Pour éviter de nouveaux « Walkerton »

David B. Brooks et Mark Winfield
L'Assemblée générale des Nations Unies a proclamé l'année 2003 Année internationale de l'eau douce. Une belle occasion pour réfléchir au drame de Walkerton engendré par la contamination du réseau d'alimentation en eau potable de cette ville ontarienne. Un tel drame pourrait affliger d'autres collectivités au Canada. Quels choix se présentent ? Faut-il seulement que le gouvernement provincial reprenne en main la gestion de l'eau ? Ou au contraire confier plus de pouvoirs aux collectivités locales ? La réponse est loin d'être simple.

Certaines réponses se trouvent peut-être du côté des pays du Sud. Les Canadiens pourraient profiter de l'expérience des collectivités locales dans d'autres parties du monde, une expérience qui démontre qu'une saine gestion locale de l'eau dépend du soutien et des contrôles institués aux paliers supérieurs de gouvernement. Et c'est précisément ce que le gouvernement de l'Ontario a négligé de faire à Walkerton comme le montre le rapport déposé par la Commission d'enquête (Partie1) présidée par Dennis O'Connor.

Lorsqu'il est question de gérer cette précieuse ressource qu'est l'eau douce, les gouvernements sont toujours partagés entre les choix suivants, plutôt mauvais. Certains optent pour une gestion qu'ils contrôlent entièrement. Dans les pays en développement, cette préférence centralisatrice est généralement confortée par les grands bailleurs de fonds internationaux. D'autres décident de transférer aux autorités locales les responsabilités associées à la gestion de l'eau- sans assurer une surveillance adéquate, ni doter ces autorités des compétences, des moyens ou du soutien permettant de sauvegarder l'intérêt public. C'est justement ce qui s'est produit en Ontario, avec les conséquences tragiques que l'on connaît.

Les preuves attestant qu'aucun de ces choix ne produit de bons résultats abondent à l'échelle du globe. Les approches centralisées ont tendance à se concentrer sur des projets à forte intensité de capital et des ouvrages de grande envergure ou des barrages dont le coût économique, social et environnemental est énorme. Des projets qui, pour la plupart, profitent aux riches plutôt qu'aux pauvres. À l'opposé, les municipalités mal équipées n'ont ni la capacité de protéger la santé publique ou de conserver une ressource rare et menacée, ni celle d'assurer l'alimentation en eau à mesure que la demande augmente en fonction de la croissance de la population et de l'activité économique.

Il existe, heureusement, une troisième voie. Des recherches dont les résultats ont été éprouvés, spécialement dans les pays en développement, montrent que la gestion locale de l'eau appuyée comme il convient par les paliers supérieurs de gouvernement et intégrée à la gestion des bassins hydrographiques est généralement plus efficace et plus équitable. Ce n'est pas la première fois que les résidants des pays du Nord pourraient apprendre de ceux des pays du Sud.

Dans la plupart des pays - et des municipalités - l'extraction de l'eau douce a atteint ou a dépassé la limite. Déjà, untiers de la population mondiale souffre de graves pénuries d'eau, qu'il s'agisse d'approvisionnements en quantité ou en qualité insuffisantes. Un autre tiers pâtit d'une pénurie modérée mais non moins caractéristique. Même nous, Canadiens, qui semblons à l'abri de tout besoin, devrons relever un défi de taille à mesure que l'agriculture, l'essor de l'industrie et celle de l'urbanisation exerceront de nouvelles pressions sur nos ressources d'eau somme toute limitées - et cela au moment même où nous savons qu'une grande partie de l'eau ne doit pas être gaspillée ni polluée afin de stabiliser le débit des cours d'eau, protéger l'habitat et permettre des usages récréatifs.

La gestion de l'eau à tous niveaux-national, régional et local-doit se concentrer sur l'accroissement de l'offre et non sur la demande. La priorité n'est pas de rechercher sans cesse de nouvelles sources souterraines mais d'utiliser au mieux l'eau disponible. Les paliers supérieurs de gouvernement peuvent financer et promouvoir une meilleure gestion de la demande, en récompensant la conservation de la ressource et en pénalisant le gaspillage. Mais les changements de comportement doivent se produire au sein des ménages, des exploitations agricoles, de l'entreprise privée et des collectivités locales. Recycler profitablement les eaux usées, réduire le ruissellement des parcs d'engraissement des animaux et mettre fin à l'arrosage à outrance des pelouses - toutes ces interventions peuvent produire des améliorations notables.

Tout indique, aussi bien dans les pays pauvres que dans les pays riches, que les approches locales qui associent véritablement les collectivités aux décisions se révèlent plus efficaces que les actions imposées d'autorité. Enfait, les populations locales véritablement maîtresses de leurs propres ressources sont les meilleures gardiennes de leur environnement - et elles peuvent l'être tout autant de la santé publique.

Plus encore, les formes traditionnelles de la gestion de l'eau pratiquées par les collectivités locales ou appliquées par les organisations non gouvernementales ont obtenu de meilleurs résultats que les gouvernements. Il en résulte que la précieuse ressource est partagée plus équitablement parmi les membres de la communauté.

La pire solution, au Nord comme au Sud, est la gestion qui laisse place à l'omission et à la négligence. Tôt ou tard, l'absence de réglementation favorise les mieux nantis qui peuvent s'assurer du contrôle de la ressource - qu'il s'agisse de riches propriétaires terriens, d'entrepreneurs immobiliers ou d'industries locales puissantes. L'équité sociale tout comme l'efficacité en pâtissent, avec pour conséquences l'épuisement de la ressource et la pollution.

Naturellement, des villes de la taille de Walkerton - ou même de Montréal - ne peuvent ni ne doivent gérer l'eau en totale autonomie.

Une politique de l'eau avisée prône une planification à l'échelon des bassins hydrographiques et fluviaux, mais une mise en application locale. Bien sûr, la relation entre la gestion locale et celle des bassins ou de la planification provinciale ne sont pas à sens unique. Les planificateurs ont besoin de pleinement tenir compte des intérêts locaux, des possibilités locales et des conditions du terrain que seuls les habitants peuvent bien connaître. Parallèlement, la demande et l'approvisionnement des collectivités doivent être gérés selon les contraintes physiques et économiques du bassin hydrographique.

Dans ce cas, la solution - incontournable pour les gouvernements - réside dans l'intégration de la gestion locale et des stratégies provinciales. Dans les pays en développement, la création des infrastructures institutionnelles se poursuit de façon continue. En Ontario, il s'agit davantage de réparer les dégâts causés pas une décennie de démantèlements des institutions mal conçus et mal faits. Parmi les réformes les plus urgentes et utiles, il faudrait rétablir l'autorité des sociétés d'aménagement des bassins hydrographiques sous-financées. À l'origine, elles avaient été créées justement pour intégrer et concilier des revendications adverses.

Voilà donc la recette : une gestion de l'eau, enracinée dans une participation authentiquement locale, bénéficiant de l'appui résolu du gouvernement et d'un contrôle avisé. Cette solution peut contribuer à protéger la santé publique et favoriser un développement juste et durable. Elle peut également nous empêcher de commettre des erreurs tragiques.

David B. Brooks est économiste et spécialiste des ressources naturelles au Centre de recherches pour le développement international (CRDI). Il est l'auteur du livre L'eau : gérer localement que viennent de publier les Éditions du CRDI. Il a fait partie de la délégation canadienne présente aux entretiens multilatéraux sur l'eau poursuivis dans le cadre du processus de paix au Moyen-Orient. Il a été élu récemment membre de l'Académie internationale de l'eau en Norvège.

Mark Winfield est directeur du Programme de gouvernance de l'environnement à l'Institut Pembina. Il a comparu comme témoin expert et a rédigé le document "Drinking Water Protection in Ontario: A Comparison of Direct and Alternative Delivery Models" dans le cadre de l'enquête sur la catastrophe de Walkerton.

Walkerton : de nombreux habitants de cette ville de l'Ontario, au Canada, ont été victimes de la contamination de leur eau potable par la bactérie E. Coli en mai et juin 2000. Cette catastrophe a défrayé les manchettes de journaux au Canada pendant plusieurs mois. Des centaines de personnes ont été affectées par la bactérie, plusieurs en subissent encore les séquelles et d'autres sont décédées. Une enquête a été instituée pour déterminer les causes de la contamination. Pour plus de détails, voir le site web suivant : http://www.walkertoninquiry.com/

2002-05-15