Protéger les steppes herbeuses de Mongolie

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Scott Foster
Le surpâturage et les changements climatiques, ainsi que les bouleversements politiques, causent de graves problèmes écologiques dans les steppes herbeuses de Mongolie balayées par les vents et menacent les moyens de subsistance de plus de la moitié de la population de ce pays qui élève des troupeaux de moutons, de chèvres, de bovins, de chevaux et de chameaux. Dans le sud du pays, une savane arbustive remplace les prairies à une vitesse alarmante, et ce phénomène n’est pas sans répercussions sur l’économie nationale, qui dépend de l’élevage du bétail.

Avec l'appui du Centre de recherches pour le développement international (CRDI), le ministère de la Nature et de l’Environnement de la Mongolie prend maintenant des mesures pour essayer de remédier au problème. Un projet de recherche mené actuellement vise à aider les communautés à gérer leurs prairies et leurs ressources naturelles de manière durable en travaillant directement avec ceux qui sont le plus touchés.

Changements politiques

Pendant des siècles, les bergers mongoliens étaient des nomades qui parcouraient la plus grande prairie naturelle du monde à la recherche de pâturages pour leurs animaux, ce qui était une approche viable sur le plan environnemental. Il y avait un accès commun à la terre, et les bergers vivaient en harmonie avec la nature dans cet écosystème fragile et sec d’Asie centrale.

Puis, en 1921, le communisme a imposé le régime des biens publics, avec des fermes collectives contrôlées par l’État, et les pratiques communautaires traditionnelles qui avaient préservé les terres de pâturage se sont perdues. Le pouvoir central était propriétaire du bétail et des pâturages, les bergers appartenaient aux fermes collectives, et l’État décidait de leurs errances nomades et les approvisionnait.

Un autre changement s’est produit en 1990, à la chute du communisme, remplacé au bout de 69 ans par la démocratisation et la décentralisation. Avec la privatisation des troupeaux, le nombre de familles de bergers a presque triplé et celui des animaux a grimpé en flèche, passant de 25 à 33 millions de têtes entre le début des années 1990 et l’an 2000. Pour ajouter au problème, les bergers ne se sont plus déplacés autant qu’ils le faisaient auparavant, les plus riches vivant toute l’année à proximité de leurs abris d’hiver et de printemps. Il est résulté de tous ces changements un surpâturage et une dégradation de l’environnement inquiétants.

Les études montrent que le pâturage continu sur les mêmes terres peut causer bien plus de dommages qu’un système de pâturage par rotation des troupeaux itinérants. Des troupeaux denses et stationnaires peuvent tuer l’herbe, tout simplement. De plus, une fois que les pâturages et les sols de cette région herbeuse mais ventée sont gravement endommagés, la désertification peut intervenir rapidement. De fait, dans son Plan d’action national pour l’environnement, la Mongolie prévient que le désert de Gobi, au sud du pays, risque d’avancer vers le nord au rythme de 500 mètres par an.

Des pauvres encore plus pauvres

Ce ralentissement dans la mobilité des troupeaux menace les moyens de subsistance de 60 % des familles de bergers, les plus pauvres possédant moins de 100 animaux et les riches, plus de 1 000. Pour l’essentiel, les pauvres deviennent plus pauvres, alors que assez peu s’enrichissent. Tels sont les résultats des travaux réalisés par M. Hijaba Ykhanbai, du ministère de la Nature et de l’Environnement de la Mongolie. Avec l’appui du CRDI, il mène des études sur le terrain et cherchent des solutions pour gérer les ressources naturelles communes de façon durable dans la nouvelle économie de marché.

« À partir des années 1990, les bergers ont dû gérer les activités agricoles en utilisant leurs propres connaissances pour tout, de l’élevage au marketing, en passant par la production et la bonne utilisation des ressources (prairie), et ce n’est pas facile », explique M. Ykhanbai, qui est directeur de projet.

Les études sur le terrain réalisées dans plusieurs « sums », ou secteurs de pâturage, ont confirmé que les bergers qui se trouvent sur les meilleures terres n’en partent pas comme autrefois, de peur que d’autres prennent la place.

Il ressort d’enquêtes que cette hésitation tient à l’ambiguïté actuelle des lois qui régissent l’utilisation des pâturages en Mongolie. Dans la loi d’occupation des sols qui vient d’être adoptée, tous les pâturages continuent d’être réservés à l’usage commun. Pour l’instant, la loi manque de clarté quant à ce qui constitue un « usage commun » et à son rapport avec l’occupation des sols et la propriété foncière.

Parallèlement, on continue de débattre âprement des mérites des droits de propriété privée au parlement mongolien et d’y chercher des moyens de s’assurer que les riches n’acquièrent pas tous les meilleurs pâturages.

M. Ykhanbai espère que ses travaux contribueront à restaurer le système pastoral traditionnel dans son pays, où les bergers ont non seulement mis au point un système de gestion des pâturages efficace, mais « un mécanisme de règlement des différends sur les pâturages tout aussi efficace ».

Un leadership local essentiel

« Avec la privatisation, fait-il remarquer, la gestion des ressources naturelles a été décentralisée, mais le rôle et les responsabilités exacts des communautés locales n’étaient pas clairs. À l’heure actuelle, les autorités locales et centrales prennent des décisions sur l’utilisation et la protection de ressources naturelles communes, comme les pâturages, l’eau, les forêts et la faune. Cependant, la population locale est tenue à l’écart du processus décisionnel en tant que tel. »

La gestion communautaire des ressources naturelles (GCRN) repose sur l’idée que les gens qui utilisent ces ressources, et qui en sont le plus proches géographiquement, les connaissent le mieux et qu’ils ont le plus intérêt à les faire durer. Moins les écosystèmes sont à même de se reconstituer, moins la population locale a d’options sur le plan de l’emploi et des modes de vie. Les populations pauvres sont encore plus affectées par la possession et la privatisation généralisée de ressources communes dont elles dépendent.

Les politiques et la recherche traditionnelles ont souvent ignoré le rôle de la population locale dans la conception et la mise en œuvre de solutions à ces problèmes. Et cela vaut, bien entendu, en Mongolie, où le système étatique qui prévalait sous le régime communiste reposait sur une approche descendante très centralisée. L'idée de la GCRN reconnaît que la participation et le leadership de la population locale jouent un rôle essentiel, et les projets fondés sur cette approche travaillent en collaboration avec les femmes et les hommes locaux plus directement concernés par la gestion des ressources naturelles — souvent les plus pauvres parmi les pauvres et les minorités ethniques qui sont isolées sur le plan économique et politique.

Équipes de cogestion

L’équipe du projet de recherche a constitué des équipes de cogestion des pâturages et des autres ressources naturelles à l’échelle du « sum » dans trois secteurs très différents qui comprennent des montagnes et des forêts ainsi que des prairies. Sept communautés de bergers ont été installées dans ces trois « sums » afin d’encourager les bergers et la population locale à gérer leur prairie et leurs pâturages ainsi que les autres ressources naturelles à l’échelle communautaire. L’accent est mis sur une rotation reposant sur les connaissances locales. L’équipe du projet, qui comprend des chercheurs et des spécialistes d’organismes gouvernementaux et non gouvernementaux, d’universités et d’instituts de recherche, travaille en étroite collaboration avec des membres de ces communautés et avec les équipes de cogestion afin d’adopter dans la pratique des approches de GCRN et des principes de cogestion. L’appui des autorités locales et centrales est également essentiel, si l’on veut que ces approches fonctionnent.

Déjà, dans les deux premières années du projet, explique M. Ykhanbai, il est devenu évident que, dans des pays comme la Mongolie, qui sont en transition, la participation de toutes les parties intéressées est capitale, à cause des divers intérêts et de la faiblesse de la structure de gestion locale. Il est important aussi pour tous les membres de la communauté, y compris les femmes et différents groupes sociaux, de participer aux décisions communautaires, concept inconnu dans le système administratif précédent, où l’on ne cherchait pas à savoir ce que pensaient les populations locales.

La recherche participative, autrement dit, dans laquelle les membres de la communauté participent à la conception et à l’essai d’idées et de méthodes nouvelles et traditionnelles de cogestion des pâturages et d’autres ressources naturelles dans les différents écosystèmes de Mongolie, nécessitera des compétences renforcées chez les chercheurs, ajoute M. Ykhanbai. De plus, il est évident que les communautés devront trouver des moyens de s’adapter aux changements climatiques planétaires qui se traduisent depuis quelques temps par des sécheresses continues et des hivers rudes en Mongolie.

Scott Foster est rédacteur pigiste à Ottawa.

2003-04-04