Protéger les mangroves du Cambodge

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Lisa Waldick
Le Cambodge abrite quelques-unes des dernières mangroves intouchées d’Asie du Sud-Est. Ces luxuriantes forêts littorales, où dominent les palétuviers, figurent au nombre des milieux humides les plus diversifiés au monde sur le plan biologique. Pourtant, dans ce pays qui se relève d’une longue guerre, d’énormes menaces pèsent sur ces formations végétales. En effet, de nombreuses mangroves se trouvent aujourd’hui dégarnies de leurs arbres par endroits et les richesses qu’elles recèlent s’épuisent rapidement. Cet état de détérioration constitue une véritable catastrophe pour les populations qui dépendent de ces écosystèmes pour leur subsistance.

Grâce au soutien du Centre de recherches pour le développement international (CRDI), un groupe de chercheurs du palier national et de la province du Koh Kong utilise une nouvelle approche pour gérer les ressources de la mangrove. Cette approche, qui fait appel à l’esprit d’initiative des membres de la collectivité, s’est révélée très fructueuse : de fait, les personnes qui hier encore détruisaient la mangrove concourent aujourd’hui à la préserver. Prenant appui sur ces résultats, le gouvernement cambodgien a également modifié sa politique sur l’environnement.

Des ressources inestimables

Plongeant leurs racines noueuses et tortueuses dans les vases littorales, les palétuviers parviennent à croître entre terre et mer, là où la plupart des plantes ne pourraient survivre. Une multitude de poissons, de crabes, de crevettes et de mollusques viennent se réfugier ou se reproduire à l’abri de cette végétation, alors que des centaines d’espèces d’oiseaux y nichent ou y font escale lors de leur longue migration. Les mangroves sont aussi la demeure de bien d’autres animaux, dont les singes, les lézards, les tortues de mer ainsi que d’une profusion d’insectes.

Il y a peu d’années encore, les mangroves du Koh Kong restaient relativement intactes. Cela tenait d’abord à leur situation géographique — elles occupaient des endroits isolés et inaccessibles —, mais également à l’état de conflit et de guerre qui a persisté pendant plusieurs décennies et qui, ironiquement, a empêché la surexploitation de ces milieux. Les populations locales faisaient, en général, un usage durable des produits alimentaires, combustibles et médicinaux, ainsi que des matériaux de construction et autres ressources de base que procurent ces forêts.

La situation changea cependant au début des années 1990, quand se calma le conflit cambodgien. Poussées par la pauvreté, des familles provenant de tous les coins du pays affluèrent dans le Koh Kong dans l’espoir de gagner leur vie grâce aux abondantes ressources de la région. Arrivèrent également des entrepreneurs; alléchés par la perspective d’encaisser de juteux profits en commerçant avec la Thaïlande, ces derniers se mirent à exploiter les ressources aquatiques, le bois et le charbon produit de façon illicite (après passage au four ouvert, le bois des palétuviers fournit un charbon d’excellente qualité).

L’épuisement rapide des ressources poussa les villageois à rechercher les gains à court terme, comme de couper les arbres pour fabriquer du charbon illégalement et le vendre à des intermédiaires, ou encore de pêcher en recourant à des méthodes proscrites comme l’utilisation du cyanure ou des grenades.

Des richesses à inventorier

Pour remédier à la situation, un projet de gestion participative des ressources de la mangrove a été mis en œuvre en 1997 dans la réserve faunique Peam Krasoap de la province du Koh Kong. Cette réserve comprend encore de vastes mangroves très denses. Constituée en 1993, elle fait partie d’un réseau de 23 zones protégées. Dans le cadre de ce projet, les chercheurs s’efforcent de trouver des modes d’exploitation qui permettraient aux villageois d’utiliser les ressources naturelles pour leur subsistance et de les gérer de façon durable.

Les chercheurs ont commencé par dresser l’inventaire des ressources naturelles de la région et de leur utilisation. Comme le précise le directeur du projet, Kim Nong, il a fallu partir de zéro : « Au Cambodge, la documentation sur l’histoire régionale nous fait cruellement défaut. Durant le régime Pol Pot, tous les documents ont été détruits. Par ailleurs, les gens actuellement installés dans cette région sont tous de nouveaux arrivants. »

Les chercheurs ont travaillé de concert avec les villageois pour identifier les diverses espèces d’arbres, puis pour trouver des solutions : reboiser la mangrove, mettre au point des stratégies de pêche à petite échelle, explorer le recours à la sylviculture pour la production de charbon, entreprendre des expériences d’aquaculture.

Mais tout d’abord, les chercheurs ont eu à gagner la confiance des villageois. M. Nong explique : « Les gens ont été échaudés sous le règne de Pol Pot. À cette époque en effet, chaque fois que l’on convoquait quelqu’un pour une réunion d’études, cette personne disparaissait. Au cours de la période qui a suivi, jamais un gouvernement ou une institution n’a invité les villageois à participer à une réunion. Pas une seule fois. Il n’est donc pas étonnant que lorsque nous nous sommes intéressés à cette région et que nous avons invité les gens à une réunion, ces derniers aient tout de suite pensé à Pol Pot. Ils avaient peur. »

Ce n’est qu’à force de communication que la confiance s’est établie et que les villageois se sont investis plus activement dans le projet. « Alors qu’au début les chefs de village se montraient très peu intéressés, ils sont aujourd’hui totalement embarqués, raconte Melissa Marschke, conseillère du projet du Koh Kong. Maintenant les villages lancent leurs propres stratégies et idées sur la façon dont ils aimeraient préserver leurs ressources. » Ils ont notamment établi des règlements de façon collective et élaboré des stratégies de protection de la mangrove : par exemple, toute personne surprise à déboiser verra son embarcation confisquée.

Un gouvernement à convaincre

L’équipe s’est aussi attachée à renforcer la capacité du gouvernement cambodgien à protéger l’environnement. Les membres de l’équipe ont tenté d’expliquer que l’environnement est inextricablement lié à la durabilité des modes de subsistance et que la participation des gens est essentielle à la protection de l’environnement. Les chercheurs ont communiqué régulièrement avec les ministres, les hauts fonctionnaires et le gouvernement provincial. Ils ont donné des séances de formation sur la biodiversité et l’écologie des mangroves et ont organisé des visites pédagogiques — une occasion pour les fonctionnaires de venir au village et de se rendre compte eux-mêmes du travail effectué sur le terrain.

« Au Cambodge, il est encore très rare qu’un ministre se déplace sur le terrain, indique Mme Marschke. Et le fait qu’un ministre vienne jusqu’ici chaque année pour voir comment se déroule le projet et pour vraiment prendre connaissance des résultats est très éloquent. »

Dans la province du Koh Kong, les représentants du gouvernement ont pu constater que les villageois font l’essai de nouvelles activités, comme l’aquaculture à petite échelle. « Dans une société où les gens répugnent à prendre des risques — la vie étant déjà bien assez difficile, on ne veut pas s’exposer davantage —, cela est révélateur, fait remarquer Mme Marschke. Les personnes qui, il y a peu, fabriquaient du charbon illégalement à partir des palétuviers sont aujourd’hui celles qui protègent la mangrove. »

M. Nong explique qu'auparavant, des personnes qui avaient un certain pouvoir dans la collectivité protégeaient celles qui exploitaient illégalement les ressources en échange d’une partie des profits. Ce problème a été surmonté et le projet a changé la dynamique des rapports de façon telle que les gens sont maintenant « gênés » d’extraire subrepticement les ressources. « Le projet a permis de ralentir la dégradation des ressources : il n’y a pas définitivement mis un terme, mais l’a tout de même freinée à 80 pour cent », de dire M. Nong.

« Avant, les gens pensaient qu’ils n’avaient pas le droit [de protéger les ressources naturelles]. Maintenant, ils se disent " ce ne sont pas seulement vos ressources, ce sont aussi les miennes ". »

Les représentants du gouvernement ont modifié leurs politiques de protection des ressources naturelles en fonction de leurs observations sur le terrain. À l’origine, ils pensaient que le meilleur moyen de protéger les ressources naturelles consistait à déplacer les populations. « Mais après les discussions qu’ils ont eues tout au long du projet, raconte M. Nong, ils ont convenu qu’il revenait à la collectivité d’exercer la maîtrise sur ses ressources. » Le gouvernement a alors modifié une section d’un projet de décret de façon à reconnaître le droit des collectivités de gérer leurs propres ressources.

Rédactrice au CRDI, Lisa Waldick a rencontré l'équipe du projet de gestion participative des ressources de la mangrove lors d'un récent voyage au Cambodge.

2001-11-02