Peut-on compter sur la famille « pour le meilleur et pour le pire » ?

Hélène Mayrand
« En une page » de MCP
Non seulement les pauvres ont-ils de faibles revenus, mais surtout, ces revenus sont très instables. Ainsi, les ménages pauvres sont particulièrement vulnérables face aux imprévus. En cas de perte d’emploi, de maladie ou de mauvaise récolte, la principale source de protection sociale vers laquelle ils peuvent se tourner est l’appui que leur accorde la famille élargie, grâce à la redistribution des ressources et aux transferts de fonds.
 
La conception des politiques de protection sociale doit tenir compte de la complexité et de la diversité des arrangements familiaux. Les familles diffèrent sur le plan des besoins, de la structure et de la manière dont elles réagissent et s’adaptent à leurs conditions économiques.
 
Au Sénégal, comme dans beaucoup de pays en développement, la famille nucléaire est l’exception plutôt que la règle. La famille élargie compte en moyenne huit membres vivant et mangeant sous le même toit. Si la diversité des structures familiales n’est pas prise en compte, les politiques visant à favoriser l’inclusion des pauvres risquent d’être mises en oeuvre de façon peu judicieuse ou de rater leur cible.
 
Les faits
 
Le projet Pauvreté et structure familiale fournit des renseignements précis sur la façon dont les ménages sénégalais réagissent aux chocs, sur les plans des arrivées et départs, du partage des revenus et de la consommation[i]. Une récolte exceptionnellement bonne ou mauvaise (et les conditions de vente qui s’y rattachent) et l’obtention ou la perte d’un emploi sont les principaux chocs que les ménages ont à subir. Mais, des familles peuvent également connaître une mauvaise année pour cause de décès, de maladie ou de perte de bétail. Curieux de comprendre pourquoi certains ménages, au Sénégal et ailleurs, accueillent de nouveaux membres et voient leur structure changer fréquemment, les chercheurs associés au projet ont examiné les diverses incidences de ces chocs au regard de la composition des ménages.
 
La taille des ménages varie selon les périodes de vaches maigres ou de vaches grasses; on s’adapte en confiant les enfants à d’autres familles, ou avec l’arrivée ou le départ de membres. La recomposition de la famille (le retour d’un membre) est plus probable après un choc positif, les ménages étant alors portés à accueillir de nouveaux membres (voir la figure ci-après). La ville et la campagne n’attirent cependant pas les mêmes personnes. Ainsi, face à un choc positif, les ménages urbains sont plus enclins à accueillir des hommes adultes, alors que les femmes et les filles ont tendance à s’installer dans des ménages ruraux.
 
Le départ de membres de la famille vers les villes ou à l’étranger est une stratégie qui permet de diversifier les sources de revenu. Cependant, les fonds envoyés par ces migrants ne sont pas redistribués également à l’intérieur des ménages : ceux qui en profitent réellement sont leurs plus proches parents. En outre, la recherche confirme que les revenus ne sont pas nécessairement mis en commun au sein du ménage sénégalais. C’est plutôt la personne qui contrôle l’argent supplémentaire reçu qui décide de la redistribution. Ces inégalités au sein des ménages sont encore plus manifestes lorsqu’on examine la consommation. Toutefois, elles sont plus importantes en ce qui concerne la consommation de biens non essentiels que de biens essentiels (les aliments, entre autres). C’est peut-être ce qui explique qu’il se trouve des personnes riches dans des ménages pauvres et des pauvres dans des ménages riches.

Choix décisifs

La conception des politiques doit donc tenir compte du fait que les ménages réagissent différemment aux chocs. Les efforts de réduction des inégalités sont intimement liés à la redistribution des ressources qui s’opère au sein même des familles élargies. Lorsque les chocs touchent à l’ensemble de la collectivité, la capacité des familles de gérer les risques, d’atténuer les chocs et de faire face aux pertes d’emploi ou à de mauvaises récoltes est sérieusement réduite ou encore inexistante. Les familles ne peuvent alors plus compter sur le seul soutien de la parenté. Lorsque surviennent de telles crises, une intervention publique est de mise afin de prévenir les conséquences négatives à long terme, notamment l’abandon scolaire, la malnutrition ou la vente de biens de production.

 
[i] La présente fiche résume plusieurs constatations du document d’Abla Safir intitulé Who Leaves, Who Moves In? The Impact of Positive and Negative Income Shocks on Migration in Senegal (2009), accessible sur le site Web de l’INRA, ainsi que du rapport de stage et de la thèse d’Alexia Pretari et Victor Pouliquen. Il s’agit d’extrants du projet no102303 du CRDI, Pauvreté et structure familiale (Sénégal).
 
Ces fiches sont une publication du programme Mondialisation, croissance et pauvreté (MCP) du CRDI; elles sont fondées sur les constations des projets appuyés par le programme MCP mentionnés dans les notes en bas de page. Les lecteurs sont invités à se reporter aux extrants mentionnés. Les auteurs des travaux mentionnés ne sont pas responsables du contenu des fiches. Cette fiche a été préparée par Hélène Mayrand.