Pour que brûle le feu du changement

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Andrew Draper
Le programme Recherche pour la lutte mondiale contre le tabac (RMCT) du CRDI aide des chercheurs des pays en développement à contrer l’influence des géants de l’industrie du tabac aux ressources financières colossales.

Au Canada et dans d’autres pays industrialisés, les politiques et les programmes officiels ont connu tellement de succès qu’on oublie aisément combien il était normal de fumer il y a quelques décennies. On fumait au travail, à la maison, dans les restaurants et les bars. Les compagnies de tabac annonçaient sans relâche leurs produits à la télévision, à la radio, dans les journaux et les revues.

 
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OMS – Initiative pour un monde sans tabac – WHO Tobacco Free Initiative (TFI) en anglais 

OMS – Convention-cadre pour la lutte antitabac (CCLAT) – WHO Framework Convention on Tobacco Control (FCTC) en anglais

Depuis 20 ans, le pourcentage de fumeurs canadiens de 15 ans ou plus a diminué de moitié : de 35 % en 1985, il est passé à 18 % en 2006. Or, si le tabagisme a régressé dans bien des pays occidentaux, il a augmenté dans les pays en développement. On estime que d’ici 2030, il causera environ 10 millions de décès par année, dont 70 % dans les pays du Sud.

 
Les ravages dans les pays pauvres ne se mesurent pas seulement en taux accrus de morbidité et de mortalité. Pratiquée à grand renfort de pesticides et d’engrais, la culture du tabac épuise rapidement les sols. Les pays en développement, où se concentre 70 % de la production mondiale de tabac, disposent donc de peu de terres réservées aux cultures vivrières. Chaque année, estime t on, 2 000 kilomètres carrés de boisés sont abattus pour alimenter les séchoirs à tabac. Enfin, conditions pénibles et salaire de misère sont le lot des travailleurs du tabac, le plus souvent des femmes et des enfants.
 
La recette du succès
 
Heureusement, l’arsenal des moyens qu’on a déployé en Occident (interdiction de la publicité et des commandites, hausses de taxes, lieux publics sans fumée, lutte contre la contrebande, réglementation des produits, programmes d’éducation et de sevrage, etc.) est aussi efficace dans le Sud, pourvu que les mesures adoptées se fondent sur des recherches rigoureuses et que la volonté politique soit au rendez-vous.
 
Peu de gens sont aussi bien placés que Linda Waverley pour être au fait de la situation. Linda est membre de l’équipe de RMCT, un programme qui relève du domaine Politique sociale et économique. Créé en 1994, il finance des recherches aussi variées que pertinentes dans les pays en développement, recherches qui portent, par exemple, sur le tabac et les cultures de remplacement; les effets de la culture du tabac sur la santé, l’économie et l’environnement; le tabagisme et les dépenses consacrées aux soins de santé; et les mesures efficaces de lutte contre ce fléau. L’équipe y voit un enjeu majeur du développement, aussi elle étudie les liens entre la mondialisation, la tabaculture, le tabagisme et la pauvreté des ménages et de la population en général.
 
Mme Waverley est une militante de la première heure. Dès la fin des années 1980, elle aidait à mettre en application à Victoria, en Colombie-Britannique, le deuxième règlement municipal sur les environnements sans fumée au Canada (le premier ayant été adopté à Vancouver). « Cela m’a permis d’ouvrir les yeux sur les nombreuses subtilités de la lutte contre le tabac », avoue-t-elle aujourd’hui.
 
Par la suite, elle a été chargée de mener la stratégie provinciale de lutte contre le tabagisme au ministère de la Santé. « J’ai appris alors qu’il fallait disposer d’un arsenal complet et varié de moyens, c’est-à-dire des politiques et des programmes, des études, des campagnes dans les médias, sans oublier l’intervention communautaire, poursuit-elle. J’ai constaté aussi qu’il fallait compter sur l’effort concerté de représentants de nombreux secteurs : des chercheurs, des décideurs, des médecins, des militants, et ainsi de suite. »
 
Son poste lui a aussi permis d’accéder à l’arène nationale, au sein d’un comité directeur de lutte contre le tabagisme dont elle a été d’abord la représentante provinciale, puis la présidente. Son bagage d’expérience, sa maîtrise en médecine expérimentale et sa thèse de doctorat sur les politiques antitabac vues sous l’angle des sciences sociales et de l’administration publique, en faisaient la candidate toute désignée pour occuper le poste d’administratrice de programmes principale à RMCT, en 1998. Deux ans plus tard, elle était à la tête du programme.
 
Des réussites à la hauteur des obstacles
 
À RMCT, Mme Waverley a aidé à constituer une communauté internationale de chercheurs qui recueillent des données probantes à l’échelle locale pour faire échec aux multinationales du tabac. Certains ont même remporté des succès retentissants.
 
En Afrique du Sud, par exemple, une étude menée par des chercheurs locaux avec l’aide de RMCT a entraîné l’adoption des mesures antitabac les plus rigoureuses jamais vues dans un pays en développement. Sauf les fabricants, tout le monde y a trouvé son compte : entre 1994 et 1998, tandis que la taxe d’accise sur le prix de détail des cigarettes passait de 34 à 50 %, la consommation chutait de 15 % et le gouvernement voyait grimper ses revenus provenant de la vente de tabac de 75 %.
 
Comme un succès en attire un autre, une étude semblable en Jamaïque a permis au gouvernement de réfuter l’argument de l’industrie du tabac selon lequel une hausse des taxes serait catastrophique pour l’économie précaire du pays. Un chercheur sud-africain financé par RMCT s’est joint à des collègues jamaïcains pour recueillir des preuves susceptibles de convaincre les fonctionnaires du ministère des Finances.
« RMCT a joué un rôle très important dans la lutte contre le tabagisme au Vietnam. Grâce à cette recherche, les consommateurs sont beaucoup plus conscients des effets du tabac, et nous cernons avec plus de justesse leurs perceptions et leurs comportements. C’est ainsi que nous avons pu formuler nos suggestions et nos recommandations aux responsables des campagnes antitabac. »
– Do Gia Phan, Vietnam Standard and Consumers Association (VINASTAS)
Malgré ces succès et bien d’autres encore, les obstacles à franchir demeurent redoutables. « C’est une bataille qui se livre pays par pays, affirme Linda Waverley. L’industrie du tabac brasse d’énormes sommes d’argent et quand elle menace de se retirer d’un pays, les dirigeants prêtent l’oreille. La lutte antitabac n’a aucune chance s’ils cèdent au chantage au lieu de fonder leurs décisions sur des faits établis. »

Le CRDI, grâce à des fonds de Santé Canada, appuie une étude économique qui aide le gouvernement de la Jamaïque à réfuter les arguments de l'industrie du tabac à l'encontre de l'augmentation des taxes sur les cigarettes prévue pour donner un nouveau souffle à la stratégie de lutte contre le tabagisme dans ce pays.

La lutte antitabac au Canada

Peu de pays ont réussi à réduire la consommation de tabac autant que le Canada. Ni aussi rapidement d’ailleurs. Le leadership dont le gouvernement canadien a fait preuve en intégrant politiques et programmes est en partie à l’origine de ce succès.

Tout commence en 1962 lorsque le Royal College of Physicians de Londres fait paraître un rapport qui lie sans équivoque le tabagisme à la maladie et au décès prématuré. Deux ans plus tard, en 1964, le directeur du Service de santé publique des États-Unis établit un lien direct entre tabac et cancer du poumon. Il n’en faut pas plus pour que s’élève, au Canada et dans le monde entier, un concert de voix exigeant l’intervention des pouvoirs publics.

Plutôt sporadique jusque-là, la lutte prend une tout autre tournure quand le gouvernement fédéral adopte à partir de 1986 des stratégies pluriannuelles globales et intégrées. La Stratégie fédérale de lutte contre le tabagisme en vigueur de 2001 à 2011 vise cinq objectifs :  

  • réduire de 25 à 20 % la proportion de fumeurs dans la population;
  • réduire de 30 % le nombre de cigarettes vendues;
  • augmenter de 69 à 80 % la proportion de détaillants qui se conforment aux dispositions législatives sur la vente de tabac aux jeunes;
  • réduire le nombre de personnes exposées involontairement à la fumée secondaire dans les lieux publics fermés;
  • étudier comment transformer les produits du tabac afin de les rendre moins nocifs.
La mise en œuvre de la Stratégie exige la collaboration de nombreux intervenants : gouvernement fédéral, provinces et territoires, groupes de pression, organismes de soins de santé, associations, etc. Elle comprend quatre volets qui se renforcent mutuellement :
  • la protection : créer un climat (physique, juridique et réglementaire) qui aide à faire du non-usage du tabac la norme au Canada;
  • la prévention : dissuader les Canadiens, en particulier les jeunes, de commencer à fumer;
  • le renoncement : aider les gens à cesser de fumer;
  • la réduction des méfaits : atténuer autant que possible les dangers des produits du tabac pour la santé.