Prévoir les flambées de paludisme

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Ochieng Rapuro
Place à l'adaptAction
Des épidémies de paludisme se déclarent dans les hautes terres d’Afrique de l’Est, une région où sévit rarement cette maladie. Des chercheurs, dirigés par le Kenya Medical Research Institute, allient l’observation climatique et la recherche médicale pour prévoir les flambées de paludisme dans les hautes terres du Kenya, de la Tanzanie et de l’Ouganda afin que les fonctionnaires locaux puissent mieux s’y préparer.

Le défi : lutter contre le paludisme dans les hautes terres
S.Torfinn / Panos

Fraîches et venteuses, les hautes terres d’Afrique de l’Est se situent à plus de 1500 mètres au-dessus du niveau de la mer. Autrefois le lieu de peuplement favori des colons européens, elles ont vu naître de nombreux athlètes kenyans mondialement connus. Centre de la production de thé et de café, on les considérait jusqu’à récemment comme une aire exempte de paludisme : le moustique, vecteur de la maladie, ne pouvait survivre à une température moyenne constante de 18 °C ou à des températures inférieures.

Mais tout cela a changé durant les dernières décennies. En 1997-1998, les températures moyennes des hautes terres du Kenya dépassaient les normales de quatre degrés, et l’incidence de paludisme excédait de 300 % la moyenne établie au cours de la période 1995-2002. En Tanzanie et en Ouganda, l’incidence a augmenté respectivement de 146 % et 256 %.

Les systèmes de santé n’étaient pas préparés à ces épidémies. Résultats : des souffrances indicibles et de nombreux décès parmi les patients d’hôpitaux, forcés de partager les lits ou de passer leurs journées par terre sans soins appropriés.

Selon James Sang, la maladie a frappé les populations des hautes terres – femmes et enfants surtout – plus durement que celles des plaines où elle est depuis longtemps endémique. Pendant l’épidémie de 1998, les enfants d’âge scolaire ayant contracté le paludisme étaient quatre fois plus nombreux dans les hautes terres de Kisii que dans les plaines de Bondo, sur les rives du lac Victoria. Dans les zones de faible résistance, jusqu’à 30 % de l’ensemble de la mortalité maternelle, des décès néonataux, des fausses-couches et des naissances prématurées sont liés au paludisme.

À cause des changements climatiques et du déboisement notamment, les conditions inhabituelles de la fin des années 1990 pourraient constituer la norme. Dans les hautes terres d’Afrique de l’Est, les températures ont augmenté d’un demidegré depuis 50 ans, surtout depuis la fin des années 1970. Le nombre de moustiques qui transmettent le paludisme, maladie désormais considérée comme endémique dans certaines régions des hautes terres, a peut-être doublé en raison de ce changement minime.

L’idée : allier météorologie et recherche médicale

La climatologie n’est pas le propre d’un institut de recherche médicale. Mais le docteur Andrew Githeko et ses collègues du Kenya Medical Research Institute (KEMRI) ont été frappés par la coïncidence surprenante entre le climat et les épidémies de paludisme dans les districts des hautes terres du Kenya en 1997-1998, comme pendant les épisodes d’El Niño – une perturbation périodique qui influe sur les systèmes météorologiques de tout l’hémisphère austral. Sachant que de nombreux facteurs contribuent à propager cette maladie à transmission vectorielle, l’équipe du KEMRI s’est adressée aux météorologues pour étudier avec eux le lien entre climat et paludisme.

D’après William Ndegwa, météorologue kenyan participant aux travaux, les données météorologiques semblent un moyen fiable de prévoir les épidémies. En Éthiopie, les archives médicales démontrent une forte corrélation entre les pluies, les hausses de température et l’incidence de paludisme.

La chaleur permet aux anophèles, qui transmettent le parasite de la maladie, de croître plus rapidement; les conditions humides augmentent leur espérance de vie et favorisent leur reproduction. Le modèle prévisionnel de lutte contre le paludisme permet donc de détecter le risque que pose la température des hautes terres selon une formule simple. Un niveau de risque de 50 % signifie fort certainement qu’une épidémie se déclenchera deux ou trois mois plus tard.

En 2001, l’équipe du KEMRI avait déjà élaboré un modèle capable de prévoir une épidémie, de deux à quatre mois avant son apparition. « Maintenant, affirme Andrew Githeko, il nous faut concevoir et diffuser un outil fiable permettant aux gestionnaires des systèmes de santé de prévoir et de mieux gérer les épidémies dans des régions habituellement exemptes de la maladie. »

KEMRI
Selon le docteur Andrew Githeko, l’observation climatique aide à mieux se préparer aux épidémies.

Collaborent à cette recherche : le ministère de la Santé de l’Ouganda, le National Institute for Medical Research de la Tanzanie, le Climate Prediction and Application Centre de IGAD, le Centre international de physiologie et d’écologie des insectes, le Community Health Support (une ONG kenyane) et le Walter Reed Army Institute for Research.

Sur le terrain : parfaire le modèle

Dans les hautes terres de Kakamega au Kenya occidental, les chercheurs prélèvent des échantillons de sang chez la population locale pour y vérifier la prévalence de paludisme. Les résultats seront examinés à la lumière des données des stations météorologiques situées à proximité afin de déceler des liens entre cette prévalence et les conditions climatiques dominantes. Ces dernières années, à Kakamega, on a remarqué une hausse des températures de 1,2 à 1,8 degré, un changement causé sans doute en partie par le déboisement, une source importante de préoccupation.

L’équipe s’affaire à mettre au point ce modèle prévisionnel depuis plus de cinq ans. Elle a recueilli des statistiques sur le paludisme auprès d’une dizaine d’hôpitaux de brousse au Kenya, en Ouganda et en Tanzanie, et les a comparées aux données climatiques locales.

Les résultats ont convaincu les chercheurs qu’il était possible de mettre au point des techniques d’utilisation du modèle propres au milieu et de transmettre ce savoir aux usagers de chaque pays participant : c’est la phase actuelle du projet.

KEMRI
Dans les hautes terres de Kakamega, des responsables de la santé dépistent le paludisme.

« Nous souhaitons améliorer la capacité prévisionnelle du modèle en tenant compte des conditions locales et de l’immunité de la population touchée, souligne Mike Okia, du ministère de la Santé de l’Ouganda. Cela assurera une meilleure gestion des épidémies. » Ainsi, on cartographiera les régions traditionnellement endémiques où les habitants ont une certaine résistance, et les nouvelles zones de faible résistance frappées par le paludisme.

Dans les trois pays, on formera également les fournisseurs de soins de santé de district à l’utilisation du modèle afin qu’ils puissent prévoir les épidémies et s’y préparer.

 
Les résultats prévus : préparer les hautes terres au réchauffement
 
La course débute. Collectivités et fournisseurs de soins de santé des hautes terres s’efforcent de s’adapter à la nouvelle prévalence de paludisme, alors que les changements climatiques en provoqueront probablement l’augmentation et la fréquence. Au cours de la dernière moitié du XXe siècle, les températures moyennes ont augmenté de 0,5 °C à l’échelle mondiale. Mais, s’appuyant sur un scénario d’émission de carbone de moyenne à élevée, les derniers rapports d’évaluation du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat prévoient une augmentation annuelle moyenne de la température de l’air à la surface de 3 °C à 4 °C, et ce, d’ici la fin du XXIe siècle.
 
Des spécialistes de la santé affirment que les États d’Afrique de l’Est doivent lutter contre le paludisme pour atteindre l’un des objectifs du Millénaire pour le développement des Nations Unies qui consiste à réduire de moitié l’incidence des maladies infectieuses comme le paludisme, la tuberculose et le VIH/sida d’ici 2015.
CRDI / C. Lengeler
Les moustiquaires peuvent aider à protéger une famille du paludisme.

L’avenir : prévenir et traiter la maladie

L’adaptation de l’Afrique aux changements climatiques passe en partie par une meilleure capacité de prévoir les épidémies de paludisme. S’il réussit, ce projet d’une durée de trois ans qu’a entrepris l’équipe du docteur Githeko permettra aux autorités sanitaires locales de planifier leurs activités de prévention et de traitement avec une plus grande certitude. Elles pourront prendre des mesures préventives, par exemple en distribuant des moustiquaires et en asséchant ou en pulvérisant les aires de reproduction des moustiques. Elles disposeront aussi de fournitures médicales adéquates et d’un personnel prêt à assumer une charge de travail accrue. 

 
Le docteur Margaret Chan, directeur général de l’Organisation mondiale de la santé, a affirmé en 2007 que les changements climatiques pourraient bien poser la plus grande menace à la santé humaine à l’avenir.
 
Le paludisme frappe plus de 500 millions de personnes dans le monde, la plupart habitant le continent africain où ce fléau emporte un enfant sur cinq. Vu la prévalence de cette maladie, ses terribles ravages, et la probabilité que les changements climatiques en modifient l’évolution, la portée d’un outil capable de mieux prévoir son apparition pourrait dépasser largement les hautes terres d’Afrique de l’Est.
 
Le Projet de transfert du modèle prévisionnel de lutte contre le paludisme aux usagers en Afrique de l’Est, mené par le Kenya Medical Research Institute (KEMRI), est appuyé par le programme Adaptation aux changements climatiques en Afrique (ACCA) par la recherche et le renforcement des capacités. Ce programme est cofinancé par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI) du Canada et le Department for International Development (DFID) du Royaume-Uni
 
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