Préserver la biodiversité et les moyens de subsistance dans la forêt tropicale humide du Panama

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Mark Foss

Aux confins de l’Amérique centrale et de l’Amérique du Sud pousse une forêt tropicale humide qui est une des régions écologiques les plus riches de l’Amérique tropicale. Les populations autochtones qui y vivent y puisent nourriture, médicaments, matériaux de construction et bien d’autres choses encore. Cependant, d’autres gens viennent couper des parties de cette forêt, les pressions sur les ressources naturelles s’accentuent et les moyens de subsistance des populations autochtones sont menacés.

« Comment concilier des moyens de subsistance acceptables et la protection de l’environnement ? », demande Catherine Potvin, professeur agrégé à l’Université McGill de Montréal et directrice d’un projet de recherche appuyé par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI). « Voilà ce que nous cherchons à faire depuis le début. » [Voir encadré relié : Un projet qui change la vie]

Un projet qui change la vie

Un projet du CRDI destiné à promouvoir l’utilisation durable de la biodiversité végétale au Panama a changé la vie d’une chercheuse canadienne de l’Université McGill.

En 1994, Catherine Potvin, qui était en congé sabbatique de l’Université McGill, s’est rendue au Panama afin de voir comment les Emberás vivaient dans leur environnement.

« La rencontre avec les Emberás a complètement transformé ma vie, se rappelle-t-elle. Quand je suis arrivée dans le village, je voulais leur demander pourquoi ils abattaient cette forêt, parce qu’elle est précieuse en elle-même. Puis j’ai compris que c’était impossible. Ces gens devaient tirer leurs ressources de la forêt. Il n’était pas possible de tout simplement le leur interdire. C’est ainsi qu’a commencé pour moi un processus de transformation personnelle. »

Cette rencontre a incité Catherine Potvin à proposer un projet de recherche au CRDI afin de travailler avec les peuples autochtones du Panama sur l’utilisation durable de la biodiversité. Pendant les deux ans qu’a duré le projet, son optique a encore évolué. Alors qu’avant, cette scientifique était préoccupée par les plantes elles-mêmes, à présent, elle s’intéresse plus à leur place dans des modes de vie traditionnels qui perdurent.

« Les Emberás m’ont appris qu’il y a non seulement une forêt mais aussi un mode de vie et une culture à préserver. Je pense avoir totalement changé, et je crois que je serais plus triste si les gens perdaient leur mode de vie que si une des plantes qu’ils utilisent disparaissait. »

Une réserve de la biosphère menacée

La province de Darién, langue de terre entre l’Amérique centrale et l’Amérique du Sud, abrite le Parc national de Darién qui, avec ses 579 000 hectares, est le grand parc national d’Amérique centrale. Depuis 1981, il figure sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO et, depuis 1983, il est reconnu comme réserve de la biosphère. Dans ce parc, qui contient divers habitats — plages sablonneuses, côtes rocheuses, mangroves, marais d’eau douce, palmeraies marécageuses, et forêt tropicale humide de haute et de basse terre — vivent des milliers d’espèces végétales ainsi que des centaines de variétés d’oiseaux, de mammifères et de reptiles.

Y habitent également quelque 65 000 autochtones qui appartiennent à l’une des trois nations indiennes d’Amérique centrale, à savoir les Kunas, les Emberás et les Wounaans. Les trois nations, réparties en petits villages, vivent encore un mode de vie traditionnel. La forêt leur apporte tout. Elles y cultivent, y chassent, y pêchent, y cueillent des plantes médicinales et y ramassent des matériaux pour construire des maisons et des embarcations et fabriquer des objets d’artisanat. Depuis des siècles, ce mode de vie traditionnel est écologiquement viable.

Comment gérer durablement les ressources ?

Cependant, ce mode de vie et la biodiversité sur laquelle il repose sont de plus en plus menacés. Les bûcherons abattent des arbres pour en tirer des produits ligneux, et les agriculteurs en coupent d’autres pour défricher des terres qu’ils cultiveront ensuite. Les peuples autochtones sont engagés, aux côtés de groupes gouvernementaux et non gouvernementaux, dans un effort constant pour protéger le parc de Darién de cette destruction, par exemple, en faisant des relevés cartographiques afin de connaître les ressources forestières et en menant des campagnes pour mettre fin au défrichage des terres.

Cependant, il leur faut aussi trouver de nouvelles stratégies pour parvenir à une gestion durable des ressources dont ils dépendent. En 1998, le CRDI a lancé un projet de deux ans dans le cadre duquel des chercheurs canadiens et des communautés autochtones ont cherché ensemble des solutions à ce problème. Les chercheurs ont travaillé en collaboration avec la population locale dans deux villages, soit un village kuna et un village emberá, et avec deux organisations non gouvernementales (ONG) autochtones, la Fundacion Dobbo Yala et la Fundacion Darién.

Faire revivre les palmiers

Le professeur Potvin a travaillé avec un biologiste emberá spécialiste de la conservation, Rogelio Cansari, et avec la Fundacion Darién afin de réintroduire plusieurs variétés de palmier près du village d’Ipetí et de mettre au point des méthodes de gestion durables. L’équipe a trouvé deux variétés de palmier qui étaient considérées comme menacées : le palmier noir et le sabal.

Le palmier noir est important pour des raisons à la fois culturelles et économiques. Depuis des générations, les femmes emberás attirent leurs prétendants en tressant des paniers avec la fibre de cet arbre. Depuis quelque temps, ces paniers uniques finement ouvragés se vendent des centaines de dollars à Panama et sur les marchés internationaux.

Pour le professeur Potvin, il y a une solution évidente au déclin de cette ressource. Il faut planter plus de palmiers noirs. « Je me suis dit qu’avec un doctorat en botanique, je devrais pouvoir y arriver ! », explique-t-elle en riant. Mais ce n’était pas si facile. Seule la moitié des semences ont germé et encore, au bout de près d’un an. Malgré divers essais, il s’est avéré impossible de faire mieux. Cependant, le faible taux de germination n’a pas découragé la population locale. En fait, la demande de palmier noir était tellement grande que quelque 21 communautés emberás ont quand même pris l’habitude de planter des graines tous les ans.

Les plantations se multiplient

« Du point de vue du botaniste, nous avons échoué. Mais d’un autre point de vue, nous avons réussi parce qu’en faisant participer beaucoup de gens au projet, nous en avons accru l’incidence, raconte le professeur Potvin. Me rendre dans un village pour la première fois et y voir une pépinière étaient un de mes grands plaisirs dans ce projet. Les villageois s’étaient complètement approprié notre idée. Le plus beau dans tout cela, c’est qu’ils ne savaient rien de moi. »

Le sabal est une autre variété de palmier qui est menacée. Il faut 40 arbres pour obtenir les 400 feuilles dont les Embarás ont besoin pour recouvrir le toit d’une seule maison. Cette ressource est devenue tellement rare que l’on se bat à la machette dans le parc de Darién pour se l’approprier. Ipetí est une des seules communautés emberás où l’on trouve encore des sabals.

« Il est normal à présent de cultiver et de partager des plants et d’emprunter des semences dans les villages emberás et cela, grâce au projet, poursuit le professeur Potvin. Nous n’avons utilisé aucune technique compliquée et tout s’est fait avec les gens, qui ont pu ensuite transmettre ce nouveau savoir. Des gens d’autres communautés viennent chercher des graines à Ipetí pour les planter dans d’autres parties de Darién où le sabal a disparu. »

L’inventaire de la forêt

Le projet a également permis de répertorier diverses plantes non médicinales menacées. Sarah Dalle, qui était alors étudiante de deuxième cycle à l’Université McGill, a travaillé avec la Fundacion Dobbo Yala afin de repérer les variétés menacées à Nurna, un village isolé qui ne compte que 200 habitants. Le professeur Potvin s’est livrée au même inventaire à Ipetí, avec plusieurs collègues canadiens et emberás.

Les chercheurs ont commencé par interroger la population locale sur 20 espèces végétales afin de savoir dans quelle mesure elle estimait que celles-ci étaient menacées. Puis ils ont dressé un inventaire écologique dans la forêt en utilisant le du Système mondial de localisation (GPS). L’équipe partait de l’hypothèse que les deux villages utilisaient les mêmes plantes pour les mêmes raisons. Si cela était vrai, des stratégies similaires pouvaient être adoptées pour préserver ces espèces végétales.

Cependant, l’hypothèse s’est révélée être erronée. Les villages n’avaient que 10 espèces végétales en commun. Pour neuf d’entre elles, les villageois utilisaient la même partie de la plante, mais pas forcément pour la même raison. Le moment de la cueillette variait également. Ces différences étaient déterminées par des facteurs tels que la culture, le régime foncier, les types de végétation et la géographie, ainsi que sur la perception que les villageois avaient de l’abondance.

De plus, à Nurna, les cinq espèces végétales que l’on pensait les plus menacées étaient très dispersées sur tout le territoire. « La diversité de la répartition géographique signifie que nous avons affaire à des besoins écologiques différents, explique Sarah Dalle. Des stratégies différentes seront donc nécessaires pour préserver l’habitat naturel de ces différentes espèces. »

Des ateliers culturels pour faire revivre les traditions

En dressant cet inventaire écologique, les chercheurs ont également découvert des connaissances traditionnelles et compris qu’elles ne sont pas les mêmes selon qu’il s’agit d’un homme ou d’une femme. Pour aider à transmettre ces connaissances, car elles risquent de se perdre, ils ont organisé des ateliers à Ipetí. Ainsi, dans un atelier pour femmes, des femmes ont enseigné les techniques de peinture corporelle et expliqué les mythes entourant cette coutume. Par la suite, une brochure illustrée et des affiches ont été produites.

Un atelier sur la fabrication d’instruments traditionnels tels que la flûte et le tambour a été organisé pour les hommes. Un groupe de musique a été formé depuis. Un autre atelier pour les hommes portait sur la construction de pirogues creusées. Les habitant d’Ipetí ont ensuite organisé eux-mêmes un atelier pendant lequel ils ont construit une maison communale traditionnelle emberá. On y conserve toute la documentation relative au projet, y compris des livres sur l’utilisation des plantes, des questionnaires pour des ateliers sur le sujet et des affiches, mais la maison sert aussi à des réunions et à des fêtes communautaires.

Travail en cours

La participation locale représentait une part importante du projet. Tous les soirs, à Nurna, Sarah Dalle assistait à des réunions où l’on faisait le point des travaux de recherche. Les entrevues réalisées par les chercheurs emberás et kunas se sont avérées essentielles dans le processus de recherche. D’après Sarah Dalle, cette participation locale contribue à garantir la viabilité.

« La population locale a organisé quantité d’activités à Nurna depuis notre départ. Elle commence à ramasser des graines d’acajou et de sabal, et pendant trois semaines, une centaine d’hommes et de femmes se sont investis dans la création d’une grande exploitation agricole où ils feront pousser des sabals et d’autres grands arbres et où ils feront aussi des cultures », rapporte Sarah Dalle.

Grâce à la confiance qu’ils ont su inspirer à Darién, les chercheurs ont pu travailler dans une zone fragile où poussent des plantes médicinales. Il faut savoir qu’en général, les renseignements sur ces plantes sont jalousement gardés et qu’ils ne sont pas communiqués à des étrangers. Dans le deuxième volet du projet, qui sera réalisé en collaboration avec deux villages kuna et emberá, les chercheurs s’intéresseront aux droits de propriété intellectuelle et ils élaboreront des mécanismes d’indemnisation pour les connaissances traditionnelles. Ils dresseront une liste des principales plantes médicinales et documenteront les traditions orales et les rites. Et ils encourageront à préserver les connaissances traditionnelles, notamment en mettant en place des formes d’apprentissage structuré.

Mark Foss est rédacteur-éditeur à Ottawa.

Renseignements :

Catherine Potvin, Professeur agrégé
Département de biologie, Faculté des sciences
Université McGill
3534, rue de l’Université, Montréal, Québec
Canada H3A 2A7
tél. : (514) 398-3730
courriel : catherine.potvin@mcgill.ca
site Web : www.mcgill.ca