Qu'est-ce qui détermine l'accès aux TIC aux Philippines ?

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Jennifer Pepall
Quand le mauvais temps frappe, dans certaines régions des Philippines, les étudiants des universités vérifient la messagerie textuelle de leurs téléphones cellulaires pour voir si les cours ont été annulés ou non. À Naga, les résidents qui veulent un permis de bâtir, une carte de bibliothèque, voire un prêt, peuvent télécharger un formulaire de demande à partir du site Web de la ville. Enfin, en 2003, des centres d'appel téléphoniques spéciaux qui donnent accès à des téléphones cellulaires, des téléphones traditionnels et des installations de vidéoconférences ont aidé 3500 familles philippines à rester en contact avec leurs proches qui travaillaient au Moyen-Orient pendant la guerre d'Iraq.

Ces exemples d'utilisations novatrices des technologies de l'information et de la communication (TIC) sont mentionnés dans Bridging the Information Divide: A Philippine Guidebook on ICTs for Development, publié au mois d'octobre 2003 par l'université des Philippines et l'université de Manchester. Ils visent à inspirer les lecteurs — représentants du gouvernement, spécialistes du développement et membres des organismes communautaires — dans leurs efforts pour que le Philippin moyen bénéficie des avantages des TIC. Le guide donne aussi des renseignements pratiques, notamment sur la manière de financer les projets de TIC, des recommandations pour l'installation d'un télécentre, et une liste de lignes directes de renseignements mises en place par le gouvernement et de services de messagerie textuelle.

Le guide dépasse cependant l'anecdote et les conseils pour traiter de la question plus vaste du rôle des TIC dans le développement. Les auteurs insistent plus particulièrement sur le fait que d'autres facteurs que le déterminant classique du coût et de la localisation influencent utilisation des TIC : « L'accès aux TIC ne devrait pas se limiter à la mise à disposition physique, mais devrait plutôt inclure la valeur accordée par la population à ces instruments et ses capacités à les utiliser ».

C'est une leçon importante pour les décideurs. Malgré les progrès technologiques, des coûts d'accès à ces services plus bas et la prolifération des TIC, de nombreux obstacles subsistent qui limitent leur utilisation. « Les politiques gouvernementales sur l'accès universel devraient s'attaquer aux raisons qui empêchent les gens d'utiliser ou d'accéder aux TIC », déclare Erwin Alampay, un des auteurs de Bridging the Information Divide. Chargé de cours au National College of Public Administration and Governance à l'université des Philippines, Alampay a examiné certaines de ces raisons.

Prendre le train de la nouvelle économie

Bridging the Information Divide est publié à une époque où le gouvernement des Philippines compte sur les TIC pour jouer un rôle central dans le développement du pays. La libéralisation de l'industrie des télécommunications en 1989 a ouvert la voie à une meilleure intégration des TIC dans l'économie et la société. Le plan de développement des Philippines pour la période 2001-2004 mentionne que les « Philippines utiliseront les TIC pour prendre le train de la nouvelle économie ». Par conséquent, le gouvernement a introduit plusieurs politiques visant à augmenter l'accès à ces technologies. D'après les statistiques, ces politiques sont un succès. La densité des téléphones conventionnels est passé de moins de 1 % habitants en 1990 à 8,7 % en 2002. La densité des téléphones cellulaires est encore plus élevée avec 19,4 %.

Cependant, ces statistiques ne donnent qu'une image partielle de la situation. Une politique, par exemple, demandait aux compagnies de téléphone d'installer de 300 000 à 400 000 lignes téléphoniques dans les régions mal desservies du pays. De 1995 à 1999, le nombre de lignes disponibles est passé de 1,4 million à 6,8 millions. Mais beaucoup de ces lignes n'ont pas été mises en service.

« Même si l'accès existe, les gens ne l'utilisent pas, explique Alampay. Vous devez leur demander pourquoi. »

Les TIC : des produits de base

Alampay s'est proposé de répondre à cette question en appliquant une théorie mise au point par Amartya Sen, économiste renommé pour son travail sur la pauvreté dans les pays en développement et lauréat du Prix Nobel. En termes simplifiés, Sen part du principe que lorsque les gens ont accès au même produit de base, divers facteurs expliquent les différences qui existent dans la valeur accordée à ces produits et leur utilisation. Comme il l'explique, une personne riche trouverait normal de laver son chien avec de l'eau, mais une personne pauvre utiliserait la même ressource très différemment.

Afin d'examiner les facteurs qui influencent la valeur que les gens accordent aux TIC et l'utilisation qu'ils en font, Alampay a procédé à une série d'enquêtes auprès des ménages et organisé des groupes de discussion dans deux communautés très différentes. Carmona, une zone urbaine à industrialisation rapide avec des barangays ou des peuplements rapprochés, est rapidement accessible en voiture à partir de Manille. Par contre, il faut prendre l'avion pour aller de Manille à la municipalité de Puerto Princesa, située sur une île. Ses barangays, dont beaucoup sont en zone rurale, sont dispersés le long de la côte et dans les montagnes.

Malgré les différences entre les deux communautés, Alampay a découvert que les mêmes facteurs influençaient l'utilisation des TIC par la population : l'éducation, le sexe, la localisation, l'âge et le revenu. Le niveau d'éducation était le facteur le plus important. Par exemple, 88 % des personnes qui avaient atteint le niveau collégial utilisaient un téléphone et 52 % savaient se servir d'un ordinateur. Seulement 34 % des personnes qui n'avaient fait que des études primaires avaient utilisé un téléphone. Aucune d'elles ne savaient se servir d'un ordinateur.

Incidences politiques

Ces données soulignent l'importance de familiariser les gens avec les TIC quand ils sont jeunes, explique Alampay. Sinon, « un grand nombre d'entre eux pourraient ne jamais acquérir les connaissances nécessaires pour tirer profit de l'utilisation de ces technologies. C'est particulièrement vrai en ce qui concerne les pauvres qui risquent davantage de quitter l'école quand ils sont jeunes, et qui ont moins les moyens de se payer des études universitaires ». En fait, plus le revenu d'un ménage est élevé, plus il est probable que ce ménage profite de l'accès aux TIC.

À Puerto Princesa, néanmoins, un nombre surprenant de ménages défavorisés avaient utilisé des téléphones — 70 % avaient utilisé un téléphone conventionnel et 62 % un téléphone cellulaire. Alampay dit que cela va à l'encontre des arguments des fournisseurs de services téléphoniques qui prétendent qu'il n'y a pas de marché pour la technologie dans les régions défavorisées. « Si le marché est simplement une fonction de rentabilité, cela peut être vrai, explique Alampay. Il y a toutefois des gens qui ont besoin de ces services et qui les utilisent. Il existe donc une raison logique pour que ces services soient fournis dans les communautés pauvres. »

Alampay cite à titre d'exemple le cas de Batanes, une île dans le nord des Philippines avec une population inférieure à 20 000 habitants. Des typhons y sévissent souvent, ce qui rend les technologies de communication conventionnelles peu fiables. Les téléphones par satellite ont été introduits en 2002 : en l'espace de 4 mois, 200 postes téléphoniques avaient été vendus. « À un prix d'environ 1000 $US le poste, cela représente beaucoup d'argent pour un ménage vivant sur une île relativement pauvre. »

L'étude a aussi révélé que les femmes avaient davantage tendance à utiliser les TIC que les hommes. Alampay suppose que cela est dû au rôle traditionnel des femmes de pourvoyeuses de soins : les téléphones cellulaires sont un bon moyen pour savoir où se trouvent les enfants. Il ajoute qu'en raison de cette aptitude à utiliser les TIC, les femmes pourraient peut-être agir comme « intermédiaires pour divulguer le savoir-faire qui se trouve sur Internet ».

Les « passeurs » de l'information

D'après Bridging the Information Divide, les écoles, les organisations non gouvernementales, la famille et les amis peuvent servir de passeurs pour transmettre l'information et la connaissance aux personnes qui n'ont pas un accès direct aux TIC. Même les TIC traditionnelles, comme la radio et la télévision, peuvent jouer un rôle important. Le Bureau of Agricultural Statistics, par exemple, diffuse tous les jours les prix des produits de base sur les ondes des radios locales dans les zones rurales.

Pour tirer le maximum de ces intermédiaires de l'information et réduire les divers obstacles à l'utilisation des TIC, Bridging the Information Divide demande une approche intégrée pour l'élaboration des stratégies et politiques sur l'accès aux TIC. Cela signifie que les gouvernements doivent travailler à la fois avec le secteur privé et les groupes communautaires afin de lancer divers modèles d'accès; que l'information et la technologie doivent correspondre aux besoins de la population; et que la formation doit faire partie de toute initiative. Plus on valorise et utilise les TIC, plus grandes sont les possibilités qu'elles servent d'outils pour le développement.

Jennifer Pepall est rédactrice principale à la Division des communications du CRDI.

Renseignements

Erwin Gaspar A. Alampay
National College of Public Administration and Governance
Université des Philippines
Diliman, Quezon, Philippines
tél. : 632-931-8980
courriel : erwin_gaspar.alampay@up.edu.ph

Les auteurs de Bridging the Information Divide: A Philippine Guidebook on ICTs for Development sont Erwin Alampay, Richard Heeks et Peter Paul A. Soliva. Le guide a été publié au mois d'octobre 2003 par le National College of Public Administration and Governance à l'université des Philippines et l'Institute for Development Policy and Management à l'université de Manchester.

Le rapport de recherche du Professeur Alampay pour le CRDI, Evaluating the Impact of Universal Access Models, Strategies and Policies in ICTs on Poor Communities in the Philippines, est disponible sur le site de subvention à la recherche et développement du Réseaux Pan Asie.