsistance durables en zones arides.


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Expo de renforcement des capacités à l'AUB

Prochains défis

Le financement de l’ESDU est assuré de façon ponctuelle, de projet en projet. Outre le soutien qu’elle a reçu de l’AUB et du CRDI, ses projets ont également été financés par l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), le Fonds international de développement agricole (FIDA), l’United States Agency for International Development (USAID), le département américain de l’Agriculture et le ministère libanais de l’Agriculture.
 

L’équipe de l’ESDU fonde les plus grands espoirs pour l’avenir. Elle souhaite officialiser la formation qu’elle dispense en créant un institut de développement participatif. « Nous sommes maintenant habilités à recevoir du financement, ce qui a officialisé notre statut aux yeux de l’Université américaine de Beyrouth. Nous allons à présent pouvoir entreprendre la création d’entités sous l’égide de l’ESDU », explique Ziad Moussa.

Pour Ziad Moussa, le principal obstacle auquel doit faire face l’ESDU est l’instabilité politique au Liban. « Aucune planification n’est possible », explique-t-il. L’ESDU a pourtant démontré que même cet obstacle pouvait être surmonté. Son équipe a appris à faire preuve de souplesse et est apte à mener des projets n’importe où dans la région si nécessaire et à pleine capacité. « Même si la situation est difficile au Liban, nous bénéficions d’une implantation suffisamment régionale maintenant », déclare-t-il.

« Au-delà de la durée de vie de chacun de ses projets, l’ESDU est source de durabilité et a eu de nombreux impacts », conclut Shadi Hamadeh, directeur de l’ESDU. « Nous avons pour philosophie de relier et d’intégrer la recherche au développement. Nous pensons que les processus de recherche et de développement sont inextricablement liés. La réalisation de ce type de projets est possible, même avec des ressources très modestes. »

Version révisée et condensée d’un article rédigé par Nadia El-Awady.

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