Protection de la sécurité alimentaire des petits exploitants grâce à l’amélioration des sols

Adaptation aux changements climatiques en Afrique
La résistance des systèmes d’exploitation agricole aux changements et à la variabilité climatiques dépend de la fertilité des sols. Malheureusement, des millions d’agriculteurs africains ne disposent pas de l’argent, des technologies, du bétail et du temps nécessaires pour entretenir leurs terres comme ils le souhaiteraient. Or, les sols infertiles produisent peu, ce qui aggrave encore la pauvreté.


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Paul Mapfumo, coordonnateur du Consortium pour la fertilité du sol en Afrique australe, Université du Zimbabwe

Ayant grandi sur une petite ferme du Zimbabwe au sol très pauvre, le chargé de projet Paul Mapfumo a vécu les inquiétudes quotidiennes liées aux précipitations erratiques et à l’absence de sécurité alimentaire. Sa quête de solutions scientifiques en matière de fertilité des sols procède de son désir de faire en sorte que les gens cessent de s’angoisser en se demandant quand la prochaine livraison d’aide alimentaire finira par arriver. Il a été témoin de ces angoisses.

Fort de ses plus de 20 ans de formation scientifique et de travaux sur la sécurité alimentaire ainsi que la gestion des ressources, M. Mapfumo voit de nouveaux sujets d’inquiétude s’amonceler à l’horizon pour les petits exploitants africains. Bien que ceux ci aient l’habitude des sécheresses et des précipitations erratiques, les conséquences des changements climatiques risquent d’avoir raison de leurs mécanismes d’adaptation habituels. Dans le cadre du projet plurinational qu’il dirige depuis 2007, M. Mapfumo a été surpris de constater à quel point les collectivités se fondent sur le savoir autochtone pour décider des solutions à mettre en oeuvre afin de s’adapter aux changements climatiques.

« Je vois s’élargir le nombre de foyers vulnérables chez les petits exploitants, mais aussi les lacunes, sur le plan des connaissances, des collectivités qui les abritent, de leurs fournisseurs de services et de ceux qui doivent oeuvrer au développement, à savoir les décideurs et les bailleurs de fonds. Les changements climatiques sont un désastre pour les collectivités, qui souffrent déjà d’un déficit alimentaire chronique et de moyens de subsistance limités. »

La mise sur pied de centres d’apprentissage sur le terrain dans un cadre de recherche action participative a permis d’expérimenter de manière novatrice la gestion intégrée de la fertilité de sols, de même que les technologies de production agricole associées aptes à répondre aux besoins particuliers de chaque agriculteur.

« Cette approche a permis aux fournisseurs de services de mieux comprendre les défis que les changements et la variabilité climatiques posent aux agriculteurs. Il a également aidé ces derniers à prendre conscience de leurs atouts et de leurs lacunes en ce qui concerne la recherche de solutions susceptibles d’atténuer les effets négatifs des changements climatiques, tout en leur permettant de saisir les occasions qui se présentent.

L’étude menée a montré qu’une facilitation et une mise en commun des connaissances efficaces peuvent rapidement renforcer les capacités des collectivités agricoles à se mobiliser et s’organiser. Les agriculteurs ont su sélectionner des technologies garantes d’une meilleure productivité. Ils ont pris ensemble des mesures en vue de redynamiser les réseaux sociaux traditionnels et d’accéder aux marchés agricoles. Ils sont également parvenus à attirer l’attention de décideurs situés à divers échelons et à obtenir leur aide. »

De nombreux petits exploitants sont privés à la fois des intrants agricoles et de l’accès aux marchés qui leur permettraient d’écouler leur production. Leurs revenus sont donc insuffisants pour qu’ils puissent investir dans la fertilisation de leurs terres. Les programmes de restructuration, l’exode des travailleurs de sexe masculin, le VIH/sida, la rapidité des changements sociaux ainsi que les politiques d’aide alimentaire ont mis à mal, sinon détruit, les filets de sécurité traditionnels et les organisations qui venaient en aide aux collectivités agricoles, aggravant les problèmes de celles-ci. Les femmes, les enfants et les personnes âgées sont particulièrement vulnérables aux conséquences de la variabilité croissante des précipitations et des conditions climatiques ainsi que de l’augmentation du nombre de sécheresses en Afrique orientale et australe, sécheresses qui peuvent prendre des proportions extrêmes.

Avec les changements climatiques, les agriculteurs vont devoir modifier leurs pratiques agricoles, opter pour de nouveaux types et de nouvelles variétés de semences et suivre un calendrier différent. Les sociétés rurales et les gouvernements vont quant à eux devoir élaborer de nouveaux systèmes d’approvisionnement alimentaire. Les agriculteurs africains ne restent cependant pas les bras croisés devant les angoisses, les menaces grandissantes et les incertitudes dont s’accompagnent les changements climatiques. En effet, ils travaillent de concert pour économiser temps et efforts et tenter de cerner leurs problèmes communs. Ils s’emploient également, avec les chercheurs et les vulgarisateurs, à tester de nouvelles idées et techniques pour renforcer la sécurité alimentaire.

Sous la direction de l’Université du Zimbabwe, des chercheurs amènent les agriculteurs à tester les principes de gestion intégrée de la fertilité des sols (GIFS) dans sept pays subsahariens. La science donne ainsi lieu à des innovations concrètes au profit de l’agriculture. Grâce à des centres d’apprentissage sur le terrain, des chercheurs, des fournisseurs d’intrants et des agriculteurs travaillent ensemble à trouver des solutions adaptées à toute une série de conditions d’exploitation. Ce coapprentissage encourage les agriculteurs et les fournisseurs de services à sélectionner et tester de nouveaux types et de nouvelles variétés de semences susceptibles de garantir la sécurité alimentaire malgré la variabilité croissante du climat. Puisant tant au savoir traditionnel des agriculteurs locaux qu’aux nouvelles connaissances scientifiques issues de la recherche, les collectivités s’emploient à obtenir le soutien institutionnel dont elles ont besoin pour déployer des pratiques de gestion des sols et culturales optimales.

Toutes les collectivités ne sont pas aussi vulnérables et toutes ne sont pas exposées au même degré aux répercussions des changements climatiques. Aussi les solutions testées ici le sont-elles dans diverses zones agroécologiques et divers types d’exploitations. L’équipe tente de trouver les solutions les mieux adaptées à chaque cas, et non pas une solution passe-partout. Pour ce faire, elle analyse les divers paramètres contextuels pertinents, notamment les objectifs de chaque foyer, ses aspirations, ses ressources et son environnement biophysique.

Les chercheurs, les fournisseurs et les petits exploitants agricoles ont sélectionné et testé des solutions destinées à renforcer la fertilité des sols dans sept pays africains.

Après deux ans de renforcement des capacités et de coapprentissage au profit des agriculteurs, des fournisseurs de services et des autres partenaires stratégiques, le projet de recherche en est actuellement à sa dernière phase. En 2009, l’équipe s’est avant tout employée à dégager et consolider les leçons acquises grâce aux centres d’apprentissage sur le terrain qui soient susceptibles d’aider les petits exploitants à mieux affronter les changements climatiques. Les participants à la recherche-action initiale travaillent désormais à mettre sur pied une action coordonnée fondée sur les connaissances acquises. À l’heure où ils réduisent leurs activités sur le terrain, les chercheurs espèrent que les agents de vulgarisation, les dirigeants locaux et les autres acteurs du district veilleront à promouvoir l’organisation communautaire et prendront la direction des structures d’apprentissage.

Voici quelques exemples de solutions adoptées par les collectivités à la suite du coapprentissage par la recherche.

En Ouganda…

Depuis deux ans, après qu’ils eurent constaté les conséquences fâcheuses du déclin des précipitations sur le maïs qu’ils cultivaient jusque-là, les agriculteurs du district de Tororo, dans l’est de l’Ouganda, se sont tournés vers la culture de céréales à petits grains comme le sorgho. Combinée à l’usage d’engrais organiques et minéraux, la rotation des cultures de céréales à petits grains et de légumineuses vivrières fixatrices d’azote permet aux collectivités d’obtenir désormais une production stable de céréales et de légumineuses, malgré la variabilité des précipitations.

En Zambie…

Dans le district de Kasama, les évaluations menées sur la base des critères établis par les agriculteurs eux-mêmes ont montré que le traitement du sol à la chaux favorisait la formation des gousses d’arachides et accroissait la production céréalière. Le nord de la Zambie possède en effet l’un des sols les plus acides de la planète.

En Zambie, les femmes qui offrent des soins à domicile aux personnes atteintes du VIH/sida mettent à profit des techniques de GIFS pour améliorer le rendement des récoltes et offrir une meilleure nutrition aux bénéficiaires.

La chaux accroît l’assimilation des nutriments par les plantes et l’efficacité des fertilisants. À la suite de divers tests sur le terrain effectués par le centre d’apprentissage de Mwanbamulilo, les chercheurs ont finalement décidé d’avoir recours à la chaux pour améliorer la productivité des cultures d’arachide et de maïs. Plus de 10 groupes de femmes issus d’initiatives de soins à domicile aux personnes atteintes du VIH/sida ont recours à la GIFS pour accroître le rendement des plants d’arachides et contribuer ainsi à une meilleure nutrition des bénéficiaires. En outre, grâce au soutien de l’équipe de recherche, les agriculteurs sont parvenus à convaincre les dirigeants locaux et les fournisseurs de services agricoles d’accélérer l’accès à la chaux ainsi qu’aux variétés d’arachides et de maïs résistantes au stress.

P. Mapfumo, Université du Zimbabwe
Le chef Maparura de Nyahava a joué un rôle fondamental dans la réhabilitation des pratiques traditionnelles Zunde raMambo en vue d’améliorer la sécurité alimentaire des plus démunis.

Au Zimbabwe…

Au Zimbabwe, l’équipe de recherche a mis sur pied 42 centres d’apprentissage. Répartis dans diverses collectivités de six circons - criptions, ces centres pourraient profiter à plus de 7 000 foyers. Conscients du désir des agriculteurs de tester des solutions généra trices d’une productivité et d’une sécurité alimentaire accrues dans une série de conditions stressantes, ils ont mis l’accent sur différentes variétés de cultivars de maïs, les dates de plantation, les céréales à petits grains et les légumineuses à grains. Démarré au sein de quelques centres, le coapprentissage s’est peu à peu étendu à d’autres avec l’augmentation du nombre d’agriculteurs désireux d’effectuer des tests sur leurs terres, dans les conditions d’exploitation qui leur sont propres.

À Nyahava, au Zimbabwe, 18 villages se sont employés à renforcer la fertilité des sols afin de redynamiser un système traditionnel permettant de nourrir les nécessiteux en période de famine.

Les agriculteurs de Nyahava, dans le district de Makoni de l’est du Zimbabwe, souhaitaient redynamiser les filets de sécurité locaux qui protégeaient auparavant les collectivités locales de la famine en cas de sécheresse ou d’autres calamités naturelles. Traditionnellement, les chefs réservaient des terres à la production collective d’aliments de première nécessité destinés aux foyers nécessiteux, tels ceux dirigés par des veuves, des orphelins ou des personnes âgées. Cette pratique, connue sous le nom de Zunde raMambo, s’est érodée au fil du temps, sous l’effet combiné de l’aide alimentaire et du déclin de la fertilité des sols. Avec l’aide de chercheurs, d’agents de vulgarisation, de fournisseurs de semences et de fertilisants ainsi que des autorités locales, 18 villages se sont unis pour cultiver une parcelle de deux hectares mise à leur disposition par un chef local. La collectivité s’est mobilisée pour préparer le sol à la production de maïs, de soja et de doliques dans le respect des directives de GIFS élaborées au sein des centres d’apprentissage par l’équipe de recherche et les autres fournisseurs de services. Les rendements ont progressé de manière saisissante : ils sont passés de 300 kilogrammes à plus de 4 tonnes par hectare de maïs grâce à l’utilisation de nutriments organiques et minéraux visant à combler l’importante déficience en phosphore et en azote et grâce aussi, en prévision de précipitations normales, à la culture d’un cultivar de maïs parvenant à maturité à la mi-saison. Les résultats ont été à la hauteur des efforts des villageois et ont contribué à renouveler la confiance en l’ancien filet de sécurité local. Cette réflexion commune à aidé les gens à comprendre les raisons de l’érosion de leur système traditionnel et les a convaincus de poursuivre leurs efforts en vue de redynamiser le Zunde raMambo.

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