Possibilités et avantages des plantes médicinales en Amérique latine

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Bob Stanley
Le parc national Darién au Panama est le plus grand parc national d’Amérique centrale et un des sites du patrimoine mondial de l’UNESCO. Les trois groupes autochtones — emberá, kuna et wounaan — installés dans les limites du parc n’ont pratiquement pas changé de mode de vie depuis des siècles. Catherine Potvin, qui mène des travaux de recherche à l’Université de Montréal et au Smithsonian Tropical Research Institute, a fait la connaissance du peuple emberá en 1994. Cette expérience a changé sa vie.
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Avec l’appui du Centre de recherches pour le développement international (CRDI), Potvin a par la suite dirigé un projet visant à étudier les pratiques des Emberá en matière de conservation et d’utilisation des plantes et herbes médicinales. Ce projet examinait également la question de la rétribution équitable des guérisseurs traditionnels pour la diffusion de leur savoir. « La Banque mondiale estime qu’il s’agit d’une des régions du monde les plus sérieusement menacées », a-t-elle affirmé au Symposium international sur la Biodiversité et la santé, tenu à Ottawa en octobre 2003. « Le projet avait pour objectif de permettre aux populations locales de faire entendre leur voix afin que l’on tienne compte de leur réalité à l’échelle internationale. Ce que m’ont confié les villageois ne correspond pas à ce qu’on peut lire dans les dispositions de la Convention sur la diversité biologique. »

Potvin et son équipe ont organisé des discussions collectives, des entrevues formelles et des ateliers sur les droits de propriété intellectuelle pour recueillir de l’information. La cueillette au champ des plantes médicinales a été faite avec la collaboration des botánicos locaux — des guérisseurs traditionnels (tous des hommes) qui se spécialisent dans la médecine fondée sur l’utilisation des plantes. « Trois semaines après le début du projet, nous avons été abordés par les femmes du village qui nous ont fait valoir que nous commettions une grave erreur en ne travaillant qu’avec les hommes », relate-t-elle. « Elles nous ont expliqué qu’ordinairement les femmes cultivent un grand nombre de plantes médicinales, la plupart du temps dans le jardin familial. » Elles se servent de ces plantes surtout pour soigner les maladies infantiles courantes et pour le traitement des problèmes gynécologiques et obstétriques.

« Nous avons donc demandé à une guérisseuse — une botánica — de se joindre à l’équipe. À notre grande surprise, aucun des botánicos ne connaissait de plantes utilisables pour la reproduction. Il nous est vite apparu que la botánica connaissait autant les plantes “ neutres ” que celles qui sont à l’usage exclusif des femmes », poursuit Potvin.

Les chercheurs voulaient également savoir dans quelle mesure les villageois faisaient appel et confiance aux guérisseurs traditionnels. Un sondage mené auprès de la majorité des ménages révèle que 60 % d’entre eux avaient déjà consulté un botánico. « Les gens du village semblaient assez bien savoir quelle herbe ou plante leur convenait selon le type de malaise ou la gravité de la maladie », ajoute-t-elle.

Les droits de propriété intellectuelle

Quant à l’épineuse question des droits de propriété intellectuelle, les chercheurs ont constaté que les botánicos chargeaient autant à leurs patients pour leur enseigner quelque chose que pour les soigner, alors que les femmes dispensent gratuitement leurs connaissances des plantes et herbes traditionnelles. « Le coût de ces services fait obstacle au transfert des connaissances », souligne Potvin. Toutefois, il ressort des discussions qui ont eu lieu avec les aînés du village qu’une forme ou une autre de rétribution a toujours été associée à la diffusion du savoir médicinal traditionnel.

Lors d’un atelier organisé afin de discuter des droits de propriété intellectuelle avec des avocats autochtones, les membres de la collectivité ont reconnu que les botánicos avaient toujours joui de droits de propriété, au moins dans une certaine mesure. La majorité était d’avis, cependant, que le savoir médicinal traditionnel relève également de la propriété collective. « La réalité est manifestement complexe et il faudra proposer des solutions créatives pour régler les questions de droits de propriété et de partage des avantages, tels que les conçoit la population locale », conclut la chercheuse.

Pablo Solis de l’École de pharmacie de l’Université du Panama, qui a effectué des enquêtes ethnobotaniques auprès du peuple kuna — deuxième groupe en importance parmi les peuples autochtones du Panama — fait état de constatations semblables. Néanmoins, les études soulignent une différence de taille : 11 % seulement des familles étudiées rapportent utiliser les services d’un guérisseur traditionnel, alors que 34 % préfèrent consulter un médecin conventionnel et que 33 % affirment avoir recours à l’automédication. Ces études indiquent en outre que les plantes médicinales servent le plus souvent à traiter la fièvre, les problèmes consécutifs aux accouchements et la diarrhée.

Au Mexique, la situation est fort différente, aux dires de Rachel Mata de l’Université de Mexico. De récentes études révèlent que le pays compte environ 21 600 espèces de plantes vasculaires, dont quelque 3 350 sont utilisées à des fins médicinales. Bon nombre de celles-ci sont mises en vente dans les marchés parmi d’autres denrées. Il existe aussi des yerberias ou herboristes, qui se spécialisent dans la vente d’herbes médicinales pour le traitement de divers malaises et maladies.

Certes, il reste encore beaucoup à faire dans le domaine des plantes médicinales mais les résultats des recherches effectuées par des scientifiques mexicains, au cours des deux dernières décennies, indiquent clairement que « la flore médicinale du Mexique recèle d’énormes possibilités », fait remarquer Mata. Toutefois, la commercialisation de nombreuses plantes médicinales au Mexique suscite de plus en plus d’inquiétudes.

« La question est de savoir comment vérifier la qualité et l’innocuité des médicaments fabriqués. Le pays a besoin, de toute urgence, d’un plan national pour la conservation, la production, le développement et l’exploitation des plantes médicinales. Déjà, le commerce excessif entraîne une importante déperdition de végétaux. »

Des mesures d’incitation à la conservation

Barbara Timmerman, du Service de recherches sur la phytomédecine de l’Université de l’Arizona, mène une recherche sur les médicaments à base de plantes et sur les microbes dans les écosystèmes arides. Ces terres arides reçoivent beaucoup moins d’attention que les forêts tropicales humides à titre de sources possibles d’agents biologiques utiles, explique-t-elle. Cependant, « la fabrication de produits pharmaceutiques, agricoles, industriels ou à base d’herbes médicinales que l’on trouve dans la nature peut servir à favoriser la conservation en offrant une participation aux profits découlant de l’utilisation durable de ces ressources », ajoute la chercheuse.

Pour Sonia Lagos-Witte, coordonnatrice régionale pour l’Amérique centrale de TRAMIL, programme de recherches appliquées sur la médecine traditionnelle en Amérique latine et dans les Caraïbes, dont le CRDI appuie les travaux, « il est évident que les gens n’utilisent pas les plantes médicinales de manière durable. Il importe de se rendre compte que la santé humaine est tributaire de celle d’autres espèces, tant végétales qu’animales. Pour assurer à longue échéance la conservation de la biodiversité, il nous faut bien comprendre les mécanismes de la durabilité. »

TRAMIL s’est fixé des objectifs à long terme : veiller à ce que les collectivités puissent satisfaire à leurs besoins en matière de soins de santé en utilisant les plantes médicinales et favoriser la sauvegarde des connaissances traditionnelles par la recherche, le renforcement des capacités, la conservation et le réseautage. La conservation est un élément nouveau dans ce programme, précise-t-elle, ajoutant que « du point de vue international, plusieurs questions relatives à l’état de conservation des plantes médicinales demeurent sans réponse. Il y a un écart considérable entre la teneur des documents et l’application dans la pratique des actions proposées. »

Pourtant, la suite des événements promet d’être constructive à plusieurs égards. Comme le signale Lagos-Witte, les pays de l’Amérique centrale et des Caraïbes adoptent désormais des politiques communes sur la conservation des plantes médicinales et collaborent pour mener des projets et conclure des ententes relatives à leurs programmes de recherche. Ils entendent ainsi établir de nouvelles bases pour la protection de la diversité des plantes médicinales.

Bob Stanley est rédacteur et réviseur-pigiste à Ottawa.